2020 - H (trilogie Intégrale)

Franck Bouysse · Chapitre 3 sur 4 · partie 2/5

Pages du PDF

2020 - H (trilogie Intégrale)

La Huitième Lettre

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Il est toujours assis, ses coudes reposent sur le plateau du bureau. Il masse ses tempes avec les index, comme pour apaiser une migraine naissante. Cela dure quelques secondes, avant qu’il comprenne qu’il n’a pas d’autre choix que de se préparer à partir pour la France et répondre à l’appel de cette femme qu’il ne connaît même pas.

OceanofPDF.com

Village des Cent-Vingt

Forêt amazonienne, juin 1908

 

Il fait encore nuit. L’étouffement me gagne. Tout se passe comme si j’ensemençais un désert dans mon organisme, comme si le vide prenait possession de moi. Dans ces moments, il faut que j’arpente la jungle, que je laisse mes fluides internes dévaler mon corps tout entier, une façon d’hydrater les sensations acquises auprès d’autres formes de vie que la mienne.

Je me sens mieux dans la forêt. Je vois plus clairement la nuit. Je distingue l’absence. Le nord, le sud, l’est ou l’ouest n’ont pas d’importance. J’écoute l’obscurité faite de craquements et de bruissements. La nuit, la vie est d’une telle discrétion qu’elle semble s’excuser, et, en cet instant, je lui en veux de ne pas faire voler le vide en éclats. Car ce néant que nous fabriquons est monstrueux, désespérément monstrueux. Je sais au fond de moi qu’aucune nuit, si longue soit-elle, ne suffira à le combler.

Je marche longtemps. Je tente de combattre le vide qui revient. Si longtemps, que les souvenirs parviennent enfin à moi, me permettant d’abolir momentanément le manque par quelques cris lointains, quelques froissements du vivant.

 

Le jour se lève, ils doivent m’attendre.

Il est temps de regagner le village.

Le Conseil est déjà rassemblé. J’ai à peine le temps de me positionner au centre du cercle, que Sygm me prend à partie :

— As-tu quelque chose à nous dire, avant de commencer ?

— Je vais vous parler d’une femme et seulement après, j’interviendrai en mon nom.

— Comme il te plaira, nous t’écoutons.

 

L’Orage

Londres, été 1905

 

La demeure spacieuse était située dans une banlieue très prisée du sud-ouest de Londres. Les quatorze fenêtres de la façade et les pierres recouvertes de vigne vierge lui donnaient l’apparat d’un manoir. Elle était occupée par un couple d’aristocrates et leurs gens de maison. Il n’y avait jamais eu d’enfants pour égayer la bâtisse, non par choix, mais parce que l’un ou l’autre des époux ne pouvait transmettre la vie. On ne savait qui. À quarante ans passés, l’espoir avait quitté le couple de vivre un amour différent de celui qu’ils se portaient.

Le maître des lieux s’en allait fréquemment vers d’autres horizons, pendant que sa femme, Célia, l’attendait en trompant sa solitude par des activités tellement ordonnées qu’il lui semblait que la maîtrise de l’imprévu la faisait moins souffrir. Parce que dans sa vie de luxe routinier, il n’y avait jamais de surprise et encore moins de folie.

C’était un dimanche. La veille, Célia s’était rendue à Covent Garden pour assister à un récital d’airs de Puccini par la soprano Nelly Melba. Son mari et elle louaient une loge à l’année, mais Célia y allait le plus souvent seule, comme ce soir-là. Elle avait été transportée par la voix cristalline et aérienne de la diva, fermant parfois les yeux pour se laisser aller sur le fil tendu par le chant, tantôt suave, tantôt violent, parce qu’elle ne se sentait jamais autant en accord avec elle-même qu’en absence de repères et que c’était dans ces moments-là qu’elle en faisait l’expérience. Célia aurait aimé être sur la scène, lancer ses bras en avant pour guider l’air au-dehors, chargé de volutes sonores. Elle l’aurait pu, si sa condition ne l’avait vouée corps et âme à la linéarité imposée par son couple. Ce qu’elle ne pensait jamais regretter à l’époque de ses vingt ans. Parce qu’elle était amoureuse et que, même si cet amour ne l’avait pas quittée, cela ne lui suffisait plus, pour d’innombrables raisons, dont la vie avait décidé. Elle chantait quelquefois à l’issue de repas entre amis, s’accompagnant au piano. Chacun se taisait en l’écoutant, tant sa voix renfermait de mystère et transmettait l’émotion. Mais les regrets sont comme les pluies d’automne, ils imprègnent si profondément les corps, que jamais il n’est possible de s’en défaire. Pour cela aussi il était trop tard. Et elle savait depuis longtemps que la beauté reçue pouvait faire souffrir, au-delà de la magie qu’elle révélait en surface.

Ce dimanche-là, elle quitta sa chambre, habillée d’une longue robe blanche, afin que sa présence souligne le soleil printanier, si avare de ses rayons en d’autres saisons. Elle se rendit au bord du bassin, pour nourrir les cygnes qui, à sa vue, se mirent à glisser dans sa direction, comme des flocons gelés, poussés par la brise. Ils saisissaient dans leur bec les morceaux de pain sec que Célia leur lançait et, une fois rassasiés, se dirigeaient vers un lit d’herbes sauvages, situé sur la berge opposée. Célia les observa qui s’éloignaient, devinant le mouvement de leurs pattes sous l’eau, qui les faisait aller comme par miracle. Ensuite, elle rejoignit le grand salon où on lui servit une tasse de thé, ainsi que quelques toasts recouverts de confiture de cerises. Le soleil baignait généreusement la pièce, pénétrant par deux larges fenêtres pourvues de petit-bois sur lesquels se délitaient des croûtes de mastic blanc.

