2020 - H (trilogie Intégrale)
La Huitième Lettre
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Il fut tué en janvier 1862 à la bataille de Shiloh, d’un coup de sabre en pleine poitrine. Le général Lee en personne l’éleva au rang de commandant à titre posthume et la guerre fratricide qui débutait se chargea de faire oublier son sacrifice.
Le corps d’Abel Drake fut rapatrié et inhumé dans la sépulture familiale, après qu’on l’eut revêtu de son plus bel uniforme, à quelques centaines de mètres des tombes des Brown, sur lesquelles jamais plus personne ne déposa de fleurs.
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Londres, juillet 1908
Mary est désemparée. Cela fait plusieurs nuits qu’elle ne parvient pas à dormir. Elle a peur que reviennent les voleurs. Se demande dans quel but ils ont emporté le journal de John, et rien d’autre. Elle aurait envie de s’abandonner au repos, mais elle n’y parvient pas, n’y parvient jamais vraiment. Elle résiste, malgré elle.
Elle a longuement réfléchi. Au matin, elle regarde par la fenêtre. Le temps est à la pluie. Elle revêt une longue robe de velours noir et un manteau. Elle a une visite à faire. Une visite à laquelle elle ne peut se soustraire.
Une fois dehors, elle tend le bras pour héler un cab. Un attelage s’arrête à sa hauteur. Avant de monter, Mary indique la destination au cocher. Elle est de retour à Londres depuis quelques semaines, mais jusqu’à présent a soigneusement évité de se rendre au cimetière de Bunhill Fields, surtout depuis le cambriolage. Aujourd’hui, elle est venue à bout de ses réticences. Oxford Street, dans lequel le cab est maintenant engagé, coupe Regent Street, puis Charing Cross Road, dans une cohue indescriptible, si bien que l’attelage est contraint de s’immobiliser à maintes reprises, avant de bifurquer à droite dans Drury Lane, pour rejoindre le Strand en passant devant la façade majestueuse de l’Aldwych Theatre. Puis lentement, sans plus prêter attention aux rues traversées, Mary rejoint l’East End par les docks, comme un ange noir englué dans un nuage de suie.
Durant le trajet, Mary jette de fréquents regards par la vitre. Une manière de ne pas perdre le contact avec la réalité, ce que le roulis de l’attelage l’inciterait à faire. La ville est constituée de reliefs renouvelés, apparaissant, puis disparaissant derrière un mur de pluie. Des silhouettes aussi défilent en ne donnant pas pour autant vie au décor, de même qu’un personnage peint n’a jamais animé un tableau. C’est ce qu’elle ressent, cette exclusion du monde extérieur, puisqu’elle ne fait pas partie du tableau et qu’elle n’est pas non plus le peintre. Alors, qui est-elle vraiment ? Quel est le sens de sa vie ? Est-il si différent de ce qu’elle voit au-dehors ? Ces hommes et ces femmes riches et pauvres voués à l’action, sans rien savoir de la nuit qui approche.
Mary se dit que, finalement, rien ne change. Les riches et les pauvres participent de ce monde décadent, sans véritable espoir de changement, car si l’on intervertissait les premiers avec les seconds, le résultat serait probablement similaire.
John a appris à Mary à reconnaître les gens sans pour autant ne jamais croire les connaître. Et combien de ces hommes et de ces femmes inconnus sont-ils couchés sous la terre de Bunhill Fields qui se profile alors derrière les grilles surplombant le mur d’enceinte ? Que reste-t-il de ces humains enfouis pour toujours, sinon des souvenirs que les vivants se promettent de conserver, sans tenir bien longtemps leurs résolutions ? Que reste-t-il d’une existence ? Que signifie un sourire sur le visage d’un cadavre ?
Toute la mélancolie du monde habite Mary lorsqu’elle descend du cab et emprunte l’allée principale du cimetière. Elle bifurque dans une artère perpendiculaire et s’immobilise devant une tombe, sur laquelle son propre nom est inscrit : Mary Manstor. Est-ce elle, ou bien son fantôme, qui se tient debout sur le gravier et qui regarde les monceaux de fleurs fanées reposant sur la dalle épaisse et grise ? C’est elle, en tout cas, qui a le sentiment que sa vie se résume désormais à attendre qu’un autre fantôme prenne possession de son corps et l’emmène ailleurs. Un ailleurs de profondeur, qui vaudra toujours mieux que cette surface de douleur. Parce que la beauté des choses ne lui parlera plus et celle des corps non plus. Son existence s’est arrêtée à la mort de John et sa vie à la disparition de H. Et elle en veut autant à l’un qu’à l’autre.
C’est ainsi.
Un homme observe Mary à distance. Il est habillé comme un bourgeois, avec des vêtements coûteux. Il porte un haut-de-forme surmontant un visage juvénile. Il ne se cache pas. Mary ne le connaît pas, ne l’a même jamais rencontré. Pourtant, l’homme en sait beaucoup sur elle. Il la fait suivre depuis longtemps, depuis qu’il a eu vent de son existence et de son lien avec l’homme en noir. Il s’est même rendu chez elle.
L’homme ne sait pas vraiment quel rôle elle joue dans cette histoire, ni ce qui la lie à l’homme en noir. Il veut tout savoir d’elle. Pour cela, il est prêt à dépenser l’énergie et l’argent nécessaires. Quitte à tout perdre. En y pensant, cela le fait sourire. Lui qui est déjà mort plusieurs fois. Il a trente ans. Plus ou moins. Jusque-là, il a plus appris sur lui que s’il en avait vécu cent. Il est allé au plus loin dans les mystères du monde et sait des vérités qu’aucun homme sur cette terre ne saura jamais, ou trop tard. Il a conscience que raison et déraison ne sont que la même face d’une pièce de monnaie. Il a payé pour ça aussi, dans les rues sordides de Whitechapel, sur les océans, dans le cœur profond des forêts et ici encore, il continue à le faire depuis la réapparition de cette femme. Ils ont un point commun, elle et lui, celui de ne plus exister vraiment. Ils ont fait l’expérience de leur mort et sont au moins débarrassés de cela. Libérés. C’est ce qu’il pense. Mary, elle, n’en est pas encore rendue à ce point. Elle en est à lutter pour ne pas perdre pied, à se convaincre de ne pas soulever la dalle et s’enfoncer dans la terre, pour tout refouler et oublier. Définitivement.
