2020 - H (trilogie Intégrale)

Franck Bouysse · Chapitre 3 sur 4 · partie 4/5

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2020 - H (trilogie Intégrale)

La Huitième Lettre

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Il pleuvait.

Aïak et le groupe de pêcheurs accélérèrent pour regagner le village au plus vite, mais leurs chausses s’alourdissaient d’une soupe neigeuse et rendaient la progression plus difficile. Le ciel effleurait désormais la glace dans un gris uniforme. Ils avaient parcouru quelques centaines de mètres lorsqu’une lumière intense éclaira le rideau de pluie, accompagné d’un sifflement derrière eux, semblable à des milliers de traîneaux glissant sur une glace mise à nu. Les pêcheurs se retournèrent, plissant les yeux vers la lumière intense qui rendait invisible le mont Tanok. Le phénomène disparut aussi vite qu’il était apparu. Seul demeura le son produit par les gouttes d’eau sur les tuniques huilées et sur la trappe gelée qui venait de libérer un court instant les démons.

Passé la stupeur, les pêcheurs se regardèrent incrédules, chacun cherchant dans les yeux de l’autre la confirmation que ce qui venait de se passer n’était qu’un rêve. Mais comment vingt-deux hommes auraient-ils pu vivre le même rêve en même temps ?

Ils regagnèrent le village et racontèrent au reste du clan ce qu’ils avaient vécu. Jamais on ne sut ce qui s’était réellement passé.

Quelques jours plus tard, malgré sa promesse, Aïak se rendit sur les traces de son père. Surmontant sa peur, il marcha en direction du mont Tanok. L’envie de savoir était devenue trop forte. Une fois parvenu à destination, il pensa s’être trompé, car il n’y avait plus trace du mont. À la place, la glace avait fondu sur des centaines de mètres, sans même se reformer, constituant un large cratère. Aïak s’avança au bord, cherchant à comprendre ce qui avait pu se produire, mais ne trouva aucune explication. Les arêtes du cratère étaient lisses comme de l’os poli. Aïak retira un de ses gants, puis tendit la main au-dessus du vide. Il sentit la chaleur envahir le bout de ses doigts et il retira vite sa main. Il pensa à sa mère et s’éloigna pour ne pas subir le sort de son père, puis se mit à courir. Le vent cinglait son visage, entraînant des bourrasques de neige, qui s’abattaient sur la glace en d’éternelles noces.

Une fois rentré, il retrouva sa mère ravagée par l’inquiétude. Il n’eut pas besoin d’expliquer son absence. Imak prit son fils dans ses bras et pleura la vie et la mort, dans les mêmes larmes.

Le clan ne s’aventura plus jamais près des abords pourtant poissonneux du mont disparu. On racontait qu’un monstre y dormait et se réveillait parfois et qu’on l’avait vu s’élever dans le ciel, comme le cou tendu d’une hydre. La peur grandit de voir le phénomène se reproduire et les emporter tous. Alors, ils s’en allèrent et explorèrent d’autres territoires de pêche et de chasse, plus au sud, loin des légendes et de la gueule du démon.

Les membres du clan marchèrent longtemps. Ils s’arrêtaient quelques mois au même endroit, puis reprenaient la route, tant qu’ils estimaient ne pas avoir mis suffisamment de distance entre eux et le monstre.

Puis un jour, pensant être parvenus au bout de leur monde de glace, découvrant des touffes vertes éparpillées, comme la fourrure clairsemée d’un animal gigantesque, ils rencontrèrent d’autres hommes, auxquels ils mêlèrent leur sang et ce fut la fin du clan et le début d’autre chose.

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L., août 1908

 

Le jeune homme a quitté Vienne depuis une dizaine de jours. Après un bref séjour chez sa tante de Spital, il a pris le premier train à destination de Paris, avant de monter dans un autre, pour rejoindre la ville de L.

Le voilà maintenant occupé à ranger soigneusement ses affaires dans l’armoire de sa chambre d’hôtel. Il sait qu’il devra rester plusieurs jours ici. Un soleil généreux pénètre dans la pièce donnant sur la rue. Une fois qu’il en a terminé, il part se promener, comme il avait l’habitude de le faire à Vienne. L. est réputée pour sa porcelaine, aussi demande-t-il au réceptionniste de l’hôtel s’il existe un lieu dédié à cet art. Ce dernier lui indique un musée et le chemin le plus court pour s’y rendre. Il s’exprime dans un allemand approximatif sans parvenir à dissimuler son désir d’en finir avec cette conversation. Le jeune homme perçoit la gêne de l’employé, qu’il met sur le compte de sa nationalité quelque peu indésirable en ces temps instables. Il le remercie pour sa sollicitude, puis remonte les rues en direction du Champ de foire, son carnet de croquis en poche.

En traversant la place Royale inondée de soleil, il se dit qu’il prendra un café sur une terrasse, à son retour. Il est bien plus intéressé par l’architecture de la ville que par les gens qu’il croise. Il s’arrête parfois pour réaliser des esquisses de bâtiments remarquables, à la mine de plomb. Lorsqu’il aperçoit le Champ de foire, il bifurque sur la droite, continue sur une centaine de mètres, avant d’atteindre les hautes grilles interdisant l’accès au musée. Une fois devant le portail ouvert, il s’engage sur l’allée de graviers entourée de verdure, découvrant une large façade à l’italienne. Sans plus attendre, il entre dans le bâtiment, s’acquitte du prix de la visite, puis déambule dans les salles du rez-de-chaussée, où d’autres visiteurs admirent les nombreuses céramiques de toutes origines. La lumière extérieure pénètre par de grandes baies arrondies. Une allée centrale en mosaïque sépare les rangées de vitrines protégeant les trésors. Le jeune homme s’attarde devant une poterie grecque datant du e V siècle, sans pouvoir s’expliquer pourquoi cette scène l’émeut plus qu’une autre. Il s’agit d’un cratère sur lequel est peint un combat entre un soldat grec et une Amazone.

