À L’Ouest rien de nouveau

Erich Maria Remarque · Chapitre 10 sur 12

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À L’Ouest rien de nouveau

Chapitre X

 

Nous avons le filon. Nous recevons la mission, à huit, de garder un village qui a été évacué parce qu’il est trop bombardé.

Principalement, nous avons à veiller sur le dépôt des subsistances, qui n’est pas encore vide. Notre nourriture, nous devons la prendre sur les provisions existantes. Nous sommes pour ça les gens qu’il faut : Kat, Albert, Müller, Tjaden, Leer, Detering, tout notre groupe est là. À la vérité, Haie est mort. Mais c’est tout de même une chance formidable, car tous les autres groupes ont eu plus de pertes que le nôtre. Nous choisissons comme abri une cave bétonnée, à laquelle on accède par un escalier extérieur. L’entrée est encore protégée par un mur spécial en béton.

Maintenant, nous déployons une grande activité. Nous avons là, de nouveau, une occasion de délasser non seulement nos jambes, mais encore nos esprits. Et nous ne manquons pas de profiter de telles occasions, car notre situation est trop désespérée pour que nous puissions faire longtemps du sentiment, ce qui n’est possible que tant que les choses ne vont pas trop mal. Il ne nous reste plus qu’à être positifs, – si positifs que, parfois, je frissonne lorsque, pour un instant, une pensée d’autrefois, de l’époque antérieure à la guerre, s’égare dans ma tête. Il faut dire aussi qu’elle n’y reste pas longtemps.

Il est bon que nous prenions notre situation du bon côté, dans la mesure du possible. C’est pourquoi nous profitons de chaque occasion et nous passons directement, brutalement, sans transition aucune, des frissons d’horreur à la gaminerie la plus stupide. Nous ne pouvons pas nous en empêcher, nous nous y précipitons aveuglément. Pour le moment, nous nous occupons avec un zèle ardent à organiser une idylle, – naturellement, une idylle de boustifaille et de sommeil.

Nous garnissons d’abord notre cagna de matelas que nous allons chercher dans les maisons. Un derrière de soldat aime lui aussi, parfois, à reposer sur quelque chose de moelleux. Le sol n’est libre que dans le milieu. Puis, nous nous procurons des couvertures et des édredons, des choses d’une douceur admirable. Il y a, dans le village, tout ce qu’il faut pour cela. Albert et moi, nous découvrons un lit en acajou, démontable, avec un ciel de soie bleue et une garniture de dentelles. Nous suons comme des bœufs en le transportant, mais on ne peut pourtant pas laisser échapper une chose pareille, surtout si l’on songe que dans quelques jours le bombardement aura, à coup sûr, démoli tout ça.

Kat et moi, nous organisons une petite patrouille dans les maisons. Au bout de quelque temps nous avons déniché une douzaine d’œufs et deux livres de beurre assez frais. Dans un salon, soudain, on entend un craquement : un poêle en fonte traverse en sifflant le mur à côté de nous et, à un mètre plus loin, fait encore une brèche à un autre mur. Cela fait deux trous. Ce projectile improvisé provient de la maison d’en face, dans laquelle est tombé un obus. « C’est de la veine ! » ricane Kat, et nous continuons nos recherches. Tout à coup, nous dressons les oreilles et nous courons à toutes jambes. Aussitôt, nous nous arrêtons, comme en proie à un ensorcellement magique : dans une petite étable se trémoussent deux porcelets. Nous nous frottons les yeux et nous regardons de nouveau prudemment, dans la même direction : effectivement, ils sont encore là. Nous les empoignons : il n’y a aucun doute, ce sont deux véritables petits cochons.

Cela va faire un repas magnifique. À peu près à cinquante pas de notre abri est une petite maison qui a servi de logement à des officiers. Dans la cuisine, il y a un gigantesque foyer, avec deux grilles à rôtir, des poêles à frire, des pots et des marmites. Il y a tout ce qu’il faut ; une énorme quantité de petit bois nous attend même sous le hangar : c’est une véritable maison de cocagne.

Depuis le matin, deux hommes sont dans les champs, à chercher des pommes de terre, des carottes et des pois nouveaux. C’est que nous faisons les délicats et nous nous moquons des conserves du magasin aux vivres ; nous voulons des choses fraîches. Dans notre garde-manger, il y a déjà deux choux-fleurs.

On tue les porcelets ; c’est Kat qui s’en est chargé. Nous voulons ajouter au rôti des beignets de pommes de terre. Mais nous ne trouvons pas de râpe comme il en faudrait pour cela. Nous avons bientôt fait d’y suppléer ; nous pratiquons avec des clous une multitude de trous dans des couvercles en fer-blanc et nous avons les râpes qui nous manquaient. Trois hommes mettent des gants épais pour ménager leurs doigts, en râpant les pommes de terre ; deux autres pèlent les tubercules et la besogne avance rapidement.

Kat accommode les porcelets, les carottes, les petits pois et les choux-fleurs. Il prépare même une sauce blanche pour les choux-fleurs. Moi, je fais cuire mes beignets, quatre par quatre. Au bout de dix minutes, j’ai attrapé le tour de main pour secouer la poêle de façon que ceux qui sont cuits à point d’un côté sautent en l’air, se retournent et y retombent bien en place. Les porcelets sont rôtis tout entiers. Tout le monde les entoure, comme un autel.

Sur ces entrefaites, nous avons des visites, deux radio-téléphonistes, que nous invitons généreusement à déjeuner. Ils sont assis au salon, où il y a un piano. L’un d’eux joue, l’autre chante Au bord du Weser. Il chante avec sentiment, mais avec un léger accent saxon. Néanmoins, cela nous émeut, tandis que nous sommes là devant nos fourneaux à préparer toutes ces bonnes choses.

Peu à peu, nous nous apercevons que les obus pleuvent autour de nous. Les ballons observateurs ont flairé la fumée sortant de notre cheminée et on nous bombarde. Ce sont ces maudits petits obus qui font un trou minuscule, en disséminant leur charge très loin et tout contre le sol. Les sifflements se rapprochent sans cesse, mais nous ne pouvons pourtant pas laisser notre cuisine en panne. Ces animaux assurent leur tir. Quelques éclats volent à travers notre fenêtre. Le rôti est bientôt terminé. Mais la cuisson des beignets devient désormais plus difficile. Les coups tombent si près de nous que, de plus en plus fréquemment, les éclats des obus viennent claquer contre le mur et pénètrent par les fenêtres. Chaque fois que j’entends, près de moi, siffler quelque chose je m’agenouille avec ma poêle et mes beignets et je me tapis derrière le mur de la fenêtre. Aussitôt après, je me relève et je continue ma cuisson.

Les Saxons cessent de jouer : un éclat d’obus a atteint le piano. Nous aussi, nous avons maintenant achevé nos préparatifs culinaires et nous organisons notre retraite. Lorsqu’un obus vient d’éclater, deux hommes s’en vont en courant, avec les casseroles aux légumes, pour franchir les cinquante mètres qui nous séparent de notre abri. Nous les voyons disparaître.

