2020 - H (trilogie Intégrale)

Franck Bouysse · Chapitre 3 sur 4 · partie 5/5

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2020 - H (trilogie Intégrale)

La Huitième Lettre

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Il se mit ensuite à graver des centaines de signes différents sur les parois de la grotte, que jamais personne ne viendrait effacer ici. Une fois qu’il eut maîtrisé les symboles, il les sculpta dans des morceaux de bois d’olivier, puis fabriqua plusieurs disques avec la terre rouge et humide de la grotte. Avant que l’argile ne sèche, à l’aide des bois d’olivier sculptés, il reproduisit les différents signes sur les disques. Les symboles de ses enfants se trouvaient toujours au centre d’une des faces, celui de leur mère, au centre de l’autre et ils se rejoignaient dans un mouvement ininterrompu.

Héphaïstos vécut ainsi de nombreuses années après le drame, se cachant des autres hommes. Il poursuivit son œuvre de symboles, constituant ainsi un chant perpétuel, déchiffrable de lui seul.

Un matin comme tous les autres, il se dirigea vers les tombes. Le ciel était encombré de nuages monumentaux, semblables à des montagnes, et le vent du large empêchait les oiseaux de prendre l’air. La mer se lamentait, polissant les galets, aiguisant les rochers, emportant et donnant. La plainte montait, lancinante, portée par une ligne mouvante dévorant l’horizon. Héphaïstos était fasciné par ce phénomène, dont il n’avait jamais été le témoin au cours de sa vie. Bientôt, une forme gigantesque surgit, s’éleva de quelques mètres au-dessus des nuages et s’immobilisa. La plainte était maintenant devenue un sifflement aigu. Les dieux étaient-ils en colère ? se demanda Héphaïstos. Même si c’était le cas, cette colère était belle. La forme disparut, et les nuages se rapprochèrent de l’îlot à une vitesse vertigineuse. Héphaïstos tenait dans sa main le disque d’argile qui ne le quittait jamais. Il souriait pour la première fois depuis quinze ans, car ce n’était pas le ciel qui s’avançait, c’était autre chose de plus terrifiant, et salutaire à la fois. Il ouvrit les bras et attendit. Un gigantesque mur d’eau progressait vers lui, repoussant le ciel toujours plus haut. Et lorsqu’il n’y eut plus de ciel, que tout se confondit, la douleur et le monde s’effacèrent au même moment.

 

*

 

— Tu dis que nous interférons dans le destin des humains, et tu sauves cet Héphaïstos, je ne te comprends plus, m’interpelle Sygm, à peine ai-je terminé mon récit.

— Je concède attacher plus de prix que toi à leur vie.

— Et qu’en a-t-il fait, de cette vie supplémentaire ?

— Une œuvre.

— Une œuvre, la belle affaire, ça ne sert à rien.

— Lorsque j’étais à Londres, j’ai lu dans un journal que l’on avait retrouvé un des disques fabriqués par Héphaïstos.

— Dommage que personne n’ait le temps de le déchiffrer.

— Peux-tu me parler de ton dernier bonheur ?

— Ta question est déplacée, puisque nous n’avons pas à nous préoccuper d’un tel sentiment. Nous sommes au-delà.

— Au-delà de quoi ?

— Il suffit d’être conscient de l’immense rôle qu’il nous est donné de jouer dans l’univers.

— Jouer, précisément… nous jouons l’humanité à pile ou face, étrange conception de cet « immense rôle ».

— Cela fait sept mille années terrestres que nous regardons les hommes se débattre, la pièce a eu le temps de retomber, il me semble, certes du mauvais côté.

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L., octobre 1908

 

Le 5 octobre 1908, Mary Manstor et Jonas descendent en gare de L. Il fait froid et il pleut. Le couple s’arrête au buffet pour boire un thé en attendant que l’averse se calme. Jonas demande au serveur comment se rendre à l’Hôtel Central. L’homme le renseigne, puis grommelle que la ville est envahie d’étrangers ces temps-ci. Ça l’inquiète, ce changement. Il se demande ce que peuvent bien venir faire ces gens dans la cité ouvrière déjà tourmentée. Et les collègues aussi se posent la question.

Mary ne prête guère d’attention à la conversation. Elle termine son thé, puis vient le moment de quitter la gare. La pluie tombe toujours sans discontinuer et rampe sur le toit du hall, terminant sa course sur le trottoir, où quelques attelages attendent le client. Le couple monte dans le premier fiacre qui se présente, et le cocher s’occupe des bagages. Malgré les intempéries, la ville grouille effectivement de monde. C’est l’heure de la sortie des usines.

 

Mary reste cloîtrée dans sa chambre jusqu’au lendemain. Le soir du 6 octobre, elle a envie de prendre l’air. Elle demande à Jonas s’ils peuvent aller dîner ailleurs que dans la brasserie de leur hôtel. Jonas est ravi de ce soudain regain d’énergie. Ils marchent un moment, puis s’arrêtent au Café de l’Univers, qui domine le bâtiment d’escompte de Paris situé de l’autre côté de la rue. On les installe à une table, près de la baie vitrée donnant sur le carrefour. Le restaurant est bondé.

Très vite, Mary est prise d’un vertige, qu’elle met sur le compte de la chaleur et du bruit. Elle n’en dit d’abord rien à Jonas, se concentre sur sa respiration. Mais ça revient. Elle a dû présumer de ses forces, elle est désolée. Elle souhaite rentrer à l’hôtel. Ce n’est pas grave, dit Jonas. Il se lève, s’en va s’excuser auprès d’un serveur, puis revient soutenir Mary pour l’aider à marcher.

L’Hôtel Central est juste au-delà du carrefour. Un tramway passe en silence, tel un animal fantastique, libérant quelques étincelles au-dessus de sa carapace métallique. Il semble pris dans une toile gigantesque, savamment tissée. Le couple progresse lentement sur les pavés luisants saignés de rails. C’est un supplice pour Mary. Elle demande souvent à Jonas de s’arrêter pour reprendre son souffle. La sensation que quelque chose s’expulse de son corps par saccades, quelque chose comme une substance vitale, qui ne reviendra pas.

