À L’Ouest rien de nouveau
Chapitre V
Ce n’est pas commode de tuer les poux un à un, lorsqu’on en a des centaines. Ces bêtes-là sont assez dures, et les écraser éternellement avec les ongles devient ennuyeux. C’est pourquoi Tjaden a fixé, avec du fil de fer, le couvercle d’une boîte à cirage au-dessus d’un bout de bougie allumée. Il suffit alors de jeter les poux dans cette petite poêle ; on entend un grésillement et ils sont liquidés.
Nous sommes assis en cercle, avec notre chemise sur les genoux, le haut du corps tout nu dans l’air chaud et les mains en train de travailler. Haie a des poux d’une espèce particulièrement fine : ils ont sur la tête une croix rouge. Aussi prétend-il les avoir rapportés de l’hôpital militaire de Thourout, où ils étaient la propriété personnelle d’un médecin principal. Il veut aussi, dit-il, utiliser la graisse qui s’accumule lentement dans le couvercle de fer-blanc pour cirer ses bottes et il crève de rire, pendant une demi-heure, de sa plaisanterie.
Cependant, aujourd’hui, il a peu de succès ; quelque chose d’autre nous occupe trop.
Le bruit s’est confirmé : Himmelstoss est là. Il est arrivé hier ; nous avons déjà entendu sa voix bien connue. Il paraît qu’à l’arrière il a mené trop énergiquement quelques jeunes recrues dans les champs en jachère. Sans qu’il le sût, il y avait là le fils du préfet. Cela lui a cassé les reins.
C’est lui qui va être étonné ici ! Tjaden discute depuis des heures toutes les façons dont il pourra lui répondre. Haie examine pensivement ses gros battoirs et me regarde en clignant des yeux. La rossée infligée à Himmelstoss a été l’apogée de son existence ; il m’a raconté que parfois il en rêve encore.
Kropp et Müller sont en conversation. Kropp est le seul à avoir quelque chose à manger, une gamelle de lentilles qu’il a trouvées probablement à la cuisine des soldats du génie. Müller louche du côté des lentilles, mais il se contient et dit :
« Albert, que ferais-tu si, maintenant, la paix arrivait tout à coup ?
— La paix, ça n’existe pas, déclare Albert, d’un ton bref.
— Soit, mais si…, insiste Müller, que ferais-tu ?
— Je foutrais tout ça là, grommelle Kropp.
— C’est clair. Et ensuite ?
— Je me soûlerais, répond Albert.
— Ne dis pas de bêtises, je parle sérieusement…
— Moi aussi, dit Albert ; que voudrais-tu que je fasse d’autre ? »
Kat s’intéresse à la question. Il demande à Kropp une part de ses lentilles, il l’obtient ; il réfléchit ensuite longtemps et dit : « Oui, on pourrait se soûler, mais, autrement, vite à la plus prochaine gare et à toute vapeur à la maison ! La PAIX, Albert, nom de Dieu ! » Il cherche dans son portefeuille de toile cirée une photographie et la montre fièrement à la ronde. « C’est ma vieille. » Puis il la serre et, en pestant : « Maudite garce de guerre…
— Il t’est facile de parler, dis-je, tu as ton petit et ta femme.
— C’est vrai, fait-il d’un ton approbateur. Il me faut veiller qu’ils aient de quoi manger. »
Nous rions.
« Ce n’est pas ça qui leur manquera, Kat, sinon tu procéderais à une réquisition. »
Müller a faim et il n’est pas encore satisfait. Il débusque Haie Westhus de ses rêves de bastonnades.
« Haie, que ferais-tu donc si maintenant la paix arrivait ?
— Il devrait te botter solidement le cul, pour oser parler ici d’une chose pareille, dis-je. Comment peux-tu ?…
— Comment la bouse de vache atteint-elle le toit ? » répond Müller laconiquement. Puis il s’adresse de nouveau à Haie Westhus.
Une telle question est trop forte pour Haie. Il balance son crâne taché de rousseur :
« Tu veux dire, si la guerre était finie ?
— C’est cela, tu comprends tout ce qu’on te dit.
— Alors, il y aurait de nouveau des femmes, n’est-ce pas ? »
Ce disant, Haie se lèche les babines.
« Oui, ça aussi.
