À L’Ouest rien de nouveau

Erich Maria Remarque · Chapitre 6 sur 12

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À L’Ouest rien de nouveau

Chapitre VI

 

On parle tout bas d’une offensive. Nous allons en première ligne deux jours plus tôt que d’habitude. En chemin, nous passons devant une école dévastée par les obus. Sur sa longueur s’élève un double mur, très haut, de cercueils clairs tout neufs, aux planches non rabotées. Ils sentent encore la résine, les pins et la forêt. Il y en a au moins cent.

« L’offensive est bien préparée, dit Müller avec étonnement.

— Ils sont pour nous, grogne Detering.

— Ne dis pas de bêtises ! fait Kat en le rabrouant.

— Estime-toi bien heureux si tu as un cercueil, ricane Tjaden. Fais attention qu’ils ne se contentent d’une toile de tente pour ta figure de tir de foire ! »

Les autres aussi lancent des plaisanteries, des plaisanteries peu agréables, car que pourrions-nous faire d’autre ? Les cercueils nous sont effectivement destinés. Pour ces choses-là, l’organisation marche recta.

Partout, devant nous, quelque chose se mijote. La première nuit, nous essayons de nous orienter. Comme le secteur est assez tranquille, nous pouvons entendre rouler continuellement les transports, en arrière du front ennemi, jusqu’à l’aube. Kat dit qu’ils n’évacuent pas, mais bien qu’ils apportent des troupes, des munitions et des canons.

L’artillerie anglaise est renforcée, nous nous en rendons compte aussitôt. Il y a à droite de la ferme au moins quatre nouvelles batteries de 205 et, derrière le tronc du peuplier, on a établi des lance-mines. En outre, il y a quantité de ces petits monstres français à fusée percutante.

Le moral est bas. Nous sommes tapis dans nos abris depuis deux heures ; voici que notre propre artillerie tire sur nos tranchées. C’est la troisième fois en quatre semaines. Si encore c’étaient des erreurs de tir, personne ne dirait rien, mais cela vient de ce que les tubes des canons sont usés, ce qui rend les coups incertains et fait souvent s’éparpiller leurs obus sur notre secteur. Cette nuit, nous avons ainsi deux blessés.

 

Le front est une cage dans laquelle il faut attendre nerveusement les événements. Nous sommes étendus sous la grille formée par la trajectoire des obus et nous vivons dans la tension de l’inconnu. Sur nous plane le hasard. Lorsqu’un projectile arrive, je puis me baisser, et c’est tout ; je ne puis ni savoir exactement où il va tomber, ni influencer son point de chute.

C’est ce hasard qui nous rend indifférents. Il y a quelques mois, j’étais assis dans un abri et je jouais aux cartes ; au bout d’un instant, je me lève et je vais voir des connaissances dans un autre abri. Lorsque je revins, il ne restait plus une miette du premier ; il avait été écrabouillé par une marmite. Je retournai vers le second abri et j’arrivai juste à temps pour aider à le dégager, car il venait d’être détruit à son tour.

C’est par hasard que je reste en vie, comme c’est par hasard que je puis être touché. Dans l’abri « à l’épreuve des bombes », je puis être mis en pièces, tandis que, à découvert, sous dix heures du bombardement le plus violent, je peux ne pas recevoir une blessure. Ce n’est que parmi les hasards que chaque soldat survit. Et chaque soldat a foi et confiance dans le hasard.

 

Il nous faut veiller à notre pain. Les rats se sont beaucoup multipliés ces derniers temps, depuis que les tranchées ne sont plus très bien entretenues. Detering prétend que c’est le signe le plus certain que ça va chauffer.

Les rats sont ici particulièrement répugnants, du fait de leur grosseur. C’est l’espèce qu’on appelle « rats de cadavre ». Ils ont des têtes abominables, méchantes et pelées et on peut se trouver mal rien qu’à voir leurs queues longues et nues.

Ils paraissent très affamés. Ils ont mordu au pain de presque tout le monde. Kropp tient le sien enveloppé dans sa toile de tente, sous sa tête, mais il ne peut pas dormir parce qu’ils lui courent sur le visage pour arriver au pain. Detering a voulu être malin ; il a fixé au plafond un mince fil de fer et il y a suspendu sa musette avec son pain. Lorsque, pendant la nuit, il presse le bouton électrique de sa lampe de poche, il aperçoit le fil en train d’osciller : un rat bien gras est à cheval sur son pain.

Finalement, nous prenons une décision. Nous coupons soigneusement les parties de notre pain qui ont été rongées par les bêtes ; nous ne pouvons, en aucun cas, jeter le tout, parce que autrement demain nous n’aurions rien à manger.

Nous plaçons par terre au milieu de notre abri les tranches de pain ainsi coupées, toutes ensemble. Chacun prend sa pelle et s’allonge, prêt à frapper. Detering, Kropp et Kat tiennent dans leurs mains leurs lampes électriques.

Au bout de quelques minutes, nous entendons les premiers frottements des rats qui viennent mordiller le pain. Le bruit augmente ; il y a là maintenant une multitude de petites pattes, alors les lampes électriques brillent brusquement et tout le monde tombe sur le tas noir, qui se disperse en poussant des cris aigus. Le résultat est bon. Nous jetons les corps des rats écrasés par-dessus le parapet de la tranchée et nous nous remettons aux aguets.

Le coup nous réussit encore quelques fois. Puis les bêtes ont remarqué quelque chose ou bien ont senti l’odeur du sang. Elles ne viennent plus. Cependant, le lendemain, le pain qui restait sur le sol a été emporté par elles.

Dans le secteur voisin, les rats ont assailli deux gros chats et un chien qu’ils ont tués et mangés.

Le lendemain, il y a du fromage de Hollande. Chacun en reçoit presque un quart de boule. D’un côté, c’est une bonne chose, car le fromage de Hollande est excellent et, d’un autre côté, c’est mauvais signe, car, jusqu’à présent, ces grosses boules rouges ont toujours été l’annonce de durs combats. Notre pressentiment s’accentue encore lorsqu’on nous distribue du schnick. Pour l’instant, nous le buvons, mais ce n’est pas de gaieté de cœur.

Pendant la journée, nous tirons à l’envi sur les rats et nous flânons, çà et là. Les stocks de cartouches et de grenades deviennent plus abondants. Nous vérifions nous-mêmes les baïonnettes. En effet, il y en a dont le côté non coupant forme une scie. Lorsque les gens d’en face attrapent quelqu’un qui est armé d’une baïonnette de ce genre, il est massacré impitoyablement. Dans le secteur voisin on a retrouvé de nos camarades dont le nez avait été coupé et dont les yeux avaient été crevés avec ces baïonnettes à scie. Puis on leur avait rempli de sciure la bouche et le nez et on les avait ainsi étouffés.

Quelques recrues ont encore de ces baïonnettes ; nous les faisons disparaître et leur en procurons d’autres.

À vrai dire, la baïonnette a perdu de son importance. Il est maintenant de mode chez certains d’aller à l’assaut simplement avec des grenades et une pelle. La pelle bien aiguisée est une arme plus commode et beaucoup plus utile ; non seulement on peut la planter sous le menton de l’adversaire, mais, surtout, on peut assener avec elle des coups très violents ; spécialement si l’on frappe obliquement entre les épaules et le cou, on peut facilement trancher jusqu’à la poitrine. Souvent la baïonnette reste enfoncée dans la blessure ; il faut d’abord peser fortement contre le ventre de l’ennemi pour la dégager et pendant ce temps on peut facilement soi-même recevoir un mauvais coup. En outre, il n’est pas rare qu’elle se brise.

