Vers la lumière... impressions vécues
Le Byzantinisme
DU
GÉNÉRAL MERCIER
J’accuse, enfin, le premier Conseil de guerre d’avoir violé le droit en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète.
(ÉMILE ZOLA.)
Rennes, 13 août, 1899.
Je voudrais que tous ceux que l’on a abusés, trompés, que l’on trompe et que l’on abuse encore, assistassent, par eux-mêmes, aux débats du Conseil de Guerre; qu’ils pussent voir et toucher, comme saint Thomas, les vérités qu’on leur a dissimulées ou travesties.
Mais ainsi que toute une bibliographie existe, de notre côté, sur l’affaire Dreyfus, témoignant de notre souci, de notre scrupule, de notre désir à découvrir la solution du problème, tandis qu’il n’est, de l’autre part, qu’un seul livre là-dessus — le Procès Zola, de M. Georges Bonnamour, bien suggestif à consulter aujourd’hui — ainsi ce ne sont point des adversaires qui se sont montrés le plus empressés à venir ici, aux sources mêmes, chercher la précision et l’exactitude du fait.
Je le regrette. Car il n’est pas un être de bonne foi qui, ayant vu, ayant entendu, se trouvant donc en situation de contrôler les récits, les soi-disant comptes rendus de la plupart des feuilles nationalistes, ne demeurerait stupéfait, et quelque peu honteux, d’avoir accordé créance à de semblables… imaginations!
Heureusement, le document est là, qui peut parer à l’absence, permettre, à qui le voudra, en toute loyauté, de certaines épreuves.
Tenez, prenez non pas des textes plus ou moins falsifiés par la passion pour ou contre, mais des sténographies: celle du Procès Zola, celle de l’Enquête de la Cour de Cassation, tome I.
Dans celui-là, page 176, à la date du 9 février 1898, voyez la déposition de M. le général Mercier, lorsque pressé de questions par Labori, malgré les efforts du président Delegorgue, sur la communication de pièce secrète aux juges hors l’accusé et la défense, il s’en tira par des réponses dilatoires et hautaines.
Six feuillets, là, sont à relire. Il faut voir avec quelle morgue le militaire rappelle l’avocat à l’ordre: « Je crois que l’affaire Dreyfus n’est pas en question et qu’il est intervenu un arrêt de la Cour qui interdit de la mettre en question. »
Puis, après dépôt des conclusions tendant à la possibilité d’établir l’illégalité commise, et la déclaration retentissante du général Mercier: « Si j’avais à revenir sur le procès Dreyfus, puisqu’on me demande ma parole de soldat, ce serait pour dire que Dreyfus était un traître qui a été justement et légalement condamné », c’est la riposte ambiguë, byzantine, le démenti: « Ce n’est pas vrai! » s’appliquant exclusivement à l’allégation que le témoin aurait parlé de la communication de pièce secrète et non au fond même du débat, au fait contesté.
Prenez, maintenant, le volume de l’Enquête, page 9. Ce n’est plus un simple avocat que l’ex-ministre de la Guerre morigène, mais un Président de la Chambre et tous les conseillers.
La question est posée, nette, précise. Voici les réponses:
« Je ne crois pas avoir à m’expliquer sur ce point… la demande de revision est limitée… c’est sciemment que M. le garde des sceaux n’a point relevé la communication qui aurait été faite de pièces secrètes… Je persiste dans ma déclaration: je ne crois pas que la Cour de cassation ait à s’occuper de cette question. »
Ceci à la date du 4 novembre 1898, donc neuf mois plus tard. Les deux fois, M. le général Mercier a levé la main devant le Christ, juré de parler sans haine et sans crainte, de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
Samedi, troisième serment. Mais cette fois, il avoue. Dreyfus n’a pas été « légalement » condamné puisqu’il y eut communication de pièce secrète sur son ordre à lui — « ordre moral ».
Mais cela on en avait une telle certitude, ses silences mêmes (parjures par omission) avaient été si probants que la confession ne pouvait plus causer aucune surprise.
Ce qu’il y a eu de stupéfiant et d’un peu répugnant dans le témoignage, c’est son manque de crânerie, c’est cette affirmation de M. le général Mercier, qu’il n’a su, lui, de quelle manière son « ordre moral » avait été interprété, comment il avait été suivi, qu’en juin dernier, en juin 1899!