L’homme s’approche maintenant de Mary. Ils sont seuls dans cette allée du cimetière. C’est lui qui parle le premier.
— Une amie ?
— Pardon ?
— Excusez-moi, je me demandais si elle était votre amie.
— Mon amie, répète Mary d’un air absent.
Elle n’aurait jamais dû venir ici, c’est au-dessus de ses forces. Sa volonté l’abandonne. Une jambe vacille sous elle. L’inconnu la rattrape avant qu’elle ne s’effondre, la soutient. Elle ne perd pas connaissance, les yeux tournés vers le ciel qui pleure sur son visage. L’homme lui demande si elle peut marcher.
— Je ne sais pas, répond-elle.
— Accrochez-vous à moi !
Mary obéit. En cet instant, elle se moque bien de ce qu’il peut advenir. Ils dépassent bientôt le portail du cimetière et se dirigent vers un fiacre. Les voyant arriver, le cocher se porte à leur rencontre et aide son maître à installer Mary sur le siège. Elle est tellement lasse de toutes les épreuves accumulées qu’elle s’en remet à un étranger, sans même remarquer qu’il indique son adresse au cocher. L’attelage se met en route. Elle ferme les yeux et sa tête roule contre l’épaule de l’homme. Dans une semi-inconscience, Mary entend d’étranges mots, d’abord apaisants, des mots dont elle reconnaît la sonorité sans en saisir le sens, puisque déjà prononcés par quelqu’un d’autre. Des mots qui finissent par lui glacer le sang lorsqu’elle se souvient. Ces mêmes mots entendus dans la bouche de H. Elle ouvre les yeux.
— Qui êtes-vous ?
— Je m’appelle Jonas Wentsworth.
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Village des Cent-Vingt
Forêt amazonienne, juillet 1908
J’ai passé deux jours dans un caisson de régénération, seul. Mes compagnons m’évitent désormais, Otar aussi. Comment leur en vouloir ?
Je monte les marches vers la porte extérieure, puis débouche sur la douve entourant la pyramide. La jungle ne parle pas. Je gagne la case dans laquelle John séjourna autrefois. Je m’assois, les paumes posées sur la terre battue imprégnée de son mystère. Ce qui faisait que sa chair encore palpitante nourrissait l’espace restreint de la pièce, que sa folle générosité martelait ma conscience. La martèle encore. Le doute aurait dû me submerger bien plus tôt, cela m’aurait évité de lui ôter la vie. Ce regret en moi, qui fait que mon ami n’a jamais été aussi présent qu’en cet instant.
John me manque comme aucun autre être vivant dans l’univers ne m’a jamais manqué. Je sais intimement qu’il n’était pas dupe de mes capacités de déduction, qu’il savait que j’utilisais d’autres facultés que mon sens aigu de l’observation. C’est ce qu’il voulait dire, je crois, lorsqu’il parlait de la puissance insoupçonnée de l’esprit. Il fut l’humain le plus intègre qu’il m’ait été donné de rencontrer, le plus opiniâtre, le plus fidèle et le plus courageux. Il m’a permis de révéler l’insoupçonné en moi, d’éveiller des sensations interdites, que nous combattons en permanence, en sacrifiant la singularité pour le groupe. Aucun d’entre nous n’apporte quoi que ce soit de nouveau aux autres. Nous nageons depuis toujours dans les mêmes eaux, en cadence. Et aujourd’hui, je regarde mes semblables se fondre dans un silence oppressant et ils sont incapables d’entendre mes cris.
L’oubli est la véritable folie qui nous arme.
Aparo
Île de Pâques, vers 1620
Tous les Pascuans furent rassemblés par les prêtres. Ces derniers racontèrent la légende d’Ahta le berger. Il y avait des centaines d’années de cela, un sifflement obsédant accompagné d’une lueur intense avait déchiré la nuit, réveillant la plupart des insulaires, si bien que, durant un court instant, on se serait cru comme en plein jour. Puis le phénomène avait brusquement disparu.
Au matin, il ne subsistait aucun témoignage de l’étrange phénomène. On en parla, on spécula, puis on oublia. Chaque Pascuan se remit à vaquer à ses occupations sans plus se poser de questions.
Une semaine plus tard, Ahta accompagna son troupeau sur les pentes fertiles du volcan Terevaka, là où l’herbe grasse pouvait assurer suffisamment de nourriture à ses bêtes. Une fois parvenu sur place, le berger s’assit par terre, calé contre un rocher, pendant que les moutons paissaient. Il s’endormit, bercé par un vent léger. D’étranges images s’invitèrent dans son sommeil, traversées de silhouettes blanches filiformes. Puis un appel, soufflé par une voix intérieure, lui intimant ce qu’il devait faire. Ahta se réveilla bientôt et se leva, l’esprit encore embrumé, puis se dirigea machinalement vers le sommet du volcan. Une fois arrivé en haut, il s’approcha du rebord. Au début, il pensa ne pas être sorti de son rêve, puisque les mêmes silhouettes étaient rassemblées en cercle au fond de la gueule béante du volcan. Ahta s’agenouilla et se pencha. La vision ne disparut pas. Des hommes vêtus de blanc se tenaient autour d’un objet scintillant. Ahta demeura un long moment fasciné par l’étrange scène, sans plus se soucier d’être repéré.
Un des membres du groupe releva la tête dans sa direction, lentement, comme s’il avait toujours su qu’il était là à les observer, puis il tendit la main. Le berger se sentit attiré, ne pouvant résister à cet appel, ne le voulant pas. Il n’avait pas peur, et il descendit rejoindre ces hommes mystérieux par un étroit sentier. Une fois qu’il les eut rejoints, il demanda qui ils étaient, ce qu’ils faisaient là, mais aucun ne lui répondit, aucun ne prononça la moindre parole. Il lui sembla alors que son propre esprit le désertait, s’envolait et parcourait l’espace, tel un météore. Jamais il ne sut comment il était remonté au sommet du volcan, ni même comment il guida ses bêtes jusqu’au village.