La nuit, on nous envoie d’en face une nappe de gaz. Nous attendons l’attaque et nous nous couchons avec nos masques, prêts à les arracher dès qu’apparaîtront les premières ombres.

L’aube blanchit sans qu’il arrive rien. Il y a simplement toujours là-bas ce roulement qui ronge les nerfs, des trains, des trains, des camions, des camions, qu’est-ce donc qui se concentre là-bas ? Notre artillerie tire continuellement, mais le roulement ne s’arrête pas, il n’a pas de fin…

Nos visages sont fatigués et nous n’osons pas nous regarder en face. « Ça va être comme dans la Somme, où nous avons eu, après cela, sept jours et sept nuits de bombardement continu », dit Kat sombrement. Il ne plaisante plus maintenant, depuis que nous sommes ici, et c’est mauvais signe, car Kat est un briscard du front qui flaire ce qui se prépare. Seul, Tjaden est content des bons morceaux et du rhum ; il prétend même que nous retournerons au repos sans qu’il se soit rien passé.

On le croirait presque. Les jours s’écoulent sans rien de nouveau. La nuit, je suis assis dans le trou du poste d’écoute. Au-dessus de moi montent et retombent les fusées et les parachutes lumineux. Je suis plein de prudence et j’ai l’estomac tendu, mon cœur bat. Mon œil se pose continuellement sur le cadran lumineux de la montre ; les aiguilles n’avancent pas. Le sommeil s’accroche à mes paupières ; je remue la pointe de mes pieds dans mes bottes, pour rester éveillé. Rien ne se produit jusqu’au moment où je suis relevé ; il n’y a que ce perpétuel roulement de l’autre côté. Peu à peu, nous nous tranquillisons et nous jouons tout le temps au scat ou au rams. Peut-être aurons-nous de la chance.

Le ciel est toute la journée rempli de saucisses. On raconte que maintenant ici aussi il y aura chez l’ennemi, pendant l’attaque, des tanks et des aviateurs coopérant avec l’infanterie. Mais cela nous intéresse moins que ce que l’on dit des nouveaux lance-flammes.

 

Au milieu de la nuit, nous nous réveillons. La terre retentit sourdement. Au-dessus de nous c’est un bombardement terrible. Nous nous recroquevillons dans les coins. Nous pouvons distinguer des projectiles de tous calibres. Chacun met la main à ses affaires et s’assure continuellement qu’elles sont là. Notre abri tremble, la nuit n’est que rugissements et éclairs. Nous nous regardons aux lueurs fulgurantes, et, le visage blême, les lèvres serrées, nous secouons la tête.

Chacun sent dans sa propre chair les lourds projectiles emporter le parapet de la tranchée, s’enfoncer dans le talus et déchirer les blocs supérieurs du béton. Nous remarquons le coup plus sourd et plus enragé qui se produit lorsque le projectile tape dans la tranchée ; on dirait le coup de griffe d’un fauve rugissant. Au matin, quelques recrues sont livides et elles dégobillent. L’expérience leur manque encore.

Lentement une lumière grise et repoussante s’infiltre dans nos galeries et rend encore plus blafard l’éclair des obus qui tombent. Voici le matin. Maintenant les explosions des mines se mêlent au feu de l’artillerie. La secousse qu’elles produisent est ce qu’on peut imaginer de plus dément : là où elles explosent, c’est une fosse commune.

Les relèves sortent, les observateurs rentrent en chancelant, tout couverts de saletés et agités de frissons. L’un d’eux s’étend en silence dans un coin et mange ; l’autre, un réserviste, sanglote : le déplacement d’air des explosions l’a, par deux fois, lancé au-dessus du parapet, sans qu’il ait d’autre mal qu’un choc nerveux.

Les recrues le regardent. Une pareille chose est vite contagieuse ; il faut que nous fassions bien attention, car déjà les lèvres de plusieurs d’entre elles commencent à se crisper. Il est bon que le jour arrive ; peut-être que l’attaque aura lieu ce matin même.

Le bombardement ne diminue pas. Il s’étend aussi derrière nous. Partout où la vue peut atteindre jaillissent des jets de boue et de fer. L’artillerie couvre ainsi une zone très vaste.

L’attaque ne se produit pas, mais le bombardement se maintient. Peu à peu nous devenons sourds. Personne ne parle plus ; d’ailleurs on ne pourrait pas se comprendre.

Notre tranchée est presque détruite. En beaucoup d’endroits, elle n’a plus cinquante centimètres de haut ; elle est criblée de trous, entonnoirs et montagnes de terre. Droit devant notre galerie éclate un obus. Aussitôt c’est l’obscurité complète. Nous sommes enfouis sous la terre et il faut que nous nous dégagions. Au bout d’une heure l’entrée est redevenue libre et nous sommes un peu plus calmes, parce que le travail a occupé notre esprit. Notre commandant de compagnie vient à nous en rampant et il annonce que deux des abris sont anéantis. Les recrues se tranquillisent en le voyant. Il dit que, ce soir, on tentera d’avoir à manger.

C’est une bonne nouvelle. Personne n’y avait pensé, sauf Tjaden. Ainsi donc, nous allons recevoir de nouveau quelque chose venu du dehors, et puisque l’on va s’occuper du ravitaillement, la situation n’est pas si mauvaise que cela, pensent les recrues. Nous ne voulons pas les troubler, nous qui savons que la nourriture est aussi importante que les munitions et que c’est uniquement pour cela qu’on essaiera d’aller en chercher.

Mais on n’y parvient pas. Une seconde corvée se met en route ; elle revient, elle aussi. Enfin, Kat s’en mêle et lui-même reparaît sans avoir pu rien faire. Personne ne peut passer ; il n’y a pas de queue de chien assez étroite pour échapper à un feu pareil.

Nous serrons d’un cran nos ceintures et nous mastiquons trois fois plus longtemps la moindre bouchée. Malgré cela, nous n’en avons pas assez ; une dent épouvantable nous tenaille. Il me reste un croûton ; j’en mange la mie et je mets la croûte dans ma musette ; de temps en temps j’y grignote un peu.

La nuit est insupportable. Nous ne pouvons pas dormir, nous regardons devant nous d’un œil hagard et nous somnolons. Tjaden regrette que nous ayons gaspillé pour les rats les tranches de pain qu’ils avaient mordues. Nous aurions dû les conserver soigneusement. Maintenant, personne ne les refuserait. L’eau nous manque aussi, mais nous en souffrons moins.

Vers le matin, lorsqu’il fait encore sombre, un moment d’émotion se produit : voici que par l’entrée de notre abri se précipite une troupe de rats fugitifs, qui grimpent partout le long des murs. Les lampes de poche éclairent ce tumulte. Tout le monde crie, peste et tape sur les rats. Ainsi se déchargent la rage et le désespoir accumulés durant de nombreuses heures. Les visages sont crispés, les bras frappent, les bêtes poussent des cris perçants ; nous avons de la peine à nous arrêter et nous nous serions presque assaillis mutuellement.

Cet assaut nous a épuisés. De nouveau nous nous couchons et attendons. C’est miracle que notre abri n’ait pas encore de pertes. C’est l’une des rares galeries profondes qui subsistent encore.