Ils parviennent à grand-peine dans le hall de l’hôtel. Mary s’affale dans un fauteuil. Jonas demande à la réception que l’on fasse venir un médecin en urgence. On approche une chaise roulante, sur laquelle on installe Mary, afin de l’accompagner jusqu’à sa chambre.

Le docteur arrive peu après. Il examine la patiente, et son regard s’assombrit au fur et à mesure de l’interminable consultation. Puis il prend Jonas à part, parle d’insuffisance respiratoire alarmante, dit qu’il faut conduire au plus vite sa compagne à l’hôpital, que le temps est compté. Jonas ne reprend pas le médecin lorsqu’il emploie le mot « compagne ».

Les plus éminents spécialistes de l’hôpital où est admise Mary diagnostiquent une infection grave et massive des voies respiratoires. « État désespéré », sont les mots qui reviennent le plus souvent dans leur bouche. Jonas la veille de jour comme de nuit, tenant sa main inerte, et quand, trop épuisé, il laisse aller sa tête sur son épaule, il s’endort sans rêves.

Durant les neuf jours de son agonie, Mary Manstor reprend deux fois connaissance et parvient à esquisser un sourire en voyant Jonas à son chevet. Elle ne dit pas un mot, n’en a pas la force. Se rendort aussitôt. Elle aurait dû partir depuis longtemps. Aucun médecin ne saurait dire pourquoi son sursis se prolonge. Il faut croire qu’elle n’est pas seule à décider et qu’en un obscur recoin la lumière ne veut pas encore s’éteindre, cette petite lumière qui fait qu’un rendez-vous ne peut être manqué.

Mary Manstor rend son dernier souffle dans une chambre d’hôpital. Jonas accompagne son corps jusqu’à la morgue et dit à un homme qui dispose les corps et tient un registre qu’il reviendra s’occuper des formalités de rapatriement de la dépouille. Un peu d’argent glissé entre deux feuillets lui permet de se faire comprendre plus aisément de l’homme au teint de craie.

Un sentiment de profond désespoir envahit Jonas lorsqu’il quitte l’hôpital, celui de ne pas avoir eu le temps de mieux connaître cette femme et surtout de n’avoir rien pu faire pour la sauver. Depuis toujours, il a l’habitude qu’on lui retire prématurément les êtres les plus chers.

Il est seul désormais. Seul pour mener à bien la mission, seul à se rendre au chevet de l’humanité.

 

Le 16 octobre 1908, Jonas se dirige vers la Salle du manège. L’après-midi s’est avancé en douceur. Un soleil indigent teinte à peine le ciel de sa lumière. Dépassant l’hôtel de ville, une vague d’émotion envahit Jonas quand il aperçoit l’hôpital tout proche où repose le corps de Mary. Il presse le pas et rejoint la rue du Pont-Saint-Martial, encombrée de nombreux attelages et quelques voitures à moteur. Il observe un moment les gens qui entrent dans un vaste bâtiment austère aux allures de hangar, à n’en pas douter, la Salle du manège, le lieu du rendez-vous. Deux colosses en gardent l’accès. Jonas ne voit pas distinctement ce qui se passe à l’entrée.

Chaque visiteur présente un objet aux deux colosses qui gardent l’entrée, avant d’être accepté à l’intérieur. Jonas ne parvient pas à distinguer de quoi il s’agit. Aucune lumière n’émane des fenêtres soigneusement condamnées.

Jonas approche des vigiles.

— Bonsoir, puis-je entrer, s’il vous plaît ?

— Il suffit de montrer votre invitation.

— Je n’en ai pas.

— Alors, je suis désolé.

— Pourriez-vous dire à l’organisateur que je viens de la part de Mary Manstor ?

— On a des consignes.

— C’est une question de vie ou de mort, je vous en prie.

Les vigiles se dévisagent, hésitent.

— Bon, attendez là, je vais voir, dit l’un d’eux, pendant que l’autre surveille Jonas.

L’homme revient quelques minutes plus tard et demande à Jonas de le suivre. À peine entrés, ils bifurquent à gauche et pénètrent dans une pièce délimitée par de lourds pans de tissu opaque, qui ressemble à une loge improvisée. Un brouhaha s’échappe de l’intérieur de la salle.

— C’est bien, vous pouvez nous laisser, dit une voix douce à l’adresse du cerbère.

La corpulence du colosse empêche Jonas de voir de qui émane la voix. Ce n’est que lorsqu’il prend congé que Jonas comprend qu’il s’agit d’une femme vêtue d’un costume de scène oriental qui reflète la lumière diffusée par d’innombrables bougies. Il la reconnaît immédiatement pour avoir vu des affiches d’elle à Londres. Mata Hari s’avance vers lui avec une grande sensualité. Un collier composé de plusieurs rangées de perles translucides habille la peau nue de son cou. Elle est d’une incroyable beauté.

— Monsieur ?

— Jonas Wentsworth.

— Monsieur Wentsworth, vous venez donc de la part de Mary Manstor.

— C’est exact.

— Tous les gens présents ce soir viennent de sa part, d’une certaine façon… Mais qu’est-ce qui me prouve que c’est bien elle qui vous envoie, puisque vous n’avez pu montrer votre invitation ?

— Moi seul sais où elle se trouve en ce moment.

— Pourquoi n’est-elle pas là ?

— Nous avons voyagé ensemble depuis Londres. C’est moi qui l’ai poussée à entreprendre ce périple. Elle était déjà faible, et son mal n’a depuis fait qu’empirer, jusqu’au dénouement fatal. Elle est morte ce matin, son corps est à la morgue de l’hôpital.

Mata Hari demeure un instant sans voix, puis elle demande :

— De quoi est-elle morte ?

— Les médecins ont parlé d’une infection généralisée des voies respiratoires, sans préciser à quoi elle était due.

— Qu’est-ce qui me prouve que ce n’est pas vous qui l’avez tuée pour lui soutirer des informations et vous infiltrer parmi nous ?

— Rien, en effet.

— Pourquoi devrais-je vous faire confiance, alors ?