— Par mes boyaux ! dit Haie, tandis que son visage se dégèle. Alors je mettrais le grappin sur une solide gaillarde, une grosse Marie, tu sais, avec tout ce qu’il faut pour s’y tenir solidement, et aussitôt au plumard ! Représente-toi la chose : un véritable lit de plume avec un sommier élastique. Mes enfants, pendant huit jours je ne remettrais plus mon pantalon ! »
Tout le monde se tait. L’image est trop admirable. Des frissons nous parcourent la peau. Enfin, Müller se ressaisit et demande :
« Et après ? »
Un temps d’arrêt. Puis Haie déclare, avec quelque embarras :
« Si j’étais caporal, je resterais encore chez les Prussiens et… je rengagerais.
— Haie, tu es loufoque », dis-je.
Il rétorque bonnement, en me demandant :
« As-tu déjà travaillé aux tourbières ? Essaie un peu. »
En même temps, il tire sa cuillère de la tige de ses bottes et il la plonge dans la gamelle d’Albert.
« Ce ne peut pas être pire que les tranchées de la Champagne », répliqué-je.
Haie mastique et ricane :
« Mais ça dure plus longtemps et tu ne peux pas t’embusquer.
— On est pourtant mieux chez soi, mon vieux.
— Comme ci, comme ça », dit-il, tandis que, la bouche ouverte, il se met à méditer.
On peut lire sur sa figure ce qu’il pense. Il pense à la misérable cabane des tourbières, au dur travail qu’il faut faire sous l’accablante chaleur de la brande depuis le grand matin jusqu’au soir ; il pense au maigre salaire, à l’accoutrement crasseux…
« En temps de paix, dans le militaire, tu n’as pas de souci, fait-il enfin. Chaque jour ta pitance est là ; sinon tu fais du pétard. Tu as ton lit, tous les huit jours du linge propre, comme un monsieur ; tu fais ton service de caporal ; tu as du bon vêtement… et, le soir, tu es ton maître et tu vas au bistrot. »
Haie est extraordinairement fier de son idée. Il s’y complaît : « Et, quand tu as fini tes douze ans, tu reçois ton titre de pension et tu deviens gendarme. Tout le jour, tu n’as plus qu’à te promener. »
Maintenant la pensée de cet avenir l’inonde de chaleur.
« Imagine-toi la façon dont alors les gens te traitent : ici un cognac, là un demi. Chacun veut être bien, n’est-ce pas, avec un gendarme.
— Mais tu ne deviendras jamais caporal, Haie », objecte Kat.
Haie, interloqué, le regarde et se tait. Il pense sans doute maintenant aux lumineuses soirées d’automne, aux dimanches dans la bruyère, aux cloches du village, aux après-midi et aux nuits passés avec les filles, aux beignets de sarrasin où le lard fait de grands yeux, aux heures d’insouciant bavardage à l’auberge…
Il lui faut du temps pour sortir de la sphère des images de ce genre ; c’est pourquoi il se borne à bougonner maussadement : « Vos questions sont toujours idiotes. »
Il enfile sa chemise par-dessus sa tête et boutonne sa veste.
« Et toi, que ferais-tu, Tjaden ? » s’écrie Kropp. Tjaden ne connaît qu’une chose.
« Je veillerais qu’Himmelstoss ne m’échappe pas. »
Il est probable que son rêve serait de l’enfermer dans une cage et, chaque matin, de lui tomber dessus à coups de gourdin.
Il dit à Kropp avec enthousiasme.
« À ta place, je tâcherais de devenir lieutenant. Alors tu pourrais le dresser jusqu’à ce que ses fesses demandent grâce.
— Et toi, Detering ? » continue Müller, qui, par sa manie d’interroger les gens, serait un parfait maître d’école.
Detering parle peu. Mais sur ce sujet-là il répond. Il regarde en l’air et ne prononce qu’une phrase :
« J’arriverais encore assez tôt pour la récolte. »
Cela dit, il se lève et s’en va.
Il a des soucis. Sa femme est obligée de faire marcher la ferme et avec ça on vient de lui réquisitionner encore deux chevaux. Chaque jour il lit les journaux qu’il peut trouver, pour voir le temps qu’il fait dans son « trou du pays d’Oldenbourg. S’il pleut là aussi, ils ne pourront pas rentrer les foins.