Un nouvel obus. Tout le monde se baisse, et puis deux hommes portant chacun une grande cafetière de café authentique et de première qualité partent au galop et atteignent notre cagna avant la chute d’un autre obus.

Maintenant, Kat et Kropp prennent la pièce de résistance : la grande poêle avec les porcelets rôtis et dorés. Un hurlement d’obus, un agenouillement, et les voici qui franchissent en volant les cinquante mètres à découvert.

J’achève de faire cuire mes quatre derniers beignets ; pour cela, il faut que je m’aplatisse par deux fois sur le sol, mais, somme toute, ce sont là quatre beignets de plus, – mon plat de prédilection.

Alors, je saisis le plateau avec son échaufaudage de fritures et je me serre contre la porte de la maison. Un sifflement, un craquement, et je pars au galop, en pressant de mes deux mains le plateau contre ma poitrine. Je suis presque arrivé lorsqu’un bruit strident s’enfle de plus en plus ; je bondis comme un cerf, je contourne en coup de vent le mur de béton ; des éclats claquent contre celui-ci ; je dégringole dans l’escalier souterrain ; mes coudes sont écorchés, mais le plateau ne s’est pas renversé et je n’ai pas perdu un seul beignet.

Nous commençons à manger à deux heures. Cela dure jusqu’à six. De six à six et demie, nous buvons du café (du café pour officiers, provenant du magasin aux vivres) et nous fumons avec cela des cigares et des cigarettes d’officiers, de la même provenance. À six heures et demie précises nous nous mettons à dîner. À dix heures nous jetons devant la porte les carcasses des porcelets. Puis il y a du cognac et du rhum, provenant également de ce providentiel magasin aux vivres, et de nouveau c’est le tour des longs et gros cigares, entourés de bagues. Tjaden affirme qu’il ne manque qu’une chose : des poules d’un bordel d’officiers.

Tard dans la soirée, nous entendons des miaulements. Un petit chat gris est assis à l’entrée. Nous l’attirons et nous lui donnons à manger. Cela nous redonne de l’appétit. Nous mastiquons encore en allant nous coucher.

Mais nous passons une mauvaise nuit. Nous avons mangé une nourriture trop grasse. Le cochon de lait frais fait mal à l’intestin. Dans notre abri, ce sont de continuelles allées et venues. Au-dehors, il y a toujours deux ou trois hommes accroupis en cercle, les culottes baissées et lançant des jurons. Pour ma part, je fais neuf fois le chemin. Vers quatre heures du matin, nous battons un record : tous les onze que nous sommes, soldats du poste et visites, nous tenons séance dehors.

Des maisons en flammes se dressent dans la nuit, comme des flambeaux. Des obus font rage et éclatent près de nous. Des colonnes de munitions passent dans la rue à grand fracas. Un des côtés du dépôt de subsistances est emporté. Malgré tous les éclats d’obus, les conducteurs des voitures s’y pressent, comme un essaim d’abeilles, et font main basse sur le pain qui s’y trouve. Nous les laissons faire tranquillement. Si nous leur disions quelque chose, nous risquerions d’être assommés. Aussi nous nous y prenons autrement. Nous leur déclarons que nous sommes là de garde et, comme nous connaissons toutes les ficelles, nous leur offrons des conserves, que nous échangeons contre des choses qui nous manquent. Quelle importance cela a-t-il ? Sous peu, tout sera détruit par les obus. Pour nous, nous extrayons du dépôt du chocolat que nous mangeons par tablettes entières. Kat dit que c’est bon pour un ventre trop relâché…

Nous passons ainsi presque quinze jours à manger, à boire et à flâner. Personne ne nous gêne. Le village disparaît peu à peu sous les obus et nous menons une vie heureuse. Tant qu’il restera quelque chose dans le dépôt de subsistances, tout nous est indifférent et nous désirons modestement finir ici la guerre.

Tjaden est devenu raffiné au point de ne fumer les cigares qu’à moitié. Il déclare d’un air hautain que c’est son habitude. Kat, lui aussi, est très gaillard. Son premier mot, le matin, est : « Émile, apportez le caviar et le café. » Nous sommes devenus singulièrement distingués, chacun de nous considère son camarade comme son ordonnance, le vouvoie et le commande. « Kropp, mon pied me démange, attrapez donc ce pou. » Ce disant, Leer lui tend la jambe comme une comédienne et Albert le traîne jusqu’au haut de l’escalier. – « Tjaden ! – Quoi ? – Mettez-vous à votre aise, Tjaden ; d’ailleurs on ne dit pas quoi, mais à vos ordres. Alors, Tjaden ! » Et, du geste et de la parole, Tjaden fait de nouveau son meilleur Goetz de Berlichingen, et il s’y entend.

Au bout de huit autres jours, nous recevons l’ordre de nous retirer. Toutes les magnificences sont finies. Deux grands camions nous recueillent. Ils sont remplis de planches jusqu’en haut. Mais, là-dessus, Albert et moi nous campons encore notre lit à ciel, avec sa garniture de soie bleue, avec ses matelas et deux édredons à dentelles. Dans le fond, il y a, pour chacun de nous, un sac garni des meilleures victuailles. Parfois nous le palpons et les saucisses fumées, bien fermes, les boîtes de saucissons au foie, les conserves, les caisses de cigares font jubiler nos cœurs. Chaque homme emporte ainsi un sac plein avec lui.

Mais Kropp et moi, nous avons encore sauvé deux fauteuils de velours rouge. Ils sont dressés sur le lit et nous nous y prélassons comme dans une loge de théâtre. Au-dessus de nous se gonfle la soie du ciel de lit, comme un baldaquin. Chacun a au bec un long cigare. Ainsi placés, notre regard plonge de haut dans la contrée.

Entre nous, il y a une cage à perroquet que nous avons trouvée pour mettre notre chat, que nous emportons et qui ronronne devant son écuelle de viande.

Les voitures roulent lentement sur la route. Nous chantons. Derrière nous, les obus font jaillir des panaches du village maintenant tout à fait abandonné.

 

Quelques jours plus tard, nous partons pour faire évacuer une localité. En chemin, nous rencontrons les habitants fugitifs que l’on chasse de chez eux. Ils traînent leurs biens dans des charrettes, dans des voitures d’enfant et aussi sur leur dos. Leurs silhouettes sont courbées, leurs visages pleins de chagrin, de désespoir, de hâte et de résignation. Les enfants donnent la main à leurs mères ; parfois, c’est une fille plus âgée qui conduit les petits, lesquels avancent en trébuchant et regardent toujours derrière eux. Quelques-uns emportent de misérables poupées. Tous se taisent, lorsqu’ils passent à côté de nous.

