À L’Ouest rien de nouveau

Erich Maria Remarque · Chapitre 4 sur 12

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À L’Ouest rien de nouveau

Chapitre IV

 

Nous sommes commandés pour aller à l’avant faire des travaux de retranchement. Lorsque l’obscurité tombe, les camions commencent à rouler. Nous y grimpons. La soirée est chaude et le crépuscule nous semble une étoffe à l’abri de laquelle nous nous sentons à l’aise. Cela met entre nous plus d’intimité ; même l’avare Tjaden m’offre une cigarette et me donne du feu.

Nous sommes debout l’un à côté de l’autre, étroitement serrés ; personne ne peut s’asseoir. Il est vrai que nous ne sommes pas habitués à cette commodité ; Müller est enfin, pour une fois, de bonne humeur ; il porte ses nouvelles bottes.

Les moteurs ronronnent, les camions roulent avec fracas. Les routes sont usées et pleines de fondrières. Il n’est pas permis de faire de la lumière ; et nous cahotons, à en culbuter presque hors de la voiture. Cela ne nous inquiète pas outre mesure. Que peut-il bien nous arriver ? Un bras cassé vaut mieux qu’un trou dans le ventre ; et plus d’un désire même une aussi bonne occasion d’aller faire un tour à la maison.

À côté de nous passent en longue file les colonnes de munitions. Elles sont pressées et nous dépassent continuellement. Nous leur lançons des quolibets auxquels d’autres répondent.

On voit un mur ; il fait partie d’une maison située à l’écart de la route. Je dresse soudain l’oreille. N’est-ce pas une illusion ? Voici que de nouveau j’entends distinctement le cacardement d’une oie. Mes yeux se dirigent sur Katczinsky ; aussitôt un regard de lui à moi : nous nous comprenons.

« Kat, j’entends là un aspirant à notre casserole…» Il fait signe que oui et dit :

« Entendu ! À notre retour. Je connais les lieux. » Naturellement, Kat connaît les lieux. À coup sûr, il connaît la moindre patte d’oie qu’il y a à vingt kilomètres à la ronde.

Le convoi atteint les positions d’artillerie. Les emplacements de pièces sont camouflés avec des branchages, pour échapper à la vue des aviateurs. Cela ressemble à une sorte de fête militaire des Tabernacles. Ces espèces de tonnelles auraient un air gai et paisible si leurs habitants n’étaient pas des canons.

L’air est alourdi par la fumée des pièces à feu et par le brouillard. On sent sur la langue la vapeur arrière de la poudre. Les « départs » des obus tonnent à faire trembler notre camion : l’écho s’étend en roulant avec vacarme. Tout vacille. Nos visages changent insensiblement d’expression. Nous n’allons pas, il est vrai, dans les tranchées de première ligne, mais simplement à des travaux de retranchement ; cependant, on pourrait lire, maintenant, sur chaque visage : « Voici le front, nous sommes dans sa zone. »

Toutefois, ce n’est pas là de la peur. Quand on est allé en première ligne aussi souvent que nous, on est insensible. Seules les jeunes recrues sont impressionnées. Kat leur donne des renseignements : « C’était un 305. Vous le reconnaissez au coup d’envoi. Vous allez tout de suite l’entendre tomber. »

Mais le bruit sourd des « arrivées » ne pénètre pas jusqu’ici ; il se perd dans la confusion des rumeurs du front. Kat prête l’oreille et dit : « Cette nuit, ça va barder. »

Nous écoutons tous. Le front est agité. Kropp dit :

« Les Tommies tirent déjà. On entend distinctement les départs. » Ce sont les batteries anglaises, à droite de notre secteur. Elles tonnent une heure plus tôt que d’habitude. Chez nous, on ne commence jamais qu’à dix heures précises.

« Qu’est-ce qui leur prend donc ? s’écrie Müller. Sans doute que leurs montres avancent.

— Je vous dis que ça va barder. Je le sens à mes os », fait Kat, en rentrant sa tête dans ses épaules.

À côté de nous, gémissent trois obus qui partent. Le rayon de feu perce obliquement le brouillard ; les canons grondent et rugissent ; nous frissonnons et nous sommes heureux de ce que, au petit jour, nous serons rentrés dans nos baraquements.

Nos visages ne sont ni plus pâles ni plus rouges que d’habitude. Ils ne sont ni plus tendus, ni plus détendus, et pourtant ils sont différents. Nous sentons que dans notre sang un contact électrique s’est déclenché. Ce ne sont pas là de simples façons de parler. C’est une réalité. C’est le front, la conscience d’être au front, qui déclenche ce contact. Au moment où sifflent les premiers obus, où l’air est déchiré par les coups d’envoi, soudain s’insinuent dans nos artères, dans nos mains, dans nos yeux une attente contenue, une façon d’être aux aguets, une acuité plus forte de l’être, une finesse singulière des sens. Le corps est soudain prêt à tout.