Après avoir terminé la visite du rez-de-chaussée, il emprunte un large escalier de marbre et débouche sur une salle centrale dont le sol est recouvert de parquet. Il n’y a qu’un seul visiteur dans la pièce, une femme qui regarde avec attention les objets exposés à l’intérieur d’une vitrine. Sans se l’expliquer sur le moment, il semble troublé par cette silhouette, puis se concentre sur une autre vitrine, proche des marches. Il détaille des vases, des assiettes, des jarres et des potiches en porcelaine dure provenant des fours de Jingdezhen, en Chine, datant du e XVII siècle. La finesse de réalisation des décors est à couper le souffle. Un peu plus loin, son regard se porte sur divers objets bleu et blanc, dont il s’approche pour les voir de plus près. Il est désormais à environ deux mètres de la femme. Elle porte une longue robe blanche droite, resserrée à la taille par une ceinture noire, ainsi qu’un chapeau et une ombrelle de même couleur. Elle est toujours occupée à admirer un plat sur lequel est dessiné un animal fabuleux. Elle se retourne alors, prenant conscience qu’un autre visiteur se trouve dans la salle et le trouble ressenti par le jeune homme quelques minutes auparavant se confirme lorsqu’il la reconnaît.

Cette femme qui rendait parfois visite à son père. Cette femme, qui, même s’il ne l’avait vue qu’une seule fois, serait gravée dans sa mémoire pour toujours. Cette femme, qu’il interpelle en allemand.

— Bonjour, Margaretha.

La femme se détourne vivement de la vitrine et observe le jeune homme d’un air stupéfait. Elle est certaine de ne pas le connaître.

— C’est bien ainsi que vous vous appelez, n’est-ce pas ?

— Nous nous connaissons ? demande-t-elle.

— Bien sûr, même si cela fait des années que l’on ne s’est plus revus.

— Qui êtes-vous, monsieur ? dit-elle sèchement.

— Vous rendiez visite à mon père, chez nous à Linz. La dernière fois, c’était peu avant sa mort, en novembre ou décembre 1902, si mes souvenirs sont exacts.

La femme prend un moment, d’abord pour atténuer les effets du trouble, et ensuite pour recomposer sa mémoire.

— Alors, vous êtes… le fils d’Aloisius. Que faites-vous ici ?

— Puis-je vous inviter à prendre un café et nous en parlerons ?

— D’accord.

Ils quittent le musée.

— Comment va votre mère ? demande-t-elle pendant qu’ils marchent.

— Elle est morte en décembre dernier.

— Je suis désolée.

Le couple rejoint la place Royale en silence et s’installe à la terrasse du café repéré à l’aller par le jeune homme. Les clients des tables voisines dévisagent Margaretha avec insistance.

— Vous ne m’avez pas répondu tout à l’heure, que faites-vous si loin de l’Autriche ?

— Vous ne croyez donc pas au hasard, dit le jeune homme en souriant, puis il ajoute : l’Académie des beaux-arts de Vienne m’a octroyé une bourse. J’en profite pour parcourir l’Europe.

— Cela ne m’étonne pas que vous soyez devenu un artiste.

Le jeune homme hèle un serveur, qui s’approche et prend leur commande.

— Et vous, sur quelle scène pourrais-je vous admirer, je n’ai vu aucune affiche en ville ?

Le serveur dépose deux tasses de café, sans détacher son regard de la femme.

— Je joue une pièce de théâtre, dans quelques jours… une représentation privée, dit-elle une fois que le serveur s’est éloigné.

— Privée, oui, bien sûr, et qu’allez-vous interpréter ?

— Salomé, d’Oscar Wilde.

— Magnifique, et où le spectacle aura-t-il lieu ?

— Je me souviens d’une époque où vous posiez moins de questions.

— C’est que j’étais sûrement trop occupé à vous observer.

— Vous m’observiez ?

— Je n’ai jamais su qui vous étiez vraiment, à cette époque, à part Margaretha.

— Je préférerais que vous ne m’appeliez plus ainsi, c’était une autre vie.

Elle termine sa tasse.

— Je dois y aller, maintenant, dit-elle.

— Peut-être à bientôt, alors !

— À bientôt, Adi, nous le savons tous les deux. Inutile de jouer plus avant la comédie.

Le jeune homme ne dit plus rien. La dernière femme à l’avoir appelé ainsi était sa mère et elle est morte huit mois auparavant. Il pense que la beauté est éternelle, mais aussi gorgée d’un venin, qui le ramène en contre-nuit dans la cellule de son enfance.

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Village des Cent-Vingt

Forêt amazonienne, août 1908

 

Mes compagnons sont prêts pour le départ, si impatients, et moi je les retiens ici depuis de longues semaines. Je vais parfois marcher dans la jungle. J’économise mes forces pour n’entrer en salle de régénération qu’en dernier recours.

Mes journées se résument ensuite à mettre de l’ordre dans mes souvenirs, de façon à n’omettre aucun détail susceptible d’éveiller la plus infime possibilité de conscience chez mes frères. Car je persiste encore. Reclus dans la case de John, je façonne mes histoires, avant de les livrer aux miens, avec toute l’émotion dont je suis capable. Je me suis laissé envahir par ce monde, devenu sensible à sa beauté, plus qu’à sa noirceur. L’or n’est rien, s’il n’est transformé en bijoux, devenant toujours plus beaux grâce à la multitude des regards portés.

L’éternité est dans ces regards. La véritable éternité.

 

Yucatán

Mexique, 838 av. J.-C.

 

Huutlan était une femme maya. Elle vivait non loin de la cité de Copán, dans une vallée cernée de monts escarpés et érodés que les siens avaient désertés depuis qu’il n’y poussait plus rien. Les arbres avaient été abattus sans relâche, rendant ainsi les pentes stériles. Les parents de Huutlan s’étaient retirés de la cité pour moins subir les conséquences des guerres que se livraient les seigneurs. Des conflits meurtriers, qui dépassaient le peuple et le concernaient pourtant.

Huutlan n’en avait pas encore conscience, mais le monde des Mayas était en train de disparaître, par trop d’orgueil. Ce peuple avait dévasté les forêts pour fabriquer toujours plus de plâtre, dont on se servait pour orner les bas-reliefs des temples en couches toujours plus épaisses, honorant des dieux toujours plus avides et toujours plus absents. Et même le climat en avait été modifié. Les récoltes s’amaigrissaient sans cesse et les pluies se faisaient rares. Faute de ressources suffisantes, la population déclinait dans toutes les villes des hautes et des basses terres, où l’on massacrait et sacrifiait au nom des dieux.