Nous sommes encore en colonne de marche, les Français ne bombarderont probablement pas un village dans lequel sont leurs compatriotes. Au bout de quelques minutes, l’air hurle, la terre tremble, des cris retentissent : un obus vient de pulvériser la section de queue. Nous nous dispersons et nous nous jetons à terre, mais, à cet instant, je sens que me quitte le sang-froid qui, d’habitude, sous le feu, me fait accomplir inconsciemment les actes convenables ; une idée, « tu es perdu », frémit en moi et une anxiété terrible m’étrangle. Au même moment, quelque chose qui ressemble à un coup de fouet atteint ma jambe gauche. J’entends Albert crier, il est tout contre moi.

« Debout, allons, Albert ! » dis-je en hurlant, car nous sommes couchés à découvert, sans aucun abri.

Il se lève en chancelant et il se met à courir. Je reste à côté de lui. Nous avons à traverser une haie ; elle est plus haute que nous. Kropp en saisit des branches ; j’empoigne sa jambe ; il pousse un cri, je lui donne de l’élan et il saute de l’autre côté de la haie. D’un bond je suis derrière lui et je retombe dans une mare qu’il y a derrière.

Nous avons le visage plein de lentilles d’eau et de vase, mais l’abri est bon. C’est pourquoi nous y pataugeons jusqu’au cou. Quand nous entendons siffler un projectile, nous plongeons la tête sous l’eau.

Lorsque nous avons fait cela une douzaine de fois, j’en suis excédé. Albert, lui aussi, soupire :

« Sortons d’ici, autrement je tombe et me noie.

— Où as-tu été touché ?

— Au genou, je crois.

— Peux-tu courir ?

— Je pense…

— Alors, en avant ! »

Nous gagnons le fossé de la route et nous le suivons en nous courbant, le feu nous suit. Le chemin conduit au dépôt de munitions. Si ça saute, jamais plus personne ne retrouvera de nous un seul bouton. C’est pourquoi nous changeons de direction, et nous courons obliquement à travers champs.

Albert marche plus lentement.

« Cours, je te suis », dit-il en se laissant tomber. Je lui prends le bras et le secoue.

« Lève-toi, Albert ; si tu te couches, tu ne pourras pas aller plus loin. Allons, tu t’appuieras sur moi. »

Enfin, nous atteignons un petit abri. Kropp s’allonge à terre et je le panse. Le coup de feu l’a frappé un peu au-dessus du genou. Ensuite je me regarde moi-même. Ma culotte est ensanglantée, de même ma manche. Albert m’applique ses paquets de pansements sur les trous des blessures. Il ne peut déjà plus remuer la jambe et nous nous étonnons tous deux d’avoir pu nous traîner jusqu’ici. C’est la peur, seule, qui nous l’a permis ; nous aurions continué de marcher, même si nous avions eu les pieds emportés, en nous traînant sur nos moignons.

Je puis ramper encore un peu et j’appelle une voiture à ridelles qui passe et qui nous emporte. Elle est pleine de blessés. Il y a un infirmier de première classe qui nous fait au ventre une piqûre contre le tétanos.

À l’ambulance, nous nous arrangeons de manière à être placés l’un près de l’autre. On nous donne une soupe claire que nous avalons à la fois avec avidité et mépris : bien qu’habitués à des temps meilleurs, nous avons faim.

« Maintenant, nous allons dans notre pays, Albert, dis-je.

— Il faut l’espérer, répond-il. Si seulement je savais ce que j’ai ! »

Les souffrances deviennent plus vives. Les pansements brûlent comme du feu. Nous buvons, nous buvons sans cesse, verre d’eau après verre d’eau.

« À quelle distance du genou est ma blessure ? demande Kropp.

— Au moins à dix centimètres, Albert, dis-je comme réponse. En réalité, il y en a peut-être trois.

— Je me le suis promis, dit-il au bout d’un instant, s’ils m’enlèvent une jambe, je me fais sauter le caisson. Je ne veux pas marcher estropié dans ce monde. »

Ainsi, nous sommes là couchés avec nos pensées et nous attendons.

 

Le soir, on nous transporte sur le billard. Je suis épouvanté et je me demande rapidement ce que je dois faire, car on sait que, dans les ambulances de campagne, les médecins sont prompts à amputer. Étant donné la grande presse, c’est plus simple que des raccommodages compliqués. Je me rappelle Kemmerich. En aucun cas, je ne me laisserai chloroformer, même s’il me faut casser la figure à quelques personnes.

Cela se passe bien. Le médecin charcute ma blessure de tous les côtés, de sorte que des points noirs me passent devant les yeux.

« Ne faites donc pas de manières », bougonne-t-il en continuant de sabrer. Les instruments luisent sous la vive lumière, comme de méchants animaux. Les souffrances sont insupportables. Deux infirmiers tiennent mes bras solidement, mais je me débarrasse de l’un d’eux et je suis sur le point de l’envoyer dans les lunettes du médecin, lorsque celui-ci le remarque et fait un bond en arrière.

« Chloroformez le gaillard ! » s’écrie-t-il furieux. Alors je me calme.

« Excusez, monsieur le major, je resterai tranquille, mais ne me chloroformez pas.

— Soit ! » dit-il d’une voix aigre en reprenant ses instruments.

C’est un homme blond, âgé de trente ans tout au plus, avec des balafres d’étudiant et des lunettes d’or antipathiques. Je remarque que, maintenant, il cherche la petite bête ; il ne fait que fouiller ma plaie, tout en louchant de temps en temps de mon côté, par-dessus ses lunettes. Mes mains se meurtrissent aux poignées de la table d’opération ; je crèverais plutôt que de laisser échapper la moindre plainte.

Il a péché dans ma blessure un éclat d’obus et il me le lance. Il paraît satisfait de mon attitude, car il me met maintenant des éclisses avec grand soin et dit :

« Demain, départ pour la maison. » Puis on me met dans le plâtre. Lorsque je suis revenu à côté de Kropp, je lui raconte que demain, probablement, un train sanitaire va arriver.

« Il faut que nous parlions au sergent-major infirmier, afin de rester ensemble, Albert. »

Je réussis à passer au sergent-major, avec quelques mots appropriés, deux de mes cigares bagués. Il les renifle et dit :

« En as-tu d’autres ?

— Encore une bonne poignée et mon camarade (ce disant, je montre Kropp) autant ; nous aimerions, tous deux, pouvoir vous les donner demain matin, par la fenêtre du train sanitaire. »

Naturellement, il comprend, renifle encore une fois et dit :

« Entendu. »

Pendant la nuit nous ne dormons pas une minute. Dans notre salle meurent sept hommes. L’un d’eux chante des cantiques pendant une heure, d’une voix étranglée de ténor, avant de se mettre à râler. Un autre s’est glissé hors de son lit pour aller à la fenêtre et il est étendu devant elle, comme s’il avait voulu, pour la dernière fois, regarder dehors.

 

Nos brancards sont déjà à la gare. Nous attendons le train. Il pleut. La gare n’a pas de toit. Les couvertures sont minces. Nous attendons depuis deux heures.

Le sergent-major veille sur nous, comme une mère. Quoique j’aille très mal, je prépare notre plan. C’est pourquoi, sans avoir l’air de rien, je montre les paquets et je donne, un cigare comme acompte. En échange, le sergent-major met sur nous une toile de tente.