Lorsque Célia en eut terminé avec son petit déjeuner, elle se rendit à la serre jouxtant le pignon sud de la maison. C’était elle en personne qui prenait soin des collections de plantes de son mari, durant ses longs périples, arrosant ce schefflera, brumisant cet asplenium, bassinant ce phalænopsis. Et alors qu’elle s’activait, tout en admirant les différentes teintes des feuillages et les diverses colorations des fleurs, elle ressentit une étrange sensation, comme l’appel lointain d’une voix familière, entrecoupé de silences. Elle tenta de se détacher de la désagréable impression, sans y parvenir. Elle traversa la serre, maintenant oppressée par le taux élevé d’hygrométrie. Le jardinier entra et vint à sa rencontre. Il la salua, puis se mit à soulever les loquets condamnant les ouvertures au faîtage.

En milieu de matinée, Célia se rendit à Westminster, plus dans l’intention de prier pour le retour de son époux, que pour écouter le prêche sans relief de Mgr Huxley. Sur le chemin du retour, elle se répéta mot pour mot les paroles prononcées dans le lieu saint, parce que, en cet instant précis, elle n’était pas certaine que Dieu Se trouve en Sa maison et que multiplier les prières ne pouvait qu’avoir un effet bénéfique sur son vœu le plus cher.

Elle arriva chez elle à 11 h 30, passa par les cuisines pour superviser la préparation du repas. Comme chaque dimanche, son frère, de dix ans son cadet, venait déjeuner, accompagné de sa jeune épouse, Eleanore, dont les attraits physiques et l’énergie qu’elle dépensait pour les mettre en valeur semblaient la priver de toute forme de raisonnement et de discernement. Une seule fois, Antony s’était ouvert de son mariage à sa sœur, regrettant d’avoir manqué de caractère pour résister à cette union forcée, qui arrangeait les affaires des uns et des autres, mais sûrement pas celles de son cœur. Lui qui avait une âme d’artiste, qui aurait voulu peindre, en était réduit à s’occuper des cargaisons provenant du monde entier, pour le compte de la vaste entreprise d’import-export de son beau-père qui l’aimait comme le fils qu’il n’avait jamais eu.

La mère d’Antony et de Célia était veuve et venait aussi déjeuner chaque dimanche. Elle parlait rarement, mais lorsqu’elle le faisait, c’était inévitablement pour décocher des paroles qui ne souffraient pas d’être contredites. Le mari de Célia l’appelait « Son Altesse », jamais en sa présence bien sûr, autant parce qu’elle se prénommait Victoria, qu’à cause de son caractère despotique. Après le décès de son époux, étant très croyante et pour ne pas en vouloir à un Dieu de bonté, elle avait trouvé plus naturel de rendre coupable la terre entière de son malheur. La seule solution acceptable à ses yeux. La seule manière de poursuivre sa vie, engoncée dans des robes noires, qu’elle arborait pour bien montrer à ce monde qu’elle détestait tant qu’elle n’en avait pas fini avec un deuil commencé depuis quinze années, depuis que son mari avait été emporté par une angine de poitrine et qu’elle ne trouvait plus d’excuses au bonheur des autres. Sa vie n’était pas une vallée de larmes, mais une vallée aride.

En attendant ses invités, Célia marcha un moment dans l’allée gravillonnée entourant la maison, longea la plate-bande de vivaces. Passant tout près de la serre, elle n’y entra pas, de peur de ressentir le malaise qui l’avait prise aux premières heures de la matinée. Elle se jura de suivre son époux lors de son prochain voyage, s’il devait y en avoir un autre, et cela, qu’il le veuille ou pas. Elle ne lui laisserait pas le choix.

La mère de Célia arriva comme toujours à midi, précédant Eleanore et Antony de vingt minutes. Le repas s’étira en longueur, ponctué par les réflexions graves d’Antony concernant la diminution de l’influence de l’Empire britannique dans le monde, par les gloussements de son Eleanore chérie et par les remarques acerbes de Victoria concernant le rôti trop cuit et les légumes trop assaisonnés. On alla ensuite se promener en silence dans le parc, les uns cherchant une paix intérieure et les autres la simple détente du corps au milieu d’une nature maîtrisée.

Les invités quittèrent leur hôtesse à 16 heures, après avoir bu une tasse de thé. Célia regarda les fiacres s’éloigner dans la même direction avec toujours cette sensation chevillée au corps, entre tristesse et soulagement. Puis elle vit le premier attelage tourner à l’angle de l’allée. Et lorsque le deuxième équipage disparut à son tour derrière le mur recouvert de polypodes et de joubarbes, Célia perçut encore un instant le bruit chaotique des sabots et le frottement des roues cerclées d’acier sur la route.

Elle retourna ensuite au salon, s’assit derrière son piano et joua un air de Bach, qui aurait dû être rythmé, mais sur lequel elle laissa traîner les notes comme des miaulements de chat contre le mur de la nuit. Voyant qu’elle ne parvenait à rien, elle cessa de jouer, laissa ses doigts effleurer le tapis lisse des touches aux reliefs discrets, qui en d’autres temps avait engendré la musique. Elle entendit le grondement d’un orage proche, sentit un courant d’air provenant d’une fenêtre ouverte se déverser dans la gueule béante d’une porte donnant sur une cour, au-dessus de laquelle s’enroulait une nuée de fourmis volantes et où bruissaient les ailes d’hirondelles becquetant ces proies faciles.

Célia se leva pour fermer la porte, interrompant ainsi le flux d’air, puis elle se déplaça jusqu’à la fenêtre, d’où elle découvrit le ciel qui disparaissait sous la couche épaisse de pluie en marche. L’eau s’abattait en tourbillons cinglants et s’agglutinait en nappes sur un sol repu. Les premières flaques nourrirent d’autres flaques, donnant naissance à une rivière éphémère, charriant des particules de terre riche d’argile rouge sang, en suivant la pente naturelle du terrain, depuis la maison jusqu’au loin.

Retranchée dans la bibliothèque, Célia ne vit rien de tout cela. Elle prit un livre, tenta de se concentrer sur sa lecture, ignorant les grondements monotones du ciel qui lui parvenaient malgré l’épaisseur des murs, et lut quelques lignes dont le sens lui échappa. Sans plus persévérer, elle laissa son regard divaguer sur les aspérités de la pièce, dont chacune se muait tour à tour en souvenirs, comme cette assiette de porcelaine exposée sur le bureau de son mari, à laquelle il tenait tant pour une raison qu’elle ignorait.