À ce moment-là, Himmelstoss apparaît. Il se dirige tout droit vers notre groupe. La figure de Tjaden devient rouge et il s’étend de tout son long dans l’herbe et ferme les yeux, tellement est grande son agitation.
Himmelstoss est quelque peu incertain ; son pas se ralentit. Néanmoins, il finit par marcher vers nous. Personne ne fait mine de se lever. Kropp le regarde d’un air intéressé.
Il est là devant nous et il attend. Personne ne parle ; il risque un « Alors ? »
Quelques secondes s’écoulent ; Himmelstoss ne sait visiblement pas quelle contenance prendre. Sans doute que maintenant il voudrait bien nous faire sentir rudement son autorité. Cependant, il semble avoir déjà appris que le front n’est pas une cour de caserne. Il essaie encore une fois et il ne s’adresse plus à tous, mais à un seul, espérant ainsi avoir plus facilement une réponse. Kropp est le plus près de lui. C’est pourquoi il lui fait l’honneur de lui dire :
« Alors, ici aussi ? »
Mais Albert n’est pas son ami. Il répond sèchement :
« Il y a, me semble-t-il, un peu plus longtemps que vous que j’y suis. »
La moustache rousse frémit.
« Sans doute que vous ne me reconnaissez pas, n’est-ce pas ? »
Tjaden ouvre maintenant les yeux.
« Si », dit-il.
Himmelstoss se tourne vers lui :
« Mais c’est Tjaden, n’est-ce pas ? »
Tjaden lève la tête et dit :
« Et sais-tu ce que tu es, toi ? »
Himmelstoss est stupéfait.
« Depuis quand nous tutoyons-nous donc ? Nous n’avons pourtant jamais gardé les cochons ensemble. »
Il ne sait absolument que faire devant une situation pareille. Il ne s’était pas attendu à cette hostilité déclarée. Mais, pour le moment, il est prudent : à coup sûr, quelqu’un lui a parlé de ces légendaires coups de fusil tirés dans le dos des gradés !
La question des cochons gardés ensemble a rendu Tjaden furieux au point d’en devenir spirituel.
« Non, dit-il, c’est toi seul qui les as gardés. » Maintenant Himmelstoss bouillonne aussi. Mais Tjaden ne lui laisse pas le temps de parler ; il faut qu’il lui dise son fait.
« Ce que tu es, tu veux le savoir ? Un salaud, voilà ce que tu es ; il y a longtemps que je voulais te le dire. »
La satisfaction attendue depuis de longs mois fait briller ses petits yeux porcins, au moment où il lance d’une voix retentissante le mot « salaud ».
Himmelstoss est déchaîné :
« Que veux-tu, outil à fumier, sale oiseau de tourbière ? Debout, au garde-à-vous, quand un supérieur vous parle ! »
Tjaden, d’un geste majestueux :
« Vous pouvez vous mettre dans la position de repos, Himmelstoss. Rompez. »
Himmelstoss est devenu l’incarnation enragée du règlement militaire. Le kaiser ne serait pas plus offensé que lui. Il hurle :
« Tjaden, je vous l’ordonne hiérarchiquement : levez-vous.
— Et quoi encore ? demande Tjaden.
— Voulez-vous obéir à mon commandement, oui ou non ? »
Tjaden répond tranquillement et catégoriquement en employant, sans le savoir, la plus connue des citations classiques. En même temps, il lui montre son derrière.
Himmelstoss s’enfuit précipitamment, en hurlant :
« C’est le conseil de guerre ! »
Nous le voyons disparaître dans la direction du bureau de compagnie. Haie et Tjaden éclatent en une manifestation gigantesque de gaieté. Haie rit tellement qu’il se décroche la mâchoire et qu’il reste subitement la bouche ouverte, sans pouvoir bouger.
Albert est obligé de lui remettre la mâchoire en place d’un coup de poing.
Kat est soucieux.
« S’il te porte le motif, ça ira mal.
— Tu crois qu’il le fera ? demande Tjaden.
— À coup sûr, dis-je.
— Le moins que tu attrapes, c’est cinq jours de tôle », déclare Kat.
Tjaden n’est nullement ému.
« Cinq jours de boîte, c’est autant de repos.
— Et si l’on t’envoie en forteresse ? demande Müller, qui va jusqu’au bout des problèmes.