« Albert, mon vieux, fais-je en me souvenant soudain, et notre lit à ciel, et le chat…

— Et les fauteuils », ajoute-t-il.

Oui, les fauteuils en peluche rouge. Le soir, nous y étions assis comme des princes et nous nous proposions de les louer à l’heure, plus tard. Pour une heure, une cigarette. Ç’aurait été une existence sans souci, en même temps qu’une bonne affaire.

« Albert, dis-je brusquement, et nos sacs de boustifaille. »

Nous devenons mélancoliques. Nous aurions pu si bien utiliser ces choses-là. Si le train partait un jour plus tard, Kat, certainement, nous eût trouvés et nous aurait apporté la camelote.

Maudit destin ! Nous avons dans l’estomac une soupe à la farine, maigre nourriture d’hôpital, tandis que dans nos sacs il y a du rôti de porc. Mais nous sommes si faibles que nous n’avons même pas la force de nous émouvoir à ce sujet.

Les brancards sont tout mouillés lorsque, au matin, le train arrive. Le sergent-major nous fait placer dans le même compartiment. Il y a là une quantité de dames de la Croix-Rouge. Kropp est couché en bas. On me soulève, pour me mettre dans le lit qui est au-dessus de lui.

« Ah ! mon Dieu ! dis-je soudain.

— Qu’est-ce qu’il y a donc ? » demande l’infirmière.

Je jette un regard sur le lit. Il est fait avec des draps d’une blancheur de neige, des draps d’une propreté inimaginable et qui gardent encore les plis de la blanchisseuse. En revanche, ma chemise n’a pas été lavée depuis six semaines et elle est affreusement sale.

« Ne pouvez-vous pas entrer tout seul dans le lit ? demande l’infirmière avec inquiétude.

— Si, dis-je tout en transpirant, mais d’abord enlevez ces draps.

— Pourquoi donc ? »

Je trouve que je ressemble à un porc et il faut que je m’étende dans ces draps.

« Mais, dis-je en hésitant, ça va…

— … se salir un peu ? demande-t-elle d’un ton encourageant. Ça ne fait rien, nous n’aurons qu’à les laver.

— Non, ce n’est pas ça…, dis-je avec agitation. – Je ne suis pas fait pour ce raffinement de civilisation.

— Nous pouvons bien laver un drap de lit pour vous qui avez été là-bas dans la tranchée », poursuit-elle.

Je la regarde ; elle est appétissante et jeune, lavée à la perfection et fine, comme tout ce qu’il y a ici ; on ne comprend pas que ce ne soit pas uniquement réservé à des officiers et on se sent mal à l’aise et même quelque peu en danger.

Cependant, cette femme est un bourreau ; elle me force à tout dire.

« C’est simplement…»

Je m’arrête ; elle doit pourtant bien comprendre.

« Qu’est-ce qu’il y a donc encore ?

— À cause des poux ! » finis-je par beugler.

Elle rit.

« Il faut bien qu’eux aussi aient parfois de bons jours. »

Maintenant je n’ai plus à insister. Je me glisse dans le lit et je me couvre.

Une main passe ses doigts sur ma couverture. C’est le sergent-major ; il s’en va avec les cigares.

Au bout d’une heure, nous remarquons que le train est en marche.

 

La nuit, je me réveille. Kropp remue, lui aussi. Le train roule doucement sur les rails. Nous avons encore de la peine à comprendre tout ceci : un lit, un train, le retour chez soi. Je murmure :

« Albert !

— Oui.

— Sais-tu où sont les cabinets ?

— Je crois que c’est de l’autre côté, à droite de la porte.

— Je vais voir. »

Il fait sombre ; je cherche à tâtons le bord du lit et j’essaie de descendre avec précaution. Mais mon pied ne trouve pas d’appui ; je me sens entraîné, ma jambe plâtrée ne m’est d’aucun secours et me voici tombant sur le parquet, avec un grand bruit.

« Nom de Dieu ! dis-je.

— T’es-tu cogné ? demande Kropp.

— Tu as dû pourtant l’entendre, mon crâne…»

Là-bas, à l’arrière du wagon, la porte s’ouvre. L’infirmière arrive avec une lumière et m’aperçoit.

« Il est tombé du lit…»

Elle me tâte le pouls et touche mon front.

« Mais vous n’avez pas de fièvre.

— Non.

— Avez-vous donc rêvé ? demande-t-elle.

— Sans doute », fais-je évasivement.

Maintenant l’inquisition recommence. Elle me regarde avec ses yeux brillants ; elle est propre et merveilleuse ; je puis d’autant moins lui dire ce que je veux.

Je suis replacé dans mon lit. Ça va faire du joli ! Lorsqu’elle sera partie, il faudra que j’essaie aussitôt de redescendre. Si c’était une vieille femme, il serait plus facile de lui dire la chose ; mais elle est toute jeune ; elle a tout au plus vingt-cinq ans ; ce n’est pas possible ; je ne peux pas lui dire ça.

Alors, Albert vient à mon aide ; il ne se gêne pas ; il faut dire que, après tout, ce n’est pas lui que ça concerne. Il appelle l’infirmière. Elle se retourne.

« Mademoiselle, il voudrait…»

Mais Albert, lui non plus, ne sait plus comment il doit s’exprimer, pour être décent et irréprochable. Parmi nous, au front, un seul mot suffit pour le dire, mais ici, en présence d’une dame comme cela… Cependant, tout à coup, le souvenir de l’école lui revient et il achève sans difficulté :

« Mademoiselle, il voudrait sortir.

— Ah ! bien, dit l’infirmière. Mais pour cela il n’a pas besoin de descendre du lit, avec sa jambe plâtrée ! Que voulez-vous qu’on vous donne ? » fait-elle en s’adressant à moi.

Cette nouvelle tournure me remplit d’un effroi mortel, car je n’ai aucune idée de la façon dont ces choses-là s’expriment en langage technique. L’infirmière vient à mon aide.

« Le petit ou le gros ? »

Quel ridicule ! Je transpire comme un bœuf et je dis d’une voix embarrassée :

« Eh bien, simplement le petit…» Tout au moins j’ai eu encore un peu de chance.

On m’apporte une espèce de bouteille. Au bout de quelques heures, je ne suis plus le seul dans mon cas et, au matin, nous sommes habitués et nous demandons sans la moindre gêne ce dont nous avons besoin.

Le train marche lentement. De temps en temps il s’arrête, et l’on en descend les morts. Il s’arrête souvent.

 

Albert a la fièvre ; moi, je ne vais pas trop mal, malgré mes douleurs, mais le pire, c’est que, probablement, j’ai encore des poux sous le plâtre de mon pansement. Cela me démange terriblement, et je ne puis pas me gratter.

Nous sommeillons presque tout le temps. Le paysage passe paisiblement devant nos fenêtres. La troisième nuit, nous arrivons à Herbesthal. J’entends dire à l’infirmière qu’Albert, à cause de sa fièvre, va être débarqué à la prochaine gare.