A qui M. Mercier espère-t-il faire croire cela? A qui fera-t-il admettre qu’en ces deux années de tourmente où, tant de fois, son nom fut prononcé, conspué, maudit, qu’après les débats du procès Zola, qu’après l’enquête, qu’après ces épreuves successives et de plus en plus troublantes, il ne fut pris que cet été du besoin d’être édifié!
Cela n’est pas vrai! Et c’est une vilaine manœuvre que d’essayer de repasser à des subordonnés la responsabilité d’un acte accompli en tant que chef — et de vouloir qu’ils soient à la peine, n’ayant point participé au déshonneur!
Le parjure suffirait sans cette aggravation.
PAR DÉLÉGATION
Rennes, 14 août 1899.
Rien ne tient plus, tout s’efface — la confrontation entre M. Casimir-Perier et le général Mercier, la confusion de celui-ci et les dépositions suivantes, tout, tout! — devant l’abominable attentat dont Labori est victime.
L’avocat! Le défenseur!…
Il sortait de chez lui, allait à son devoir, sans prudence parce qu’il est brave, sans méfiance parce qu’il est bon, quand on lui tira lâchement par derrière (ô le chemin creux des chouanneries!) un coup de revolver.
Il fut atteint. Il tomba sur la berge, sanglant, à quelques mètres de sa maison. Sa pauvre jeune femme, avertie, se précipita, tandis que les enfants sans savoir, effrayés, criaient, pleuraient.
L’autre s’enfuyait, content… mais poursuivi par Gast et par Picquart.
Nous autres, nous venions d’arriver dans la salle du Lycée, quand la nouvelle nous parvint. J’ai vu des hommes réputés pour leur flegme sangloter muettement, les poings crispés.
Ils étaient là un tas de Ponce-Pilate à prendre des airs contristés, à se laver les mains de l’aventure.
Trop tard!
L’homme, quel qu’il soit, le fanatique, le fou qui a fait le geste, n’a été que leur instrument, leur délégué, leur serviteur! Ils lui ont mis le doigt sur la gâchette aussi sûrement que s’ils lui avaient glissé effectivement, matériellement, l’arme dans la main.
Ils ne le voulaient pas? Mais c’est bien entendu! Ils ne le souhaitaient point? Mais je le crois sans peine! Il n’y a qu’à constater leur désarroi pour en être certain.
Seulement — il y a assez longtemps, mon Dieu, que je le répète! — seulement quiconque a l’honneur de tenir une plume doit se rendre compte que le « métier » d’écrivain est aussi une mission; que l’écrit, davantage encore que la parole, porte loin, porte profond.
Cette détonation n’est que l’écho bruyant des muettes instigations: la conclusion logique et féroce.
Et gênante aussi.
J’ai dit exactement la même chose dans le Cri du Peuple, il y a douze ans, par rapport à des événements d’autre sorte. Ma conviction n’a pas changé.
On sème, on récolte. Le germe tombe dans des esprits compréhensifs: il tombe aussi, il est exposé à tomber, dans des cerveaux incultes, volontiers sauvages, en qui le mot, à demi-saisi, évoque uniquement l’instinct barbare, la sauvage poussée des ignorances, des cruautés ancestrales.
Celui-là qui a tiré sur un avocat, sur un défenseur, il est le symbole de toute une foule abusée. C’est votre homme, c’est votre œuvre: regardez-les donc en face, ayez au moins la crânerie de ne les point renier!
Il a cru bien faire, ce misérable, empêcher — méditez bien ceci! — Labori d’acculer Mercier à sa forfaiture.
Le complot, déjoué à Paris, devait avoir une répercussion, en même temps, à Rennes: ce coup de pistolet est comme la fusée qui éclate après que le feu d’artifice a raté.
Elle était quand même du bouquet!
RÉSULTAT
Rennes, 16 août 1899.
Hier, elle était curieuse, la lecture des journaux « bien pensants ». C’était à qui, de tous ces crocodiles, verserait le plus de pleurs; à qui témoignerait davantage d’indignation à qui dirait le mieux: « C’est l’acte d’un fou. Tous les partis réprouveront » — et autres boniments!
On le connaît, le désaveu de paternité vis-à-vis du phénomène faisant honte à qui l’enfanta; le déclinatoire envers les responsabilités trop lourdes ou périlleuses!
« Odieux attentat, crime d’un fou », dit la Patrie; « Odieux attentat », répète le Soir. « Crime aussi absurde qu’odieux », déclare le Gaulois; « Attentat imbécile, acte d’un fou », proclame l’Écho de Paris; « Violence imbécile d’un fou », prononce l’Intransigeant. « Crime odieux », formule la Libre Parole — qui « fait des vœux pour le prompt rétablissement ». Et le Petit Journal est de même farine.