Souvent il me semble que c’est l’air ébranlé et vibrant qui bondit sur nous, avec des ailes silencieuses. Il me semble encore que c’est le front lui-même duquel rayonne un fluide électrique, qui mobilise en moi des fibres nerveuses inconnues.

Chaque fois, c’est la même chose. Quand nous partons, nous sommes de vulgaires soldats, maussades ou de bonne humeur. Puis viennent les premières positions d’artillerie et alors chaque mot que nous disons rend un son tout autre…

Lorsque Kat est devant nos baraquements de repos et qu’il dit : « Ça va barder », c’est là son opinion, voilà tout ; mais, lorsque c’est ici qu’il dit cela, la phrase prend la dureté d’une baïonnette au clair de lune. Elle traverse vivement toutes nos pensées ; elle est plus proche de nous et évoque dans cet inconscient qui s’éveille en nous une obscure signification : « Ça va barder. » Peut-être est-ce alors notre vie la plus intime et la plus secrète qui vibre et qui se hérisse pour la défense ?

 

Pour moi, le front est un tourbillon sinistre. Lorsqu’on est encore loin du centre, dans une eau calme, on sent déjà la force aspirante qui vous attire, lentement, inévitablement, sans qu’on puisse y opposer beaucoup de résistance. Mais de la terre et de l’air nous viennent des forces défensives, surtout de la terre. Pour personne, la terre n’a autant d’importance que pour le soldat. Lorsqu’il se presse contre elle longuement, avec violence, lorsqu’il enfonce profondément en elle son visage et ses membres, dans les affres mortelles du feu, elle est alors son unique amie, son frère, sa mère. Sa peur et ses cris gémissent dans son silence et dans son asile : elle les accueille et de nouveau elle le laisse partir pour dix autres secondes de course et de vie, puis elle le ressaisit, – et parfois pour toujours.

Terre ! terre ! terre !

Terre, avec tes plis de terrain, tes trous et tes profondeurs où l’on peut s’aplatir et s’accroupir, ô terre dans les convulsions de l’horreur, le déferlement de la destruction et les hurlements de mort des explosions, c’est toi qui nous as donné le puissant contre-courant de la vie sauvée. L’ébranlement éperdu de notre existence en lambeaux a trouvé un reflux vital qui est passé de toi dans nos mains, de sorte que, ayant échappé à la mort, nous avons fouillé tes entrailles et, dans le bonheur muet et angoissé d’avoir survécu à cette minute, nous t’avons mordue à pleines lèvres…

Une partie de notre être, au premier grondement des obus, s’est brusquement vue ramenée à des milliers d’années en arrière. C’est l’instinct de la bête qui s’éveille en nous, qui nous guide et nous protège. Il n’est pas conscient, il est beaucoup plus rapide, beaucoup plus sûr et infaillible que la conscience claire ; on ne peut pas expliquer ce phénomène. Voici qu’on marche sans penser à rien et soudain on se trouve couché dans un creux de terrain et l’on voit au-dessus de soi se disperser des éclats d’obus, mais on ne peut pas se rappeler avoir entendu arriver l’obus, ni avoir songé à se jeter par terre. Si l’on avait attendu de le faire, l’on ne serait plus maintenant qu’un peu de chair çà et là répandu. C’est cet autre élément, ce flair perspicace qui nous a projetés à terre et qui nous a sauvés sans qu’on sache comment. Si ce n’était pas cela, il y a déjà longtemps que, des Flandres aux Vosges, il ne subsisterait plus un seul homme.

Quand nous partons, nous ne sommes que de vulgaires soldats, maussades ou de bonne humeur et, quand nous arrivons dans la zone où commence le front, nous sommes devenus des hommes-bêtes.

 

Un bois chétif nous accueille. Nous passons à côté des canons à rata. Nous descendons derrière le bois. Les camions s’en retournent ; demain, avant qu’il fasse jour, ils reviendront nous chercher.

Le brouillard et la fumée des canons recouvrent les prairies jusqu’à hauteur de poitrine. Au-dessus, la lune brille. Sur la route passent des troupes ; les casques d’acier luisent au clair de la lune avec des reflets mats. Les têtes et les fusils émergent de la blancheur du brouillard : têtes gesticulantes et canons de fusils vacillants.

Un peu plus loin, il n’y a plus de brouillard. Ici, les têtes se prolongent en silhouettes complètes : les tuniques, les pantalons et les bottes sortent du brouillard comme d’un étang de lait. Ils se forment en colonne. La colonne marche tout droit devant elle. Les silhouettes se confondent et leur masse constitue une sorte de coin ; on ne reconnaît plus les individus ; ce n’est qu’un coin sombre allant lentement de l’avant, complété bizarrement par les têtes et les fusils qui semblent sortir, en nageant, de l’étang de brouillard. Une colonne, mais pas des hommes.

Sur un chemin transversal passent des canons légers et des voitures de munitions. Les dos des chevaux luisent sous la lune, leurs mouvements sont beaux ; ils portent la tête haute et l’on voit étinceler leurs yeux. Les canons et les voitures semblent glisser sur l’arrière-plan estompé du paysage lunaire ; les cavaliers, avec leurs casques d’acier, ont l’air de chevaliers du temps passé ; c’est, d’une certaine manière, beau et émouvant.