Les prêtres interrogeaient les étoiles et les étoiles étaient pleines de réponses. Les rois écoutaient les prêtres et lancèrent des hommes contre leurs frères et le sang se mit à couler sans discontinuer, depuis le faîte des pyramides jusqu’au sol, incapable d’en absorber davantage. On jouait avec la mort, comme avec le feu. La violence devint la seule expression du cœur des hommes.

Même si la vie y était difficile, la vallée de Copán avait été en partie épargnée. Sa population s’y sentait en paix, éloignée des luttes fratricides.

Ce jour-là, Huutlan rentrait au village avec d’autres Mayas, après avoir ramassé du maïs dans la zone la plus fertile de la vallée, là où elle se resserrait en une sorte d’entonnoir que les pluies abreuvaient encore par intermittence. À son arrivée, le petit groupe découvrit une vingtaine d’hommes rassemblés sur la place, le corps et le visage peints en bleu et lourdement armés. Le roi de Copán les avait dépêchés afin d’enrôler tous les hommes valides. Les guerriers se mirent à faire leur marché, comme des fermiers sélectionnant des bêtes pour les conduire à l’abattoir. Pris de panique, un jeune homme laissa tomber son sac de toile et s’enfuit en courant. Des épis roulèrent au sol, des grains se détachèrent, brillant dans la poussière comme des pépites. On entendit un sifflement, et une massette tournoya dans l’air, et fracassa l’arrière du crâne du fuyard. Du sang gicla de la blessure. L’arme tomba à terre et le corps du malheureux la suivit de peu. L’homme bleu qui avait lancé l’arme s’avança jusqu’au corps inerte, ramassa la massette et la glissa dans sa ceinture, puis sortit une lame d’obsidienne d’un fourreau, releva la tête du jeune homme et lui trancha la gorge. Le guerrier se tourna vers les villageois en brandissant la lame inondée de sang et se mit à rire comme un damné.

Après qu’ils eurent fait leur tri parmi les mâles les plus vigoureux, les guerriers les encordèrent et les chargèrent de vivres. Puis, sans attendre, la troupe se mit en route et descendit vers la vallée, avant de s’enfoncer dans la forêt. Huutlan les regarda s’éloigner plein sud. Des femmes et des enfants gémissaient. Huutlan ne pleurait pas. Il y avait pourtant de la rage en elle, une froide colère. Parmi les hommes encordés, se trouvait celui qu’elle aimait.

Le soir qui suivit la venue des guerriers de Copán, les sages réunirent les rescapés de la rafle, pour annoncer qu’il fallait partir sans retard, que c’était la seule issue possible. Parce que les hommes bleus reviendraient un jour chercher les enfants quand ils auraient grandi. Personne n’alla contre leur avis. Quatre jours après le drame, ayant amassé toutes les provisions qu’ils pouvaient transporter, les villageois se mirent en marche.

Ils voyagèrent longtemps dans la jungle hostile, qui parfois résonnait des bruits sourds de lointaines batailles. La fatigue s’accumulait à la longue. Un vieillard fut le premier à tomber. On ensevelit sa dépouille sous des feuilles humides et on reprit la progression, parce que c’était le seul deuil à lui offrir.

Huutlan venait en aide aux plus faibles, pendant que des éclaireurs balisaient le parcours en amont. À plusieurs reprises, ils évitèrent de mauvaises rencontres. Les enfants apprirent à ne plus pleurer, à ne plus crier, car la peur qu’on leur avait inculquée paralysait tous leurs sens, lorsqu’ils apercevaient une troupe de mercenaires en chasse, ou toute autre silhouette d’allure belliqueuse.

En quittant les basses terres, ils avaient compris qu’ils ne reviendraient jamais, et que la marche serait une longue suite d’épreuves dont l’issue était incertaine. Quand la nourriture vint à manquer, il fallut chasser. Les hommes âgés apprirent aux femmes à débusquer un singe, ou un ara, à confectionner et à manier un arc, ou une sarbacane. Huutlan était la plus douée, capable de se fondre dans la végétation avec habileté et de traquer le gibier avec une infinie patience. Ce fut elle qui imagina de contraindre sa poitrine sous une lanière serrée, afin de faciliter le tir et les mouvements. Les hommes faisant défaut, la survie du groupe se mit à dépendre des femmes, si bien que les derniers sages intégrèrent les plus influentes au sein de leur Conseil. Impensable en territoire maya. Elles prenaient part à toutes les discussions et c’était elles qui, le plus souvent, avaient le dernier mot.

Les jours se muèrent en semaines et les semaines en mois. La jungle, toujours inextricable, ne permettait aucune installation durable. Et c’était une vision étrange et singulière, que d’observer ces êtres qui avaient désormais appris à communiquer par signes, ou en parlant à voix étouffée les soirs au bivouac.

Plus au nord, le peuple maya disparaissait. Les villes s’effondraient les unes après les autres et, malgré les sacrifices, les dieux abandonnaient ce peuple aux famines, aux épidémies et à la sécheresse. Le mal rongeait les Mayas, se déclinant en hystérie collective et folie destructrice. Bientôt, ce peuple si fier par le passé se transforma en un ramassis de vagabonds aux ornements décolorés et flétris comme des spathes de maïs. Les paysans ne cultivaient plus les terres fertiles de peur d’être raflés, ou tués. Les plantations, autrefois verdoyantes, devinrent des friches désolées, ressemblant à des plaques de peaux mortes. Seule la forêt maintenait encore l’illusion d’une vie, un simulacre en trompe-l’œil.

Onze mois avaient passé depuis le départ des fuyards. Les sages n’avaient pu faire autrement que d’accepter la prise de pouvoir des femmes. Elles étaient cinq à diriger le groupe. Huutlan était l’une d’elles. Tous n’avaient qu’une obsession : atteindre le fleuve-mère, dont les anciens parlaient, une matrice, qui donnerait naissance à un nouveau monde.

Les vieillards disparaissaient les uns après les autres, souvent d’épuisement. De nouvelles règles de vie s’érigèrent en loi. Les femmes s’endurcissaient en pratiquant la chasse, s’aguerrissaient dans l’art du combat, développant plus de ruse que les mâles. Elles portaient désormais leurs longs cheveux en une natte cernant leur crâne, afin qu’ils ne les gênent en rien. Elles délaissèrent leurs vêtements aux couleurs chatoyantes, pour des teintes ternes et discrètes, s’harmonisant ainsi à la nature environnante. Les enfants et les quelques vieillards survivants se contentaient de suivre docilement.