Un caporal entre en rampant ; il porte sur lui un pain. Trois soldats ont réussi à traverser pendant la nuit la ligne de feu et à ramener quelques provisions. Ils ont raconté que le bombardement, sans décroître d’intensité, va jusqu’aux positions d’artillerie. On se demande où ceux d’en face ont pu trouver des bouches à feu.

Il nous faut attendre, attendre. Vers midi se produit ce que je redoutais. L’un des bleus a une crise. Je l’observais depuis longtemps déjà, tandis qu’il grinçait continuellement des dents, en fermant et serrant les poings. Nous connaissons assez ces yeux exorbités et traqués. Ces dernières heures il n’était devenu plus calme qu’en apparence : il s’était alors affaissé sur lui-même comme un arbre pourri.

Maintenant il se lève ; sans se faire remarquer il rampe à travers l’abri, s’arrête un moment puis glisse vers la sortie. J’interviens, en disant : « Où veux-tu aller ?

— Je reviens à l’instant, dit-il, en essayant de passer devant moi.

— Attends donc un peu, le bombardement va diminuer. »

Il dresse les oreilles et son œil devient un instant lucide. Puis il reprend cet éclat trouble qu’ont les chiens enragés ; il se tait et cherche à me repousser.

« Une minute, camarade ! » fais-je d’une voix forte. Cela attire l’attention de Kat et, au moment où l’autre me donne une poussée, il le saisit et nous le tenons solidement.

Aussitôt le soldat entre en fureur :

« Lâchez-moi ! Laissez-moi sortir ! Je veux sortir ! » Il n’écoute rien et donne des coups autour de lui : il bave et vocifère des paroles qui n’ont pas de sens et dont il mange la moitié. C’est une crise de cette angoisse qui naît dans les abris des tranchées ; il a l’impression d’étouffer où il est et une seule chose le préoccupe : parvenir à sortir. Si on le laissait faire, il se mettrait à courir n’importe où, sans s’abriter. Il n’est pas le premier à qui cela est arrivé.

Comme il est très violent et que déjà ses yeux chavirent, nous n’avons d’autre ressource que de l’assommer, afin qu’il devienne raisonnable. Nous le faisons vite et sans pitié et nous obtenons ainsi que, provisoirement, il se rassoie tranquille. Les autres sont devenus blêmes, pendant cette histoire ; il faut espérer qu’elle leur inspirera une crainte salutaire. Ce bombardement continu dépasse ce que peuvent supporter ces pauvres diables ; ils sont arrivés directement du dépôt des recrues pour tomber dans un enfer qui ferait grisonner même un ancien.

L’air irrespirable, après cela, éprouve encore davantage nos nerfs. Nous sommes assis comme dans notre tombe et nous n’attendons plus qu’une chose, qu’elle s’écroule sur nous.

Soudain, ce sont des hurlements et des fulgurations extraordinaires ; notre abri craque de toutes ses jointures sous un coup qui l’a frappé en plein ; heureusement que le projectile était léger et que les blocs de béton ont résisté. C’est un terrible cliquetis de métal ; les murs chancellent, les fusils, les casques, la terre, la saleté et la poussière volent partout. Une vapeur de soufre pénètre jusqu’à nous. Si, au lieu d’avoir été dans notre abri de première solidité, nous nous étions trouvés dans une de ces sapes légères comme on en fait maintenant, plus un de nous ne survivrait.

Cependant, les effets produits sont assez lamentables. La recrue de tout à l’heure recommence à se démener et deux autres font de même. L’une d’elles s’échappe et disparaît en courant. Les deux autres nous donnent du mal. Je me précipite derrière le fugitif en me demandant si je ne dois pas lui tirer un coup de fusil dans les jambes. Voici que j’entends un sifflement, je m’aplatis et, lorsque je me relève, la paroi de la tranchée est recouverte d’éclats d’obus brûlants, de lambeaux de chair et de débris d’uniforme. Je reviens dans notre abri.

Le premier des jeunes paraît vraiment être devenu fou. Si on le lâche, il donne de la tête contre le mur, comme un bouc. La nuit, il nous faudra le ramener à l’arrière. Pour l’instant, nous l’attachons de manière à pouvoir, en cas d’attaque, le délivrer aussitôt.

Kat propose de jouer au scat ; que faire ? Peut-être cela nous aidera-t-il à supporter les choses. Mais le résultat est pitoyable. Nous prêtons l’oreille à chaque obus qui tombe dans le voisinage et nous nous trompons en comptant les levées, ou nous ne servons pas la couleur.

Nous sommes obligés d’y renoncer. Nous semblons être assis dans une chaudière aux puissantes sonorités, sur laquelle on tape de tous les côtés.

Encore une nuit. Nous sommes maintenant pour ainsi dire vidés par la tension nerveuse. C’est une tension mortelle, qui, comme un couteau ébréché, gratte notre moelle épinière sur toute sa longueur. Nos jambes se dérobent ; nos mains tremblent ; notre corps n’est plus qu’une peau mince recouvrant un délire maîtrisé avec peine et masquant un hurlement sans fin qu’on ne peut plus retenir. Nous n’avons plus ni chair, ni muscles ; nous n’osons plus nous regarder, par crainte de quelque chose d’incalculable. Ainsi nous serrons les lèvres, tâchant de penser : cela passera… Cela passera… Peut-être nous tirerons-nous d’affaire.

 

Brusquement les obus cessent de tomber dans notre voisinage. Le bombardement dure encore, mais il est reporté derrière nous ; notre tranchée est libre. Nous saisissons les grenades, nous les jetons dans la sape et nous bondissons au-dehors. Le feu de destruction a cessé, mais, en revanche, derrière nous il y a un terrible feu de barrage. C’est l’attaque.

Personne ne croirait que dans ce désert tout déchiqueté il puisse y avoir encore des êtres humains ; mais, maintenant, les casques d’acier surgissent partout dans la tranchée et à cinquante mètres de nous il y a déjà en position une mitrailleuse, qui, aussitôt, se met à crépiter.

Les défenses de fils de fer sont hachées. Néanmoins elles présentent encore quelques obstacles. Nous voyons les assaillants venir. Notre artillerie fulgure. Les mitrailleuses ronflent, les fusils grésillent. Les gens d’en face font tous leurs efforts pour avancer. Haie et Kropp se mettent à travailler avec les grenades. Ils les lancent aussi vite qu’ils peuvent ; elles leur sont tendues toutes prêtes à être envoyées. Haie atteint soixante mètres et Kropp cinquante ; la preuve en a été faite et c’est une chose très importante. Les gens d’en face, occupés à courir, ne peuvent guère être dangereux avant leur arrivée à trente mètres.

Nous reconnaissons les visages crispés et les casques ; ce sont des Français. Ils atteignent les débris des barbelés et ont déjà des pertes visibles. Toute une file est fauchée par la mitrailleuse qui est à côté de nous ; puis nous avons une série d’enrayages et les assaillants se rapprochent.

Je vois l’un d’eux tomber dans un cheval de frise, la figure haute. Le corps s’affaisse sur lui-même comme un sac, les mains restent croisées comme s’il voulait prier. Puis, le corps se détache tout entier et il n’y a plus que les mains coupées par le coup de feu, avec des tronçons de bras, qui restent accrochées dans les barbelés.