— Parce que je sais pourquoi vous êtes ici, que je connais l’existence des coffres et la puissance destructrice qu’ils renferment, et parce que je suis certainement le seul à connaître un moyen de la circonscrire.

— Mais qui êtes-vous vraiment, si vous n’êtes pas…

— L’un des gardiens des coffres, vous voulez dire… Cela n’a aucune importance, qui je suis, le temps presse. Vous aviez bien confiance en Mary Manstor sans jamais l’avoir vue.

Mata Hari fixe intensément Jonas.

— Suivez-moi ! dit-elle au bout d’un moment.

Mata Hari guide Jonas jusqu’à l’entrée de la salle aménagée en amphithéâtre. Le public, constitué en majeure partie d’hommes, est déjà en place sur les gradins. Elle n’entre pas et lui dit de trouver un emplacement où s’asseoir. Personne ne fait attention à lui lorsqu’il se glisse entre les rangs. Les regards sont dirigés vers la scène masquée par deux lourdes lames de velours rouge. Jonas s’installe entre un homme jeune et un autre dans la force de l’âge. Le jeune homme semble nerveux. Il fait tourner le pommeau de sa canne entre ses mains.

Les lumières s’éteignent. Le silence tombe en même temps que s’ouvre le rideau et que monte un air entêtant de musique. Une danseuse voilée se tient sur la scène, au centre d’un cône lumineux. Jonas reconnaît le collier. Mata Hari porte des voiles de différentes couleurs et elle entreprend de les retirer un à un au cours d’une danse aux allures de parade amoureuse ; comme si elle était l’incarnation de la princesse Salomé, comme si le roi Hérode en personne se trouvait sur la scène, ivre de désir. Mata Hari tourbillonne ainsi pendant une dizaine de minutes sous les regards avides et médusés de l’assistance. Puis, dans un final éblouissant, elle retire le dernier voile, révélant sa peau cuivrée et les courbes sublimes de son corps. Il n’y a rien de vulgaire dans sa nudité, mais quelque chose d’animal, qui remonte aux origines. La musique décline lentement. Mata Hari ramasse ensuite un à un les sept voiles éparpillés au sol, puis s’en revêt à nouveau. La musique se tait au moment où elle en termine, tendant le bras vers le public encore subjugué. Personne n’applaudit. La lumière inonde à nouveau la salle.

— Mes amis, j’espère que ce préambule à notre rencontre vous aura plu. J’avais pensé débattre avec vous de ce pour quoi nous sommes ici, mais il semblerait que quelqu’un, présent dans la salle, en sache plus que nous.

Mata Hari désigne alors Jonas.

— Venez, je vous prie.

Un frisson parcourt les gradins. Passé la surprise de se voir ainsi interpellé, Jonas rejoint Mata Hari sur la scène. Le silence revenu, il se présente et raconte tout ce qu’il sait, pour l’avoir vécu ou appris dans le journal de John, sans rien omettre du dessein final des Cent-Vingt.

Une première question fuse à l’issue du discours de Jonas.

— Pourquoi nous avoir demandé d’apporter les coffres ? Nous pouvions continuer à les dissimuler.

— Les Cent-Vingt s’apprêtent à repartir. Ils savent où se trouve chacun des cubes et il n’est plus besoin de démontrer l’étendue de leur puissance.

— Que pouvons-nous faire ?

— Y a-t-il un lac profond et isolé dans les environs ?

— Ce n’est pas ce qui manque, mais pourquoi diable cette question ? demande un autre.

— Pour immerger les cubes en toute discrétion, c’est le seul moyen pour que les Cent-Vingt ne puissent pas les retrouver.

— Vous en êtes certain ?

— Autant qu’il est possible… de toute façon, il s’agit là de notre seule option.

— Arrêtons de discuter ! Est-ce que quelqu’un a connaissance d’un tel lac ? coupe Mata Hari.

— J’en connais un qui ferait l’affaire, dit un homme au premier rang.

— Combien faut-il de temps pour s’y rendre avec un attelage ? demande Jonas.

— Deux heures, je dirais.

— Parfait, pourriez-vous m’y conduire demain matin ?

— Bien entendu.

— Sauf contrordre, je vous donne rendez-vous à tous demain soir à 21 heures, ici même, avec les coffres. Il est temps maintenant d’aller nous reposer, avant la longue journée qui nous attend.

Jonas descend de la scène et s’approche de l’homme qui doit le conduire au lac. Ils conviennent de se retrouver à 8 heures au Café de l’Univers. Mata Hari les accompagnera.

Chaque membre du public est désormais conscient de son rôle. La gravité se lit sur les visages, au moment de quitter la salle, pour une nuit sans sommeil.

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Village des Cent-Vingt

Forêt amazonienne, octobre 1908

 

J’évoquerai la dernière histoire avec la même solennité que les précédentes, la même conviction. Je n’aurai qu’à suivre la musique des mots qui draine mon être. Ce sera la huitième. Je n’avais rien prémédité, avant de commencer. Ce chiffre sans début ni fin. Le seul constitué de deux boucles ininterrompues, la Terre et son reflet, le lien parfait de l’infini et de l’éternité, l’espace et le temps réunis pour toujours. La huitième lettre de leur alphabet. L’initiale par laquelle on me nomme, celle qui m’a fait entrer dans l’histoire des Hommes et dans ce monde qui n’appartient à personne.

Le monde, c’est aussi ce colibri, qui de son bec effilé tète la mamelle d’un arum, avançant, puis reculant jusqu’à l’épuisement. Ce sont ces lianes pendues à nulle part en balançoires ligneuses où s’agrippent des singes agiles, qui par leurs cris perçants saccagent l’immobilité apparente de la forêt. C’est tout ce grand caravansérail où vivre est une science. Aujourd’hui plus que jamais, j’ai la conviction que nous sommes l’offense de ce monde, de ce petit oiseau obstiné, qui de ses ailes poudrées fertilise son sillage.

 

Nil

Village de Kéneth, Haute-Égypte, 3200 av. J.-C.

Le pharaon Narmer venait d’achever l’unification des deux royaumes de Haute et Basse-Égypte. Mastabas et pyramides s’élevaient vers le ciel dans toute leur splendeur et leur mystère.