Le tonnerre se calma à l’heure où chiens et loups courent la prairie. Un parfum délicieux envahit la maison, un mélange de fragrances exaltées par la pluie récemment tombée. La nature s’assécha, le sol se ressuya et tout reprit un caractère de normalité en cette saison estivale. L’eau n’avait été qu’un leurre qui avait permis de mélanger de petites choses entre elles, laissant l’essentiel en place, de sorte que même un œil averti n’aurait pu faire une différence entre l’avant et l’après. Car les éléments n’en voulaient pas aux choses, puisqu’elles faisaient partie intégrante de la nature sans détachement durable. Célia s’avançait maintenant dans l’allée. Les graviers, encore humides, reflétaient les rayons d’un soleil retrouvé. Au loin, lui parvenaient des bruits répétés, rappelant le tonnerre. Ça ne pouvait pas être un autre orage. Célia s’arrêta, son regard fixé sur l’entrée du parc où un cavalier venait de faire son apparition. Elle crut au premier abord qu’il s’agissait d’un mirage, pensant que cela aurait pu être normal après un tel orage et que la vision allait lentement s’estomper. Lorsque l’être fantastique en eut fini de traverser les nappes de vapeur d’eau et fit halte à peu de distance de Célia, elle comprit que l’orage marquerait à jamais le reste de sa vie, non par la violence qu’il avait provoquée, mais parce qu’il venait de poinçonner le temps par l’arrivée du cavalier. Son temps.

Elle ne reconnut pas l’homme, même quand il se pencha légèrement et s’appuya sur le pommeau de sa selle avant de parler.

— Bonjour, je cherche Célia Lucas.

— Qu’est-ce que vous lui voulez ?

— J’ai un message pour elle.

— Je suis Mme Lucas.

L’inconnu marqua une pause, caressa l’encolure de son cheval, avant de poursuivre.

— On m’a chargé de vous annoncer la disparition de votre époux, Sir John Lucas.

— Sa disparition ?

— Selon des sources fiables, il serait décédé en Amazonie. Il n’y aurait plus d’espoir… Je suis désolé.

 

Et la colère du ciel se mua en douleur et Célia se dirigea vers la maison, passant tout près de brassées d’iris fanés. Puis elle entra.

 

*

 

Mes frères, entendez-vous le désespoir de cette femme derrière la porte ? Voyez-vous ses larmes couler ? Qu’a-t-elle fait pour mériter une telle douleur ? Quel sacrilège a commis son mari, Sir John Lucas ? Il est certes arrivé jusqu’à nous, mais il y est parvenu comme un pénitent rencontrant enfin l’objet de sa dévotion. L’avons-nous écouté, lorsqu’il fut notre prisonnier ? Lui avons-nous laissé une seule chance de devenir autre chose qu’un cadavre avant son heure ? Qu’a-t-il ressenti lorsque son cœur s’est déchiré, lorsque l’eau s’est retirée de sa peau et de ses entrailles, aussi vite qu’une marée d’équinoxe ?

Que fait Célia, à cet instant précis ? Tente-t-elle de pactiser avec les souvenirs, ou lutte-t-elle contre eux ? Y a-t-il encore de l’eau dans son corps à elle, ou n’y a-t-il plus rien qui puisse s’en écouler ?

Qu’avons-nous fait ? Qu’avons-nous décidé au nom de notre morale ? Mes frères, il n’est qu’une réponse à toutes ces questions. La négation de la vie par les équilibres bafoués. La vie et la somme des vies. Ce tissu d’existences que nous avons détruit en croyant filer une simple maille.

C’est notre orgueil, plus que notre jugement, qui nous dirige aujourd’hui. Allons-nous continuer indéfiniment, persister sur cette voie ?

Ne vous y trompez pas, mes frères, je ne me sens pas meilleur que vous, simplement un peu différent. Si l’on doit aimer un seul homme, on doit les aimer tous, au travers de cette nature qui les accable. Parce que être est un combat, une douleur profonde qu’ils défient en se voulant ailleurs et autrement. Devenir un autre, qui lui-même voudrait être un autre.

Mes frères, ce qui ronge les hommes est-il si éloigné de ce qui nous ronge, nous ?

OceanofPDF.com

Londres, juin 1908

 

Ce 21 juin 1908, Mary Manstor décide de sortir de chez elle pour la première fois. Elle n’a toujours pas vu de médecin, pensant que son état de fatigue est simplement dû à un coup de froid pris sur la lande du Devonshire. Elle se dit que renouer avec l’ambiance de la ville lui fera du bien et contrariera les maux sournois qui l’assaillent. Elle se prépare avec soin devant la glace d’une coiffeuse au plateau de marbre rose. Le journal de John est encore posé sur le secrétaire, dont le volet ressemble à une guillotine menaçant de s’abattre à tout moment. Mary se demande s’il s’agit d’un véritable allié, ou d’un ennemi intime. Pour autant, elle a conscience qu’une nouvelle lecture pourrait l’anéantir. Elle a maintes fois effleuré la couverture racornie du carnet, croyant toucher la peau d’un vieil homme. Parce qu’il y a ces passages dans lesquels John lui parle depuis le fin fond de la jungle, parce qu’il ne lui a jamais dit les mots qu’il a écrits, parce qu’elle est convaincue qu’un cri est toujours poussé trop tard et parce qu’elle s’en veut de ne pas souffrir de cette absence-là, de ne plus avoir envie de vivre dans cette maison où ils partageaient l’espace. Parce qu’elle se souvient de chaque mot :

 

J’aimerais tant fermer les yeux et m’endormir contre Mary. Mary, ma sueur me ramène à ton odeur, la vraie, pas ce halo dont tu te pares le jour. Non, ton odeur ambrée, relais de mes sens. Aujourd’hui encore, il n’y a rien que j’espère plus que cette odeur, la sentir, même si je ne puis te toucher. J’ai peur de ne plus te revoir, conscient de ne t’avoir rien dit, de n’avoir rien fait, rien voulu, d’être simplement parti et de m’être perdu ailleurs que dans tes yeux. Je prie le ciel et celui qui l’habite de me laisser te revoir, dans mes rêves, une dernière fois. Mary, ton odeur. Quand la mémoire ne suffit plus.