Alors, moi, songeant à mes collections de Paris, aux articles de journaux depuis deux ans recueillis et classés alphabétiquement, aux monceaux d’injures quotidiennes déversées sur Labori, je me demande quelle est la puissance de raisonnement, la force de logique des gens qui, goutte à goutte versant la haine, s’étonnent, s’effraient du résultat.
L’homme qui a tiré a cru bien faire; a pensé abattre le monstre que vous lui aviez dépeint. Son geste n’est que le signe de sa crédulité; le gage farouche de sa foi en votre sincérité. Ceci mène à Cela: c’est inéluctable!
J’étais là, hier, tandis qu’on plaçait sa civière dans la petite voiture d’ambulance qui devait l’amener vers un logis plus aéré, plus rustique. Sur la blancheur des draps, son visage de bonté et de force se détachait, dominant l’expression de la douleur pour sourire à tous. Sa voix encore nous encourageait. « Bonjour, Séverine! Ils ne m’ont pas tué, vous voyez! On vivra, pour combattre… et pour vaincre! » Des larmes d’émotion et d’enthousiasme, devant cette belle vaillance, nous montaient aux yeux. Celui-là est vraiment un « professeur d’énergie ».
Et maintenant que tous se défendent d’avoir versé — inconsciemment, involontairement, c’est entendu, pour les uns, je le crois, pour les autres, je veux le croire — l’enivrement du meurtre dans le verre de l’assassin, je me rappelle le seul jour où je vis ce même front, tout pâle, se dresser au banc de la défense pour un incident d’ordre privé.
C’était dans la période où le Soir publiait les lettres de sa cuisinière, trop patriote pour s’abstenir de révéler les noirs complots qu’en servant à table elle avait surpris et qu’elle dénonçait, en même temps que son ex-maître, à l’indignation des citoyens! C’était le temps où les nationalistes, tous les jours, traitaient Labori de « vendu, d’employé du Syndicat, de traître à la patrie, de danger public ».
Ouvrez donc la sténographie du Procès Zola, tome I, page 445, au débat de la septième audience, 13 février 1898. Ou mieux, remontez à cette date dans le présent volume.
… … … … . .
Il n’est pas à ajouter de commentaires. Mais l’on peut, sans trop d’invraisemblance, supposer que le scrupule était mince, pour un sectaire, de « tuer Dreyfus » à travers le « Prussien Labori ».
LES NÔTRES!
Rennes, 17 août, 1899.
Aujourd’hui, après le défilé de tous les byzantins à trois étoiles — ô Grande Muette, par eux devenue si bavarde — les nôtres ont commencé d’entrer dans l’action.
Bertulus, Picquart, le juge, le soldat, qui, au-dessus de toute discipline, au-dessus des intérêts de caste ou d’individus, mirent le respect de leur conscience, le souci de la vérité!
Après eux, ce sera le commandant Hartmann, le capitaine Freystætter, et Forzinetti, le doyen héroïque qui, sans savoir où il irait, ni ce qu’il deviendrait, sacrifia le gain de son courage, le prix de son effort, le poste où sa retraite avait trouvé honneurs et repos.
Tandis que Scheurer-Kestner, qui fit l’abandon de sa vice-présidence et du calme de sa vie; tandis que le professeur Grimaux, qui risqua, perdit, la fonction occupée depuis tant d’années, et sa seule fortune, relèvent à peine du lit de souffrance où, de tant d’épreuves, s’abattit leur vieillesse troublée; tandis que Labori, échappé tantôt à la maladie que lui valut le surmenage, retombe sous la balle d’un fanatique…
Ce sont là des actes volontaires, des périls sciemment encourus. Pas un de ces hommes, magistrat, officier, savant, fonctionnaire, qui n’ait su d’avance où il allait, ce qu’il faisait; qui n’ait abdiqué, superbement, ses espoirs personnels à un idéal supérieur.
MM. Manau, Lœw, Bard, Ballot-Beaupré, âgés pour la plupart, s’étaient aussi offerts aux traits du soupçon, de l’injure, de la calomnie plutôt que de mentir à leur scrupule.
Et tant d’autres, dans l’Université, dans l’Armée, dans la Littérature, dans la Science, disgraciés, dépossédés, en suite du geste dont se proclamait la conviction!