Au moment où nous reculons, trois visages émergent du sol. Sous l’un des casques apparaît une barbe pointue, toute noire et deux yeux qui sont fixés droit sur moi. Je lève la main, mais il m’est impossible de lancer ma grenade dans la direction de ces étranges yeux. Pendant un instant de folie, toute la bataille tourbillonne autour de moi et de ces yeux qui, seuls, sont immobiles ; puis en face de moi, la tête se dresse, je vois une main, un mouvement, et aussitôt ma grenade vole, vole là-dessus.

Nous reculons en courant, nous tirons vivement des chevaux de frise dans la tranchée et nous laissons tomber derrière nous des grenades tout armées, qui nous permettent de céder le terrain sans cesser le feu. De la position suivante les mitrailleuses font feu.

Nous sommes devenus des animaux dangereux, nous ne combattons pas, nous nous défendons contre la destruction. Ce n’est pas contre des humains que nous lançons nos grenades, car à ce moment-là nous ne sentons qu’une chose : c’est que la mort est là qui nous traque, sous ces mains et ces casques. C’est la première fois depuis trois jours que nous pouvons la voir en face : c’est la première fois depuis trois jours que nous pouvons nous défendre contre elle. La fureur qui nous anime est insensée ; nous ne sommes plus couchés, impuissants sur l’échafaud, mais nous pouvons détruire et tuer, pour nous sauver… pour nous sauver et nous venger.

Nous nous dissimulons derrière chaque coin, derrière chaque support de barbelés et, avant de nous retirer un peu plus loin, nous lançons dans les jambes de nos assaillants des paquets d’explosions. Le craquement sec des grenades se répercute puissamment dans nos bras et dans nos jambes ; repliés sur nous-mêmes comme des chats, nous courons, tout inondés par cette vague qui nous porte, qui nous rend cruels, qui fait de nous des bandits de grand chemin, des meurtriers et, si l’on veut, des démons, – cette vague qui multiplie notre force au milieu de l’angoisse, de la fureur et de la soif de vivre, qui cherche à nous sauver et qui même y parvient. Si ton père se présentait là avec ceux d’en face, tu n’hésiterais pas à lui balancer ta grenade en pleine poitrine.

Les tranchées de première ligne sont évacuées. Sont-ce encore des tranchées ? Elles sont criblées de projectiles, anéanties ; il n’y a plus que des débris de tranchée, des trous reliés entre eux par des boyaux, une multitude d’entonnoirs. Mais les pertes de ceux d’en face s’accumulent. Ils ne comptaient pas sur autant de résistance.

 

Midi. Le soleil brûle avec ardeur ; la sueur nous irrite les yeux ; nous l’essuyons avec notre manche, parfois il y a du sang. Maintenant nous arrivons à une tranchée qui est dans un état un peu meilleur. Elle est occupée par nos troupes et prête pour la contre-attaque ; elle nous accueille. Notre artillerie entre puissamment en action et verrouille la position.

Les lignes qui sont derrière nous s’arrêtent. Elles ne peuvent pas avancer. L’attaque est brisée par notre artillerie. Nous sommes aux aguets. Voici que le tir de nos pièces s’allonge de cent mètres ; alors nous reprenons l’offensive. À côté de moi un soldat de première classe a la tête emportée. Il fait encore quelques pas tandis que le sang jaillit du cou, comme un jet d’eau.

Il ne se produit pas, à vrai dire, de corps à corps, car les autres sont obligés de reculer. Nous regagnons nos éléments de tranchées et même nous les dépassons.

Oh ! ces volte-face ! L’on a atteint les positions de réserve, qui vous protègent, on voudrait se faufiler derrière elles et disparaître ; et voici qu’il faut faire demi-tour et revenir dans l’empire de l’horreur. Si nous n’étions pas des automates, à ce moment-là, nous resterions couchés, épuisés, incapables de la moindre volonté. Mais nous sommes de nouveau entraînés en avant, malgré nous et, pourtant, avec une fureur et une rage folles ; nous voulons tuer, car ceux de là-bas sont maintenant des ennemis mortels ; leurs fusils et leurs grenades sont dirigés contre nous. Si nous ne les anéantissons pas, ce sont eux qui nous anéantiront.

La terre brune, cette terre brune toute déchirée et éclatée qui jette une lueur grasse sous les rayons du soleil est l’arrière-plan d’un automatisme sourd et sans trêve ; notre halètement est le bruit que font les ressorts du mécanisme ; nos lèvres sont sèches ; notre tête est plus lourde qu’après une nuit d’ivrognerie. C’est dans cet état que nous avançons en titubant, et dans nos âmes, percées comme des écumoires, pénètre, avec une douleur perforante, l’image de cette terre brune avec ce soleil gras et ces soldats morts et palpitants qui sont étendus là, comme si c’était un sort inéluctable, ou qui nous saisissent la jambe en poussant des cris, tandis que nous sautons par-dessus leurs corps.

Nous avons perdu tout sentiment de solidarité ; c’est à peine si nous nous reconnaissons lorsque l’image d’autrui tombe dans notre regard de bête traquée. Nous sommes des morts insensibles qui, par un stratagème et un ensorcellement dangereux, sont encore capables de courir et de tuer.

Un jeune Français reste en arrière ; il est rejoint et lève les mains ; dans l’une d’elles il a encore son revolver ; on ne sait pas s’il veut tirer ou se rendre. Un coup de pelle lui fend en deux le visage. Un second voit cela et essaie de s’enfuir, mais une baïonnette lui entre en sifflant dans le dos. Il bondit et, les bras largement écartés, la bouche grande ouverte et criant, il chancelle, tandis que la baïonnette oscille dans son échine. Un troisième jette son fusil et se blottit contre le sol, les mains devant les yeux. On le laisse derrière avec quelques autres prisonniers pour emporter les blessés.

Soudain, dans notre poursuite, nous arrivons aux positions ennemies.

Nous serrons de si près nos adversaires en fuite que nous parvenons à nous y introduire presque en même temps qu’eux. Grâce à cela, nous avons peu de pertes. Une mitrailleuse se met à aboyer, mais une grenade lui fait son affaire. Néanmoins, les quelques secondes que cela a duré ont suffi pour atteindre au ventre cinq de nos hommes. Kat, d’un coup de crosse, fracasse le visage de l’un des servants, restés sans blessure. Nous enfilons les autres à la baïonnette, avant qu’ils aient pu se servir de leurs grenades. Puis, altérés, nous buvons avidement l’eau du refroidisseur.

Partout claquent les pinces à fils de fer, en train de travailler, partout des planches sont posées vivement sur l’enchevêtrement des ouvrages ; nous sautons dans les tranchées par les étroites ouvertures qui y donnent accès. Haie plante sa pelle dans le cou d’un gigantesque Français et il lance la première grenade ; nous nous dissimulons pendant quelques secondes derrière un parapet, puis toute la partie rectiligne de la tranchée qui est devant nous se trouve vide. Dans le coin, obliquement, siffle notre nouvel envoi de grenades, qui fait place nette ; en courant, nous en lançons aussi dans les abris devant lesquels nous passons. La terre tremble ; ce n’est que fumées, grondements et explosions. Nous trébuchons contre des lambeaux de chair qui nous font glisser, contre des corps mous ; je tombe sur un ventre ouvert, sur lequel est posé un képi d’officier tout neuf et d’une propreté parfaite.