 

Mary dévale les escaliers et se retrouve bientôt sur le trottoir. Dans la rue, les solitudes se bousculent autour d’elle. Un vendeur de journaux crie des noms d’athlètes britanniques. Elle marche à grandes enjambées. Peu importe la direction. Une rumeur enfle au loin. Des gens remontent la rue à contre-courant. Un homme la pousse sans s’excuser. Mary le regarde s’éloigner, s’oriente. À l’évidence, les cris proviennent de Hyde Park.

— Vous devriez vous en retourner, lui dit un commerçant qui barricade son échoppe en hâte.

— Que se passe-t-il ?

— C’est la Pankhurst et ses furies, il paraît qu’elles sont des milliers à défiler… Il va y avoir du grabuge, c’est sûr, avec ces folles-là.

Mary remonte le flot des gens, puis, vient le moment où elle ne peut plus que faire demi-tour, portée par la foule incontrôlée des suffragettes menées par Emmeline Pankhurst et sa fille Christabel. Elle parvient devant sa porte, résiste au mouvement et se carre sous le porche. Elle introduit la clé dans la serrure, mais elle n’est pas verrouillée. Pourtant, Mary jurerait avoir pris cette précaution avant de sortir. Elle entre, sans refermer la porte derrière elle. Se tient dans l’entrée, au pied de l’escalier qui distribue les pièces à l’étage. Rien. Puis un bruit, une sorte de frottement. Des frottements répétés. Quelqu’un marche discrètement au-dessus, dans la bibliothèque. Martha est peut-être de retour. Pourtant, la femme de chambre ne serait sûrement pas entrée sans y avoir été invitée. Malgré la peur, Mary monte les marches. Une fois en haut, elle s’arrête, épie. La porte de la bibliothèque est entrouverte. Comme elle s’approche pour regarder discrètement à l’intérieur de la pièce, un homme en sort. Il sursaute en la découvrant. Il a le bas du visage dissimulé par un châle de laine. À coup sûr un cambrioleur. Mary est pétrifiée. D’une voix étouffée, l’homme dit à Mary qu’il ne lui veut aucun mal, qu’elle ne doit surtout pas crier. Elle en serait bien incapable. Il la prend par un bras, avec une étonnante douceur, et lui demande de le suivre. S’il ne la soutenait pas, elle s’écroulerait. Ils entrent dans la bibliothèque. L’homme fait asseoir Mary dans un fauteuil, puis il émet un léger sifflement. Quelques secondes plus tard, un second individu fait irruption, masqué lui aussi. Le nouvel arrivant est d’une stature inférieure à son compère, son regard trahit une certaine surprise à la vue de Mary, mais aucune panique. « C’est bon, on peut y aller ? », demande-t-il à son acolyte, et l’autre répond que oui. Ils font promettre à Mary de ne rien tenter le temps qu’ils disparaissent. Elle acquiesce. De toute façon, elle n’a pas la force de bouger.

Les deux hommes sortent. Mary entend les pas qui s’estompent, puis la porte d’entrée claquer. De nouveau, le silence. Elle reprend peu à peu ses esprits. Elle regarde autour d’elle ce que les hommes auraient pu emporter. Tout semble à sa place. Elle se lève, parcourt la pièce, cherche encore, puis se fige devant le secrétaire en découvrant que le journal de John a disparu.

OceanofPDF.com

Village des Cent-Vingt

Forêt amazonienne, juillet 1908

 

Sygm a demandé que je raconte la prochaine histoire à l’intérieur de la pyramide. Il veut probablement que le cube placé au centre du cercle donne plus de force à ses convictions et amoindrisse d’autant mes propos, et aussi en finir plus rapidement. La partie sera serrée jusqu’au bout. Je dois me concentrer pour rendre l’intense émotion qui entoure les destins de Julius et de Hannah.

 

Julius et Hannah

 

Le grand-père de Julius Brown, Saungm Furro, était roi de la tribu de Dukandara, en Guinée. Il fut capturé, ainsi que tout son clan, au cours de l’année 1790 par les guerriers d’une tribu voisine. Saungm et les siens ne purent résister longtemps, car les assaillants avaient été équipés en armes par de puissants négriers. Si bien que sans comprendre ce qui lui arrivait, Saungm embarqua avec d’autres nègres, à bord du Venture, commandé par le capitaine Collingwood.

En moins de vingt-quatre heures, Saungm Furro, le juste et respecté roi de Dukandara, devint un esclave enchaîné au fond de la cale d’un navire voguant vers les États-Unis d’Amérique.

Sur les deux cent soixante esclaves embarqués, seuls deux cent huit foulèrent le sol américain en février 1791. Les survivants furent vendus à leur arrivée à Rhode Island à divers propriétaires terriens. Saungm fut acheté, avec d’autres membres de sa tribu, par William S. Drake, pour travailler dans ses plantations de coton en Louisiane. On leur donna à manger, avant qu’ils entreprennent le long voyage en chariot qui les mena jusqu’à la vaste propriété. Par chance, les Drake faisaient partie de ces rares familles sudistes à ne pas maltraiter outre mesure leurs esclaves, mettant même un point d’honneur à leur assurer une alimentation saine et un logement acceptable.

À l’arrivée dans la plantation, chaque nègre fut rebaptisé, et Saungm Furro devint Tom Brown. En juin 1791, on lui attribua une petite bicoque qu’il partagea avec une autre esclave. Ainsi commença l’histoire des Brown sur le sol américain. Le couple donna naissance à cinq fils et à quatre filles. L’un des garçons s’appelait John. À dix-sept ans, ce dernier unit son destin à celui de Selma Latham qui en avait quinze.