Depuis la fin de l’empire prédynastique et l’avènement de la culture nagada, les Égyptiens n’avaient cessé de perfectionner les symboles, jusqu’à ce qu’ils deviennent le système hiéroglyphique constituant leur forme d’écriture.

Sur les bords du Nil, la vie était immuablement rythmée par trois saisons : Akhet (la saison des inondations), Péret (la saison des plantations) et Chémou (la saison des récoltes).

 

Akhet

 

Le Nil regagnait lentement son lit après avoir béni ses rives d’une couche épaisse de limon. Les hommes attendaient depuis des semaines que les dieux rappellent le fleuve à la sagesse. De sa colère fertile allaient naître d’immenses champs de céréales qui permettraient de produire pain et bière, les fondements de l’alimentation des Égyptiens.

Ce peuple aimait le Nil sous toutes ses formes, comme on aime un grand et vieil ami. Le fleuve était un miracle permanent, qui amendait le sable de ses eaux boueuses s’écoulant du sud de la Haute-Égypte vers la mer. La vallée était aussi féconde qu’une femme enfantant chaque année et, tout autour, le désert immense ne pouvait aller contre. L’eau demeurait plus puissante que la poussière. Il n’y avait pas d’année durant laquelle le fleuve n’accouchât ce pays de beauté et de chair.

Les Égyptiens mettaient à profit le temps des inondations pour s’adonner à diverses formes d’art, fabriquant des vases en céramique, qu’ils décoraient de formes animales ou humaines. Ils sculptaient la pierre et le bois pour en faire émerger statues et bas-reliefs.

Du haut de ses dix ans, Néhti cherchait à comprendre pourquoi certains humains étaient plus proches des dieux que d’autres. Il ne voyait pas souvent ses parents, dont les activités agricoles occupaient l’essentiel de leur vie. C’était Djéfaï, son grand-père, qui avait pris en charge son éducation, qui lui rappelait de se laver chaque jour, qui lui rasait le crâne et tentait de répondre à ses incessantes questions avec ce qu’il savait du monde, assis sur le sol de jonc tressé de la maison familiale. Cet homme bon avait vu et savait tant de choses qu’un enfant ne pourrait comprendre que plus tard.

 

Péret

 

Les eaux du Nil s’étaient désormais retirées. Les parents de Néhti avaient regagné les rives du fleuve tôt le matin, pour creuser des canaux qui serviraient à irriguer les champs lors de la saison sèche, avant de labourer et de semer les graines de céréales nécessaires à la subsistance de la famille.

L’enfant ouvrit les yeux. Tout était calme. Il sentit un délicieux fumet émanant du four à pain. Néhti s’étira, se leva et rejoignit Djéfaï dans la cuisine. Le vieil homme était occupé à moudre du grain à l’aide d’une meule, en débitant une litanie discrète sous le ciel bleu, dans la maison sans toit.

— Bonjour, grand-père, dit l’enfant en se frottant les yeux.

— Bonjour, petit homme.

Djéfaï se leva, ouvrit le four, en sortit un pain long et doré, puis en coupa une tranche épaisse qu’il tendit à Néhti. L’enfant mordit dans la tranche, puis interrompit son geste, ouvrit la bouche et souffla en plissant les yeux.

— Attention, c’est brûlant.

Djéfaï versa aussitôt de l’eau dans un gobelet et l’approcha des lèvres de l’enfant.

— Quand retiendras-tu la leçon ?

— J’ai pas pu résister, répondit l’enfant, après avoir bu.

— Ce serait encore meilleur si tu laissais refroidir un peu.

— Je ferai attention la prochaine fois.

— Ça m’étonnerait.

Le vieil homme et l’enfant se mirent à rire et leurs rires tourbillonnaient comme un vent chaud entre deux dunes. Une fois le pain refroidi, Néhti se régala en mâchant lentement, pendant que Djéfaï sirotait de longues gorgées de bière brune en observant la scène.

— Approche ! dit le vieil homme au bout d’un moment.

L’enfant obéit. Djéfaï promena doucement sa main sur la petite tête, dans un mouvement d’allers et retours.

— Va me chercher mon couteau, tes cheveux commencent à repousser.

— Ça ne peut pas attendre demain ?

— Tu sais bien que nous devons être purs en toutes circonstances.

— Grand-père ?

— Oui.

— Raconte-moi encore la légende des purs.

— Ce n’est pas une légende et je le ferai dès que tu te seras lavé et que je t’aurai rasé.

L’enfant ne discuta pas et se soumit au rituel. Quelques instants plus tard, Néhti s’assit en tailleur face à Djéfaï. Sa peau nue et cuivrée brillait sous le soleil.

— Je t’écoute, dit l’enfant.

— Je t’ai déjà mille fois raconté cette histoire, tu ferais mieux d’aller rejoindre tes camarades.

— Tu m’as promis.

— D’accord. C’était il y a bien longtemps. Un petit paysan, nommé Sémout, s’était éloigné du village pour écouter le vent, comme il le faisait souvent, pendant que tout le monde dormait. Il vit une étoile se décrocher du ciel et tomber en plein désert. Piqué par la curiosité, il se dirigea aussitôt dans cette direction. Après deux heures de marche, voyant qu’il ne parviendrait pas à atteindre le point de chute dans la nuit, il revint sur ses pas et regagna sa maison. Sémout vivait seul. Il ne parla pas de ce qu’il avait vu. Il travailla tout le jour, sans véritable entrain, car une seule chose l’obsédait : découvrir l’étoile du désert.