Ahta raconta son aventure aux autres Pascuans. Il grava dans la roche la silhouette d’un de ces hommes au visage impassible, affirmant qu’ils étaient en tout point semblables. Dans les jours qui suivirent, d’autres habitants d’Aku Aku aperçurent ces inconnus et en firent la même description. Les insulaires, si enclins à croire aux divinités, adoptèrent les étrangers et les baptisèrent du nom de Peuple-Dieu. Le petit berger, qui les avait découverts, devint le prêtre le plus important de l’île.
En signe de dévotion, les Pascuans sculptèrent des statues à l’image de leurs protecteurs, dont ils parsemèrent l’île. Le culte du Peuple-Dieu était ainsi né, grâce à Ahta le berger. Il se perpétua des centaines d’années. Un temps durant lequel les Pascuans vécurent heureux sous la coupe de leurs dieux bienveillants, qui quittaient parfois le volcan pour vaincre leurs maux lors d’étranges rituels.
Puis une nuit, des témoins jurèrent avoir vu le volcan se soulever et se reposer presque en silence. Le doute s’installa. La peur d’être abandonné. Les prêtres affirmèrent qu’il ne fallait plus chercher à les épier, que les dieux devaient rester invisibles et les hommes, demeurer les réceptacles tangibles de l’invisible.
Cela ne fut pas suffisant. Un grand malheur se profilait. Le Peuple-Dieu semblait sur le départ. Les signes ne trompaient pas. Malgré ce qu’ils avaient décrété, les prêtres dépêchèrent des espions. À leur retour, tous rapportèrent qu’ils avaient vu à nouveau le volcan se soulever de quelques mètres, porté par un tapis de lumière. Il fallait agir vite, sinon le monde des Pascuans allait s’écrouler.
Hoa Tenga était l’un des meilleurs tailleurs de pierre de l’île de Pâques. Voilà quarante ans qu’il avait pris Moa pour épouse, la plus jolie femme de l’île, qui lui avait donné deux fils, auxquels il avait patiemment transmis son savoir-faire. Désormais, ses cheveux étaient gris comme le tuf volcanique dont il faisait naître les visages impassibles des géants de pierre.
Lorsqu’il regardait cette multitude de moaïs, que des générations avaient dispersés sur toute l’île pour honorer le Peuple-Dieu, il avait le sentiment d’être parvenu au terme d’un cycle et que tout ce qui avait été réalisé n’était pas suffisant à les protéger du désastre qui s’annonçait, si jamais il s’en allait.
Comme chaque matin depuis la prédiction, Hoa se rendit à la carrière de Rano Raraku, après avoir embrassé Moa et dit à ses fils qu’il partait en éclaireur. Il traversa la maigre végétation d’herbes sèches, puis parvenu à pied d’œuvre au milieu des géants de pierre en gestation, il s’agenouilla face contre terre. Lentement, il se redressa et lança une prière qui disait la peur d’être abandonné et le vide qui suivrait. Il contempla la lande recouvrant la surface de l’île, jonchée de rochers éparpillés et de murets écroulés, vestiges d’un temps où les arbres s’élevaient au-dessus des herbes, où l’on cultivait l’igname, le taro, la banane ; un temps lointain, que Hoa n’avait pas connu, mais dont les anciens se chargeaient de transmettre le souvenir.
Pour tenter de convaincre le Peuple-Dieu de rester, les prêtres avaient demandé aux sculpteurs d’entreprendre la taille de la plus grande statue jamais réalisée sur l’île, qu’ils érigeraient à la pointe nord et dont le nom serait Aparo. En voyant l’immense moaï dressé, le Peuple-Dieu comprendrait le message désespéré des Pascuans et resterait sur l’île, afin de continuer à veiller sur eux. Parce qu’il n’y avait pas plus grand hommage que des hommes puissent rendre à des dieux que de les éterniser dans la pierre.
Une course contre le temps fut engagée. Chaque matin, Hoa et ses fils rejoignaient la carrière de Rano Raraku pour façonner l’œuvre gigantesque avec une conscience aiguë de l’importance de leur mission. De toutes les familles qui avaient commencé l’ébauche d’une statue, aucune n’avait entrepris la taille d’un moaï aussi colossal.
Deux fois par jour, Moa portait de l’eau fraîche à ses hommes. À la mi-journée, ils s’arrêtaient de travailler et mangeaient des galettes de maïs dans la carrière, puis retournaient aussitôt à leur création. Hoa n’avait pas choisi cet endroit au hasard, pensant qu’il faudrait extirper le colosse de sa gangue rocheuse pour le conduire jusqu’à la mer. Il se souvenait du premier jour passé à déterminer le lieu le plus accessible, la roche la plus appropriée, qui deviendrait la matrice du géant de pierre. Une lune complète décida finalement du premier coup de pic. Hoa avait tracé de petites saillies sur ce qui n’était alors qu’un bloc rocheux. Ses fils se mirent à l’ouvrage, respectant scrupuleusement les consignes de leur père. Petit à petit, sous les coups répétés des haches de pierre, apparut le visage du moaï, puis son corps tout entier.
Cela avait pris à peine quelques semaines, quand il aurait fallu des mois en temps normal. Désormais, le moaï était simplement retenu par une crête dorsale fixée à la roche mère. Hoa fit placer des cales devant supporter la statue au moment de la dégager de sa hampe minérale. Le polissage terminé, il s’en alla fièrement prévenir les prêtres. Ses fils et lui étaient les premiers à avoir mené la folle entreprise à son terme. Aparo était prêt pour le voyage. Tous les autres sculpteurs abandonnèrent leur œuvre, pour venir contempler celle de Hoa. Dès le lendemain, ils aideraient au transport du moaï au nord-est de l’île, là où le Peuple-Dieu pourrait contempler tout l’amour et la dévotion que les Pascuans lui portaient.
Ce soir-là, avant de quitter le chantier, une vague d’émotion submergea Hoa qui demeura un long moment face à la statue aveugle. Cela prendrait encore des jours pour la transporter, puis l’élever sur son socle et enfin lui donner la vue en incrustant dans ses orbites des yeux de corail. Les Pascuans fixaient toujours les yeux une fois le moaï dressé sur son ahu, autant pour ne pas les endommager, que pour éviter qu’il ne voie le chemin qui lui permettrait peut-être un jour de retourner à sa carrière originelle.