Et Zola!
Ce sont les nôtres, comptez-les: le bataillon des intrépides pacifiques, de ceux que l’esprit de libre examen a amenés à discuter un dogme de plus, à se passionner — ces calmes! — à se dévouer!
Aujourd’hui, sortant de l’audience, on n’était pas seulement content on était fier. Le juge avait prononcé des paroles qu’un Séguier n’eût pas désavouées; du soldat, Marcel Prévost avait pu dire: « Voilà le premier Ministre de la Guerre qu’on a entendu jusqu’ici. »
Mais, plus encore que l’autorité de l’accent ou la sûreté de la dialectique, c’était l’abnégation de Picquart, une fois de plus affirmée, qui remuait les cœurs.
Car il n’était plus l’oiseau bleu des légendes, le chef vêtu d’azur et chevronné d’argent. De la mort de ses rêves il avait pris le deuil; et ses habits civils, « comme tout le monde », le pauvre monde, convenaient mieux à son âme nouvelle, affranchie…
Cependant il fut payé: je l’ai vu recevoir son salaire.
Quand il survint, le regard fixe, le front haut, les joues blêmes, de ce pas que je lui vis pour la première fois au Cherche-Midi, lors du simulacre du procès d’Esterhazy, alors qu’il marchait à l’outrage, à la persécution — à la gloire! — je détournai de lui mes yeux pour observer Alfred Dreyfus.
Et je vis soudain (miracle plus touchant que ceux des légendes!), dans les prunelles comme vitrifiées par la douleur, monter quelque chose d’ineffable, d’indicible, l’expression d’abandon et de gratitude qu’aurait un crucifié pour celui qui le déclouerait!
Chez les autres, jusqu’ici, qui se sacrifia? Où sont vos hosties vivantes? Où sont vos héros?
A LA FRANÇAISE?
Rennes, 18 août 1899.
Sans aucun doute, j’ai la berlue: une terrible aberration m’a frappée. Car il est des gestes, des façons, dont la beauté patriotique, dont le sens national m’échappent absolument.
Lorsque — Labori tout sanglant gisant sur son lit de douleur — quelques nobles jeunes gens, à travers la capitale, s’égosillent à le conspuer; lorsque M. Drumont, leur prophète, choisit cette minute pour manifester sa « répulsion » à la victime, et écrire « qu’elle est peut-être la plus odieuse figure de la bande de coquins et de sans-patrie qui affolent la France depuis deux ans, » (rappelez-vous qu’il s’agit d’un avocat exerçant sa mission de défenseur!) lorsque des personnes aussi anonymes qu’humaines menacent la malheureuse femme si éprouvée, et qui veille au chevet de son mari, de s’en prendre à leurs deux fillettes du miracle qui sauva le père, je demeure dépourvue d’admiration.
Sans entrer dans le domaine des grands sentiments et sans employer les grands mots, je dirai seulement que cela manque de chic… ou que cela s’agrémente d’un chic que je ne comprends pas.
J’ai tort, c’est évident. Le progrès a marché, qui change toutes choses, et la mode est maintenant aux agressions discrètes, évitant le scandale et le tapage des responsabilités.
On tue, je n’oserais dire « à l’anglaise », ne voulant aucunement outrager nos voisins, mais à la muette, dans un anonymat de bon goût, sobre, bien porté. Plus de ces rencontres vulgaires, où les adversaires, s’envisageant, pourraient se mesurer, s’affronter, se reconnaitre, par défi ou même par surprise.
Que l’arme soit à feu ou blanche, on tire, on fuit, on frappe, on fuit. C’est le dernier cri — le dernier cri de la victime!
Et cela point dans les Abruzzes, ni dans les défilés montagneux de la catholique Espagne. Fi donc! Même en l’île où la vendetta règne on est bien trop arriéré, trop perdu dans un banditisme chevaleresque pour risquer de telles innovations.
Bon pour la France (aux Français!), bon pour Rennes, bon pour Paris!
Ici, c’est en plein dos, à bout portant, que notre pauvre Labori est frappé; il entend aboyer le pistolet, en arrière, comme un chien lâche.
Là, c’est un passant, un ouvrier, Edouard Arcos, qui se permet, sur la voie publique, place Saint-Vincent-de-Paul, de lire les Droits de l’Homme. A ce spectacle, l’épée d’une canne nationaliste n’y tient plus, jaillit du fourreau et s’enfonce — « Tiens! sale juif » — entre les épaules du mal pensant. Il tombe, l’arme récidive, un peu dans le flanc, cette fois: il faut bien varier ses plaisirs!