Je demande jusqu’où va le train.

« Jusqu’à Cologne.

— Albert, nous allons rester ensemble, dis-je, tu vas voir. »

À la prochaine tournée de l’infirmière, je retiens mon souffle et je presse mon haleine dans ma tête. Elle s’enfle et devient rouge. L’infirmière s’arrête.

« Avez-vous des douleurs ? » Je gémis :

« Oui, c’est venu brusquement. »

Elle me donne un thermomètre et s’en va plus loin. Je n’aurais pas été à l’école de Kat si je ne savais pas ce qu’il faut faire. Ces thermomètres ne sont pas prévus pour des soldats expérimentés. Il s’agit simplement de faire monter le mercure ; alors il s’arrête dans le mince tube, sans redescendre.

Je mets le thermomètre sous mon bras, renversé et obliquement et, avec l’index, je le frotte continuellement. Ensuite, je le secoue vers le haut. J’atteins ainsi 37,9. Mais cela n’est pas suffisant. Une allumette approchée avec précaution donne 38,7.

Lorsque l’infirmière revient, je souffle fort, je respire par saccades, je la regarde avec des yeux fixes, je me remue vivement et je murmure : « Je ne puis plus résister…»

Elle inscrit mon nom sur une fiche. Je sais parfaitement que mon pansement ne sera pas ouvert sans nécessité.

Albert et moi nous sommes débarqués tous les deux.

 

Nous sommes dans un hôpital catholique, dans la même chambre. C’est une grande chance, car les hôpitaux catholiques sont connus pour leurs bons soins et leur bonne nourriture. Notre train a rempli toutes les salles ; il y a, parmi nous, beaucoup de cas graves. On ne nous examine pas le jour même, car les médecins sont trop peu nombreux. Dans le couloir passent continuellement les voitures plates aux roues caoutchoutées et toujours il y a quelqu’un dedans. C’est une maudite position que d’être ainsi étendu de tout son long ; elle n’est bonne que quand on dort.

La nuit est très agitée. Personne ne peut dormir. Vers le matin, nous nous assoupissons un peu. Je me réveille au moment où le jour commence. La porte est ouverte et j’entends des voix venant du couloir. Les autres aussi s’éveillent. L’un de ceux qui sont déjà ici depuis quelques jours nous explique la chose : « Ici, en haut, chaque matin, les sœurs prient dans le couloir. Elles appellent ça la prière du matin. Pour que vous en ayez votre part, elles tiennent les portes ouvertes. »

Certainement, l’intention est bonne, mais les os et le crâne nous font mal.

« Quelle stupidité ! dis-je. Alors que justement on s’était un peu endormi.

— Ici, ce sont les cas les moins graves ; c’est pourquoi elles font comme ça », répond-il.

Albert gémit. Je deviens furieux et je crie :

« La paix, là-dehors ! »

Au bout d’une minute, une sœur paraît. Dans son costume blanc et noir, elle ressemble à une de ces jolies choses dont on recouvre les cafetières, pour tenir le café chaud.

« Fermez donc la porte, ma sœur ! dit quelqu’un.

— On prie, c’est pourquoi la porte est ouverte, réplique-t-elle.

— Mais nous voudrions bien encore dormir…

— Prier vaut mieux que dormir. (Elle reste là et sourit innocemment.) Et puis il est déjà sept heures. »

Albert gémit de nouveau.

« Fermez la porte ! » dis-je rudement.

La sœur est tout éberluée ; apparemment elle ne peut pas concevoir une chose pareille.

« Mais c’est pour vous aussi que l’on prie.

— Ça ne fait rien, fermez la porte ! »

Elle s’en va et laisse la porte ouverte. La litanie résonne de nouveau. Je deviens enragé et je dis :

« Je vais compter jusqu’à trois. Si, d’ici là, ça ne cesse pas, je lance un projectile.

— Et moi aussi », déclare un autre.

Je compte jusqu’à cinq. Puis je prends une bouteille, je vise et je la jette à travers la porte, dans le couloir. Elle se casse en mille morceaux. La prière s’arrête. Un essaim de sœurs arrive alors, en se fâchant joliment.

« Fermez la porte ! » crions-nous.

Elles se retirent. La petite de tout à l’heure est la dernière.

« Païens ! » gazouille-t-elle ; mais, malgré tout, elle ferme la porte. Nous sommes vainqueurs.

 

À midi vient l’inspecteur de l’hôpital et il nous couvre d’invectives. Il nous promet des peines de forteresse et encore davantage. Or, un inspecteur d’hôpital, tout comme un inspecteur de subsistances, a beau porter une longue épée et des épaulettes, il n’est, somme toute, qu’un fonctionnaire et, à cause de cela, il n’est pas pris au sérieux, même par une recrue. C’est pourquoi nous le laissons parler. Que peut-il bien nous arriver ?

« Qui a lancé la bouteille ? » demande-t-il.

Avant que j’aie pu réfléchir si je dois me dénoncer, quelqu’un dit :

« C’est moi. »

Un homme à la barbe broussailleuse se dresse. Nous nous demandons, intrigués, pourquoi il s’accuse.

« Vous ?

— Oui ; j’étais excité de voir qu’on nous réveillait inutilement et j’ai perdu la tête, au point que je ne savais plus ce que je faisais. »

Il parle comme un livre.

« Comment vous appelez-vous ?

— Joseph Harnacher, territorial. »

L’inspecteur s’en va.

Tout le monde est plein de curiosité.

« Pourquoi donc as-tu dit que c’était toi, puisque ce n’était pas toi ? »

Il ricane.

« Ça ne fait rien. J’ai un permis de chasse. »

Alors, naturellement, chacun comprend. S’il a un permis de chasse, il peut faire ce qu’il veut.

« Oui, raconte-t-il, j’ai reçu un coup de feu dans la tête et on m’a donné un certificat comme quoi il y a des moments où je suis irresponsable. Depuis, j’en prends à mon aise. Il est défendu de m’irriter. Donc, à moi, on ne me fait rien. Le bougre va être bien attrapé. Et j’ai dit que c’était moi parce que ce chambard m’a amusé. Si demain elles ouvrent de nouveau la porte, nous recommencerons. »

Nous sommes enchantés. Avec Joseph Harnacher parmi nous, nous pouvons maintenant tout nous permettre.

Puis les petites voitures plates et silencieuses viennent nous chercher.

Nos pansements sont collés. Nous beuglons comme des taureaux.

 

Il y a huit hommes dans notre salle. Le plus grièvement blessé est Peter, une tête frisée toute noire : un coup de feu dans le poumon, c’est une chose compliquée. Franz Wächter, à côté de lui, a un bras fracassé, qui, au début, n’a pas mauvaise mine. Mais au cours de la troisième nuit il nous appelle, en nous disant de sonner, car il croit qu’il perd tout son sang.