Le combat fléchit. Le contact avec l’ennemi est rompu. Comme nous ne pourrions pas tenir longtemps à cet endroit-là, on nous ramène sur nos positions primitives, sous la protection de notre artillerie. Aussitôt que nous avons connaissance de ce mouvement, nous nous précipitons avec une hâte encore plus grande dans les abris voisins, pour emporter toutes les conserves qui nous tombent sous les yeux, surtout les boîtes de corned-beef et de beurre, avant de grimper hors des tranchées. Nous nous replions dans de bonnes conditions. Pour le moment, il ne se produit aucune autre attaque de la part de l’ennemi. Pendant plus d’une heure, nous restons étendus, tout haletants, à nous reposer avant que personne ne parle. Nous sommes tellement épuisés que, malgré l’acuité de notre faim, nous ne pensons pas aux conserves. Ce n’est que petit à petit que nous redevenons à peu près des êtres humains.

Le corned-beef d’en face est renommé sur tout le front. Il est même parfois la raison principale d’une de ces sorties que nous effectuons à l’improviste, car notre nourriture est en général mauvaise ; nous avons continuellement faim.

Au total, nous avons ramassé cinq boîtes. Comparés à nous, qui sommes affamés avec notre marmelade de raves, les gens de là-bas sont magnifiquement nourris ; chez eux la viande traîne partout ; on n’a qu’à tendre la main pour en avoir. En outre, Haie s’est emparé d’un de ces pains blancs, tout ronds, qu’ont les Français et il l’a planté derrière son ceinturon, comme une pelle. Un des bouts est un peu ensanglanté, mais il est facile de le couper.

C’est un bonheur que maintenant nous ayons ainsi de quoi bien manger ; nous aurons encore besoin de nos forces. Manger à sa faim est aussi utile qu’un bon abri ; c’est pourquoi la nourriture nous préoccupe tant ; effectivement, elle peut nous sauver la vie.

Tjaden a, de plus, rapporté deux bidons de cognac. Nous les faisons passer à la ronde.

 

L’artillerie nous administre sa « bénédiction du soir ». La nuit arrive ; des brouillards montent du fond des entonnoirs. On dirait que les trous sont remplis de choses mystérieuses, semblables à des fantômes. La vapeur blanche rampe timidement çà et là, avant d’oser s’élever au-dessus du bord ; puis de longues traînes vaporeuses s’étendent d’entonnoir en entonnoir.

Il fait frais. Je suis de faction et je regarde fixement dans l’obscurité. Je me sens déprimé, comme après chaque attaque ; c’est pourquoi il m’est pénible d’être seul avec mes pensées. À vrai dire, ce ne sont pas des pensées, mais des souvenirs qui maintenant me hantent dans ma faiblesse et m’impressionnent d’une façon singulière.

Les fusées lumineuses montent dans le ciel et je vois se dessiner en moi une image : c’est un soir d’été, je suis dans le cloître de la cathédrale et je regarde de hauts rosiers qui fleurissent au milieu du petit jardin dans lequel on enterre les chanoines. Tout autour sont les images de pierre des stations du rosaire. Il n’y a personne ; un grand silence règne dans ce carré en fleurs ; le soleil met sa chaleur sur les grosses pierres grises ; j’y pose la main et je sens comme elles sont chaudes. À l’extrémité de droite du toit en ardoises, la tour verte de la cathédrale s’élance dans le bleu tendre et mat du soir. Entre les petites colonnes luisantes qui courent tout autour du cloître règne cette fraîche obscurité qui est propre aux églises ; et je suis là, immobile, pensant que, lorsque j’aurai vingt ans, je connaîtrai les troublantes choses qui viennent des femmes.

Cette image est tout près de moi, par un phénomène extraordinaire ; elle me touche presque, avant de s’effacer sous le flamboiement de la prochaine fusée.

Je saisis mon fusil et j’en vérifie l’état. Le canon est humide. J’y pose ma main en serrant fort et, avec mes doigts, j’essuie l’humidité.

Parmi les prairies qu’il y avait derrière notre ville s’élevait, le long d’un ruisseau, une rangée de vieux peupliers. Ils étaient visibles de très loin et, bien que ne formant qu’une seule file, on les appelait l’allée des peupliers. Déjà, étant enfants, nous avions pour eux une prédilection ; inexplicablement, ils nous attiraient ; nous passions auprès d’eux des journées entières et nous écoutions leur léger murmure. Nous nous asseyions à leur ombre, sur le bord du ruisseau, et nous laissions pendre nos pieds dans le courant clair et rapide. Les pures émanations de l’eau et la mélodie du vent dans les peupliers dominaient notre imagination. Nous les aimions tant ! Et l’image de ces jours-là, avant de disparaitre, fait battre encore mon cœur.

Il est étrange que tous les souvenirs qui s’évoquent en nous aient deux qualités. Ils sont toujours pleins de silence ; c’est ce qu’il y a en eux de plus caractéristique, et même si dans la réalité il en fut autrement, ils n’en produisent pas moins cette impression-là. Et ce sont des apparitions muettes, qui me parlent avec des regards et des gestes, sans avoir recours à la parole, silencieusement ; et leur silence, si émouvant, m’oblige à étreindre ma manche et mon fusil, pour ne pas me laisser aller à ce relâchement et à cette liquéfaction auxquels mon corps voudrait doucement s’abandonner pour rejoindre les muettes puissances qu’il y a derrière les choses.

Elles sont silencieuses parce que le silence, justement, est pour nous un phénomène incompréhensible. Au front il n’y a pas de silence et l’emprise du front est si vaste que nous ne pouvons nulle part y échapper. Même dans les dépôts reculés et dans les endroits où nous allons au repos, le grondement et le vacarme assourdis du feu restent toujours présents à nos oreilles. Nous n’allons jamais assez loin pour ne plus l’entendre. Mais, tous ces jours-ci, ç’a été insupportable.

Ce silence est la raison pour laquelle les images du passé éveillent en nous moins des désirs que de la tristesse, une mélancolie immense et éperdue. Ces choses-là ont été, mais elles ne reviendront plus. Elles sont passées ; elles font partie d’un autre monde pour nous révolu. Dans les cours des casernes elles suscitaient un désir farouche et rebelle ; alors elles étaient encore liées à nous ; nous leur appartenions et elles nous appartenaient bien que nous fussions séparés. Elles surgissaient dans les chansons de soldat que nous chantions lorsque nous allions à l’exercice dans la lande, marchant entre l’aurore et de noires silhouettes de forêts ; elles constituaient un souvenir véhément qui était en nous et qui aussi émanait de nous.

Mais ici, dans les tranchées, ce souvenir est perdu. Il ne s’élève plus en nous-mêmes ; nous sommes morts et lui se tient au loin à l’horizon ; il est une sorte d’apparition, un reflet mystérieux qui nous visite, que nous craignons et que nous aimons sans espoir. Il est fort et notre désir est également fort ; mais il est inaccessible et nous le savons. Il est aussi vain que l’espoir de devenir général.

Et, même si on nous le rendait, ce paysage de notre jeunesse, nous ne saurions en faire grand-chose. Les forces délicates et secrètes qu’il suscitait en nous ne peuvent plus renaître. Nous aurions beau être et nous mouvoir en lui, nous aurions beau nous souvenir, l’aimer et être émus à son aspect, ce serait la même chose que quand la photographie d’un camarade mort occupe nos pensées ; ce sont ses traits, c’est son visage et les jours que nous avons passés avec lui qui prennent dans notre esprit une vie trompeuse, mais ce n’est pas lui.