« Le soir même, il prépara de quoi survivre plusieurs jours, puis quitta le village au milieu de la nuit avec sa mule chargée en eau et en nourriture. Il se guidait à l’aide des astres. Plus il avançait, plus il sentait une paix intérieure le gagner, insensible à la fraîcheur du désert. Au matin, il n’avait toujours pas atteint le lieu de l’impact. Il aurait pu en concevoir du découragement, mais rien n’entama sa détermination. Au deuxième jour de marche, il arriva en vue d’une grande dune entourée d’arbres et de toutes sortes de plantes exubérantes. À sa connaissance, personne n’avait jamais rapporté la présence d’une oasis si près du village. On lui avait déjà parlé des visions qui pouvaient se manifester à cause de la chaleur, du soleil et de la fatigue accumulée. Il n’en avait jamais fait l’expérience. Sémout demeura à distance et s’assit un moment à l’ombre de sa mule. L’oasis ne disparut pas. Il s’approcha du havre verdoyant, pensant qu’il pouvait encore disparaître dans l’instant. Il explora l’oasis. Il n’y avait pas la moindre trace d’eau pour expliquer une telle végétation. Il poursuivit ses recherches jusqu’à la dune, stupéfait de constater que le versant était aussi dur qu’un rocher recouvert d’une fine couche de sable. Sémout décida d’établir un bivouac à l’abri de la végétation. Il attacha sa mule à un arbre, mangea quelques fruits, puis il passa le reste de la journée à observer l’étrange dune. Le soir venu, il s’endormit.

« Le lendemain, en fin de matinée, il vit du sable ruisseler d’une des pentes de la dune et une ouverture se matérialiser vers le tiers inférieur. Deux hommes en sortirent, marchant côte à côte, bientôt suivis d’une vingtaine d’autres. Sémout évalua leur taille bien supérieure à celle d’un Égyptien normalement constitué. Ils étaient tous vêtus d’un vêtement blanc qui recouvrait leur corps des épaules aux chevilles. Leur peau était blanche et lisse comme celle d’un nouveau-né, privée de toute pilosité. Il se demanda comment des hommes pouvaient autant se ressembler. Il se coula dans les hautes herbes pour ne rien perdre du spectacle. Les étrangers s’immobilisèrent, regardant tous dans sa direction. Sémout se sentit alors dépossédé de son corps. Il vit l’oasis s’éloigner à une vitesse vertigineuse et le soleil se fondre dans l’espace. Absorbé par l’espace infini, il croisa des étoiles éparpillées, des mondes suspendus par d’invisibles fils. Vit des chariots de feu traverser la nuit. Puis, il ralentit sa folle course et s’arrêta sur une terre inconnue, près d’un grand monument évasé à la base et finissant en une pointe parfaite, où l’attendaient des êtres qui lui racontèrent la naissance de l’univers et le sacré de la vie. Et ces créatures ne faisaient qu’un et n’étaient qu’un. Et ces créatures n’étaient pas humaines. Sémout se réveilla dans une pièce aux murs blancs emplie de sarcophages transparents. Il tenta de bouger, sans y parvenir, puis sombra de nouveau, certain de quitter la vie pour une douce mort, faite de rêves étoilés. Lorsqu’il se réveilla pour la deuxième fois, il était allongé sur le sable, près de sa mule. L’oasis avait disparu, et il n’y avait plus de dune. Il avait donc rêvé. Il n’avait plus qu’à retourner au village ruminer sa défaite. Malgré la chaleur accablante, il ne ressentit aucune fatigue durant le voyage de retour.

« Parvenu en vue des premières habitations, il pressa le pas, pour rentrer au plus vite chez lui. Il croisa des villageois qui s’écartaient sans lui parler, le dévisageant avec stupéfaction. À peine avait-il regagné sa maison, que le prêtre Németh en personne vint lui rendre visite. Il lui demanda où il était passé depuis tout ce temps et Sémout répondit qu’il était parti se promener dans le désert. “Une promenade d’une année, mais comment as-tu survécu, nous te croyions mort”, ajouta le prêtre. Sémout prit un temps pour encaisser ce qu’il venait d’entendre. Et s’il n’avait pas rêvé ? Alors, il raconta tout à Németh, depuis l’étoile qu’il avait vue tomber dans le désert, jusqu’à sa rencontre avec les hommes en blanc. Plutôt que de le prendre pour un fou, le prêtre lui demanda à quoi ressemblait l’objet qu’il avait vu et il en fit un dessin sur la terre sablonneuse à l’aide d’un bâton. Németh demeura muet, visiblement en proie à un grand trouble. Puis il raconta que lui et d’autres avaient vu, la veille au soir, un objet en tout point semblable à la description de Sémout s’élever lentement dans le ciel et disparaître.

« Dans la semaine qui suivit, une expédition fut mise sur pied, avec Sémout à sa tête. Il retrouva l’emplacement où l’objet s’était posé, puis envolé, car il n’y avait pas encore eu de tempête pour en effacer la trace. Dès lors, on considéra Sémout comme un sage, le premier Égyptien à avoir rencontré les dieux venus du ciel. La nouvelle se répandit. On venait de partout pour le connaître. Il fut à l’origine de l’édification d’un monument, reprenant les proportions du mystérieux objet capable de rejoindre l’espace, à l’endroit même de la rencontre. Il nomma cette construction : pyramide.

« Durant toute sa vie, Sémout raconta son histoire. Il disparut à l’âge considérable de cent vingt-sept ans. On rapporte qu’il vécut aussi longtemps car il attendait le retour des êtres venus du ciel et qu’il s’éteignit le jour où il comprit que le seul moyen de les rejoindre était sûrement de s’en aller mourir. »

Comme toujours, un silence accueillit la fin de l’histoire.

— Elle me plaît toujours autant, cette histoire, grand-père.

— Je sais.

— Tu ne m’as jamais dit s’ils étaient revenus.

— Non, les prêtres disent qu’ils peuvent voir les pyramides depuis le ciel et qu’ils reviendront un jour les honorer.

— Comme on attire les mouches avec du miel, dit l’enfant en souriant.

— Si tu veux. On dit aussi que les seuls hommes dignes de rencontrer ces êtres sont les pharaons et que les pyramides sont des portes ouvertes sur leur monde.

— Et pourtant, Sémout était un simple paysan.

Djéfaï ne rétorqua rien à cette vérité.

— Dis, grand-père, tu m’emmèneras un jour à l’endroit où Sémout les a rencontrés ?

— Quand tu seras plus grand, Néhti, je te le promets.

— Mais je suis grand.

— C’est vrai, mais pas encore tout à fait assez.

Dans les semaines qui suivirent, la terre fertile fut labourée, ensemencée, irriguée. Puis, les graines levèrent, les pailles grandirent, arborant chacune un épi à leur extrémité. Et à leur maturation, on rendit grâce aux dieux pour cette manne.