Sous un ciel terni par la lente disparition du soleil, les prêtres prononcèrent une prière pour le salut de l’âme des Pascuans, que tous reprirent en chœur. Puis ils quittèrent Rano Raraku et marchèrent en silence, dans l’air chaud et sec, en direction du village.
Parvenu sur le flanc de la colline surplombant les habitations, Hoa aperçut le toit de leur maison recouvert de feuilles de canne à sucre, qu’il faudrait remplacer un jour prochain. Moa était occupée à rassembler les volailles dans le poulailler. Le vent s’était levé et devenait de plus en plus violent. De lourds nuages s’amoncelaient au-dessus de la mer, la caressaient, dans un murmure céleste. C’était un spectacle d’une infinie beauté : la supériorité des éléments sur la vie des Pascuans, qui par l’expression de leur culte ne souhaitaient rien d’autre que la clémence des dieux. Triste vanité, ou dernier courage, dont l’ultime rempart se nommait précisément Aparo. Parce que après un tel chef-d’œuvre réalisé en son honneur, le Peuple-Dieu resterait à jamais sur l’île.
Il ne pourrait en être autrement.
Moa se mit à sourire en voyant l’arrivée de ses hommes. Elle avança vers eux pour se blottir dans les bras de Hoa. Le ciel était désormais constellé de fêlures dorées disparaissant dans l’océan, et les hirondelles de mer se réfugiaient dans les crevasses de la falaise située au nord du village, poussées par le vent à des vitesses vertigineuses. De violentes bourrasques de pluie se mirent à balayer l’île. Il était temps de se mettre à l’abri.
L’homme, la femme et leurs fils tournèrent le dos à l’océan pour entrer chez eux. Un sifflement se fit entendre, et un immense cône de lumière s’éleva dans l’air, au-dessus de Terevaka, illuminant la végétation. Une forme circulaire se souleva dans les airs, comme si le volcan tout entier se libérait de ses amarres terrestres. L’objet disparut dans un grand incendie, qui s’éteignit aussitôt. Puis, il n’y eut plus que l’orage, le tonnerre et les lourds nuages gorgés de pluie qui dévoraient Terevaka.
Pendant que la colère du ciel se déchaînait au-dehors, la famille de Hoa Tenga resta enfermée, se tenant sur ses gardes, prête à quitter la maison pour se réfugier dans une des grottes de Rano. Lorsque enfin les éléments s’apaisèrent, Hoa crut entendre à nouveau le sifflement, mais il ne sut jamais s’il s’agissait d’un rêve ou de la réalité.
Au matin, ni Hoa ni Moa ne purent expliquer ce qu’ils avaient vu la veille. Ils comprirent simplement en sortant de chez eux qu’ils n’avaient pas été les seuls à observer l’étrange phénomène et que les prêtres commençaient déjà à convoquer les villageois autour de l’ahu. Il ne s’agissait pas d’un rêve, ni d’une illusion. Le pire était arrivé. Le Peuple-Dieu était parti pendant l’orage.
Les Pascuans se demandèrent quel sacrilège ils avaient bien pu commettre, pour qu’on les abandonne ainsi à leur sort, avant même qu’Aparo entreprenne son voyage vers la plage.
Dans une tentative désespérée de convaincre le Peuple-Dieu de revenir, les prêtres désignèrent des hommes et des femmes, puis ils firent allumer un immense brasier que l’on alimenta avec les derniers arbustes subsistant sur l’île. Des flammes plus hautes qu’Aparo s’élevèrent dans le ciel, mourant en spirales de fumée, poussées par d’autres flammes attisées par le vent. Et le feu devint un enfer, après que les prêtres eurent ordonné aux martyrs de s’y jeter.
Rien n’y fit.
Le Peuple-Dieu avait quitté Aku Aku, par le ciel, comme il était venu, au mépris des croyances des Pascuans. D’autres brasiers s’allumèrent partout sur l’île. On sacrifia d’autres hommes et d’autres femmes et aussi des animaux. En dernier recours, on tourna les moaïs face à l’océan pour implorer les dieux disparus.
Rien n’y fit.
Le monde des Pascuans s’écroula, leur civilisation s’éteignit en quelques jours. Les os de Hoa, de Moa et de ses fils blanchirent à quelques centaines de mètres d’Aparo, qui jamais ne se dressa sur le sol de Pâques.
*
La nuit se penche sur la cime des arbres au moment où je sors le dernier de la pyramide. Tout en marchant dans la jungle en direction du village, me revient en mémoire l’enquête qui nous mit, John et moi, sur les traces d’un criminel utilisant des serpents venimeux vivant sous ces mêmes latitudes pour éliminer les membres gênants de sa propre famille pendant leur sommeil. Une fois à l’intérieur de la case, je sens sa présence. Je m’installe là où la pénombre est la plus épaisse. Quelques secondes défilent, avant que j’aperçoive une silhouette, qui marque un temps et se retourne vers l’encadrement de la porte. L’intrus s’approche de moi et ses pensées s’arriment aux miennes.
— Je suis venu te prévenir.
— Otar ?
— Tu n’arriveras pas à les convaincre.
— Je sais.
— Pourquoi est-ce que tu continues, alors ?
— Je le leur dois.
— Tu ne dois rien à personne. Si tu interromps l’appel maintenant, tu as encore une chance de t’en sortir.
— Qui te dit que je le souhaite ? Malgré toutes leurs imperfections, les humains ont élaboré des systèmes culturels structurés en sociétés. Pourquoi ne pas leur faire confiance encore un peu ? Il y aura toujours des hommes pour vouloir le monde pour eux seuls, et aussi toujours des sages pour s’y opposer. Ils sont parvenus à se transcender par l’art, créant de leurs propres mains. Et nous, que produisons-nous ? Quelle trace laissons-nous dans l’univers ? Les dieux n’ont pas d’histoire, pas de culture, ils sont le point d’appui du désespoir des hommes. On ne peut pas les toucher ni leur parler. Notre organisation sociale est aussi primaire que celle d’un essaim voyageur. Nous sommes les passagers clandestins des planètes que nous visitons. Rien ne nous pousse à être meilleurs, ou plus mauvais. Nous sommes des oiseaux planant dans le ciel, qui parfois se posent et qui, voulant observer l’ordre du monde, le changent malgré eux. Si nous devons détruire ce monde, je veux disparaître avec lui.