Et Arcos est emporté, râlant, à l’hôpital, où l’on annonce qu’il est près d’expirer.
Voilà donc la manière nouvelle. Serait-ce celle du prince d’Aurec, ô Lavedan? J’avoue ne m’y pouvoir résoudre, la considérer sans enthousiasme… et même avec un peu de regret pour la coutume d’autrefois. L’épée, qui salue, m’apparaît toujours préférable à la trique, qui surprend.
J’entends bien que M. Max Régis propose deux millions d’Algériens pour venir conquérir la France; seulement, jusqu’à nouvel ordre, j’en reste sur le bruit assez répandu que c’est la France qui a conquis l’Algérie et — qu’il lui plaît de demeurer en cette posture.
Que cette école se réclame du sire de Jarnac, qui fut un assez triste Français, ou du singulier ministre démissionnaire que fut le général Chanoine. Mais, pour Dieu, ne déshonorez pas la France galante et courtoise, fleur de chevalerie, en prétendant agir à la française!
COUP MANQUÉ!
Rennes, 22 août 1899.
Le voici revenu, de ce matin, ce beau type de notre race en qui s’incarne toute l’énergie de la défense, comme Me Demange en représente toute la réserve avisée.
L’attelage était démonté: le cheval d’expérience, le vieux routier qui connaît le chemin, les tournants et les abîmes, ne pouvait, malgré tout son zèle, suppléer le cheval d’élan. Ensemble, ils se complètent, s’apaisant ou se stimulant; chacun suivant la parallèle où l’autre ne saurait mettre les pas.
On doit cet hommage à Demange. Car rien n’est plus beau qu’une conscience l’emportant sur un tempérament; qu’une conviction dominant les tendances, les habitudes de toute une vie.
Celles-ci le devaient mettre contre nous, tout au moins le cantonner dans la prudence — et il est resté l’ouvrier de la première heure, fidèle à la tâche acceptée! Et rien n’était plus touchant, ces derniers jours, que de le voir s’efforcer à tirer de milieu, à rétablir l’équilibre, tandis que le timon, devenu brancard, écorchait son pauvre cœur de chauvin épris des gloires anciennes!
Cette justice rendue, qui dira l’accueil fait à Labori? Point de vivats, point de rumeurs. Les mains choquées en bravos semblaient seulement scander la palpitation des cœurs. Notre grand vécut là une agréable minute, tandis que sa jeune femme souriait, les cils trempés de pleurs de joie…
Et le voici, encore tout faible, les yeux creusés, la fièvre aux joues, mais vivant, Dieu du ciel, vivant!
Ceux qui n’ont pas traversé avec nous, dans cette salle aux issues gardées, l’instant qui suivit l’attentat, ne peuvent, ne pourront jamais comprendre, l’étendue de notre bonheur présent, mesuré à ce que fut notre désespoir.
On l’admirait, on l’estimait, on applaudissait à son courage et à son talent, mais personne, cela est bien certain, ne se doutait l’aimer ainsi. J’ai vu des hommes, des durs-à-cuire, renommés pour leur flegme, à la nouvelle du meurtre s’abattre sur une chaise et sangloter comme d’un deuil personnel qui vous frappe en plein cœur.
Ah! sous tous les rapports on avait bien choisi, et l’assassin était bien stylé!
Mais ce pouvoir invisible en qui je crois, en qui j’espère, ne devait pas permettre qu’un tel sacrilège s’accomplit, a fait dévier le plomb assassin.
Car, de nouveau, la haute silhouette se dresse, bien qu’appuyée à la table; la voix retentit, sonore; le masque, affiné par la typhoïde qui précéda, puis par la dernière secousse, s’avance, interrogateur.
En une matinée, tout a changé. Les questions seront posées quand même. Au banc… des compromis on chuchote, on se concerte. Le désarroi est au camp — en attendant la discorde, chacun tirant à soi pour se disculper.
Par deux fois, le général Mercier refuse d’indiquer la source des pièces qu’il détenait illégalement. Mais, du siège de la défense, comme tinte un glas, tombent des mots précis: le Code, la Loi, responsabilités, pénalités, serment de tout dire…
On a vu perler des gouttes de sueur à des fronts jusque-là impassibles, et qui se courbaient, comme ceux des conscrits sous la mitraille, devant le feu serré de l’argumentation.