Julius Brown, fils de John et Selma et petit-fils de Tom, naquit en 1831, au fond d’une cabane de bois, qui était la maison des Brown, située dans la paroisse de Caroll, non loin de Lake Providence. On pouvait compter, au cœur du village nègre, plusieurs bicoques de même facture, où vivaient les ramasseurs de coton. Lors des longues soirées baignées par la lumière du jour finissant, on apercevait l’incandescence des pipes des hommes assis sur les terrasses, semblables à des insectes phosphorescents et immobiles. On parlait fort des jours vécus en se délectant de cette maigre liberté et de plaisirs simples, qui atténuaient un temps le triste sort de ces lignées arrachées à leur terre ancestrale. Après tout, il y avait bien pire que leur sort. Près d’ici, des frères goûtaient chaque jour au fouet et aux chaînes et ne vivaient guère plus longtemps que les chiens. On voyait aussi, dans ce coin des États-Unis d’Amérique, pendre parfois d’étranges fruits aux branches des arbres.

À six ans, Julius en avait remarqué un, de ces arbres étranges. Il accompagnait alors son père et le maître à Lake Providence pour compresser et livrer un chargement de balles de coton. Sur la route terreuse, pendant que Julius somnolait contre l’épaule de son père, il avait entendu le maître dire quelque chose et son père avait aussitôt enveloppé Julius avec son bras, comme pour le protéger dans un geste animal. Le maître avait crié aux chevaux pour leur faire accélérer le pas et les chevaux avaient obéi, martelant le sol poussiéreux d’où s’envolaient des fragments du monde, vivants ou morts, avant de retomber dans le sillage de l’attelage, comme une fumée épuisée.

Julius ne comprenait pas ce qui se passait. Il se dégagea de l’étreinte de son père et aperçut au bord de la route l’arbre où l’on avait accroché par le cou des hommes noirs sur lesquels des oiseaux aux plumes noires et aux becs noirs s’affairaient à lacérer les chairs sombres. Malgré toutes les précautions de son père pour le préserver de la vision de cauchemar, Julius vit les visages tordus aux yeux absents, les langues boursouflées et déversées dans l’air moite et salé, les corps saturés de mort, qui se balançaient au gré du vent.

Ce jour-là, Julius prit conscience qu’il y avait deux sortes d’hommes et que la vie des uns dépendait de la volonté des autres. Et comme le chariot s’éloignait de l’arbre, tiré par quatre chevaux emballés, pendant que John Brown serrait à nouveau son fils contre son buste d’esclave, l’enfant se mit à essuyer ses larmes sur la chemise de coton en contenant les soubresauts de son frêle corps. Parce que l’horreur qu’il avait croisée sur cette route menant à Lake Providence resterait à tout jamais l’expression de la souffrance éternelle de ses frères et que, malgré toute la bonne volonté des Drake et une forme de compassion, il demeurerait un nègre à qui on imposerait toujours les limites que sa condition impliquait.

Julius eut vingt ans le 17 mai 1851. Le jour de son anniversaire, ils étaient trente-six esclaves dans la forêt de pins. Les Drake se tenaient en retrait. Malgré l’ombre, la touffeur de l’air ralentissait les respirations. On entendit un chant monter du ventre distendu d’une vieille femme, un mélange de révolte et de soumission dans une langue étrangère, s’empalant sur les aiguilles des pins. Un chant qui soulignait le silence et paraphait la douleur de Julius. Le jeune homme regardait la terre fraîchement remuée et les quatre trous qu’il avait creusés de ses propres mains et dans lesquels allaient glisser les dépouilles de son père, de sa mère et de ses deux sœurs, victimes de la rougeole. Ce ne fut pas lui qui aida à la descente des corps. Ce ne fut pas lui qui les recouvrit d’un drap de miettes brunes. Ce ne fut pas lui qui dit la prière accompagnant l’ensevelissement. Ce ne fut pas lui non plus qui accrocha sa peine à cette prière, mais, d’une certaine façon, ce fut lui qui disparut aussi dans chacune des tombes.

À l’issue de la cérémonie, les Drake se signèrent sous les regards de leurs nègres. En cet instant, ces hommes et ces femmes de couleurs différentes devenaient égaux face à la mort.

Une fois tout le monde parti, Julius demeura seul un long moment, sans réellement réaliser qu’il venait de perdre sa famille entière. De retour dans sa cabane, il prit conscience qu’aucun des corps aimés ne se rattachait plus aux odeurs, aux objets et aussi aux bruits qui persistaient à l’envahir. Tout se passait comme si les âmes dont on avait tant vanté la force à Julius lors des offices s’étaient muées en fantômes obsédants. Pour la première fois de sa vie, il se sentit perdu. Ses mains se mirent à trembler et la lisière de ses yeux se fissura de centaines de sillons rougeâtres. Il prit une profonde inspiration, cherchant à combattre l’émotion, parce qu’on lui avait appris que seuls les puissants ont droit à des faiblesses passagères et que les esclaves tels que lui doivent en toute circonstance demeurer impassibles face au malheur.

Julius laissa son regard aller et venir sur les reliefs désordonnés de rares meubles, d’ustensiles et de babioles bricolées. Il trouva la pipe de son père suspendue entre deux clous rouillés et la bourra de tabac. Puis il sortit sur la terrasse et s’assit sur le fauteuil à bascule, où John Brown s’appliquait tard le soir à contenir l’univers dans chaque bouffée de fumée. Et Julius voulut faire de même. Il alluma la pipe et se mit à tousser en tirant dessus. La pipe tomba au sol, se brisant en deux. Julius se pencha pour ramasser les deux morceaux et, comme il se relevait, il entendit une voix.

— Bonsoir, monsieur Brown.

La jeune femme se tenait au bas des marches, drapée d’une longue robe noire, et elle portait un bouquet de fleurs à la main.

— Miss Drake ?

— J’étais passée vous présenter mes condoléances.

— Merci, c’est bien aimable à vous.

Hannah Drake était la fille d’Abel et de Temple Drake. Elle était de ces femmes dont chacun des gestes délicats imprime l’espace d’une grâce indéfinissable. De ces êtres incapables de rien souiller, ni en actes, ni en mots ; presque malgré elle.

— J’ai prévu de faire dire une prière à l’office de dimanche, ajouta-t-elle.

— Une prière ?

— Oui, cela vous dérange ?

— Ça se fait pas, madame, que quelqu’un comme vous prie pour des nègres.