— Ce n’est pas ce qui est prévu par l’appel.
— Je sais, mais je n’en peux plus de la froideur de l’univers. Tout vaut mieux que d’écorcher le ciel d’un éternel regard.
— Notre supériorité est une donnée de l’univers.
— Notre supériorité ! Notre plus grande contradiction est de reproduire ce que nous sommes censés combattre. Nous avons été investis d’un pouvoir immense et nous l’avons utilisé pour nous placer au-dessus de la loi immuable de l’univers. Nous avons défini le bien et le mal selon nos propres critères. Imagine qu’un jour une entité supérieure se place en juge de nos actes et décide de nous soustraire au mécanisme universel, crois-tu que l’univers s’en porterait plus mal ?
— Le bien conduit à l’équilibre, tu ne peux pas revenir là-dessus.
— Précisément, le bien, tel que nous l’entendons, participe au déséquilibre, comme un poids placé d’un seul côté d’une balance. Nous sommes des êtres sans désir, dont la seule ambition est de juger, sans nous préoccuper des conséquences. Nous sommes éternels, et pourtant nous sommes morts, car nous nous répétons dans l’infini. Nous représentons une partie, pas le Tout. Nul ne peut embrasser l’univers, c’est lui qui embrasse les êtres et les choses, qui les donne et les reprend. Par nos pratiques, nous contrarions le hasard, qui est la véritable forme du destin. Nous appartenons à l’univers et nous pensons que l’univers nous appartient.
— Mais nous sommes l’expression de la sagesse universelle.
— La sagesse ne consiste pas à remettre en cause ce que nous ne comprenons pas.
— Les hommes t’ont perdu.
— Au contraire, ils m’ont plus transmis que je ne leur ai appris. Nous qui nous considérons comme des frères, nous ne connaissons même pas le sens du mot ami. Nous passons notre temps à épier nos pensées, afin que personne ne s’éloigne de la morale commune. Nous sommes incapables d’envisager d’être des possessions momentanées de l’espace.
— Nous sommes pourtant les êtres les plus raisonnés de l’univers.
— C’est justement cela notre folie, l’absence de contre-pouvoir à notre raison. La force ne devrait pas s’ériger en pouvoir, comme un guide ne doit pas être un despote. Toute vie détruite est un blasphème et nous n’en avons pas conscience.
— Tu devrais te reposer, maintenant.
— Tu ne m’as même pas écouté.
— Bien sûr que je t’ai écouté.
— Je ne crois pas.
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Londres, juillet 1908
Mary Manstor se réveille. Elle est allongée tout habillée sur son lit. Par une fenêtre entrouverte, elle entend les bruits de la rue. Cela pourrait être n’importe quelle rue, car elle n’a toujours pas ouvert les yeux et ne sait où elle se trouve. Se demande aussi quel jour on est, ce qu’elle va découvrir en soulevant les paupières. C’est le craquement du plancher qui lui ordonne de le faire. Elle reconnaît les objets familiers. Comment est-elle arrivée jusque dans sa chambre ? Elle n’en a aucun souvenir. Le bois gémit de nouveau, plus loin cette fois, dans les escaliers. Une odeur de bergamote imprègne l’air, précédant le son distinct des pas qui se rapprochent avec un évident souci de discrétion.
Un homme ouvre la porte et entre. Il est jeune. Il porte un plateau sur lequel reposent une théière et une tasse. Il est vêtu d’un pantalon de tweed marron et d’un gilet assorti sur une chemise blanche. Son visage pointillé d’une barbe naissante esquisse un sourire lorsqu’il s’aperçoit que Mary a repris connaissance.
— Je me suis permis de vous préparer du thé, dit l’homme d’une voix douce et apaisante.
— Qui êtes-vous ? Que faites-vous chez moi ?
— Vous ne vous souvenez pas… le cimetière, votre malaise ? Je vous ai raccompagnée et je ne voulais pas vous laisser seule.
Mary tente de se lever, mais ses jambes flanchent au moment de poser ses pieds sur le plancher.
— Vous devriez rester assise un moment, vous êtes encore faible.
— Vous ne m’avez pas répondu, qui êtes-vous ?
— Je vous l’ai dit hier, mon nom est Jonas.
— Jonas comment ?
— Juste Jonas…
— Je vous remercie de m’avoir ramenée, mais je voudrais être seule, maintenant…
— Ce n’était pas un hasard si je me trouvais à Bunhill Fields en même temps que vous. Je vous suivais, dit l’homme avec assurance.
— Pourquoi ?
— Où est l’homme en noir ?
Mary détourne son regard du jeune homme, ses mains tremblent. Elle crochète le tissu de sa robe et le tremblement gagne aussitôt ses épaules.
— Je ne sais pas de qui vous parlez.
— L’homme qui vous cachait dans une chambre de la pension Kelly sur Commercial Road, avant que vous ne la quittiez précipitamment pour vous rendre dans le Devonshire, chez votre sœur.
— Allez-vous enfin me dire qui vous êtes vraiment ?
— L’histoire de ma vie serait bien trop longue à raconter. Ce que je peux vous dire, c’est que j’ai fait partie de l’expédition de Sir John Lucas en Amazonie, sur les traces duquel votre époux est parti… et que je les ai rencontrés moi aussi là-bas.
— Rencontré qui ?
— L’homme en noir… et ses frères.
— Je ne comprends rien à ce que vous me dites.
Jonas sort d’une poche le carnet de John.
— Alors, c’était vous…
— Vous savez, vous aussi, maintenant que cette mystérieuse communauté sans âge, que John appelle les Cent-Vingt, a désigné un groupe d’hommes pour en faire les gardiens de coffres contenant des objets capables de détruire notre espèce. Un groupe dont faisait partie Lucas.
— Je sais en effet que ces objets représenteraient une épée de Damoclès suspendue au-dessus de l’humanité. Avant que vous ne dérobiez le journal, j’ai découvert une liste de cent vingt noms, que j’ai gardée.
— Montrez-la-moi, demande Jonas sans pouvoir réprimer son émotion.