Nous ne serions plus liés à ce paysage, comme nous l’étions. Ce n’est pas la connaissance de sa beauté et de son âme qui nous a attirés vers lui, mais la communauté, la conscience d’une fraternité avec les choses et les évènements de notre être, fraternité qui nous limitait et nous rendait toujours quelque peu incompréhensible le monde de nos parents ; car nous étions toujours, pour ainsi dire, tendrement adonnés et abandonnés au nôtre et les plus petites choses aboutissaient toujours pour nous à la route de l’infini. Peut-être n’était-ce là que le privilège de notre jeunesse ; nous ne voyions encore aucune limite et nulle part nous n’admettions une fin ; nous avions en nous cette impulsion du sang qui nous unissait à la marche de nos jours.

Aujourd’hui, nous ne passerions dans le paysage de notre jeunesse que comme des voyageurs. Nous sommes consumés par les faits, nous savons distinguer les nuances, comme des marchands, et reconnaître les nécessités, comme des bouchers. Nous ne sommes plus insouciants, nous sommes d’une indifférence terrible. Nous serions là, mais vivrions-nous ?

Nous sommes délaissés comme des enfants et expérimentés comme de vieilles gens ; nous sommes grossiers, tristes et superficiels : je crois que nous sommes perdus.

 

Mes mains deviennent froides et ma peau frissonne. Et, pourtant, la nuit est chaude, seulement le brouillard est frais, ce brouillard sinistre qui rampe autour des morts devant nous et qui suce la dernière goutte de vie cachée. Demain ils seront livides et leur sang sera noir et coagulé.

Les fusées lumineuses montent toujours dans le ciel et projettent leur éclat impitoyable au-dessus du paysage pétrifié qui est plein de cratères et d’une froide lumière, comme un astre lunaire. Le sang qui coule sous ma peau porte l’inquiétude et la frayeur dans mes pensées. Elles s’affaiblissent et tremblent ; elles veulent de la chaleur et de la vie. Elles ne peuvent pas résister sans consolation et sans illusions ; elles s’embrouillent devant l’image nue du désespoir.

J’entends un cliquetis de bouteillons et j’ai aussitôt un violent désir d’aliments chauds ; cela me fera du bien et me tranquillisera. Je me contrains avec peine à attendre le moment de la relève.

Puis je descends dans l’abri et j’y trouve, tout prêt pour moi, un bol de gruau. Il y a de la graisse et c’est bon ; je mange lentement. Mais je reste silencieux, bien que les autres soient de meilleure humeur, parce que le bombardement s’est affaibli.

 

Les jours passent et chaque heure est à la fois incompréhensible et évidente. Les attaques alternent avec les contre-attaques et, parmi les entonnoirs, les morts s’accumulent entre les lignes. Le plus souvent nous pouvons aller chercher les blessés qui ne sont pas trop loin de nous ; mais plusieurs, malgré tout, restent là étendus longtemps et nous les entendons mourir.

Il y en a un que nous cherchons vainement depuis deux jours. Il est sans doute couché sur le ventre et il ne peut pas se retourner. C’est la seule explication qu’il y ait de notre impossibilité de découvrir où il est, car, lorsque l’on appelle avec la bouche tout près du sol, il est extrêmement difficile de savoir d’où vient l’appel.

Il aura sans doute reçu un mauvais coup, une de ces blessures malignes, qui ne sont pas assez fortes pour accabler rapidement le corps et vous faire trépasser à demi étourdi et qui, d’autre part, le sont trop pour qu’on puisse supporter la douleur avec l’espoir de guérir. Kat pense qu’il a une fracture du bassin ou bien un coup dans la colonne vertébrale. Il ne doit pas avoir de blessure à la poitrine ; autrement il ne posséderait pas tant de souffle pour crier. Si sa blessure était autre, on le verrait forcément se remuer.

Peu à peu la voix devient rauque. Le son en est si malheureusement disposé qu’on dirait que cela peut venir de tous les coins de l’horizon. La première nuit, trois camarades sont sortis pour le chercher ; mais alors qu’ils croient avoir trouvé la direction et que déjà ils rampent dans ce sens, dès qu’ils prêtent l’oreille, la voix de nouveau vient d’ailleurs.

Jusqu’à l’aube, ils cherchent en vain. Pendant le jour, on fouille le terrain avec des jumelles ; on ne découvre rien. La seconde journée, la voix de l’homme est plus faible ; on se rend compte que ses lèvres et sa bouche sont devenues sèches.

Notre commandant de compagnie a promis à celui qui le trouverait une permission anticipée avec trois jours de supplément. C’est là un puissant stimulant, mais même sans cela nous ferions tout le possible, car ces cris sont terribles. Kat et Kropp sortent même une fois pendant l’après-midi. Albert a un bout d’oreille emporté par une balle. Témérité inutile, ils ne le ramènent pas.

Et pourtant, on peut comprendre nettement ce qu’il dit. D’abord, il n’a pas cessé d’appeler au secours ; pendant la seconde nuit il a eu sans doute un peu de fièvre ; il parle à sa femme et à ses enfants ; souvent nous entendons le nom d’Élise. Aujourd’hui, il ne fait plus que pleurer. Ce soir, la voix s’éteint et n’est qu’un gémissement. Mais il soupire encore tout doucement toute la nuit. Nous l’entendons très bien, parce que le vent souffle dans le sens de nos tranchées. Le lendemain matin, lorsque nous croyons déjà qu’il est depuis longtemps entré dans la paix, un râle guttural vient encore une fois de notre côté…

Les journées sont brûlantes et les morts sont étendus là en rangs serrés. Nous ne pouvons pas aller les chercher tous ; nous ne savons pas ce que nous pourrions en faire. Ce sont les obus qui les enterrent. Parfois leur ventre se gonfle comme un ballon. Ils sifflent, rotent et bougent. Ce sont les gaz qui s’agitent en eux.

Le ciel est bleu et sans nuage. Les soirées sont lourdes et la chaleur monte du sol. Lorsque le vent souffle vers nous, il nous apporte l’odeur du sang, cette odeur lourde et d’une répugnante fadeur, cette exhalaison de mort sortie des entonnoirs, qui paraît être un mélange de chloroforme et de pourriture et qui nous donne des malaises.

 

Les nuits deviennent calmes et la chasse aux ceintures de cuivre des obus et aux parachutes de soie des fusées françaises commence. En vérité, personne ne sait très bien pourquoi ces ceintures d’obus sont si recherchées. Les collectionneurs affirment simplement qu’elles ont de la valeur. Il y a des gens qui s’en chargent tellement que quand ils descendent des tranchées le poids les oblige à marcher tout courbés.

Haie, lui, donne au moins un motif : il veut les envoyer à sa fiancée, comme jarretières. Sur ce, naturellement, les braves Frisons sont pris d’une immense hilarité ; ils se tapent sur les cuisses en disant : « En voilà une plaisanterie ! » Bon Dieu, ce Haie a de l’esprit jusqu’aux oreilles ! Tjaden, plus spécialement, ne peut pas se contenir ; il a dans sa main la plus grande de ces ceintures et à tout moment il y passe sa jambe pour montrer combien d’espace libre il y a encore. « Haie, mon vieux, elle doit en avoir des jambes, oui, des jambes – il faut dire que ses pensées s’élèvent un peu plus haut que ce point-là –, et elle doit en avoir aussi des fesses, oui, comme… comme un éléphant. »

Dans sa gaieté, il n’en finit pas. « Ah ! c’est avec elle que je voudrais bien jouer à se taper sur les jambons, ma parole. »

Haie est radieux, parce que sa fiancée a tant de succès, et il dit, content de lui-même et d’un ton bref : « C’est une gaillarde. »

Les parachutes de soie sont d’une utilisation plus pratique. Trois ou quatre, suivant l’ampleur de la poitrine, font une blouse. Kropp et moi nous en faisons des mouchoirs. Les autres les envoient chez eux. Si les femmes pouvaient voir le péril qu’il y a souvent à aller chercher ces minces chiffons, elles seraient joliment effrayées.