 

Chémou

 

Telle une armée parfaitement organisée, les paysans avançaient en rythme dans les champs, fauchant les pailles à l’aide de faucilles. À l’arrière, les femmes les rassemblaient et les liaient en gerbes, qu’elles transportaient ensuite jusqu’à des charrettes attelées à des bœufs. Des chants montaient des corps penchés. Les premiers chargements partirent en direction du village, tirés par de paisibles animaux. Une fois le convoi arrivé, on déversa les gerbes sur une esplanade et on éparpilla au sol les pailles couronnées, sur lesquelles des fléaux s’abattirent aussitôt, et des brindilles s’élevaient et virevoltaient, sevrées du véritable or de la terre, gisant entre les fibres desséchées. On amassa ainsi des montagnes de grains, que l’on partagea ensuite en parts équitables, que l’on entreposa dans des greniers, à l’abri du soleil. On fit cuire le premier pain et on fabriqua la première bière. Puis, lentement, le désert rejoignit les prairies épuisées.

Au terme des récoltes, les forces de Djéfaï se mirent à décliner. Il devint trop faible pour actionner la meule, marchant avec de plus en plus de difficulté, jusqu’au jour où il demeura allongé d’un coucher de soleil à l’autre.

Néhti demanda à ses parents ce qui arrivait au grand-père. Ils répondirent qu’il était vieux et comme l’enfant ne trouvait pas la réponse satisfaisante, il se rendit au chevet de Djéfaï. La respiration du vieil homme soulevait à peine sa poitrine.

— Tu m’avais promis, grand-père, dit l’enfant.

Djéfaï ouvrit les yeux et sourit tristement en voyant son petit-fils.

— Que t’avais-je promis ?

— Que tu m’emmènerais dans le désert voir la pyramide de Sémout.

— Je suis désolé.

— Tu m’as toujours dit que la volonté d’un homme peut déplacer des montagnes. Pourquoi tu te lèves pas ?

— C’est à croire que je me suis trompé, et qu’il est des montagnes trop lourdes pour moi, maintenant.

L’enfant versa quelques larmes qui glissèrent sur ses joues. Djéfaï tendit alors une main tremblante vers la frêle silhouette, qu’il distinguait à peine.

— Néhti !

— Oui, grand-père.

— Pardonne-moi.

— Je veux pas que tu t’en ailles, grand-père.

— Je ne pars pas vraiment, tu sais. Et puis, je veillerai toujours sur toi.

— Je sais ce qu’on va faire.

— Et que va-t-on faire ?

— Tu as confiance en moi ?

— On dirait bien que je n’ai pas le choix, répondit le vieil homme harassé.

Au milieu de la nuit, alors que le reste de la famille dormait profondément, Néhti se rendit auprès de Djéfaï. Il l’aida à se lever, puis le soutint pour marcher jusqu’à une charrette. Épuisé par les efforts consentis, le vieillard s’affala sur un épais lit de paille. Une fois qu’il eut repris sa respiration, l’attelage s’ébranla en direction du désert.

— Ça va, grand-père ?

— Le ciel n’a jamais été aussi beau que cette nuit.

— Tu as une étoile préférée ?

— Je les aime toutes.

— Et les étoiles filantes aussi ?

— Bien sûr.

— Elles s’en vont où ?

— Dans le cimetière des étoiles.

— Et où il se trouve, ce cimetière ?

— C’est le soleil, leur cimetière.

— Alors, c’est pour ça qu’il brille à nouveau chaque matin.

— Si les étoiles ne mouraient pas, le soleil s’éteindrait et nous disparaîtrions à notre tour. La mort de quelque chose permet la vie d’autre chose.

— Et lorsqu’un homme meurt, qu’est-ce qu’il devient ?

— Son âme s’envole et va nourrir la mémoire commune.

— C’est un peu comme les étoiles avec le soleil.

— C’est ça.

Le vieil homme et l’enfant poursuivirent leur route. Néhti voulut parler de nouveau, mais voyant Djéfaï endormi, il y renonça. Au matin, le village était loin et un infini de dunes se déployait devant lui. Alors qu’il repensait aux étoiles mortes se jetant dans la gueule béante du soleil, il se retourna et comprit aussitôt que la mémoire des hommes comptait une nouvelle âme.

 

*

Sygm intervient aussitôt que j’en ai terminé.

— C’est tout ?

— Non, j’ai une dernière chose à ajouter, dis-je en regardant mes frères. Nous tous, que le soleil éclaire sans espoir de nous enflammer. Nous tous qui habitons un corps malade de perfection. Nous tous, infime troupeau qui s’apprête à retourner battre le ciel à la recherche d’une autre justification à son existence sans fin. Ce troupeau dont je ne veux plus faire partie. Je sais que j’ai parlé en vain. J’aurais tant voulu vous convaincre, que vous m’entendiez. Parce qu’il y avait cette femme, Mary, qui était la femme de mon ami, toute l’humanité à la fois et tous les hommes et toutes les femmes, et aussi celle de mon ami. Parce qu’il y eut ce premier regard, qui me fit décider de me rapprocher de lui, pour ne jamais m’éloigner d’elle. Quand le trouble se mua en attachement vainement combattu, la pire et la plus belle des choses. Quand le petit monde autour de moi s’en trouva bouleversé et le vaste monde inchangé. Ce que je suis devenu, je le dois à ces deux êtres de chair, qui m’ont ouvert et même offert leur cœur, chacun à sa manière. Moi, dont le nom m’est aujourd’hui risible.

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L., octobre 1908

 

Le 17 octobre, dès l’aube, un cabriolet avec à son bord Mata Hari, Jonas et un autre homme, quitte L. en direction du nord. Ils suivent la route de Paris sur quelques kilomètres, avant de bifurquer à droite vers les collines. Jonas interroge l’homme sur la région et l’autre lui répond de façon laconique. Il paraît soucieux.

Après avoir traversé plusieurs villages, l’attelage emprunte un chemin cahoteux, débouchant sur un lac après quelques centaines de mètres.