— Alors, pendant ce temps, la guerre sera finie pour moi. »
Tjaden est né sous une bonne étoile : pour lui, il n’y a jamais de soucis. Il s’en va avec Haie et Leer, pour qu’on ne le trouve pas dans le premier moment d’irritation.
Müller n’en a pas encore terminé avec ses questions. Il s’attaque de nouveau à Kropp.
« Albert, si tu rentrais à présent chez toi, que ferais-tu ? »
Kropp est maintenant repu et par conséquent plus accommodant.
« Combien donc restons-nous d’élèves de notre classe ? »
Nous comptons : sur vingt que nous étions, sept sont morts, quatre blessés, un autre est dans un asile de fous. Nous nous trouverions donc douze, tout au plus.
« Trois sont lieutenants, dit Müller. Crois-tu qu’ils se laisseraient rudoyer par Kantorek ? »
Nous ne le croyons pas ; nous non plus, nous ne nous laisserions pas faire par lui.
« Que penses-tu, en somme, de la triple action qu’il y a dans Guillaume Tell ? se rappelle Kropp tout à coup, en même temps qu’il éclate de rire.
— Quels étaient les buts de Hainbund de Gœttingue ? demande aussi Müller, d’un ton devenu soudain très sévère.
— Combien d’enfants avait Charles le Téméraire ? répliqué-je tranquillement.
— Dans la vie, vous serez un propre à rien, Baumer, ricane Müller.
— Quand a eu lieu la bataille de Zama ? demande Kropp.
— Il vous manque le sérieux requis, Kropp ; asseyez-vous : vous aurez un moins trois, dis-je en faisant un signe de la main.
— Quelles sont les fonctions que Lycurgue considérait comme les plus importantes pour l’État, murmure Müller, tout en ayant l’air d’assujettir un lorgnon.
— Faut-il dire : nous, Allemands, craignons Dieu et personne d’autre au monde, ou bien : nous, les Allemands… ? Réfléchissez, dis-je.
— Combien d’habitants a la ville de Melbourne ? fait de nouveau Müller d’une voix susurrante.
— Comment voulez-vous assurer votre existence, si vous ignorez cela ? demandé-je à Albert, d’un ton indigné.
— Qu’entend-on par cohésion ? » fait maintenant celui-ci triomphalement.
Nous ne savons plus grand-chose de toute cette pacotille. Elle ne nous a non plus servi à rien. En revanche, personne, à l’école, ne nous a appris à allumer notre cigarette lorsqu’il pleut ou qu’il vente, à faire du feu avec du bois mouillé ; ou bien que le ventre est le meilleur endroit où enfoncer sa baïonnette, parce qu’elle ne s’y accroche pas, comme dans les côtes.
Müller dit pensivement :
« À quoi bon tout cela ? Nous serons obligés, pourtant, de revenir sur les bancs de l’école. »
Je considère que c’est impossible et je dis :
« Peut-être y aura-t-il pour nous un examen spécial ?
— Mais il faudra bien que tu t’y prépares. Et, même si tu réussis, qu’y aura-t-il ensuite ? Être étudiant ne vaut guère mieux. Et si tu n’as pas d’argent, il faut que tu en mettes un coup.
— Ça vaut cependant un peu mieux ; mais, malgré tout, ce qu’on te fait avaler là, c’est encore des bêtises. »
Kropp exprime notre opinion d’une manière parfaite :
« Comment peut-on prendre ça au sérieux, quand on a été ici, sur le front ?
— Il faut pourtant que tu aies une profession », objecte Müller, comme s’il était Kantorek en personne.
Albert se nettoie les ongles avec son couteau. Nous sommes étonnés de ce raffinement de délicatesse ; mais ce n’est là, pour lui, qu’une façon de mieux réfléchir. Il pose son couteau et dit :
« Oui, voilà la vérité. Kat, Detering et Haie reprendront leur profession, parce qu’ils l’avaient déjà avant de partir. Himmelstoss aussi. Nous, nous n’en avions pas. Alors, comment, après toute cette affaire (et ce disant, d’un geste il montre la direction du front), pourrons-nous nous habituer à un métier ?
— Il faudrait pouvoir être rentier et habiter tout seul dans une forêt », dis-je.
Mais j’ai honte aussitôt de cette folie des grandeurs.
« Que ferons-nous donc si nous revenons ? » se demande Müller, lui-même embarrassé.
Kropp hausse les épaules.