C’est fini de rire et fini de fuir! Que Dreyfus soit acquitté ou condamné, chacun des criminels en aura pour son grade: le coup est manqué, le sang a coulé pour rien!
L’OMELETTE
Rennes, 23 août, 1899.
On ne la fait pas sans casser d’œufs: c’est bien évident! Et il était de grande prévoyance, l’assassin qui s’employa à éviter que le panier vînt aux mains de Labori.
Le panier — et la poêle!
Hier, il nous venait comme un sourire, quand le colonel Bertin-Mourot, d’une voix de commandement tout à fait comique en la circonstance, racontait que son entrevue avec M. Billot, Ministre de la Guerre, pour lui communiquer les doutes de M. Scheurer-Kestner, était coupée de l’appel affamé des officiers d’ordonnance: « Mon général, l’omelette est prête! »
Pour sûr, elle l’était!
Nos confrères masculins ont le mépris de ces petits détails; mais tout drame comporte son emblème, lequel est souvent un objet familier, voire vulgaire, soudainement promu au rang d’arme parlante.
Une lampe, c’est Gribelin; un rasoir, c’est Henry; des éperons sous une jupe, c’est du Paty; un grattoir symbolise le 2e bureau; un lacet — le cordon que le Grand-Turc envoie à ses disgraciés! — c’est, dénoué, le point d’interrogation qui ondule sur les fins louches: la tombe de Lemercier-Picquart, la tombe de Lorimier, et même le cabanon de Lajoux.
L’omelette, c’est tout l’imbroglio. On la voit à l’origine, dans l’auberge de campagne où le général Billot fait halte; où, pour la première fois, le scrupule civil se heurte à la sérénité militaire.
— L’omelette est prête!
C’est le Mané, Thécel, Pharès, aux murs, blanchis de chaux de l’hôtellerie.
Après, on la retrouve, en prison, à la Santé, sur la table du colonel Picquart. Une simple distraction y a laissé choir, en éclats aigus, le verre de la lampe chère à Gribelin… et la lumière, affaiblie, vacille.
Aujourd’hui, dans la paume de Labori, on entend craquer les œufs. Quelques-uns n’ont déjà plus que leurs coquilles: des crânes angoissés qui feraient peine à voir s’il n’y avait une victime, et trop de machinations, trop de mensonges, trop de supplices agglomérés!
Cependant notre ancienne connaissance Auffray s’agite. Vous savez bien? le chef de claque du procès Zola; celui à qui du Paty écrivait pour « faire » la salle, quand, sous l’argumentation de la défense, l’État-major fléchissait?
Il s’agissait d’obstruer le débat par les hurlements de l’auditoire, appuyant l’éternel refus de M. Delegorgue: « La question ne sera pas posée »; d’empêcher le sacrilège de l’interrogation civile à l’omnipotente guerrière.
Ce fut fait en conscience. Zola, reprenant le mot de Voltaire, put, en toute exactitude, traiter de cannibales ceux qui criaient à mort, assommaient les républicains et menaçaient les femmes.
Le sang coula; M. Esterhazy fut acclamé; les officiers de réserve et de territoriale arborèrent l’uniforme: ce fut une bien jolie fête!
Ici, c’est moins facile. La circulaire du chef suprême de l’armée enjoignant à ses subordonnés de rester chez eux, semble avoir assuré la tranquillité des débats.
La tactique paraît devoir être la dignité; l’abstention en masse et significative.
Quand on fut sur le point de lire la lettre-témoignage d’Esterhazy qui figure à l’Enquête de la Cour de cassation — Esterhazy? Fi! Pouah!… Oh! les amours passées? — noblement, en masse, l’élément militaire déserta le prétoire.
L’effet tout d’abord, fut perdu. Comme la température n’est pas très saine et que le changement d’habitudes indispose ici beaucoup de gens, on crut d’abord à un malaise général.
On les plaignit. Ce ne fut que lorsque M. Auffray « berger de ce troupeau » et quelques directeurs de journaux nationalistes leur emboîtèrent le pas que l’on comprit.
Alors, cela parut simplement ridicule, et fit sourire.
Tant mieux! Toute manifestation de parti-pris nous sert; démontrera qui s’obstine dans l’aveuglement, la surdité, l’erreur!
Cependant que d’œufs brisés d’ici-là, d’où — quelques-uns ayant été couvés — de bizarres poulets s’échappent et se mettent à courir.
Faudra-t-il donc, après l’omelette, s’occuper de la fricassée?