— Nous y sommes, dit l’homme.

Jonas descend le premier. Il explore les alentours et découvre quatre barques de pêcheurs arrimées, parfaites pour transporter les coffres au milieu du lac. Il explique aux autres ce qu’il a en tête, le chargement que peut contenir chaque embarcation, le temps approximatif pour rejoindre le large et revenir s’approvisionner, le nombre de voyages nécessaires. De retour à L., il fait part de tous les détails de son plan. Vingt fiacres, contenant six coffres chacun, quitteront la ville à quinze minutes d’intervalle. Ils devront éviter de traverser les bourgs. Une fois les coffres déposés sur la berge, ils seront lestés de fonte, puis les barques se relaieront pour les acheminer au milieu du lac. L’immersion s’étalera entre 23 h 30 et 4 heures du matin.

Jonas s’absente ensuite, afin de régler les formalités de rapatriement du corps de Mary Manstor à Londres, pendant que Mata Hari s’occupe de prévenir les gardiens des coffres de l’heure du rendez-vous et des modalités.

À 21 heures, les gardiens sont à nouveau réunis dans l’amphithéâtre, où ils prêtent serment de ne jamais révéler le secret à quiconque. Au terme du cérémonial, Jonas explique le déroulement des opérations, puis ajoute qu’il veillera ensuite personnellement à la protection des coffres, sans préciser de quelle manière.

Le premier attelage se met en route à 23 h 20. Jonas et Mata Hari sont du voyage. La pleine lune permet de progresser sans l’aide de falots. Le ballet est en marche. Tout se déroule sans encombre, et bientôt, les premiers coffres disparaissent dans les profondeurs du lac dans un silence religieux. Tout est terminé à 4 h 10.

Les acteurs quittent la scène les uns après les autres, au même rythme. Mata Hari converse avec le jeune homme qui se trouvait à la droite de Jonas, le soir de la représentation. À n’en pas douter, ils se connaissent. Jonas épie des bribes de leur conversation, mais ne parvient pas à entendre ce qui fait naître un sourire sur le visage du jeune homme. Puis l’homme qui a indiqué l’emplacement du lac s’approche de lui.

— Au fait, comment s’appelle ce lac ? demande Jonas.

— Ce n’est pas un lac, c’est un étang, l’étang de Jonas.

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Village des Cent-Vingt

Forêt amazonienne, octobre 1908

 

Chaque histoire s’est imposée à moi, autant par nécessité de comprendre les Hommes que d’intégrer définitivement leur nature. Antonin Lascombe, Célia Lucas, Hoa Tenga, Julius Brown, Aïuk, Huutlan, Héphaïstos, Néhti, puis Mary et John m’ont, sans le savoir, ouvert à la volonté de ne plus être un juge. Je n’ai pas souhaité raconter l’histoire de cette femme, qui était celle de mon ami. Je la garde pour moi, dans mon éternité.

Au moment de regagner la case de John pour attendre un verdict sans surprise, une grande agitation envahit le village. Otar vient me dire que les témoins lumineux, matérialisant la présence des cubes, s’éteignent les uns après les autres. Mary a réussi. Nul ne se souciera plus de moi. Il est temps de partir.

Je sais le prix à payer pour ma décision. Ce monde n’est pas le mien. Je poursuivrai ma route jusqu’à un inconcevable terme, sous un ciel indolore, errant à l’infini, pensant à cet ami, qui si souvent freina mon bras et l’arrêta parfois, me nourrissant de drogue et de parfait ennui. Je m’en irai dire aux hommes de combattre leurs dieux et que de leurs âpres batailles naîtront des enfants désirés. Je serai ce pèlerin escaladant les sommets et dévalant les pentes, infatigable arpenteur de ce monde sauvé.

J’ai vu tant de peuples différents, vivant nus ou vêtus, au fin fond de forêts ou au cœur des villes, de différentes couleurs de peaux, tant d’humains, qui au final avaient le même but, qu’ils cultivent, fabriquent, créent, s’accouplent, ou parlent : transmettre. Modestement ou avec vanité, les hommes ne pensent qu’à transmettre leur propre humanité, et à la transcender, en érigeant des monuments ou en fabriquant des objets. Leur manière d’arrêter le temps. La seule.

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Jonas

 

Dans une petite maison isolée, près d’un village sanctifié dont on taira le nom, Jonas racle le fond de son écuelle, puis boit une gorgée de vin rouge râpeux. Il est retourné à Londres accompagner Mary Manstor jusqu’à sa dernière demeure qui l’accueillit pour la seconde fois. Dans les mois qui suivirent, il s’est occupé de rapatrier suffisamment d’avoirs pour ne pas s’encombrer de soucis matériels, puis a dit adieu à ses amis en leur confiant la plus grosse part de l’empire Wentsworth.

Cela fait maintenant plusieurs années qu’il vit ici, en paix. Les événements passés lui semblent si lointains, de même que le souvenir de Londres, une encoche supplémentaire sur le bâton noueux de sa vie. Jonas n’est pas envieux du monde extérieur, ni las de l’attente du guetteur. Il aime cette nature. Il a appris à l’aimer. Ces monts rabotés, que masquent parfois des postiches ligneux et herbacés, ces hommes bourrus et ces femmes laborieuses qu’il côtoie peu et dont il arrive à se faire comprendre. Il est parvenu à maîtriser cette langue, même s’il n’en saisit pas toujours les subtilités. Il l’a apprise en achetant les œuvres originales, et les mêmes traduites, d’auteurs qu’il aime par-dessus tout. Beaucoup d’Anglais et quelques Français. Dans sa bibliothèque, Balzac voisine avec Dickens, Molière avec Keats, Dumas avec Stevenson. Ses lectures font toute la différence entre le dénuement et une richesse permanente, nourrie des mots qui affûtent son esprit et tirent son âme vigilante vers une ultime vérité qu’il ne redoute pas. Il lit chaque matin. Ce bonheur lui suffit. En début d’après-midi, qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il fasse beau ou, comme il arrive en cette région, que ces états se succèdent dans une même journée, il se rend à l’étang qui porte son nom, car il est d’obscures choses en ce monde, des appels auxquels on ne peut se soustraire. Depuis longtemps déjà, il a compris que certains souvenirs sont enfouis dans l’avenir. L’existence est jalonnée de signes, les suivre est un destin.