— Suis-je en train de vous traiter de la sorte ?

Julius ne répondit rien.

— J’ai cueilli quelques fleurs. Voulez-vous m’accompagner les déposer sur leurs tombes ?

— Je sais pas.

— Vous avez peur de moi ?

— Vous avez pas peur qu’on nous voie ensemble ?

Une Blanche et un nègre allèrent par le sentier, parmi les pollens mélangés et les insectes obstinés. Hannah Drake balançait une main chargée d’ombelles et de feuillages, et ses hanches roulaient sous le tissu. Il n’y avait pas loin du village jusqu’au bois de pins, mais ils croisèrent d’autres nègres, qui les suivirent des yeux, stupéfaits, parce que c’était une bien curieuse chose que de voir ces deux humains cheminer côte à côte, dans le même temps. Julius semblait le plus gêné des deux, conscient de contredire l’histoire tout entière.

Ils parvinrent au bosquet qui tenait lieu de cimetière au moment où le soleil s’apprêtait à violer des continents invisibles. Il fallut quelques secondes à leurs yeux pour s’habituer à la pénombre du sous-bois. Hannah Drake éparpilla ensuite les fleurs sur les tombes et récita une prière à voix haute. Julius fixait les fleurs déposées sur les tombes d’esclaves par cette femme à la peau claire.

En quittant la pinède, Julius bredouilla un merci, auquel Hannah Drake répondit par un sourire. Ils prirent ensuite des routes différentes, l’une rejoignant la vaste bâtisse de trois étages et l’autre une case faite de bardeaux grossièrement agencés.

Julius occupa la soirée à réparer la pipe de son père, à manger un peu de picotin et une tranche de lard, assis sur la terre battue. À plusieurs reprises, il repoussa la vision de Hannah Drake, qui se superposait à celle de ses parents et de ses sœurs, sans parvenir à s’en défaire. Plus tard, d’autres nègres du village lui rendirent visite, restant dehors, à jouer de leurs instruments. Ils chantèrent pour convoquer les ancêtres et diluer la perte dans un peu de magie. Et lorsque la nuit fut profonde, chacun rentra chez soi et la solitude se fit plus pesante encore pour Julius.

La chaleur était écrasante. Julius n’arrivait pas à dormir. Il écoutait les grenouilles qui discouraient au bord de la rivière, les insectes insomniaques aiguisant leurs ailes, pendant que des oiseaux nocturnes frôlaient la nuit avec élégance. Au loin, il entendait des chants monter d’une plantation voisine, où d’autres nègres, moins bien lotis que lui, travaillaient parce que la lune était pleine. Julius marcha jusqu’au portail des Drake. À cette heure tardive, une des pièces était éclairée au rez-de-chaussée. Julius savait les chiens au chenil, alors il enjamba la clôture de bois et s’avança discrètement jusque sous la fenêtre éclairée et se baissa, le corps cassé en deux. Puis, il se redressa lentement, de façon que ses yeux dépassent du chambranle. Il vit le maître qui parlait à un homme grand et mince, portant un chapeau noir à large bord et engoncé dans un épais vêtement noir, malgré la chaleur étouffante. Le maître ressemblait à un petit garçon face à cet homme, qui se tenait de dos. Julius crut un instant qu’il s’agissait du révérend Hartwood, mais constata que ce n’était pas lui lorsqu’il se retourna. L’homme tendit le bras pour désigner un coffre posé sur une table et le maître s’agenouilla aussitôt, comme le ferait un dévot devant une sainte relique. Puis l’homme en noir tourna les talons et quitta la pièce. Julius hésita un moment à le suivre, mais resta à son poste. Lorsqu’il jeta à nouveau un regard dans la pièce, le maître se relevait et saisissait le coffre. Il éteignit ensuite les lumières en soufflant sur les flammes ; puis il sortit à son tour.

Le dos collé au pignon de la maison, Julius observa le maître qui s’éloignait en direction des écuries. Drake y entra. Une fois à l’intérieur, il s’en alla déposer le coffre sur le siège du cabriolet et attela deux chevaux. Julius se glissa à l’intérieur du bâtiment par la porte de derrière et, comme le maître prenait place dans le cabriolet, il sauta sur le marchepied arrière, sans être vu. Le maître lança aussitôt les chevaux à folle allure sur la route, claquant du fouet au-dessus de leurs croupes. Julius s’agrippait aux crochets supérieurs de l’essieu, là où l’on attachait habituellement les bagages, avalant et recrachant la poussière soulevée. À maintes reprises, il eut la tentation de lâcher prise, mais il tint bon.

Le maître tira sur les rênes à l’approche de l’église. Les chevaux ralentirent, puis s’arrêtèrent. Le révérend Hartwood attendait sur la plus haute marche du perron. Julius se coula sous le plancher du cabriolet pour ne pas être repéré. L’homme d’Église s’approcha de l’attelage et le maître lui tendit le coffre sans descendre du siège. Ils n’échangèrent pas le moindre mot avant que le maître se remette en route.

En se retournant, Julius aperçut le révérend entrer dans l’église avec le coffre dans les mains et il eut juste le temps de se hisser sur le porte-bagages, avant que le mouvement des roues ne le happe.

Durant le retour, la vision tourna dans la tête de Julius qui fut incapable de trouver une explication à la scène dont il avait été le témoin. Juste avant de pénétrer dans le parc des Drake, il attendit que les chevaux ralentissent, puis il sauta du cabriolet et le regarda s’éloigner en direction des écuries.

Ce qui restait de la nuit ne permit pas à Julius de remettre ses idées en ordre. Le jour pointait. Une aube magnifique, éclairant les graines de coton. Une aube qui allait voyager à travers le monde, emprisonnée dans les fibres peignées et tissées et puis portées.

Au cours de la matinée, le maître se rendit à la plantation pour superviser le ramassage. Il s’approcha de Julius. Du haut de son plus beau pur-sang, il demanda au jeune homme comment il allait, et Julius hocha la tête.