« Je ne le sais pas. Il faut d’abord être rentré, et puis nous verrons bien. »
Nous sommes tous décontenancés.
« Que pourrait-on donc faire ? dis-je.
— Rien ne me fait envie, répond Kropp d’un ton las. De toute façon un beau jour te voilà mort ; à quoi bon tout le reste ? je ne crois pas que nous nous en sortions.
— Quand j’y pense, Albert, dis-je au bout d’un instant, en me roulant sur le dos, je voudrais, lorsque j’entends le mot de paix et en supposant que la paix fût là, je voudrais faire quelque chose d’extraordinaire ; c’est une idée qui me monte à la tête. Quelque chose, tu sais, qui vaille la peine d’avoir été ici dans la mélasse. Seulement, je ne peux rien imaginer. Quant à ce que je vois de possible, à toutes ces histoires de profession, d’études, de traitement, etc., etc., ça m’écœure, car c’est toujours l’éternel refrain et il vous dégoûte. Je ne trouve rien, je ne trouve rien, Albert. »
En ce moment, tout me paraît vain et désespéré. Kropp, lui aussi, réfléchit à cela. En somme, notre situation à tous sera difficile. Mais ceux de l’arrière ne se font-ils pas, parfois, des soucis à ce sujet ? Deux années de fusillade et d’obus… on ne peut pourtant pas ôter cela comme une paire de chaussettes…
Nous sommes d’accord qu’il en est de même pour chacun, non pas seulement pour nous ici, mais partout, pour tous ceux qui sont dans la même situation, que ce soit plus ou moins, peu importe. C’est le sort commun de notre génération.
Albert le dit très bien :
« La guerre a fait de nous des propres à rien. »
Il a raison, nous ne faisons plus partie de la jeunesse.
Nous ne voulons plus prendre d’assaut l’univers. Nous sommes des fuyards. Nous avions dix-huit ans et nous commencions à aimer le monde et l’existence ; voilà qu’il nous a fallu faire feu là-dessus. Le premier obus qui est tombé nous a frappés au cœur. Nous n’avons plus aucun goût pour l’effort, l’activité et le progrès. Nous n’y croyons plus ; nous ne croyons qu’à la guerre.
Le bureau de la compagnie s’anime. On dirait qu’Himmelstoss y a jeté l’alarme. À la tête de la colonne trotte le gros sergent-major. Par un phénomène bizarre, presque tous les sergents-majors de carrière sont gros.
Himmelstoss le suit, assoiffé de vengeance. Ses bottes brillent au soleil…
Nous nous levons. Le caporal demande d’une voix essoufflée : « Où est Tjaden ? »
Bien entendu, personne ne répond. Himmelstoss fixe sur nous des yeux étincelants de méchanceté. « Pas d’histoires ! Vous le savez et vous ne voulez pas le dire. Allons, parlez. »
Il regarde autour de lui ; il n’aperçoit Tjaden nulle part. Il essaie alors d’un autre système : « Dans dix minutes, Tjaden devra se présenter au bureau. »
Après quoi il se retire, avec Himmelstoss dans son sillage.
« J’ai l’impression qu’à nos prochains travaux de retranchement un rouleau de barbelé tombera sur les jambes d’Himmelstoss, fait Kropp.
— Nous n’avons pas encore fini de nous amuser avec lui », dit Müller.
Telle est maintenant notre ambition : contrecarrer en tout les idées d’un facteur des postes…
Je vais à notre baraquement et je dis à Tjaden ce qui en est, pour qu’il s’en aille.
Puis nous changeons de place et nous nous réinstallons pour jouer aux cartes. Car, pour cela nous sommes forts : pour jouer aux cartes, jurer et faire la guerre. Ce n’est pas beaucoup, quand on a vingt ans… et c’est trop, à cet âge.
Au bout d’une demi-heure, Himmelstoss est revenu auprès de nous. Personne ne fait attention à lui. Il demande où est Tjaden. Nous haussons les épaules.
« Vous étiez pourtant chargés de le chercher, insiste-t-il, en employant le « ihr » qui équivaut à un tutoiement.
— Comment cela : ihr ? demande Kropp.
— Oui, ihr, vous qui êtes ici…
— Je vous prierai de ne pas nous tutoyer », dit Kropp d’un ton de colonel.
Himmelstoss a l’air de tomber des nues.
« Qui vous tutoie donc ?