Un événement scella ce nouvel ordre établi. Huutlan était partie chasser avec d’autres femmes. Alors qu’elles progressaient en silence pour attraper un couple de singes, elles surprirent trois hommes qui convoitaient visiblement les mêmes proies. Ils tentèrent de les encercler. Huutlan et ses sœurs n’hésitèrent pas un seul instant. Elles se regroupèrent dos à dos. Huutlan fut la première à décocher une flèche qui ne laissa aucune chance à l’un des chasseurs. Ses compagnons n’eurent pas le temps de réagir. D’autres flèches suivirent, touchant leur cible avec précision. Les chasseurs tombèrent et ceux qui n’étaient pas atteints à mort furent achevés à l’aide d’une lame enfoncée en plein cœur. Les regardant mourir, Huutlan constata avec soulagement qu’il était tout aussi aisé de tuer un homme qu’un animal, et une sensation de puissance l’envahit alors.

L’un des chasseurs réchappa du massacre. Il réussit à s’enfuir malgré une flèche plantée dans la cuisse. Au moment où l’une des femmes l’avait mis en joue pour stopper sa course, Huutlan l’en avait empêchée, expliquant que, de retour chez lui, l’homme épargné raconterait à ses congénères que des femmes guerrières parcouraient la forêt en semant la mort. Pour se dédouaner un peu de sa faiblesse, il en ferait des êtres surhumains qu’il ne fallait jamais provoquer. Et ce fut exactement ce qui arriva. Le chasseur ajouta même des détails auxquels il avait fini par croire, que ces mystérieuses guerrières portaient une couronne noire et qu’elles étaient en vérité moitié homme et moitié femme. La nouvelle se répandit dans toute la jungle et on fuyait lorsqu’on les apercevait.

Le mythe devint légende. Le groupe de Huutlan ne se fixait jamais durablement, continuant d’explorer la forêt à la recherche d’un hypothétique havre de paix où s’installer définitivement.

Le voyage dura encore des années. Les vieillards n’étaient plus et les enfants avaient grandi, éduqués par les mères. Filles ou garçons, ils s’habillaient de la même manière, et on finit par ne plus faire la différence.

Huutlan et les siens atteignirent enfin le grand fleuve. La joie se lisait à peine sur les visages. On se concerta, puis les membres du groupe se mirent à remonter le long de la rive. En un endroit un jour, en un autre le lendemain, toujours insaisissables. Ils devinrent l’âme du fleuve : Ama-Zona. Les Amazones étaient nées.

Plus de cinq ans après avoir quitté la vallée de Copán, les Amazones atteignirent un lieu reculé, pensant que là personne ne les débusquerait. Un endroit situé près d’un des affluents du fleuve-mère. Elles s’y installèrent et fondèrent une communauté basée sur les ruines de la société maya.

La forêt regorgeait de gibier et le fleuve de poissons. Une forme de bonheur simple s’instaura, mais on demeurait sur ses gardes. Il ne fallait pas oublier les leçons du passé. Par précaution, on posta des sentinelles au bord du fleuve, se relayant jour et nuit.

Les Amazones savaient que seul l’isolement leur permettrait d’asseoir leur propre organisation, sans distinction de sexe ni rapport de force. Refusant tout héritage, elles bâtirent peu à peu une communauté reposant sur le partage. Il n’y avait pas de véritable chef. Un conseil tournant permettait à chaque membre de proposer ses idées neuves, et, après discussion, on en conservait les meilleures. Cette société était en perpétuelle évolution, capable de s’adapter en répondant aux besoins nouveaux. Jamais d’impasse. Les Amazones ne renoncèrent pas totalement à leurs racines et à leur culture, mais elles avaient pour toujours rejeté la multitude de petites monarchies établies sous la coupe dictatoriale d’une caste dirigeante exclusivement masculine. Elles s’étaient débarrassées du problème de deux façons : en dirigeant les débats et en ne confiant pas les décisions à un pouvoir en place.

Huutlan était heureuse. Les Amazones épiaient parfois d’autres humains, pendant qu’elles chassaient en forêt, mais elles demeuraient cachées, non qu’elles ne soient pas sûres de leur force, mais parce qu’elles ne voulaient perturber en rien l’ordre établi. De nouveaux enfants naquirent des premiers accouplements et les Amazones choyèrent ces enfants et les éduquèrent dans le respect de leurs croyances. Chacun veillait au bien-être de l’autre, simplement, naturellement, car chacun était nécessaire à l’élaboration de la structure communautaire, à sa maturation. Des pierres interchangeables pour un édifice en perpétuelle construction, avec le désir de ne jamais aller au-delà des fondations, sachant que, sinon, s’immiscerait l’ambition de monter toujours plus haut.

Les Amazones s’épanouissaient dans les rapports entretenus avec la nature. Elles avaient compris depuis longtemps qu’elles participaient de cet état d’équilibre, au même titre que le végétal ou l’animal et que manquer de respect à l’un ou à l’autre aurait été un sacrilège conduisant à leur propre décadence.

Huutlan était partie cueillir des fruits de philodendron. Elle aimait ces moments d’isolement dans la forêt. La sensation d’être acceptée par ce grand corps vivant. Elle s’éloigna du fleuve, marchant dans la pénombre trahie en de rares endroits par de maigres coulées de lumière, puis s’arrêta, surprise de ne plus entendre les voix de la nature. Un silence inhabituel. Elle demeura immobile un long moment, ferma les yeux pour se concentrer, comme si elle eût été capable de réveiller la forêt endormie. Elle n’avait pas ce pouvoir-là. Le silence était total, mais n’avait rien d’oppressant, car ce silence semblait porter une présence se tenant au-delà des yeux clos de Huutlan. Lorsqu’elle les rouvrit, un homme l’observait froidement. Un homme immense, vêtu d’une robe blanche, différent des autres hommes déjà rencontrés. Son visage et son crâne étaient glabres et ses yeux étaient enfoncés dans une chair immaculée. Quelle sorte d’homme était-il ?

Fascinée, Huutlan n’eut même pas le réflexe d’armer son arc. L’homme tendit la main dans sa direction et elle aurait juré sentir une chaude caresse. Elle tenta de lui parler. Il lui répondit qu’elle n’avait rien à craindre, dans sa propre langue. Puis, il se retourna, s’éloigna dans la jungle et disparut.