Le soir venu, après avoir entreposé les balles de coton dans la remise et nourri les cochons, Julius se rendit sur les quatre tombes des siens. Il constata que l’on avait placé autant de vases garnis de fleurs et il se laissa guider par la prière qui lui venait. Un mélange de douleur, de regrets et d’espoir. Puis il contourna le village nègre et longea le parc des Drake. Hannah se tenait sous un tulipier, assise sur une escarpolette. Lorsqu’elle vit Julius, elle s’approcha, accompagnée d’un chien de race, grand et efflanqué.

— C’est vous qui avez mis les vases, miss ?

— C’est moi.

— Merci, mais il fallait pas.

Ils s’avancèrent jusqu’au portillon donnant sur une tonnelle sous laquelle cascadaient de lourdes grappes de glycine. Ils avaient des gestes gênés, comme deux fauteurs devant une poterne.

— Viendrez-vous à l’office, dimanche ? demanda miss Drake.

— Comme tous les dimanches.

— C’est bien.

— Je sais pas.

— Le révérend Hartwood dira une prière…

— Est-ce que je peux vous poser une question ?

— Bien sûr.

— Sauf votre respect, personne a rien fait pour le vieux Scully quand il est mort, pourtant, il a ramassé votre coton pendant plus d’un demi-siècle.

— J’ai aussi prié pour lui.

— J’ai jamais vu de fleurs sur sa tombe.

— Il était âgé, sa disparition était dans l’ordre des choses.

— Une âme en vaut une autre, on devrait honorer les vieilles et les plus jeunes pareil, non ?

— Qu’est-ce qui vous gêne ?

— Peut-être la pitié que vous avez pour moi.

— Ce n’est pas de la pitié, mais de la compassion.

— Je connais pas ce mot-là… Ça fait une différence ?

— Je prends part à votre souffrance, sans la juger.

— C’est gentil, mais je crois pas que c’est possible.

Julius poursuivit son chemin, pendant que Hannah Drake l’observait, immobile. Elle déplia une ombrelle frangée, inutile à cette heure avancée du soir. Le village nègre, déserté la journée, commençait à s’animer après la fin des dernières corvées. Tom et Charly, les fils de Rebecca et John Stockes qui occupaient une cabane attenante à celle des Brown, s’amusaient à retirer les pattes arrière de sauterelles qu’ils avaient capturées. Les enfants riaient en regardant les insectes suppliciés traîner lamentablement leurs abdomens gonflés en agitant leurs antennes graciles.

— Ça vous avance à quoi de faire souffrir ces bestioles ? demanda Julius.

— On trouve ça drôle.

— Vous vous amuseriez autant en leur laissant leurs pattes et en leur faisant faire une course.

Les deux gamins se regardèrent.

— Une course, c’est une bonne idée, ça, dit Charly.

— D’accord, on va essayer, ajouta Tom.

Julius tourna le dos aux enfants. Charly traça un large cercle sur le sol à l’aide d’une branche morte de pacanier, puis Tom sortit deux nouvelles sauterelles d’une boîte et les plaça au centre du cercle.

— Celle qui perd, on lui coupe les pattes, dit Tom.

— D’accord.

 

Le dimanche, l’office débuta à 9 heures dans l’église de Caroll. Les familles de planteurs étaient assises aux premiers rangs, pendant que leurs nègres avaient pris place sur les derniers bancs. Du haut de sa chaire, le révérend Hartwood récita quelques psaumes. Puis il dit une longue prière pour le repos paisible et éternel des morts. Des morts en général. Hannah Drake se retourna vers Julius, avec quelque chose comme une timide victoire au fond de ses grands yeux. Julius observait le révérend brasser sa foi, de ses longs bras qu’il balançait au rythme des mots.

Un long silence suivit. Julius laissa vagabonder son regard à l’intérieur de l’église. Dans une alcôve, il reconnut le coffre aperçu chez le maître, en partie recouvert d’un napperon, sur lequel trônait un lourd chandelier. Ce même coffre offert par l’étrange visiteur vêtu de noir, trois nuits auparavant. Le jeune homme se demanda ce qu’il pouvait bien renfermer de si précieux, pour qu’on le place dans ce lieu saint.

L’office terminé, les nègres se remirent en route, alors que les Blancs parlaient avec le révérend devant le porche de l’église. Personne ne vit Julius se faufiler entre les bancs, jusqu’à l’alcôve où se trouvait le coffre, puis retirer le chandelier et soulever le napperon. La surface du coffre était entièrement sculptée de motifs représentant, pour l’essentiel, des oiseaux dans toutes sortes d’attitudes. Julius saisit le coffre, voulant en éprouver le poids. La serrure était constituée d’un cercle renfermant un triangle transpercé de plusieurs droites. Aucune clé traditionnelle ne semblait pouvoir en venir à bout. Julius reposa le coffre, effleurant la serrure d’un doigt.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

Julius sursauta en entendant la voix du révérend.

— Rien… Je disais une dernière prière pour ma famille.

— Tu ne voulais pas plutôt voler ce coffre ?

— Non, je voulais rien voler du tout.

— Pourquoi tu le reluquais comme ça, alors ?

— Je le trouve joli, c’est tout.

— Repose-le et sors immédiatement d’ici !

— Bien, révérend…

— Et ne t’avise pas de recommencer.

En sortant de l’église, Julius sentit le regard du révérend peser sur ses épaules, et même après qu’il eut atteint le bout de l’allée et bifurqué sur le chemin, il en sentait toujours le poids.

Julius travailla tout le reste de la journée dans la plantation située en bordure de la route principale qui charriait les attelages garnis, ou vides, dans un sens et dans l’autre. En milieu d’après-midi, un cavalier lancé au galop apparut sur la piste. Il ralentit en arrivant à hauteur des ramasseurs. Le révérend Hartwood, appuyé sur le pommeau de sa selle, balayait les ouvriers du regard. Julius pensa que peut-être l’homme d’Église était revenu pour le punir ? Il se mit à plumer de plus belle les graines de coton, voulant croire que, pour un Blanc, tous les nègres se ressemblaient. Puis, le révérend piqua du talon les flancs de son cheval et disparut en direction de la maison des Drake. En regardant s’éloigner le cavalier, Julius ressentit au plus profond de lui que quelque chose venait de basculer malgré lui, quelque chose qui avait pris naissance au moment de la disparition de sa famille.