— Vous.
— Moi ?
— Oui. »
Son cerveau travaille. Il louche avec défiance du côté de Kropp, parce qu’il ne comprend pas du tout ce que l’autre veut dire. Néanmoins, sur ce point-là, il n’est pas très sûr de lui et il reprend avec une certaine prévenance.
« Ne l’avez-vous pas trouvé ? »
Kropp s’étend dans l’herbe et dit :
« Avez-vous déjà été dans les tranchées ?
— Cela ne vous regarde pas, déclare sèchement Himmelstoss. J’exige une réponse.
— Soit ! réplique Kropp en se levant. Regardez là-bas où sont ces petits nuages. Ce sont les obus des Anglais. Hier nous étions là. Cinq morts, huit blessés et ce n’était encore qu’un amusement. La prochaine fois que vous viendrez avec nous, les hommes, avant de mourir, se placeront d’abord devant vous en faisant claquer les talons et ils vous demanderont militairement : « S’il vous plaît, l’autorisation de me retirer ! » « S’il vous plaît, l’autorisation de crever. » C’est le cas de le dire, nous avons attendu d’avoir ici des gens comme vous. »
Il se rassied et Himmelstoss file comme une comète.
« Trois jours de salle de police, suppose Kat.
— La prochaine fois, c’est moi qui m’en charge », dis-je à Albert.
Mais les conséquences sont là. Le soir à l’appel a lieu une confrontation. Au bureau de la compagnie, Bertinck, notre lieutenant, est assis et fait comparaître devant lui tout le monde, l’un après l’autre.
Je suis également cité comme témoin et j’explique pourquoi Tjaden s’est rebellé. L’histoire des pisseurs au lit fait impression. On va chercher Himmelstoss et je répète mes dires.
« Est-ce vrai ? » demande Bertinck à Himmelstoss. Celui-ci se tortille et finit par avouer, lorsque Kropp a fait les mêmes déclarations.
« Pourquoi donc personne n’a-t-il alors signalé la chose ? » demande Bertinck.
Nous nous taisons ; il doit, pourtant, savoir lui-même l’utilité d’une réclamation pour des vétilles pareilles, dans la vie militaire. Dans la vie militaire, y a-t-il, du reste, des réclamations ? Le lieutenant le voit bien et il commence par rabrouer Himmelstoss, en lui faisant comprendre encore une fois que le front n’est pas une cour de caserne. Puis vient le tour de Tjaden, qui reçoit son compte avec usure, sous forme d’un lavage de tête soigné et de trois jours de salle de police. Le lieutenant dicte également un jour de salle de police pour Kropp, tout en clignant des yeux vers celui-ci. « Impossible de faire autrement », dit-il à Kropp, d’un ton de regret. C’est un homme raisonnable.
La salle de police n’est pas désagréable. Le local est un ancien poulailler ; là nos camarades pourront recevoir des visites et nous trouverons moyen d’y aller les voir. La prison, c’eût été dans une cave. Autrefois, on nous attachait aussi à un arbre, mais maintenant c’est défendu. Déjà on nous traite, dans certaines occasions, comme des êtres humains.
Une heure après que Tjaden et Kropp sont enfermés derrière leurs grillages de fil de fer, nous allons les trouver. Tjaden nous salue en imitant le chant du coq. Puis nous jouons au scat, jusqu’à la nuit noire.
Naturellement, c’est Tjaden qui gagne, la canaille !
Lorsque nous nous en allons, Kat me demande : « Que dirais-tu si nous faisions rôtir une oie ?
— L’idée n’est pas mauvaise », fais-je.
Nous grimpons sur une voiture de colonne de munitions. Cela nous coûte deux cigarettes. Kat a repéré exactement l’endroit. L’étable appartient à un état-major de régiment. Je décide d’aller chercher l’oie et je me fais donner des instructions. L’étable est derrière le mur, elle n’est fermée que par une barre.
Kat joint les mains en étrier ; j’y pose le pied et je passe par-dessus le mur. Kat fait le guet.
Pendant quelques minutes, je reste immobile pour accoutumer mes yeux à l’obscurité. Puis je reconnais l’étable. Je m’y glisse doucement, je tâte la barre, je l’écarte et j’ouvre la porte.
Je distingue deux taches blanches. Deux oies, c’est ennuyeux, car si l’on attrape l’une, l’autre se met à crier. Il faut donc les saisir toutes deux : si j’agis vivement, ça ira bien.