Kat surprend Tjaden en train d’essayer de frapper, en toute tranquillité, sur un obus non éclaté, pour en détacher les ceintures. Avec tout autre, le machin aurait fait explosion, mais Tjaden, lui, comme toujours, a de la chance.

Deux papillons jaunes jouent tout un après-midi devant notre tranchée ; leurs ailes sont tachetées de rouge.

Qu’est-ce donc qui a pu les attirer ici ? Il n’y a pas une plante, pas une fleur aux alentours. Ils se posent sur les dents d’un crâne. Aussi insouciants sont les oiseaux, ils se sont habitués, depuis longtemps, à la guerre. Chaque matin des alouettes montent dans le ciel entre les fronts ennemis. Il y a un an, nous avons pu en observer en train de couver et qui, même, réussirent à élever leurs petits.

Dans la tranchée, les rats nous laissent tranquilles. Ils sont en avant de nous, nous savons pourquoi. Ils engraissent ; quand nous en voyons un, nous tirons sur lui. La nuit, nous entendons de nouveau les roulements venant de l’autre côté. Pendant le jour, nous n’avons que le bombardement normal, de sorte que nous pouvons réparer les tranchées. Il y a aussi de quoi se distraire, les aviateurs nous servent à cela. Chaque jour, de nombreux combats aériens ont leur public.

Nous ne nous plaignons pas des avions de combat, mais nous haïssons comme la peste les observateurs, car ils attirent sur nous le feu de l’artillerie. Quelques minutes après qu’ils ont fait leur apparition, c’est un déluge de shrapnels et d’obus. Cela nous fait perdre onze hommes en un seul jour, parmi lesquels cinq brancardiers. Deux sont à tel point écrabouillés que Tjaden déclare qu’on pourrait, avec une cuiller, racler ce qui en reste collé à la paroi de la tranchée et leur donner pour cercueil une marmite. Un autre a le bas-ventre emporté, ainsi que les jambes. Mort, planté sur le tronc, dans la tranchée, son visage est jaune citron et sa cigarette luit encore dans sa barbe ; elle rougeoie jusqu’à ce qu’elle atteigne les lèvres.

Nous déposons provisoirement les morts dans un grand entonnoir. Il y en a, jusqu’à présent, trois couches superposées.

 

Soudain, le feu recommence à rouler furieusement. Bientôt nous revoilà assis dans la rigidité inquiète de l’attente inactive.

Attaque, contre-attaque, choc, contre-choc, ce sont là des mots, mais que ne signifient-ils pas ? Nous perdons beaucoup de monde, surtout des recrues. Dans notre secteur, les vides sont de nouveau comblés par des renforts. Il nous est ainsi venu un des régiments récemment créés, presque rien que des jeunes gens des derniers contingents. À peine les a-t-on instruits ; ils n’ont pu, avant d’entrer en campagne, que faire des exercices théoriques. Sans doute ils savent ce qu’est une grenade, mais ils n’ont que très peu de connaissances des moyens de s’abriter ; surtout le sens de la chose leur manque. Il faut qu’un relief du sol ait déjà cinquante centimètres de haut pour qu’ils s’en aperçoivent.

Bien que des renforts nous soient indispensables, les recrues nous donnent presque plus de travail qu’elles ne nous sont utiles. Dans cette zone de durs combats elles sont désemparées et tombent comme des mouches. La guerre de positions que l’on fait aujourd’hui nécessite des connaissances et de l’expérience ; il faut comprendre le terrain ; il faut avoir dans l’oreille le bruit des divers projectiles et connaître leurs effets ; il faut prévoir où ils tombent, quel est leur champ d’arrosage et comment on se protège.

Naturellement, tous ces jeunes effectifs ne savent encore presque rien de tout cela. Ils sont décimés, parce qu’ils distinguent à peine un fusant d’un percutant ; ils sont fauchés parce qu’ils écoutent avec angoisse le hurlement des grosses « caisses à charbon » qui sont inoffensives et qui vont tomber très loin de nous, tandis qu’ils n’entendent pas le murmure léger et sifflant des petits monstres qui éclatent au ras du sol. Ils se serrent l’un contre l’autre, comme des moutons, au lieu de se disperser, et même les blessés sont encore abattus, comme des lièvres, par les aviateurs. Ah ! ces pâles figures de navets, ces mains pitoyablement crispées, cette lamentable intrépidité de ces pauvres chiens qui, malgré tout, vont de l’avant et attaquent, de ces pauvres, de ces braves chiens, qui sont si intimidés qu’ils n’osent même pas crier et qui, les bras, les jambes, la poitrine et le ventre tout déchirés, gémissent doucement en appelant leurs mères et cessent aussitôt qu’on les regarde !

Leurs visages, pointus, duveteux et morts ont cette épouvantable absence d’expression des cadavres d’enfants.

On se sent la gorge serrée quand on les voit bondir, courir et tomber. On voudrait les battre, parce qu’ils sont si bêtes, – et aussi les prendre dans ses bras et les éloigner de là où ce n’est pas leur place. Ils portent des vestes, des pantalons gris et des bottes de soldats, mais, pour la plupart, l’uniforme est trop ample, il flotte autour de leurs membres, leurs épaules sont trop étroites ; leurs corps sont trop menus ; on n’a pas eu d’uniformes à la mesure de ces enfants.

Pour un ancien, il tombe de cinq à dix recrues.

Une attaque aux gaz, qui vient par surprise, en emporte une multitude. Ils ne se sont même pas rendu compte de ce qui les attendait. Nous trouvons un abri rempli de têtes bleuies et de lèvres noires. Dans un entonnoir ils ont enlevé trop tôt leurs masques. Ils ne savaient pas que dans les fonds le gaz reste plus longtemps ; lorsqu’ils ont vu que d’autres soldats au-dessus d’eux étaient sans masque, ils ont enlevé les leurs et avalé encore assez de gaz pour se brûler les poumons. Leur état est désespéré ; des crachements de sang qui les étranglent et des crises d’étouffement les vouent irrémédiablement à la mort.

 

Dans un élément de tranchée, je me trouve soudain en présence d’Himmelstoss. Nous nous cachons dans le même abri. Haletant, tout le monde est couché et attend le moment d’avancer pour l’attaque.

Bien que je sois très agité, en sortant de l’abri, une pensée me traverse encore la tête : je ne vois plus Himmelstoss ! Rapidement je redescends et je le trouve couché dans un coin qui, avec une petite éraflure, fait semblant d’être blessé. À voir son visage, on dirait qu’on l’a assommé. Il a un accès de trouille : il faut dire qu’il est encore nouveau ici. Mais ce qui me rend furieux, c’est de savoir que les jeunes recrues sont dehors tandis que lui est caché là. Je crie d’une voix rageuse :

« Sors d’ici ! »

Il ne bouge pas, ses lèvres tremblent et sa moustache palpite.