De retour au village, Huutlan raconta sa rencontre avec l’homme en blanc, sans se douter un seul instant du malheur qu’elle allait engendrer. Elle était suffisamment respectée et influente au sein de la communauté pour qu’on accordât du crédit à ses paroles. Les Amazones organisèrent une expédition au plus profond de la forêt. Elles finirent par découvrir que l’homme étrange existait bien, et qu’il n’était pas seul. Elles découvrirent des êtres semblables en tout point, à l’image d’elles-mêmes. En rentrant au village, elles en informèrent l’ensemble de la communauté. Un nom fut prononcé : Titchtlan. Égal de dieu. Dès lors, un groupe d’Amazones se sentit investi d’une mission, devenir les gardiennes impitoyables des Titchtlans, en leur vouant un culte aveugle. Huutlan essaya de les raisonner, leur dire qu’il fallait oublier ce qu’elles avaient vu, partir si nécessaire et s’installer ailleurs, loin. Mais il était trop tard.

Les premières luttes d’influence virent le jour et la peur s’érigea en doctrine et la doctrine en loi divine, incontestable. Et tout bascula à nouveau. Des Amazones perdirent la vie en voulant approcher les Titchtlans. Les survivantes parlèrent de lumière destructrice, de foudre sortant des mains de ces êtres. On se prosterna devant des statues érigées et des images gravées dans la roche. Le pouvoir se concentra dans un groupe d’adorateurs et la terreur des faibles conforta ce pouvoir. Le culte des Titchtlans devint la nouvelle loi, la seule. On sacrifia en leur nom. Les souvenirs lointains ne trouvèrent aucun écho. Les vices, les mensonges, la folie et la violence jaillirent en un feu destructeur.

 

Huit années avaient passé, depuis sa rencontre avec le premier homme en blanc, lorsque Huutlan mourut, en se maudissant. Elle avait quitté le village et s’était consumée en nourrissant son désespoir dans la plus profonde solitude. Devenue une simple créature pressée d’en finir, elle ne força jamais son destin, répétant un nom, qui surgissait inexorablement de sa mémoire assassine.

 

*

 

Ce nom, mes frères : Titchtlan, ou un autre, Cent-Vingt, Atlantes… Peu importe. Tant de noms pour nous qualifier.

Nous avons confondu les humains avec l’humanité.

Les hommes sont des êtres fragiles, qui vivent de regrets et meurent seuls. À quoi bon prononcer une fin collective, qui leur est tôt ou tard promise individuellement ? Pourquoi les débarquer du vaisseau de l’univers dont nous tenons la barre ? Nous, qui jamais ne nous sentons seuls, puisque l’expérience du groupe est la seule que nous connaissons, que nous vivons. J’ai moi aussi expérimenté la solitude, tenté de comprendre les barrières du jour et l’infini de la nuit. J’ai marché dans leurs traces, cherché à éprouver leurs peurs. J’ai accompagné leurs souffrances, et je souffre aujourd’hui de ne pouvoir vous convaincre.

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Londres, septembre 1908

 

Le jour du départ est arrivé. Malgré quelques jours de repos, Mary est encore faible lorsque Jonas vient la chercher. Elle n’a pas eu le courage de préparer ses bagages. Elle ne sait même pas qu’emporter, ne connaissant pas la durée de son séjour en France. Mais il faut se hâter. Il est temps de se mettre en route pour la station ferroviaire de London Bridge. Jonas l’aide. Il a tout organisé méticuleusement, et même acheté à l’avance deux billets à la South-Eastern Railway, privilégiant le parcours le moins pénible, qui les mènera à Paris en à peine dix heures.

Parvenus à la gare, ils rejoignent le quai. Jonas aide Mary à grimper dans le wagon, s’occupe ensuite des valises. Il a réservé un compartiment entier, afin qu’elle se repose au mieux durant le voyage. Ils s’installent chacun sur une banquette, puis le train s’ébranle et quitte la gare au milieu du tumulte.

Après avoir franchi la station de Spa, la locomotive, traînant dix-sept wagons, traverse les agglomérations de Hatcham, Deptford et Greenwich, autrefois distinctes de la cité et aujourd’hui englobées dans la métropole. Mary somnole déjà.

Au sortir de la ville, Jonas aperçoit le gigantesque dôme de fumée qui recouvre Londres, comme l’expression permanente d’une puissance démoniaque, dont il s’éloigne sans regret, mais avec l’appréhension de n’être pas suffisamment armé pour remplir la mission qu’il s’est assignée.

Ce sont maintenant des maisons de plaisance, assises comme des châteaux, sans en avoir l’arrogance, puis des usines, de vastes établissements de tous ordres, des jardins et des parcs à l’architecture savamment étudiée. Ces éléments du décor se succèdent sans interruption dans une campagne surpeuplée. Le train dépasse Croydon, environ dix milles au sud de Londres, avant d’emprunter un long tunnel, puis de traverser les collines du Surrey jusqu’à Redhill. Deux heures après le départ, le train disparaît sous une arête de collines par le tunnel de Saltwood, à la sortie duquel on aperçoit la mer et Folkestone en contrebas.

Le train s’arrête. Jonas pose délicatement sa main sur le bras de Mary. Elle s’éveille, demande ce qui se passe. Il lui explique qu’ils doivent prendre un vapeur pour se rendre à Boulogne.

Trente minutes plus tard, le couple est à bord d’un navire. Depuis le pont, ils voient la ville de Folkestone s’éloigner, dominée de blanches falaises s’étendant du promontoire de Dungeness jusqu’au château de Douvres. La mer est calme pendant la traversée. Mary a rejoint sa cabine depuis longtemps, au moment où Jonas voit émerger les côtes françaises après avoir dépassé le cap Gris-Nez. Le vapeur s’immobilise peu après dans l’avant-port de Boulogne.