Mary sort une feuille de papier cachée dans une poche de sa robe. Jonas la lui arrache des mains et la lit.
— Les gardiens, il n’y a plus de temps à perdre, il faut tous les prévenir de ce qui se prépare.
— Ce ne sera pas nécessaire, j’ai déjà envoyé une lettre à chacun d’eux, leur demandant de récupérer les coffres.
Jonas pose sur Mary un regard où se mêlent surprise et admiration.
— Vous êtes décidément une femme pleine de ressources.
— Si extraordinaire que cette histoire paraisse, je connaissais trop bien mon mari pour ne pas la prendre au sérieux.
— Tout est vrai, je vous l’assure. J’espère que vos lettres vont arriver à temps. En dehors des gardiens des coffres, nous sommes les seuls à savoir. Nous ne pouvons compter sur personne d’autre.
— Peut-être pas, dit Mary en même temps que son visage s’éclaire.
— Comment cela ?
— Je crois que nous avons un allié inattendu : l’homme en noir, comme vous l’appelez.
— Le H. du journal de John ?
— Lui-même.
— Pourquoi serait-il de notre côté, puisqu’il est l’un des leurs ?
— Je n’en sais rien, mais s’il m’a laissé le journal, c’est qu’il voulait que j’agisse. Avant de disparaître, il m’a aussi confié la manière de rendre les objets destructeurs inoffensifs.
Mary répète alors solennellement les paroles de H. : « Aucune puissance destructrice ne sortira de l’eau, aucune brûlure n’en émergera et le fléau s’endormira à jamais », puis elle se lève maintenant que ses jambes sont plus solides. Elle se dirige vers le bureau, ouvre un tiroir et en retire une lettre, qu’elle tend à Jonas.
— Je l’ai reçue ce matin.
Après l’avoir lue, Jonas lève les yeux sur Mary.
— On dirait que l’un des gardiens a pris les choses en main, ou plus exactement une gardienne. Il faut nous rendre sans plus tarder où elle veut. Vous voulez bien m’accompagner ?
— Je ne peux pas me dérober, répond Mary en forçant un sourire.
— Je m’occuperai des préparatifs de notre voyage, d’ici là, reposez-vous pour reprendre des forces.
— Jonas ?
— Oui !
— Me direz-vous un jour qui vous êtes vraiment ?
— Un jour, je vous le promets.
Mary acquiesce. Au moment où Jonas quitte la pièce, elle se rend compte qu’il est le premier homme qui lui demande de le suivre quelque part.
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Village des Cent-Vingt
Forêt amazonienne, juillet 1908
Je me souviens du premier matin vécu sur Terre. Après la surprise de l’obscurité, celle de la douce lumière de l’aube. Nous ne connaissons pas cette alternance sur notre planète prise en étau entre deux soleils.
Je me souviens de notre installation sur une île déserte située en mer Méditerranée, méticuleusement choisie par Aug, notre géographe. Tout ce que nous ne soupçonnions pas, depuis l’espace. Je crois bien que je n’avais jamais rien vu d’aussi beau, la découpe des terres sur l’eau, si rare dans l’univers. L’eau n’est pas un élément, c’est un état changeant, un masque sur le visage de la Terre. Cette planète est une expérience déconcertante de la création, une étincelle produite par deux morceaux de hasard frottés l’un contre l’autre.
Les hommes ont un mot pour exprimer leur faiblesse face à la marche du monde : nostalgie. J’en ai découvert un second permettant de la transcender : romantisme. Les mots les plus grands sont ceux qui recèlent des expériences, pas des notions abstraites. Regarder est une notion, voir une expérience, exister est une notion, vivre une expérience. Évoluer aux côtés des hommes est une expérience unique, que mes frères sont incapables de qualifier, simplement d’évaluer. Nous aurions dû effleurer la surface de la Terre et disparaître dans l’espace.
Des hommes méritent un châtiment, certes, mais la plupart d’entre eux sont dignes d’avenir. J’ai vu un jour une mère pleurer la mort de son enfant et continuer à vivre malgré cette douleur insurmontable. Elle n’avait pas décidé de poursuivre son existence et souhaitait même le contraire, mais sans qu’elle en sache rien sur l’instant, il y avait un sourire, un baiser, une étreinte future, qui faisaient que rien n’était terminé, que rien ne le serait vraiment.
Nous n’avons jamais compris ce monde. Nous ne l’avons pas vu avec les yeux des hommes. Ce que je tente de faire avec ces vies minuscules est une expérience que je soumets à mes frères et qu’ils vivent comme les délires d’un fou. La remise en question de ce monde est plus facile à accepter que la nôtre. C’est une expérience que nous sommes incapables de vivre.
Nous ne le pourrons jamais.
Le mont Tanok
Banquise de l’Antarctique, 143-162 apr. J.-C.
Aïuk et les siens pensaient depuis toujours que l’épaisse couche de glace recouverte de neige représentait le monde dans son entier et qu’au-delà de l’eau liquide il n’y avait rien. C’était le souffle glacé des dieux qui avait construit ce socle sur lequel la vie était possible. Ces hommes retranchés sur une prison mouvante, dont les visages de cuivre étaient aussi épais que la peau d’un phoque. Il n’y avait guère d’étonnement à lire dans leurs yeux en tirets et guère plus de folie dans leurs gestes économes. Mais ils portaient tous en eux de la magie, une magie qui se répandait sur le devant du monde et dans leur cœur.
Qui aurait pu imaginer qu’une poignée d’hommes et de femmes puisse vivre ici, dans des conditions aussi extrêmes, là où même les quelques animaux présents semblaient s’être égarés, malgré leur matelas de graisse et leur pelage épais ? Pourtant, ces humains s’entêtaient à survivre durant la longue nuit hivernale, et l’été à peine chapeauté d’un accent de lumière. Ils chassaient, pêchaient, toujours en groupe, pour faire des provisions, puis s’abritaient du vent et du froid et se réchauffaient grâce à l’énergie des corps. Ils racontaient des histoires, souvent d’anciennes légendes, en mâchant avec lenteur de la viande fraîche ou séchée. Et ils riaient en exhibant des dents sanguinolentes entremêlées de filaments de chair. Et on chantait, pour réveiller la joie, ou souligner la peine, et aussi pour oublier un peu le désert glacé au-dehors.