Cela fait bien longtemps qu’il n’a pas plu. Jonas saisit sa canne reposant contre le chambranle de la fenêtre, pousse la porte et s’en va sur le chemin qu’il connaît comme sa poche, en pierres cimentées de terre humifère, en berces épuisées, en ajoncs éternels et en bruyères allumées ou éteintes. Comme chaque jour, il rejoint l’étang, dont les ruisseaux qui l’alimentent ressemblent à des flagelles. Le moulin est muet. Des canards s’immergent à demi, afin de becqueter d’infimes prises sous la surface, puis ressortent leur tête en nasillant. Rien ne change. Ce moment est à sa place, comme ce qui dort sous les eaux.

Jonas s’assoit sur des touffes de pâturins jaunis. Il regrette de n’avoir pas emporté un livre. Lorsqu’il s’apprête à rentrer, il aperçoit deux hommes qui s’avancent au loin dans sa direction. Chacun tient un outil. L’un est grand et longiligne et l’autre petit et râblé. Ils sont chaussés de bottes et portent des casquettes. Jonas les salue et leur demande ce qu’ils s’apprêtent à faire.

— C’est l’année où on vide l’étang, ça va être l’attraction.

— Vider l’étang ? répète Jonas, pris de panique.

— Ben oui, on est venu poser la grille pour pas que les poissons descendent dans le ruisseau et après, on ouvrira la bonde pour que l’eau s’écoule gentiment.

— Combien de temps faut-il pour le vider entièrement ? demande Jonas en essayant de garder la tête froide.

— On devrait en voir le fond après-demain.

Comment Jonas n’y a-t-il pas pensé ? Une fois l’étang à sec, on va forcément découvrir les coffres. En six ans, il est impossible que la vase les ait tous engloutis.

Jonas ne dort pas de la nuit. Il n’y a rien à faire qu’à attendre que l’inévitable se produise. Le jour n’est pas encore levé lorsqu’il descend à l’étang par la sente. Le niveau de l’eau a baissé d’environ un tiers, et elle continue de s’écouler régulièrement par la bonde entrouverte. Nul poisson ne s’est encore laissé prendre au piège. Jonas attend, ne sachant que tenter. Refermer la bonde ne servirait à rien. Un bruit sourd le sort de sa torpeur, comme un roulement lointain. Il se demande d’abord si la bonde s’est ouverte en grand, mais non, ce n’est pas ça. Le bruit persiste. Il provient du village en contrebas. Un tumulte grandissant, puis des coups de feu et des cris. Jonas pense à une fête votive, ou bien un mariage.

Quelqu’un approche d’un pas vif. Jonas reconnaît l’homme râblé de la veille, qui ne semble même pas le remarquer et qui s’empresse de fermer la bonde à grands coups de masse.

— Que faites-vous ? demande Jonas.

— Vous voyez bien que je remets la bonde en place.

— Hier, vous vouliez pourtant vider l’étang.

— Ça sera pour plus tard. La guerre contre les Boches est déclarée, on vient de recevoir l’ordre de mobilisation générale.

 

Durant les années qui suivent, Jonas est le seul homme sain d’esprit à trouver une justification à la boucherie qui se déroule dans la boue des tranchées. Ce temps barbare lui permet de récupérer un à un les coffres, de les transporter et de les enfouir en un lieu inatteignable, connu de lui seul. Après avoir accompli sa mission, il retourne vivre paisiblement dans sa maison, près de l’étang de Jonas, pour attendre la mort.

 

Un jour d’automne, alors qu’il marche entre des châtaigniers, délestés de leurs fruits gisant au sol comme des coffres forcés par l’appel de l’hiver, il aperçoit un homme qui vient à sa rencontre. Il lui semble l’avoir déjà vu, mais ne se rappelle plus quand ni où.

— Bonjour, Jonas, dit l’homme avec un fort accent allemand.

— Qui êtes-vous ?

— Vous ne vous souvenez pas de moi ? J’étais à côté de vous pour assister à la danse des sept voiles exécutée par notre chère Mata Hari.

— Que faites-vous ici ?

— Je suis venu constater que tout est en ordre, maintenant que la guerre est terminée, dit l’homme en se retournant vers l’étang.

— Vous n’avez pas à vous inquiéter, nous avons scellé un pacte… ce soir-là.

— Bien sûr, bien sûr, un pacte.

Les traits se durcissent sur le visage de l’homme, et Jonas comprend qu’il est face à ce qu’il a redouté.

— Je savais qu’un jour ou l’autre quelqu’un comme vous viendrait.

— Quelqu’un comme moi…

— De suffisamment fou et ambitieux pour trahir un secret.

— Quelle importance, au vu du grand destin qui m’attend. Gottmensch, les Hommes-dieux, vont revenir grâce à moi, et ensemble, nous ferons voler en éclats ce monde décadent pour fonder un ordre nouveau, la race des seigneurs.

L’homme parle avec une exaltation grandissante, et sa bouche déchire son visage.

— De toute façon, vous ne parviendrez jamais à récupérer les coffres seul.

— Qui vous dit que je suis venu seul ?

— Vous savez ce qu’il se produira si vous ouvrez un seul de ces coffres.

— J’en fais mon affaire.

— Je ne le permettrai jamais.

Le ton calme de Jonas semble un instant troubler l’homme, qui sort un pistolet de sa poche et le pointe sur lui.

— Vous avez encore le choix, dit-il.

Jonas esquisse un sourire, et ce sourire décuple la colère de l’homme.

— Vous devriez avoir peur.

— Qui suis-je pour me mettre en travers de l’Histoire ?

— Un martyr de plus, je le crains.

 

L’homme presse alors la gâchette, entraînant la percussion d’un chien sur une douille de neuf millimètres, libérant du canon une balle qui pénètre la peau, puis la chair et le cœur de Jonas, qui tombe à genoux, puis s’affale face contre cette terre qu’il aima un temps, emportant avec lui le dernier secret de l’humanité.

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