À leur descente du navire, un omnibus conduit Mary et Jonas du débarcadère à la gare monumentale de Boulogne située dans le faubourg de Capécure. En pénétrant dans la bâtisse, ils ont la sensation de ne pas avoir vraiment quitté l’Angleterre. Le cœur du lion bat toujours de ce côté-ci de la Manche, même faiblement. Il bat de sonorités et d’architectures familières. Le couple rejoint ensuite le quai le long duquel se trouve leur train. Jonas n’a pu louer un compartiment pour la fin du voyage. « Ce n’est pas grave », lui dit Mary, lorsqu’elle avance avec précaution entre les rangées de fauteuils. Elle s’assoit à une place située contre la fenêtre, dans le sens de la marche. Jonas s’installe à son tour et détaille le dépliant remis par la South-Eastern Railway en faisant quelques commentaires à Mary. Il a besoin de savoir où il se trouve à chaque instant, qu’il traverse la forêt d’Hardelot ou la région des dunes, que le train enjambe la Canche d’où surgissent deux phares et qu’il longe la côte jusqu’à Verton.

Mary s’est à nouveau assoupie, sa tête repose sur ses mains jointes plaquées contre la vitre. Le puissant moteur de la locomotive tourne à plein régime. Le train passe le delta de la Somme pour rejoindre Noyelle-sur-Mer, traverse la rivière pour rallier Abbeville, puis Amiens, et enfin Paris, par la gare du Nord. La prise en charge par la compagnie britannique prend fin ici.

En quittant la gare, Mary et Jonas montent dans un taxi. Paris est aussi encombrée que Londres, mais il leur semble qu’on y respire mieux, certainement grâce aux larges avenues qui libèrent les moyennes et petites artères. À la demande de Jonas, le chauffeur les conduit au Grand Hôtel du Louvre. Une fois le taxi arrivé devant la somptueuse entrée, le chauffeur dépose les bagages, immédiatement pris en charge par un des chasseurs de l’hôtel. Après avoir réglé la course, Jonas se présente à la réception et loue deux chambres pour une nuit. Avant de se séparer, Jonas dit à Mary qu’il passera la chercher pour le dîner. Chacun rejoint sa chambre, accompagné d’un groom. Jonas donne un pourboire au porteur, puis se rend dans la salle de bains, afin de se rafraîchir. Il descend ensuite demander au réceptionniste où se situe la rue Saint-Honoré. Elle est à deux pas.

Jonas se fond dans l’agitation de la rue. Il passe devant de luxueuses boutiques, détournant parfois la tête pour regarder la vitrine. Il atteint bientôt le 130, siège du bureau central de la Compagnie d’Orléans. Entre, achète deux billets aller-retour pour L., et s’en retourne aussitôt par le même chemin. Cette fois-ci, il prend le temps de détailler les vitrines et pénètre dans une boutique où l’on vend de superbes cannes. Il en choisit une en ébène surmontée d’un pommeau en argent. Il flâne ensuite sur le trottoir, testant l’équilibre de sa canne, qu’il juge parfait. De retour à l’hôtel, il demande à quelle heure débute le service du soir, puis regagne sa chambre. Il s’allonge un moment sur le lit et s’endort. Son sommeil le ramène des années auparavant au cœur des ruelles sordides de son passé, loin des ors. Son histoire est un fardeau qui pèse encore sur ses épaules. N’en finira jamais de peser, malgré tout l’argent dont il dispose.

En lui, subsistent la misère, le mensonge et la trahison. Et l’or des Wentsworth n’y peut rien. Il aimerait savoir ce qu’est devenue l’écuyère qui le recueillit dans le Cole’s Circus, son premier amour, et le désespoir qui suivit lorsqu’elle lui fit comprendre qu’il existait plusieurs formes d’amour, sans autre issue que la fuite, pour ne pas souffrir davantage. Il y eut ensuite Maïa, rencontrée lors de son séjour sur l’île de Pâques et dont il transporta le corps inerte au milieu de l’océan, pour l’y ensevelir à jamais. Mary Manstor, c’est différent. Il ne saurait dire ce qu’elle révèle en lui, sûrement pas de l’amour, mais il la veut à ses côtés. Cette femme plus âgée, au sourire triste et au charme indéfinissable, comme une aumône de façade masquant de profondes plaies. C’est ce visage qui demeure au moment de son réveil, puis s’estompe à la lumière de la lampe.

Jonas se change, puis se rend jusqu’à la chambre de Mary. Elle est prête, vêtue d’une robe de mousseline et de dentelle bleue. Elle prend le bras que Jonas lui tend. Ils descendent au restaurant, où ils sont accueillis par un maître d’hôtel en livrée qui les fait asseoir dans l’ordre bienséant qu’imposent les sexes.

— Avez-vous pu vous reposer ? demande Jonas.

— Oui, un peu.

— Je suis allé acheter les billets pour L.

— Très bien, quand partons-nous ?

— Il y a un train demain matin.

— Parfait.

Ils dînent de fruits de mer en buvant un verre de vin blanc, échangent quelques banalités et des regards gênés au milieu des silences. À un moment, Mary demande à Jonas ce qu’il fait dans la vie, à part épier les dames dans les cimetières. Il esquisse un sourire et répond qu’il est à la tête d’un empire industriel qu’il a hérité de son père. Elle paraît surprise, mais ne pose pas d’autre question. Ils parlent à mots couverts de leur mission, tels des conspirateurs auxquels personne pourtant ne prête attention. Mary répète de mémoire les paroles de H. : « Aucune puissance destructrice ne sortira jamais de l’eau, aucune brûlure n’en émergera et le fléau s’endormira à jamais. »

— Comprenez-vous le sens de ces mots ?

— Ils sont probablement notre unique salut. L’eau est le seul fléau que redoutent les Cent-Vingt.

— Ce qui expliquerait leur peur des orages et des inondations, dont John fait mention à plusieurs reprises.

— Une fois les coffres rassemblés, il ne restera plus qu’à les enfouir au plus profond d’un océan, ainsi que leur contenu destructeur.

— Cela semble si facile, à vous entendre. Et si nous nous trompions ?

— Au moins, nous n’aurons rien à regretter.

— Nous n’en aurions même pas le temps, dit Mary d’un air absent.

— Il faut y croire, nous n’avons pas le choix.

Mary balaie le restaurant du regard.

— Je me sens si lasse, j’envie ces gens qui ne savent rien. Je crois que je vais monter me reposer.

— Je vais vous raccompagner.

— Non, profitez encore un peu de votre soirée.

— Comme vous voudrez.

Mary se lève.

— À demain, Jonas.

— À demain, Mary.