Je m’élance d’un bond ; j’en attrape une aussitôt, et la seconde, un moment après. Comme un fou, je cogne leur tête contre le mur, pour les étourdir. Mais sans doute que je n’ai pas assez de force. Les bêtes se débattent : leurs pattes et leurs ailes frappent autour d’elles. Je lutte avec acharnement, mais bon Dieu ! quelle vigueur a une oie ! Elles me tiraillent à me faire chanceler. Dans l’obscurité, ces taches blanches sont abominables ; mes bras ont maintenant des ailes, je redoute presque d’être emporté dans le ciel, comme si j’avais dans les mains une paire de ballons captifs.
Mais déjà du bruit aussi s’en mêle ! Un des gosiers a aspiré de l’air et ronfle comme un réveille-matin. Subitement quelque chose vient de dehors, je reçois un choc, je me trouve sur le sol et j’entends un grognement furibond. C’est un chien. Je regarde obliquement et voilà que déjà il ouvre la gueule dans la direction de mon cou. Aussitôt je m’immobilise et surtout je serre bien mon menton contre le col de mon uniforme.
C’est un dogue. Au bout d’une éternité, sa tête recule et il s’assied à côté de moi. Mais, quand j’essaie de bouger, il grogne. Je réfléchis. La seule chose que je puisse faire, c’est de saisir mon petit revolver. Il faut, de toute façon, que je m’en aille d’ici avant que les gens n’arrivent. Centimètre par centimètre, je déplace ma main du côté de mon revolver.
J’ai l’impression que cela dure des heures. Le moindre mouvement est suivi d’un redoutable grognement du chien ; je m’immobilise, puis je recommence. Lorsque j’ai le revolver dans ma main, celle-ci se met à trembler. Je la serre contre le sol et je me représente bien ce que je dois faire : brandir l’arme, tirer avant que le chien puisse mordre et sauter par-dessus le mur.
Lentement je respire et je deviens plus calme. Puis je retiens mon souffle, je lève mon revolver, le coup part, le dogue s’abat en hurlant, je gagne la porte de l’étable et, ce faisant, je trébuche contre une des oies qui se sont réfugiées là.
Au galop je la saisis vivement, je la projette par-dessus le mur et moi-même j’y grimpe. Je ne suis pas encore de l’autre côté que le dogue, lui aussi, se relève et s’élance vers moi. Je me laisse tomber aussitôt. Kat est là, à dix pas devant moi, tenant l’oie dans ses bras. Dès qu’il me voit, nous décampons.
Enfin, nous pouvons souffler. L’oie est morte. Kat en un instant lui a fait son affaire. Nous allons la faire rôtir aussitôt pour que personne ne s’aperçoive de rien. Je vais chercher des pots et du bois dans le baraquement et nous nous glissons à l’intérieur d’un petit réduit abandonné, dont nous nous servons pour ces sortes d’usages. Nous bouchons hermétiquement la seule fenêtre du lieu. Il y a là une sorte de foyer, une plaque de fer posée sur des briques. Nous allumons le feu.
Kat plume l’oie et l’apprête. Nous mettons soigneusement les plumes de côté. Nous avons l’intention d’en faire deux petits coussins avec cette inscription :
« Repose en paix, au milieu du bombardement. »
Le feu de l’artillerie du front vient envelopper notre retraite de bourdonnements. La lueur de notre foyer danse sur notre visage ; des ombres dansent sur le mur. Parfois, on entend un craquement sourd, puis la bicoque se met à trembler. Ce sont des bombes d’avion. Une fois nous entendons des cris étouffés ; un baraquement a sans doute été touché.
Des avions ronronnent ; des mitrailleuses font tactac. Mais aucune lumière qu’on puisse voir de l’extérieur ne sort de notre asile.