Les membres du clan vivaient en troglodytes, à l’intérieur de niches creusées, reliées entre elles par des galeries, au cœur d’une glace de plusieurs dizaines de mètres d’épaisseur que l’on n’avait jamais vue fondre depuis la nuit des temps. L’endroit où vivait la centaine d’hommes, de femmes et d’enfants était situé bien au-dessus du niveau de la mer, et cela faisait comme un immense bloc de calcaire érigé. Le dédale de galeries débouchait sur trois entrées, gardées par des sentinelles se relayant jour et nuit. Non par peur qu’un ours, ou quelque animal puissant, ne parvienne un jour à entrer, mais parce qu’on savait que, plus au nord, vivait un peuple étrange, que l’on apercevait parfois lors de chasses et, même si aucun affrontement ni aucune rencontre n’était dans les mémoires, on ne pouvait augurer de ses intentions. Ce qui était sûr, c’était que le mont Tanok marquait la limite d’exploration des hommes du clan. Car quiconque s’était aventuré au-delà de ce dôme de glace n’en était jamais revenu.
Aïuk avait pris femme l’hiver précédent. Elle s’appelait Imak, et depuis, son ventre s’était arrondi de leur union. Aïuk était attentionné. Il caressait le futur enfant de la paume de sa main et parfois de ses lèvres. Il restait le plus souvent possible auprès de sa compagne. L’univers était devenu ce petit homme, ou cette petite femme qu’Imak portait en elle. Ils avaient passé du temps à choisir ensemble une étoile brillante, qui était devenue l’expression céleste de leur enfant. Selon les croyances du clan, accrocher une vie nouvelle à une étoile suffisait à assurer l’éternité, si bien que chaque défunt voyait son esprit ainsi inféodé continuer à éclairer la nuit.
Chaque soir, Aïuk et Imak observaient le ciel à la recherche de l’étoile de leur enfant.
L’hiver s’achevait par une lente transition entre l’obscurité et un pâle horizon lumineux contournant le chaos de glace. Une nouvelle année débutait toujours par l’apparition de cette flaque de soleil partie en éclaireur. Ce fut précisément un de ces jours-là qu’Imak choisit pour mettre au monde son enfant. Une grande souffrance traversa son corps, déchira ses entrailles. Puis on entendit le premier cri du fils. Et la souffrance fut submergée par un soulagement de femme et une fierté d’homme. Par ce petit corps toujours relié à sa mère, qu’une vieille femme libéra par le tranchant d’un os. Tous regardèrent un instant l’enfant posé sur le ventre distendu, se tordant dans son obscurité à lui, tout à la douleur de ses poumons qui s’emplissaient peu à peu d’air. Puis, la vieille femme brûla le cordon et emmaillota l’enfant dans une peau d’animal. Le nouveau-né se calma et se tourna vers la poitrine de sa mère, dans un tropisme immuable et entre ses lèvres avides, disparut le téton brun.
On organisa une grande fête et ce nouveau bonheur éclaira le clan tout entier.
Durant les jours qui suivirent, on prit soin de l’enfant et de la mère, car, bien des fois, la vie de l’un ou de l’autre s’en était allée sans raison. Imak se remit lentement pendant que le nouveau-né grandissait à vue d’œil.
Au terme de sa première année, on finit par nommer ce fils, puisqu’il était désormais suffisamment fort pour survivre. Ce fut Aïak.
L’enfant était d’une grande beauté et tout en lui faisait la fierté de ses parents. Le soir même de son « baptême », Aïuk et Imak lui présentèrent son étoile, afin qu’il comprenne que le feu était en lui et aussi dans le ciel, et que c’était un même feu. Les jeunes parents virent un esprit vagabond traverser la nuit, et disparaître en silence. L’enfant montra du doigt ce qu’il venait de voir lui aussi, et le père prit le bras du fils et le releva, de manière que son doigt se trouve dans l’alignement de l’étoile.
Comme il se sentait maintenant père et, d’une certaine façon, immortel, ce fut le lendemain qu’une idée germa dans la tête d’Aïuk, alors qu’il était parti pêcher avec des membres du clan. Un vent faible et opiniâtre faisait voltiger de maigres paquets de poudreuse, brillant comme des étincelles dans la lumière rasante d’un soleil invisible. Le groupe marchait à la queue leu leu en direction du nord-ouest, là où se trouvait la glace la plus fine. On se relayait pour tirer le traîneau qui servirait à rapporter les fruits de la pêche. Le mont Tanok se profilait au loin. Les pêcheurs s’arrêtèrent bien avant et commencèrent à perforer la glace à l’aide de pics. Ils revenaient souvent à cet endroit, si bien que la glace n’avait pas le temps de beaucoup durcir. Bientôt, à l’aide de lignes faites de cordes et d’hameçons d’ivoire, on remonta des poissons calibrés, que le froid saisissait au sortir de l’eau, et que l’on assommait ensuite sur la glace, avant de les disposer en couches régulières sur le traîneau ; chaque prise, semblable à une écaille supplémentaire.
Alors que la pêche touchait à sa fin et que l’on s’apprêtait à rentrer, un sifflement se fit entendre au loin, par-delà le mont Tanok, faisant resurgir d’anciennes croyances. Sans une parole, le groupe s’ébranla dans une même peur.
Positionné en arrière de la file, Aïuk ralentit le pas au bout de quelques minutes et se cacha derrière un promontoire, puis il observa le reste du groupe disparaître au loin et rebroussa chemin en direction du sifflement. Le bruit avait diminué. Aïuk entendait le craquement de ses pas dans la neige. Cela lui prit deux heures pour contourner le mont Tanok par la gauche, puis il déboucha dans une plaine immense et déserte, demeurant immobile, à scruter le tapis gelé à l’infini.