Jonas la regarde s’éloigner. Son état de fatigue le préoccupe. Il commande un cognac, puis sort marcher un moment. L’activité dans les rues est presque aussi intense qu’en pleine journée. Il traverse la place du Palais-Royal, prend à droite par la rue de Valois et contourne les jardins en martelant le trottoir de la pointe ferrée de sa canne. Il croise des couples en balade et quelques hommes seuls. Il se souvient d’un temps où il aurait pu dérober leurs bourses sans qu’ils s’en aperçoivent. Se surprend même à en avoir envie.

Tout au bout des jardins, un homme chante en s’accompagnant d’un accordéon. Jonas l’observe un instant de loin, puis s’approche pour l’écouter.

 

C’est d’la prison que j’t’écris

Mon pauv’ Polyte

Hier je n’sais pas c’qui m’a pris

À la visite

C’est des maladies qui s’voient pas

Quand ça s’déclare

N’empêche qu’aujourd’hui j’suis dans l’tas

À Saint-Lazare

Mais pendant c’temps-là, toi, vieux chien

Qué qu’tu vas faire ?

Je n’peux t’envoyer rien de rien

C’est la misère … 1

 

Sans comprendre le sens des paroles, Jonas reconnaît quelques mots, qui font écho en lui : prison, visite et misère. À la fin de la chanson, il dépose une pièce dans le chapeau de l’homme qui le remercie d’un baragouin, avant d’embrayer sur un autre air plus enlevé.

Jonas descend ensuite la rue Montpensier en direction du Louvre. Il est tard et il n’a pas sommeil. Il débouche sur la place du Louvre, entre dans un café, puis commande un autre cognac. Quelle que soit la langue utilisée, il semble à Jonas que les gens parlent tous des mêmes choses, avec les mêmes accents. Il pense que le monde est clos, que les mots s’acharnent à dépecer les mêmes chairs, à révéler les mêmes os. Son verre vidé, il rentre à l’hôtel se coucher.

Le lendemain matin, après avoir pris un petit déjeuner, le couple se rend à la gare d’Austerlitz et prend place dans un wagon. Le train s’ébranle peu après, puis s’arrête à Orléans, Vierzon et Châteauroux. Les campagnes traversées ne sont pas tellement différentes des paysages anglais. Cinq heures plus tard, Mary et Jonas parviennent en gare de L., là où tout doit se jouer.

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Village des Cent-Vingt

Forêt amazonienne, septembre 1908

 

Seul au milieu de la forêt, je gratte les cordes d’un magnifique Stradivarius fabriqué par le maître en 1710, l’unique objet que j’aie conservé. Je ne me lasse pas d’observer ses divines proportions et la perfection de sa fabrication, ni d’en éprouver maladroitement l’âme de mes doigts malhabiles.

La nuit commence à se diluer dans la lumière naissante. Après tout ce temps passé sur cette terre, il m’est impossible de préférer le jour à la nuit. Au final, peut-être sont-ce les transitions qui m’émeuvent le plus. Le crépuscule est la superposition de la nuit sur le jour et l’aube, celle du jour sur la nuit. La sinueuse transcendance de l’un par rapport à l’autre est un doux mensonge dans lequel s’éteignent ou naissent les chants d’oiseaux surpris par un miracle sans cesse renouvelé. Regarder s’éteindre et s’illuminer ce monde recèle une beauté qui devrait à elle seule avoir raison de la suffisance de nos pensées.

La réponse est là, sous nos yeux, dans l’accumulation de toutes les formes de vie passées et en cours qui font et deviennent le monde, dans ces étonnements permanents. Nous devrions nous effacer sans nous soucier de l’incertitude de son avenir.

J’ai longtemps hésité avant de prendre la décision de livrer l’histoire d’Héphaïstos au Conseil, parce qu’elle contient des mots terribles, des mots qu’il doit pourtant entendre.

Répéter encore une fois. Ne rien laisser au hasard.

Maintenant que la fin est proche.

 

Le disque d’Héphaïstos

Village de Mohlos, nord-est de la Crète, 1650 av. J.-C.

 

Le printemps était en avance. Héphaïstos était assis, le dos appuyé contre le tronc d’un olivier. Ses jambes reposaient sur un tapis d’herbes jaunies. Personne ne l’avait vu s’éloigner du village. Le vacarme des heures passées avait presque disparu. Mais le silence n’était pour autant pas total. Il y avait ces corps mutilés, éventrés, ces crânes fracassés, ces râles floués par le sang dans les bouches, qui montaient du village, le hennissement des chevaux des assaillants, le cliquetis des armes. Héphaïstos aurait voulu que cela cesse, se reposer enfin. Il était certain qu’on allait le trouver, que ce n’était qu’une question de minutes. En finir. Pourquoi avait-il fui, alors qu’il n’y avait qu’à se laisser mourir avec tous les autres ? Au moins, il ne ressentait plus la douleur. Il n’osait pas retirer sa main posée sur son ventre, par crainte d’en arracher la peau et de faire suivre les viscères. Le sang avait séché tout autour, semblable à des pétales fanés encore accrochés au réceptacle. Héphaïstos avait soif. Une envie de vin rouge, une dernière gorgée. Ultime désir. Sa respiration devenait chaotique. Il ferma les yeux, essayant d’oublier l’endroit où il se trouvait. Lorsqu’il les rouvrit, la lumière tremblait devant lui. Il vit alors approcher un homme, portant un long vêtement imbibé d’humeurs, qui traînait sur le sol. Il ne ressemblait pas à un pillard.

L’homme disparut. Héphaïstos avait sûrement rêvé, ou peut-être était-il au seuil de la mort. Des myriades d’étoiles mourantes apparurent dans l’univers de ses yeux clos. La sensation était étrangement douce, comme si le ciel tout entier refluait vers son cerveau dans un mouvement d’aspiration. Tout était nuit dans son corps, et la nuit était calme.

Les bruits de combat ne lui parvenaient plus. Il entendait une musique, comme des cordes grattées par le vent. Son corps semblait aussi léger qu’une âme qui s’envole. Et la musique s’éteignit.

Héphaïstos n’aurait su dire depuis combien de temps il était allongé, ni où il se trouvait. Ses yeux s’habituèrent peu à peu à la pénombre. Il palpa machinalement sa blessure, surpris de ne sentir qu’une petite excroissance de chair cicatrisée. Comment était-ce possible ? Qui l’avait transporté ici et soigné ? Il releva la tête. L’endroit, cerné de parois rocheuses, ressemblait à une grotte. Il identifia au loin le son lancinant du flux et du reflux de la mer. Il s’assit sur le rebord de sa paillasse recouverte de feuillage. Il était nu. Un long vêtement blanc était posé près de lui. Il l’enfila par la tête, puis demeura un long moment à épier une éventuelle présence. Puis il se leva sans la moindre difficulté pour un homme mortellement blessé quelques heures auparavant.