Je sonne énergiquement. La sœur de garde ne vient pas. La veille au soir, nous l’avons assez fortement mise à contribution, parce que nous avions tous des pansements neufs et, par conséquent, des douleurs. L’un voulait que sa jambe fût placée comme ceci, l’autre comme cela, le troisième demandait de l’eau, le quatrième voulait qu’on lui remontât son oreiller ; la grosse vieille avait fini par grommeler méchamment et puis elle avait claqué la porte. Probablement que maintenant elle suppose encore quelque chose de ce genre, car elle ne vient pas.

Nous attendons. Puis Franz dit :

« Sonne encore une fois. »

Je sonne. La sœur ne se montre toujours pas. Dans l’aile de notre bâtiment, il n’y a, la nuit, qu’une seule sœur de garde ; peut-être est-elle justement occupée dans d’autres chambres. Je demande :

« Es-tu certain, Franz, que tu saignes ? Autrement, nous prendrons de nouveau quelque chose pour notre rhume.

— Je suis mouillé. Quelqu’un peut-il faire de la lumière ? »

Impossible. Le commutateur est à la porte et personne ne peut se lever. Je tiens mon pouce sur la sonnerie jusqu’à ce qu’il soit engourdi. Peut-être que la sœur s’est endormie. En effet, elles ont beaucoup de travail et elles sont toutes surmenées, même pendant le jour. Sans parler encore de la prière continuelle.

« Faut-il lancer des bouteilles ? demande Joseph Harnacher, l’homme au permis de chasse.

— Elle l’entendrait encore moins que la sonnerie. »

Enfin la porte s’ouvre. La vieille paraît avec un air maussade. Lorsqu’elle remarque ce qui est arrivé à Franz, elle s’empresse et demande :

« Pourquoi n’a-t-on pas averti ?

— Mais nous avons sonné. Personne ici ne peut marcher. »

Franz a perdu beaucoup de sang et on lui fait un pansement. Le lendemain matin, nous regardons son visage ; il est devenu jaune et effilé et, pourtant, la veille encore, il avait l’air presque en bonne santé. Maintenant, une sœur vient plus souvent faire la ronde.

 

Souvent ce sont aussi des dames auxiliaires de la Croix-Rouge. Elles sont très bonnes, mais parfois un peu maladroites. En changeant quelqu’un de lit, il arrive qu’elles lui font mal et elles sont alors si effrayées qu’elles lui font encore plus mal.

Les sœurs sont plus expérimentées. Elles savent comment s’y prendre, mais nous aimerions bien qu’elles fussent un peu plus gaies. À vrai dire, quelques-unes ont de l’humour ; elles sont même impayables. Qui ne ferait pas tout son possible pour être agréable à sœur Libertine, cette admirable femme qui répand la bonne humeur dans tout l’étage, du plus loin qu’on la voit ? Et il y en a encore plus d’une de son genre. Pour elles, nous nous jetterions au feu. On ne peut vraiment pas se plaindre, on est ici traité par les religieuses absolument comme des civils. Quand on pense aux hôpitaux de garnison, en comparaison de ceux-ci, on est effrayé.

Franz Wächter ne va pas mieux. Un jour, on vient le chercher et il ne reparaît pas. Joseph Harnacher sait ce que c’est :

« Nous ne le reverrons plus. Ils l’ont transporté dans la chambre aux morts.

— Quelle chambre aux morts ? demande Kropp.

— Eh bien, la chambre où l’on meurt…

— Où est-elle donc ?

— C’est la petite chambre au coin de l’étage. Quand quelqu’un est sur le point de claquer, on l’y porte. Il y a deux lits. Partout elle est connue sous le nom de chambre aux morts.

— Mais pourquoi font-ils ça ?

— Ils ont moins de travail ensuite. Puis, c’est plus commode, parce qu’elle est située tout près de l’ascenseur qui conduit au dépositoire. Peut-être font-ils ça aussi pour que les malades qui sont dans les salles ne meurent pas en voyant l’agonie des autres. Enfin, on peut mieux veiller sur quelqu’un quand il est seul.

— Mais, le mourant lui-même ? »

Joseph hausse les épaules.

« D’ordinaire, il ne remarque plus grand-chose de ce qui se passe.

— Tout le monde sait ça ?

— Bien entendu, celui qui est ici depuis quelque temps le sait. »

 

L’après-midi, le lit de Franz Wächter est réoccupé. Au bout de quelques jours, on emporte également le nouvel occupant. Joseph fait de la main un mouvement significatif. Nous en voyons encore plus d’un arriver et puis s’en aller.

Parfois, des parents sont assis près des lits et pleurent et parlent tout bas et avec embarras. Même, une vieille femme ne veut pas s’en aller ; mais elle ne peut pourtant pas rester là toute la nuit. Le lendemain matin, elle revient de bonne heure, mais c’est tout de même trop tard, car, lorsqu’elle s’approche du lit, il y a déjà dedans quelqu’un d’autre. Il faut qu’elle aille au dépositoire. Elle nous donne les pommes qu’elle avait apportées.

Le petit Peter, lui aussi, va plus mal. Le graphique de sa fièvre est mauvais et, un jour, la légère voiture plate se trouve près de son lit.

« Où me conduit-on ? demande-t-il.

— À la salle de pansement. »

On le met dans la voiture. Mais la sœur commet la faute de décrocher son uniforme et de le mettre sur la voiture ; ainsi elle n’aura pas besoin de revenir. Peter comprend aussitôt et il veut glisser de la voiture.

« Je reste ici. »

On le retient. Il crie tout bas avec son poumon traversé :

« Je ne veux pas aller dans la chambre aux morts.

— Mais nous allons à la salle de pansement !

— Pourquoi, alors, avez-vous besoin de mon uniforme ? »

Il ne peut plus parler. D’une voix rauque et agitée, il murmure :

« Je veux rester ici. »

On ne lui répond pas et on l’emmène.

Devant la porte il essaie de se redresser. Sa tête crépue et noire tremble, ses yeux sont pleins de larmes.

« Je reviendrai, je reviendrai », s’écrie-t-il.

La porte se ferme. Nous sommes tous très émus ; mais nous nous taisons.

Enfin Joseph dit :

« Plus d’un a déjà dit ça. Quand on est là-bas, impossible de tenir le coup. »

Je suis opéré et je dégobille deux jours durant. Mes os ne veulent pas bien se ressouder, dit le secrétaire du médecin. Chez un autre, la soudure s’est effectuée de travers : on sera obligé de briser l’os une seconde fois. C’est quelque chose de pitoyable !

Parmi les nouveaux arrivés, il y a deux jeunes soldats qui ont les pieds plats. À la visite, le médecin-chef s’en aperçoit et il s’arrête, tout joyeux.

« Nous arrangerons ça, raconte-t-il. Nous ferons une petite opération et vous aurez alors des pieds normaux. Écrivez, ma sœur. »

Lorsqu’il est parti, Joseph, qui sait tout, fait entendre l’avertissement suivant :

« Ne vous laissez pas opérer. Le vieux a la manie des expériences. Quand il peut avoir quelqu’un pour cela, il ne le lâche plus. Il vous opère les pieds plats et ensuite, effectivement, vous n’avez plus les pieds plats ; en revanche, vous avez des pieds bots et il vous faut, pendant toute votre vie, marcher avec des bâtons.