Les vieilles histoires n’étaient que des légendes. Il n’y avait aucune trace de vie derrière le mont Tanok. Le bruit que l’on entendait parfois ne devait être qu’un des nombreux langages de la glace. Le clan était seul au monde et Aïuk ne serait jamais plus qu’un humain parmi tant d’autres. Pas un héros. Il avança malgré tout dans la plaine qui se déroulait devant lui comme un cirque entouré de gradins. Après une centaine de mètres, il remarqua l’absence de neige au sol. Ses pas ne produisaient aucun son et la glace avait une étrange couleur. Il frappa la surface à l’aide de son pic, sans parvenir à l’effriter. Ce n’était manifestement pas de la glace, mais une matière encore plus dure et indéfinissable. Il parcourut la plaine pour déterminer la limite entre la banquise et le socle, et réussit à matérialiser une zone circulaire de plusieurs dizaines de mètres de diamètre. Après avoir longtemps cherché, il ne décela aucune faille.
Le froid se faisait de plus en plus mordant. Seul, il ne pouvait plus rien tenter. Il s’apprêtait maintenant à rejoindre le clan pour raconter ce qu’il avait découvert. Alors qu’il faisait demi-tour en direction de la passe par où il était arrivé, il aperçut des formes fixes disposées à intervalles réguliers sur le versant sud du mont Tanok. Des silhouettes bien plus grandes qu’Aïuk, qui semblaient l’observer du haut de leur promontoire. Il s’arrêta et les créatures se mirent à descendre dans sa direction en formant un demi-cercle lui interdisant toute issue. D’étranges humains, par leur taille et leur parfaite ressemblance.
Le peuple dont parlait la légende existait donc. Aïuk tenta de leur parler, puis voyant que cela ne suscitait aucune réaction, il se mit à faire des gestes amicaux. Les êtres demeuraient impassibles, se rapprochant toujours plus d’Aïuk, qui sentait que quelque chose se passait en lui, comme si des pensées parasites prenaient possession de son esprit. Il ne parlait plus, ne bougeait plus et ne ressentait plus le froid. Ne ressentait plus rien. Il lui sembla quitter le sol, s’élever, embrasser le ciel et s’y engouffrer avec autant de facilité qu’un phoque se meut sous la glace. Il croisa des étoiles et des ancêtres, puis un soleil apparut et se mit à grossir au fur et à mesure qu’il s’en approchait. Inexorablement attiré, il entra dans la lumière et s’éteignit, dévoré par le feu.
Imak pleura Aïuk.
Le clan tout entier le pleura.
Imak lui en voulut longtemps de les avoir abandonnés, Aïak et elle. Elle ne sut jamais à quel point Aïuk était mort par vanité. Peut-être l’aurait-elle alors détesté ? Peut-être cela l’aurait-il aidée un peu ?
Dans les années qui suivirent, Imak offrit son corps à un autre membre du clan, mais son âme resta à jamais prisonnière de l’amour qu’elle portait à Aïuk. Elle eut trois autres fils. La survie du groupe passait par le nombre et nulle femme fertile ne dérogeait à cette loi. En regardant ses enfants, elle sentait parfois un bonheur fugace l’envahir, puis disparaître dans une tristesse infinie.
Dans sa dixième année, Aïak voulut savoir ce qui était arrivé à son père. Pourquoi n’était-il plus là pour prendre soin de lui ? Imak répondit simplement qu’Aïuk avait disparu sur la grande glace au Nord, puis se tut en continuant à tanner une peau de phoque. L’enfant insista. Sa mère ralentit le mouvement de son bras, atténua le raclement de son outil, qu’elle essuya sur sa cuisse. Quelques squames graisseuses brillaient sur la trame du vêtement fleuri de taches disparates. Elle se remit à l’ouvrage, pensant qu’il n’y aurait plus de questions. Aïak persista, et elle s’emporta, lui cria de se taire. Aïuk était mort, c’était ainsi, il n’y avait aucune autre explication à donner. Par-dessus tout, Imak redoutait qu’Aïak parte un jour sur les traces de son père. L’enfant retint la leçon et ne parla plus jamais de la disparition. Au fil du temps, sa mère pensa qu’il s’était fait une raison.
Cinq années passèrent. Le désir de connaître la vérité sur la mort de son père n’avait fait que grandir chez Aïak.
Il était désormais devenu suffisamment grand pour accompagner les pêcheurs. Le vieux Ganarok lui apprit à repérer l’endroit où la banquise était la plus fine. Respectant les conseils de l’ancien, Aïak balaya la neige, puis entailla la glace. Il fit ensuite descendre sa ligne dans l’opercule. Ganarok fit de même à proximité, gardant un œil sur son protégé. Pendant qu’Aïak attendait d’avoir une touche, il demanda comment son père était mort. Surpris par la question, le vieil homme prit un temps avant de répondre.
— Ta mère t’a pas raconté ?
— Elle a jamais voulu.
— C’est qu’elle a ses raisons.
— Tu penses pas que j’ai le droit de connaître la vérité maintenant ?
— C’est pas mes affaires.
— C’était mon père.
— Ça t’avancerait à quoi ?
— Tu pourrais passer ta vie à te poser toujours la même question ?
— Surveille plutôt ta ligne, au lieu de parler.
— Tu te souviens de ton père, toi ?
— C’était le plus courageux du clan en son temps.
— Tu l’admirais, alors ?
— Évidemment !
— Explique-moi comment admirer quelqu’un dont personne ne veut vous parler ?
— T’es un petit malin, toi !
Ganarok secoua sa ligne, puis leva sa main libre recouverte d’une moufle en direction du mont Tanok.
— C’est là-bas qu’il a disparu ?
— Comme tous ceux qui s’y sont risqués.
— Qu’est-ce qu’il y a, là-bas ?
— Comment veux-tu que je sache, je viens de te dire que personne n’en est jamais revenu.
Aïak fixait le mont Tanok.
— Te mets pas de mauvaises idées en tête, ajouta le vieil homme.
— J’ai pas envie de mourir.
— Ta mère s’en remettrait pas. Je t’ai rien dit, d’accord ?
— D’accord.
La pêche terminée, les membres du clan rentrèrent, traînant leurs pieds entre les frusques gelées d’un continent immaculé. Ganarok avait placé Aïak devant lui, pour ne jamais le perdre de vue. Un vent de travers s’amusait d’eux. Le garçon se retournait souvent vers le mont Tanok, et son regard sculptait chaque fois plus précisément un visage sur le flanc éclairé. Puis la neige se remit à tomber, éparpillant le ciel. Au bout d’un moment, il sentit des impacts sur sa tunique, comme un feu qui crépite.