Le dimanche s’étira. On ne revit pas le révérend. En arrivant au village, Julius expédia ses corvées, puis s’en alla marcher le long du fleuve. Il s’assit sur un ponton dévasté, surplombant un calme boueux, à la surface duquel remontaient des bulles d’air. Des alevins en bancs embrassaient la surface de leurs bouches gobeuses. Un oiseau pêcheur s’envola d’une brassée de roseaux, plongea et, de ses ailes tendues, prenant appui sur la rivière, en ressortit, traînant un temps une gerbe liquide, son bec éclairé par un ventre laiteux et frétillant. L’oiseau se posa ensuite sur une pierre affleurant et avala sa prise d’un seul coup, avant de rejoindre sa cachette. Julius s’allongea sur les mauvaises lattes, ferma les yeux, se laissa envahir par la vie grouillante et s’endormit.

 

À l’issue d’un dîner copieux, Abel Drake et le révérend se levèrent de table pour prendre un alcool en terrasse, pendant que le reste de la famille s’apprêtait à se coucher. Hannah avait trouvé son père soucieux, lui qui était habituellement si jovial en famille. Elle attendit que le calme se fasse, sortit par la porte des cuisines et contourna la demeure, afin de se retrouver à l’aplomb de la terrasse. Hartwood parlait bas :

— Tu dois le faire.

— Il n’y a pas d’autre solution ? demanda Abel Drake.

— S’il y en avait une autre, je ne serais pas là.

— De quoi veux-tu qu’il se doute ?

— Tu sais très bien qu’on ne peut pas prendre le risque.

— Il s’agit de la vie d’un homme…

— Un nègre.

— C’est un de mes meilleurs ramasseurs.

— Tu en trouveras facilement un autre, aussi bon.

— Toute sa famille a été décimée.

— Justement, personne ne le pleurera.

Une coulée acide inonda le ventre de Hannah Drake. À l’évidence, les deux hommes parlaient de Julius Brown. Elle devait le prévenir, tout faire pour empêcher cette abomination, quelle qu’en soit la raison. Lorsqu’ils se furent éloignés en direction de la monture du révérend, Hannah quitta son abri, traversa le parc et, prenant par le sentier, courut jusqu’au village nègre. Tout était calme, dans l’attente d’une dure journée de travail à venir. Hannah frappa à la porte de Julius. Comme personne ne répondait, elle releva le loquet et entra en refermant derrière elle. L’intérieur de la bicoque était plongé dans l’obscurité. La jeune femme appela discrètement, mais personne ne répondit. Elle pensa que le jeune homme dormait profondément. Elle appela encore, et tâtonna en explorant l’unique pièce. Personne. Elle s’assit sur une des paillasses pour réfléchir un instant. Son père n’avait déjà pu commettre sa terrible besogne. Des bruits de pas au-dehors. Julius était de retour, enfin. Hannah se précipita sur la porte. Elle n’eut même pas à l’ouvrir. Une silhouette se découpa dans l’embrasure éclairée par la lune. Elle n’eut pas non plus le temps de parler. Une lame effilée plongea dans sa poitrine et en ressortit au moment où elle s’effondrait. Un visage lointain lui apparut alors à la lueur d’un briquet, et le visage de son père s’approcha encore, avant de disparaître dans les limbes.

 

Julius ouvrit les yeux au petit matin, réveillé par quelques pélicans qui s’étaient réfugiés sous le ponton pour la nuit. Un vent chaud et sec se levait en bourrasques, pilonnant et vrillant l’air en sifflant comme un cobra. Le soleil chevauchait la rivière. Julius devait maintenant se dépêcher de rentrer. Il pressa le pas en prenant garde à ce que les particules de poussière ne se fichent pas dans ses yeux. La nuit passée l’avait presque vidé des pensées torturées des derniers jours et, même si elles reviendraient le hanter tôt ou tard, il savait possible de les oublier un temps.

On ne pourrait dire que Julius fit le chemin qui le séparait du village nègre avec le bonheur au ventre, mais la forme d’harmonie qui l’avait uni au monde durant les heures paisibles de la nuit et le bruissement du vent l’empêchèrent d’entendre le tumulte qui montait du village. Ni les aboiements des chiens, dont on avait gorgé l’odorat du baume d’une peau de nègre. Ni les hommes blancs qui s’apprêtaient à suivre les chiens pour la chasse. Jamais Julius ne comprit qu’il allait au-devant de la mort.

 

Julius Brown, fils de John et Selma Brown, fut pendu sans autre forme de procès, le jour même de son arrestation, éteignant ainsi la lignée des Brown. Au moment de lui glisser la corde autour du cou, on lui signifia simplement qu’il était accusé du meurtre de Hannah Drake, puisqu’on avait retrouvé le corps poignardé de la jeune femme dans sa cabane. On ne lui donna pas l’occasion de se défendre.

La dépouille de Julius se balança à une branche pendant trente-deux jours, puis tomba au sol comme un fruit pourri. Coyotes et asticots terminèrent le travail, puis le soleil du Sud blanchit les os, formant de petites arches sous lesquelles des mulots trouvèrent refuge. Les biens de Julius avaient été partagés entre les autres esclaves et sa case donnée à une nouvelle famille tout juste achetée.

On ne sut jamais ce qui s’était passé la nuit du meurtre de Hannah Drake et dans ce Sud-là ça n’avait pas grande importance, du moment qu’il y avait eu un coupable idéal. Abel Drake ne le raconta à personne. Après la tragédie qui avait conduit à la mort de sa fille, par sa propre main, il retourna sa douleur et sa culpabilité contre les nègres, qu’il considérait comme la cause de son malheur. Il devint le pire des esclavagistes. Dix ans plus tard, il s’engagea, avec une détermination peu commune, dans les rangs confédérés lors de la guerre de Sécession, avec le grade de capitaine. On dit de lui qu’il fut l’officier le plus téméraire qu’on ait vu, certains dirent fou, chargeant toujours à la tête de son unité sans se soucier des balles adverses.

Continuer : partie 3 sur 5