— Mais alors que faire ? demande l’un des soldats.

— Dire non ; vous êtes ici pour guérir vos blessures et non pas pour vos pieds plats. Est-ce qu’au front vous ne les avez pas eus ? Ah ! voyez-vous, maintenant vous pouvez encore courir, mais, dès que le vieux vous aura tenus sous son couteau, vous serez infirmes. Il a besoin de sujets d’expériences ; pour lui, la guerre est, à cause de cela, une époque magnifique, comme pour tous les médecins. Voyez en bas, au centre médical, une douzaine de ses opérés s’y traînent. Plusieurs sont là depuis des années. Pas un seul ne peut marcher mieux qu’avant ; presque tous marchent plus mal et la plupart avec les jambes dans le plâtre. Tous les six mois il les rattrape et il leur brise les os une fois de plus, en disant chaque fois que la guérison va venir. Tenez-vous sur vos gardes ; il n’a pas le droit de le faire si vous dites non.

— Mais, mon vieux, dit l’un des deux, d’un ton las, mieux vaut les pieds que la tête. Sais-tu ce qui t’arrivera si tu retournes là-bas ? Ils feront de moi ce qu’ils voudront, pourvu que je revienne à la maison. Mieux vaut être pied bot que mort. »

L’autre, un jeune homme comme nous, ne veut pas de l’opération. Le lendemain matin, le vieux les fait descendre tous les deux et il leur parle et les menace jusqu’à ce qu’ils finissent par accepter. Que peuvent-ils faire d’autre ? Ce ne sont que de pauvres poilus et lui est un manitou. On les rapporte plâtrés et chloroformés.

Albert va mal ; on vient le chercher pour l’amputer. On lui coupe toute la jambe. Maintenant, il ne parle presque plus, mais il a dit que quand il remettra la main sur son revolver il se fera sauter la cervelle.

Un nouveau transport arrive, notre chambre reçoit deux aveugles. L’un d’eux est un tout jeune musicien ; lorsque les sœurs lui donnent à manger, elles n’ont jamais de couteau, car, une fois déjà, il en a arraché un à l’une d’elles. Malgré cette précaution, un incident se produit. Le soir, à l’heure du repas, la sœur qui le fait manger est appelée ailleurs ; elle pose sur sa table l’assiette et la fourchette. Alors l’aveugle cherche la fourchette en tâtonnant, la trouve et se l’enfonce de toutes ses forces dans la poitrine ; puis il saisit un soulier et frappe sur le manche tant qu’il peut. Nous appelons à l’aide et il faut trois hommes pour lui enlever la fourchette. Les dents émoussées avaient déjà pénétré profondément. Toute la nuit, il nous injurie et nous empêche de dormir. Le lendemain matin il a une violente crise de larmes.

De nouveau les lits se vident. Des journées se passent au milieu des souffrances et de l’angoisse, des gémissements et des râles. Les chambres aux morts ne servent plus à grand-chose ; il y en a trop peu ; la nuit, les gens meurent même dans notre salle. Ça va plus vite que les sœurs ne peuvent réfléchir.

Mais, un jour, la porte s’ouvre brusquement ; la voiture plate entre et nous apercevons, sur le brancard, Peter, tout pâle, tout menu, se soulevant d’un air triomphal, avec sa tête noire et crépue aux cheveux hérissés. Sœur Libertine, radieuse, le conduit à son ancien lit. Il est revenu de la chambre aux morts. Nous le croyions fini depuis longtemps.

Il regarde autour de lui et s’écrie :

« Qu’est-ce que vous en dites ? »

Et Joseph, lui-même, doit avouer que c’est la première fois qu’il voit ça.

 

Peu à peu, quelques-uns d’entre nous ont la permission de se lever. On me donne des béquilles, pour m’aider à faire quelques pas, çà et là. Mais je n’en use pas beaucoup ; je ne peux pas supporter le regard d’Albert, lorsqu’il me voit aller dans la chambre. Il me regarde alors toujours avec des yeux si étranges ! Aussi je me glisse parfois dans le couloir ; je puis m’y mouvoir plus librement.

À l’étage en dessous sont les blessés du ventre et de la moelle épinière, ceux qui ont reçu des balles dans la tête et les amputés des deux membres. Dans l’aile droite, les blessés de la mâchoire, les gazés, ceux qui ont été atteints au nez, aux oreilles et au cou. Dans l’aile gauche, les aveugles et ceux qui ont des blessures au poumon, au bassin, aux articulations, dans les reins, dans les parties et à l’estomac. C’est ici qu’on voit sérieusement tous les endroits où un homme peut être blessé.

Deux malades meurent du tétanos. La peau devient terne, les membres se raidissent et il finit par ne plus y avoir de vivant que les yeux, – dans lesquels la vie persiste encore longtemps. Chez beaucoup de blessés, le membre atteint est suspendu en l’air librement, par une sorte de potence ; sous la blessure est placé un bassin, dans lequel s’égoutte le pus. Toutes les deux ou trois heures, on vide le bassin. D’autres sont couchés avec un appareil d’extension et de lourds poids descendent de leur lit. Je vois des blessures à l’intestin qui, continuellement, sont pleines d’excréments. Le secrétaire du médecin me montre des radiographies d’os de la hanche, de genoux et d’épaules complètement brisés.

On ne peut pas comprendre que, sur des corps si mutilés, il y ait encore des visages humains, dans lesquels la vie suit son cours quotidien. Et, cependant, ce n’est là qu’un seul centre médical ; il y en a des centaines de mille en Allemagne, des centaines de mille en France, des centaines de mille en Russie. Puisque pareille chose est possible, combien tout ce qu’on a jamais écrit, fait ou pensé est vain ! Tout n’est forcément que mensonge ou insignifiance, si la culture de milliers d’années n’a même pas pu empêcher que ces flots de sang soient versés et qu’il existe, par centaines de mille, de telles geôles de torture. Seul l’hôpital montre bien ce qu’est la guerre.

Je suis jeune, j’ai vingt ans ; mais je ne connais de la vie que le désespoir, l’angoisse, la mort et l’enchaînement de l’existence la plus superficielle et la plus insensée à un abîme de souffrances. Je vois que les peuples sont poussés l’un contre l’autre et se tuent sans rien dire, sans rien savoir, follement, docilement, innocemment. Je vois que les cerveaux les plus intelligents de l’univers inventent des paroles et des armes pour que tout cela se fasse d’une manière encore plus raffinée et dure encore plus longtemps. Et, tous les hommes de mon âge, ici et de l’autre côté, dans le monde entier, le voient comme moi ; c’est la vie de ma génération, comme c’est la mienne. Que feront nos pères si, un jour, nous nous levons et nous nous présentons devant eux pour réclamer des comptes ? Qu’attendent-ils de nous lorsque viendra l’époque où la guerre sera finie ? Pendant des années nous n’avons été occupés qu’à tuer ; ç’a été là notre première profession dans l’existence. Notre science de la vie se réduit à la mort. Qu’arrivera-t-il donc après cela ? Et que deviendrons-nous ?