« Sors, d’ici ! »

Il raidit ses jambes, se presse contre le mur et montre les dents, comme un chien.

Je le saisis par le bras et veux l’obliger à se lever. Voilà qu’il se met à chialer. Alors mes nerfs m’emportent. Je le tiens par le cou, je le secoue comme un sac, si bien que sa tête oscille des deux côtés et je lui crie en plein visage : « Canaille, veux-tu sortir ? Chien, vache, tu voudrais te cacher ? » Ses yeux deviennent vitreux ; je balance sa tête contre le mur : « Fumier ! » Je lui donne un coup de pied dans les côtes : « Cochon ! » Je le pousse en avant et je le fais sortir la tête la première.

Précisément, une nouvelle vague de nos camarades vient à passer. Il y a avec eux un lieutenant ; il nous regarde et crie : « En avant ! En avant ! Serrez les rangs ! Serrez les rangs ! » Et ce que mes coups n’ont pu obtenir, cette parole l’obtient. Himmelstoss a entendu son supérieur ; il regarde autour de lui, comme s’il s’éveillait, et se joint aux autres.

Je le suis et je le vois bondir. Il est redevenu le tranchant Himmelstoss de la cour de la caserne ; il a même rattrapé le lieutenant et il est tout à fait en tête…

 

Feu roulant, tir de barrage, rideau de feu, mines, gaz, tanks, mitrailleuses, grenades, ce sont là des mots, des mots, mais ils renferment toute l’horreur du monde.

Nos visages sont pleins de croûtes : notre pensée est anéantie ; nous sommes mortellement las. Lorsque l’attaque arrive, il faut en frapper plus d’un à coups de poing pour qu’il se réveille et suive. Les yeux sont enflammés, les mains déchirées, les genoux saignent, les coudes sont rompus.

Sont-ce des semaines, des mois ou des années qui passent ainsi ? De simples journées. Nous voyons le temps disparaître, à côté de nous, sur les visages décolorés des mourants ; nos cuillères versent des aliments dans notre corps, nous courons, nous lançons des grenades, nous tirons des coups de feu, nous tuons, nous nous étendons n’importe où, nous sommes exténués et abrutis et une seule chose nous soutient : c’est qu’il y en a encore de plus exténués, de plus abrutis, de plus désemparés, qui, les yeux grands ouverts, nous regardent comme des dieux, nous qui, parfois, pouvons échapper à la mort.

Nous leur faisons la leçon pendant les rares heures de repos. « Tiens, tu vois là cette marmite vacillante ? C’est une mine qui arrive. Reste couché ; elle s’en va là-bas. Mais, quand elle fait comme ceci, fiche le camp. On peut s’en garer en courant. »

Nous exerçons leurs oreilles à percevoir le murmure perfide de ces petits projectiles que l’on entend à peine ; il faut qu’ils reconnaissent parmi le vacarme leur bourdonnement de moustique ; nous leur enseignons qu’ils sont plus dangereux que les gros, que l’on entend venir longtemps à l’avance. Nous leur montrons comment on se cache aux yeux des aviateurs, comment on fait le mort quand on est dépassé par les assaillants, comment il faut armer les grenades, pour qu’elles explosent une demi-seconde avant le choc. Nous leur apprenons à se précipiter rapidement dans des trous d’obus quand arrivent des percutants ; nous leur montrons comment avec un paquet de grenades on nettoie une tranchée ; nous leur expliquons la différence qu’il y a entre les grenades ennemies et les nôtres, pour ce qui est de la durée de l’allumage ; nous appelons leur attention sur le bruit que font les grenades à gaz et nous leur expliquons tous les artifices qui peuvent les sauver de la mort.

Ils nous écoutent, ils sont dociles, mais, lorsque la bataille recommence, le plus souvent, dans leur émotion, ils font tout à contresens.

Haie Westhus est emporté avec l’échine fracassée ; à chaque inspiration son poumon bat à travers la blessure. Je puis encore lui serrer la main. « C’est fini, Paul », gémit-il, en se mordant les bras de douleur.

Nous voyons des gens, à qui le crâne a été enlevé, continuer de vivre ; nous voyons courir des soldats dont les deux pieds ont été fauchés ; sur leurs moignons éclatés, ils se traînent en trébuchant jusqu’au prochain trou d’obus ; un soldat de première classe rampe sur ses mains pendant deux kilomètres en traînant derrière lui ses genoux brisés ; un autre se rend au poste de secours, tandis que ses entrailles coulent par-dessus ses mains qui les retiennent ; nous voyons des gens sans bouche, sans mâchoire inférieure, sans figure ; nous rencontrons quelqu’un qui, pendant deux heures, tient serrée avec les dents l’artère de son bras, pour ne point perdre tout son sang ; le soleil se lève, la nuit arrive, les obus sifflent ; la vie s’arrête.

Cependant, le petit morceau de terre déchirée où nous sommes a été conservé, malgré des forces supérieures et seules quelques centaines de mètres ont été sacrifiées. Mais, pour chaque mètre, il y a un mort.

 

Nous sommes relevés. Les roues roulent sous nos pieds, en nous ramenant à l’arrière ; nous sommes là debout comme en léthargie et, lorsque se fait entendre le cri : « Attention ! Fil ! » nous fléchissons les genoux pour nous baisser. Quand nous sommes passé ici, c’était l’été ; les arbres étaient encore verts ; maintenant, ils ont un air d’automne et la nuit est grise et humide. Les voitures s’arrêtent, nous en descendons petit groupe de vivants jetés pêle-mêle, reste d’une multitude de noms. Sur les côtés, dans l’obscurité, des gens appellent les numéros des régiments et des compagnies. Et à chaque appel, un petit tas se détache du groupe, un petit nombre insignifiant de soldats crasseux et livides, un petit nombre formidablement réduit, un résidu terriblement petit.

Voici que quelqu’un crie notre numéro ; c’est, nous le reconnaissons à sa voix, notre commandant de compagnie. Il en est donc revenu. Nous allons vers lui et je reconnais Kat et Albert ; nous nous mettons l’un à côté de l’autre, nous nous appuyons l’un contre l’autre et nous nous regardons.

Et encore une fois, encore une fois, on appelle notre numéro. On peut l’appeler longtemps ; on n’entend rien dans les infirmeries, ni dans les entonnoirs.

Une fois encore : « Ici la deuxième compagnie ! »

Et puis, plus bas : « Plus personne de la deuxième ? »

Il se tait. Sa voix est un peu rauque lorsqu’il demande : « Tout le monde est là ? » Et il commande :

« Comptez-vous ! »

Le matin est gris ; lorsque nous sommes partis, c’était encore l’été et nous étions cent cinquante hommes. Maintenant nous avons froid ; c’est l’automne ; les feuilles bruissent, les voix s’élèvent d’un ton las : « Un, deux, trois, quatre…» Et après le numéro trente-deux elles se taisent. Il se produit un long silence, avant qu’une voix demande : « Y a-t-il encore quelqu’un ? » Puis elle attend et dit tout bas : « Par pelotons ! » Cependant, elle s’arrête et ne peut achever que péniblement : « Deuxième compagnie… deuxième compagnie, pas de route, en avant ! »

Une file, une brève file tâtonne dans le matin. Trente-deux hommes.

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