Héphaïstos marcha vers la sortie de la grotte, qui débouchait sur une plage de galets. Le soleil ruisselait sur les crêtes des vagues. Il reconnut l’endroit pour y être souvent venu pêcher des oursins.

Il se trouvait sur le rivage nord de l’îlot bordant le village de Mohlos. Ce village, dans lequel il était né, avait grandi, et pris une femme, qui lui avait donné deux enfants, tous égorgés sous ses yeux par les pillards. Héphaïstos sentit ses jambes flageoler. Il avait été incapable de protéger sa famille, et la mort n’avait pas voulu de lui. Il prit appui sur un rocher, attendit quelques minutes. Il devait retourner là-bas, pour au moins leur donner une sépulture. Une fois qu’il eut recouvré suffisamment de forces, il contourna l’îlot, découvrant une barque échouée en face du port.

De la fumée s’échappait encore des maisons incendiées. De l’autre côté du bras de mer, tout n’était que ruines et dévastation. Pas âme qui vive. Les pillards, eux aussi, semblaient être repartis par les carrières de gypse.

Héphaïstos poussa la barque dans l’eau et rejoignit la rive opposée à la rame. Il fit glisser l’embarcation sous une rangée de pilotis supportant le ponton, demeurant tapi, de peur que des retardataires ne rôdent encore. La mer gémissait autour de lui en une longue plainte qu’on aurait crue issue des corps gonflés flottant à la surface. Héphaïstos monta ensuite sur le ponton, puis se dirigea vers le centre du village.

Il saisit au passage une lourde pierre et continua son chemin balisé de cadavres. De grosses mouches luisantes tourbillonnaient, puis se posaient sur les plaies à vif. Héphaïstos reconnut celle-ci ou celui-là, et ses pieds nus étaient rouges du martyre de ces hommes et de ces femmes qui étaient sa famille, ses amis.

Il arriva en vue de sa maison. Le feu n’était pas parvenu à embraser le torchis. Une fumée noire s’échappait encore de la paille calcinée. Héphaïstos entendit une voix provenant de l’intérieur. S’approcha discrètement d’une des ouvertures. Il aperçut deux pillards. L’un d’eux était occupé à glisser la lame recourbée d’un couteau entre les cuisses du cadavre de sa femme. L’autre le regardait, proférant des horreurs entre deux petits corps nus pendus à une poutre.

Les hommes tournaient le dos à Héphaïstos. Pas les cadavres de Voréas et d’Ilios, ses fils, ni celui d’Elisséos, sa femme. Héphaïstos fit volte-face, plaqua son dos contre la façade et se rapprocha de la porte défoncée. Il s’accroupit, déposa la pierre sur le sol, puis ramassa une épaisse lame de bois.

Il se redressa et, guidé par la haine, il entra dans la maison et frappa l’homme qui jouait avec son couteau. L’arrière du crâne éclata comme un pichet brisé. L’autre se retourna, mais le vin qu’il avait bu l’empêcha de sortir son arme à temps. La lame de bois se fracassa contre sa tempe, et il s’effondra près de son acolyte. Héphaïstos s’acharna sur les corps étendus, sans parvenir à atténuer sa rage. Longtemps après, les mains en sang, pleines d’échardes, il dépendit ses fils, puis s’agenouilla et se mit à pleurer.

À la tombée de la nuit, n’ayant plus de larmes, Héphaïstos porta les corps de sa femme et de ses fils jusqu’au ponton et lava leurs corps un à un. La lune au-dessus de l’îlot ressemblait à un os de seiche en équilibre sur un rocher. Il déposa ensuite Elisséos dans la barque, puis prit Voréas et Ilios entre ses bras.

Ils paraissaient dormir paisiblement. Héphaïstos poussa la barque dans l’eau pour regagner l’îlot. Quelques instants plus tard, il accostait non loin de la grotte où il s’était réveillé au matin. Il échoua l’embarcation et demeura assis à la proue, le regard figé sur les corps laiteux.

À l’aube, quand les premiers rayons de soleil enflammèrent la ligne d’horizon, Héphaïstos débarqua les corps, les transporta dans la grotte et les allongea sur le sol. Puis il fit de même et saisit la main d’Elisséos, tout en fermant les yeux, pour s’endormir avec eux.

— Héphaïstos !

Il ne réagit pas au son de cette voix, qui provenait, sans nul doute, de son imagination.

— Héphaïstos ! répéta la voix.

Ne pas ouvrir les yeux. Laisser son âme rejoindre celle des morts aimés.

— Réveille-toi.

Il obéit, malgré lui, à cette voix qu’il ne connaissait pas.

Il lui sembla alors reconnaître l’homme vêtu de blanc, au visage inexpressif et au crâne lisse qu’il avait aperçu avant de s’évanouir. Héphaïstos pensa qu’il rêvait, que la mort lui tendait les bras par l’entremise de cette apparition. Alors, il se mit à sourire, car c’était tout ce qu’il voulait en cet instant, mourir.

Un mois plus tard, Héphaïstos vivait toujours sur l’îlot. Non loin de la plage, il avait creusé trois tombes de ses mains, sur lesquelles il se rendait chaque jour pour prier. Il n’avait plus revu l’homme en blanc, mais il lui semblait l’entendre lui enseigner la manière de traduire ses pensées. Héphaïstos traça d’abord des signes, et les signes devinrent un alphabet, lui permettant d’enfin graver l’histoire de sa vie. À l’aide du tranchant d’un coquillage, il matérialisa Elisséos par une fleur, ses fils par deux triangles identiques se faisant face, l’un au-dessus de trois vagues symbolisant les flots et l’autre au-dessus d’un trait représentant la terre. Héphaïstos était parti pêcher en mer lorsque Voréas vint au monde et près de sa femme lorsque Ilios vit le jour. Le triangle était ce qui représentait le mieux la filiation aux yeux d’Héphaïstos, l’union de deux êtres qui en fabriquent un troisième par le miracle de l’accouplement.

Continuer : partie 5 sur 5