 

Le plus âgé de notre chambre est Lewandowski. Il a quarante ans et il est déjà depuis dix mois à l’hôpital, à cause d’une blessure grave dans le ventre. Ce n’est que ces dernières semaines qu’il a pu faire quelques pas, en boitant et tout courbé.

Depuis quelques jours, il est très agité. Sa femme lui a écrit du petit trou où elle habite, en Pologne, qu’elle a assez d’argent pour payer le voyage et venir le voir.

Elle est en route et elle peut arriver d’un jour à l’autre. Lewandowski ne trouve plus aucun goût à la nourriture ; même, il donne aux autres sa saucisse aux choux rouges, après en avoir pris seulement quelques bouchées. Continuellement il va et vient dans la chambre, avec sa lettre ; chacun l’a déjà lue une douzaine de fois ; les timbres-poste ont été examinés Dieu sait combien de fois ; l’écriture est à peine encore lisible, à cause des taches de graisse et des traces de doigts, et, comme c’était fatal, Lewandowski attrape la fièvre et est obligé de se recoucher.

Il n’a pas vu sa femme depuis deux ans. Au cours de ce temps, elle a mis au monde un enfant qu’elle apporte avec elle. Mais quelque chose de tout différent occupe Lewandowski. Il avait espéré recevoir l’autorisation de sortir, pendant le séjour de sa femme, car, c’est clair : se voir est très joli, mais quand on retrouve sa femme, après un temps si long, on veut, si c’est possible, encore autre chose.

Lewandowski a discuté tout cela avec nous pendant des heures, car, dans la vie militaire, il n’y a, pour ça, pas de secret. D’ailleurs, personne n’y trouve rien à dire. Ceux d’entre nous qui peuvent déjà sortir lui ont indiqué quelques bons coins, en ville, des promenades et des parcs, où il ne serait pas dérangé ; quelqu’un connaissait même une petite chambre.

Cependant, à quoi bon, tout cela ? Lewandowski est couché, en proie à des soucis. Plus rien dans la vie ne l’intéresse, s’il doit se priver de cela. Nous le consolons et nous lui promettons que nous trouverons bien quelque moyen d’arranger l’affaire.

L’après-midi suivant arrive sa femme, un petit être ratatiné, avec des yeux d’oiseau, vifs et effarouchés, vêtue d’une espèce de mantille noire à collerette et à rubans. Dieu sait où elle a trouvé cette antiquité.

Elle murmure tout bas quelque chose et elle reste timidement devant la porte. Elle est effarouchée de voir là six hommes.

« Eh bien, Maria, dit Lewandowski, tandis qu’il semble s’étrangler avec sa pomme d’Adam, tu peux entrer sans crainte, ils ne te feront rien. »

Elle va vers chacun de nous, en nous donnant la main. Puis elle montre l’enfant, qui, entre-temps, a fait dans ses langes. Elle a avec elle un grand sac brodé de perles, d’où elle sort un linge propre, pour remmailloter lestement l’enfant. Elle est maintenant débarrassée de sa gêne première et les deux époux se mettent à parler.

Lewandowski est très nerveux ; il regarde sans cesse de notre côté avec ses yeux ronds à fleur de peau, d’un air extrêmement malheureux.

Le moment est favorable, la visite du médecin est passée ; tout au plus si une sœur pourrait encore venir dans la chambre. C’est pourquoi l’un d’entre nous va voir dehors, encore une fois, pour savoir ce qui en est. Il revient et dit, avec un signe de tête : « Pas une charogne en vue. Eh bien, dis-le-lui donc, Johann, et grouille-toi. » Les deux époux s’entretiennent dans leur langue. La femme nous regarde, un peu rouge et embarrassée. Nous rions doucement, d’un air bonhomme, et nous faisons de la main des gestes désinvoltes signifiant qu’il n’y a là-dedans rien de mal. Au diable tous les préjugés ! Ils sont bons pour d’autres temps : ici est couché le menuisier Johann Lewandowski, soldat qu’un coup de feu a rendu infirme, et voici sa femme ; qui sait quand il la reverra ? Il veut l’avoir, il faut donc qu’il l’ait, la chose est simple. Deux hommes se placent devant la porte pour retenir les sœurs et les occuper, si par hasard elles arrivaient. Ils feront le guet pendant environ un quart d’heure.

Lewandowski ne peut se coucher que sur le côté ; c’est pourquoi on lui met quelques oreillers de plus sous le dos. Albert prend l’enfant, puis nous nous tournons un peu ; la mantille noire disparaît sous la couverture et nous attaquons un scat en parlant très fort de toute espèce de choses.

Tout va bien. J’ai en main un jeu terrible. Aussi nous oublions presque Lewandowski. Au bout de quelque temps, l’enfant se met à criailler, bien qu’Albert le balance rythmiquement, avec une mine désespérée. Puis l’on entend des froissements et de légers bruits et, lorsque nous regardons incidemment, nous voyons que l’enfant a déjà le biberon à la bouche et est de nouveau avec sa mère. La chose a bien marché.

Nous nous sentons maintenant une grande famille ; la femme est devenue tout à fait gaie et Lewandowski est tout transpirant et radieux dans son lit.

Il déballe le sac brodé ; quelques belles saucisses apparaissent ; Lewandowski prend son couteau comme si c’était un bouquet et il tranche la viande en morceaux. D’un ample mouvement il nous désigne et la petite femme ratatinée va de l’un à l’autre en nous souriant et en nous distribuant une part à chacun ; maintenant elle a l’air tout à fait jolie. Nous l’appelons « maman » ; elle est heureuse et elle remonte nos oreillers.

 

Quelques semaines plus tard, je vais tous les matins à l’Institut Zander. Là ma jambe est solidement bouclée et on lui fait faire des mouvements appropriés. Mon bras est depuis longtemps guéri.

Il arrive du front de nouveaux transports. Les pansements ne sont plus en étoffe ; ils sont faits simplement avec du papier blanc crêpé. Là-bas, le linge à pansements est venu à manquer.

Le moignon d’Albert se guérit très bien. La plaie est presque fermée. Dans quelques semaines il doit aller dans un centre de prothèse. Il parle encore peu et il est beaucoup plus grave qu’autrefois. Souvent il s’arrête au milieu de la conversation et il regarde fixement devant lui. S’il n’était pas avec nous, il y a longtemps qu’il aurait mis fin à ses jours. Mais maintenant il est sorti de la période la plus difficile. Parfois il nous regarde jouer au scat.

J’obtiens une permission de convalescence.

Ma mère ne veut plus me laisser repartir. Elle est si faible ! Tout va encore plus mal que la dernière fois.

Ensuite, je suis réclamé par mon régiment et je repars pour le front.

Il est dur pour moi de me séparer de mon ami Albert Kropp. Mais dans la vie militaire on se fait à tout avec le temps.

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