Ainsi, nous sommes assis l’un en face de l’autre, Kat et moi, soldats aux uniformes élimés, faisant cuire une oie au milieu de la nuit. Nous ne parlons pas beaucoup, mais nous sommes, l’un pour l’autre, plus remplis d’attentions délicates que ne peuvent l’être, à ce que je crois, des amoureux. Nous sommes deux êtres humains, deux chétives étincelles de vie et, au-dehors, c’est la nuit et le cercle de la mort. Nous nous tenons assis à leur bordure, à la fois menacés et abrités ; sur nos mains la graisse coule ; nos cœurs se touchent et l’heure que nous vivons est semblable à l’endroit où nous nous trouvons : le doux feu de nos âmes y fait danser les lumières et les ombres de nos impressions. Que sait-il de moi, et moi, que sais-je de lui ? Autrefois, aucune de nos pensées n’eût été semblable ; maintenant, nous sommes assis devant une oie, nous sentons notre existence et nous sommes si près l’un de l’autre que nous n’en parlons même pas.
Faire rôtir une oie, cela demande du temps, même quand elle est jeune et grasse ; c’est pourquoi nous nous relayons. L’un de nous l’arrose pendant que l’autre dort. Peu à peu un parfum délicieux se répand tout autour de nous.
Les bruits du dehors forment une sorte de chaîne, un rêve, mais dans lequel le souvenir ne s’efface pas complètement. Dans un demi-sommeil je vois Kat lever et abaisser la cuiller ; je l’aime, avec ses épaules, sa silhouette anguleuse et penchée, et en même temps je vois derrière lui des forêts et des arbres et une voix bonne dit des paroles qui m’apaisent, moi, tout petit soldat qui marche sous le grand ciel, avec ses grosses bottes, son ceinturon et sa musette, suivant le chemin qui est devant lui, prompt à oublier et qui n’est plus que rarement triste et avance toujours sous le vaste ciel nocturne.
Un petit soldat et une voix bonne ; et si on voulait le cajoler, peut-être qu’il ne serait plus capable de comprendre la chose, maintenant, ce soldat qui marche avec de grandes bottes et le cœur délabré, ce soldat qui marche parce qu’il a des bottes et qui a tout oublié, sauf l’obligation de marcher. À l’horizon n’y a-t-il pas des fleurs et un paysage si calme qu’il voudrait pleurer, le soldat ? N’y a-t-il pas là des images, qu’il n’a pas perdues parce qu’il ne les a jamais possédées, des images troublantes, mais qui, cependant, sont pour lui chose passée ? N’y a-t-il pas là ses vingt ans ?
J’ai la figure mouillée et je me demande où je suis. Kat est là devant moi, son ombre géante toute courbée s’incline, sur moi, comme une image du pays natal. Il parle bas, il sourit et il revient vers le feu.
Puis il dit :
« C’est fini.
— Oui, Kat. »
Je me secoue. Au milieu de l’espace brille le rôti doré. Nous prenons nos fourchettes pliantes et nos couteaux et nous nous coupons une cuisse pour chacun. Avec cela nous mangeons du pain de munition que nous plongeons dans la sauce. Nous mangeons lentement, avec une jouissance complète.
« Tu le trouves bon, Kat ?
— Oui, et toi ?
— Très bon, Kat. »
Nous sommes comme des frères et nous nous offrons mutuellement les meilleurs morceaux. Ensuite je fume une cigarette, Kat un cigare. Il y a encore beaucoup de restes.
« Qu’en penses-tu, Kat, si nous allions en porter un morceau à Kropp et à Tjaden ?
— Entendu ! » fait-il.
Nous coupons une portion et l’enveloppons soigneusement dans du papier de journal. Nous avions l’intention de réserver le restant pour notre baraquement, mais Kat rit, rien qu’en disant : « Tjaden. »
Je le vois bien, il faut que nous emportions tout. Aussi nous nous dirigeons vers le poulailler pour réveiller les deux copains. Auparavant, nous mettons les plumes dans un paquet, que nous jetons au loin.
Kropp et Tjaden nous regardent comme un mirage. Puis leurs mâchoires se mettent à travailler. Tjaden tient à deux mains une aile qu’il a mise dans sa bouche à la façon d’un harmonica et il mastique. Il avale la graisse du pot et il dit tout en mangeant bruyamment : « Je ne l’oublierai jamais. »
Nous reprenons le chemin de notre baraquement. Voici, de nouveau, le grand ciel avec les étoiles et l’aube qui point et je marche là-dessous, soldat portant de grandes bottes et ayant le ventre plein, petit soldat perdu dans le jour qui commence, mais à côté de moi, courbé et anguleux, chemine Kat, mon camarade.
Les contours du baraquement viennent à nous, dans la pénombre crépusculaire, comme un sommeil noir et profond.
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