Nous arrivons au parc du génie. Les uns chargent sur leurs épaules des piquets de fer pointus et recourbés. Les autres passent des tiges de fer à travers des rouleaux de barbelés et l’on s’en va. Ces fardeaux sont incommodes et lourds.

Le terrain est maintenant plein de déchirures. De l’avant de la colonne nous arrivent des avis :

« Attention ! À gauche, profond trou d’obus !…»

Nos yeux font tous leurs efforts pour bien voir ; nos pieds et nos bâtons tâtent le terrain, avant de recevoir le poids du corps. Tout à coup, la colonne s’arrête ; on va buter avec son visage contre le rouleau de fil de fer de l’homme qui est devant soi et l’on jure.

Quelques camions démolis par les obus nous barrent le chemin, un nouveau commandement : « Éteignez les cigarettes et les pipes. » Nous sommes tout près des tranchées.

Sur ces entrefaites, l’obscurité complète est arrivée. Nous contournons un petit bois et nous avons alors devant nous les premières lignes.

Une clarté rougeâtre et incertaine recouvre l’horizon d’un bout à l’autre. Elle est continuellement en mouvement, traversée par les éclairs jaillis des pièces. Des fusées s’élèvent au-dessus de tout cela, boules rouges et argentées qui éclatent et qui retombent en une pluie d’étoiles vertes, rouges et blanches. Les fusées des Français bondissent en déployant dans l’air un parachute de soie et puis descendent lentement vers la terre. Elles donnent une lumière semblable à celle du jour ; leur éclat pénètre jusqu’à nous et nous voyons distinctement notre ombre sur le sol. Elles planent pendant des minutes avant de s’éteindre. Aussitôt il en surgit partout de nouvelles et puis, par intervalles, les vertes, rouges et bleues.

« Sale affaire ! » dit Kat.

L’ouragan des pièces à feu s’enfle jusqu’à n’être plus qu’un unique grondement sourd, et puis il se redivise, en décharges successives. Les salves sèches des mitrailleuses crépitent au-dessus de nous, l’air est plein de ruées invisibles, de hurlements, de sifflements et de susurrements ; ce sont des obus de petit calibre. Mais de temps en temps retentit aussi à travers la nuit la voix d’orgue des grandes « caisses à charbon », des projectiles de l’artillerie lourde qui s’en vont tomber loin derrière nous. Ils ont un cri enroué, lointain, bramant comme des cerfs en rut, et ils déroulent très haut leur trajectoire au-dessus des hurlements et des sifflements des petits obus.

Les projecteurs commencent à fouiller le ciel noir. Leurs rayons s’y allongent, comme de gigantesques règles fuselées. Voici que l’un d’eux s’immobilise et c’est à peine s’il tremble un peu. Aussitôt un second vient le rejoindre ; et l’on aperçoit entre eux un noir insecte qui essaie de s’enfuir : l’avion. Son vol devient mal assuré, il est ébloui et il chancelle.

 

Nous enfonçons solidement les piquets de fer à des intervalles réguliers. Il y a toujours deux hommes pour tenir un rouleau et les autres déroulent le barbelé, cet horrible fil aux longs aiguillons pressés l’un contre l’autre. Je ne suis plus habitué à ce travail et je me déchire la main.

Au bout de quelques heures, nous avons terminé. Mais nous avons encore du temps avant que les camions n’arrivent. La plupart d’entre nous s’étendent à terre et dorment. J’essaie d’en faire autant. La fraîcheur est trop forte. On s’aperçoit que nous sommes près de la mer et on se réveille constamment à cause du froid.

Enfin, je m’endors pour de bon. Lorsque, tout à coup, je me redresse vivement, je ne sais plus où je suis : je vois les étoiles, je vois les fusées et j’ai un instant l’impression de m’être endormi dans un jardin, au cours d’une fête. Je ne sais pas si c’est le matin ou le soir. Je suis couché dans le berceau blême du crépuscule et j’attends de tendres paroles qui viendront forcément, des paroles tendres et rassurantes, – est-ce que je pleure ? Je porte la main à mes yeux, c’est si étrange, suis-je un enfant ? De la peau douce. Cela ne dure qu’une seconde, puis je reconnais la silhouette de Katczinsky. Il est assis paisiblement, le vieux soldat, et il fume une pipe, naturellement une pipe à couvercle. Lorsqu’il remarque que je suis éveillé, il dit :

« Tu en as eu une secousse. Ce n’était qu’une fusée qui est allée se perdre en sifflant dans la broussaille. »

Je me lève, je me sens étrangement seul. Il est bon que Kat soit là. Il regarde pensivement du côté du front et dit : « C’est un beau feu d’artifice, dommage qu’il soit si dangereux. »

Derrière nous un obus tombe. Des recrues en tressaillent d’épouvanté. Quelques minutes après un autre éclate. Cette fois-ci plus près de nous. Kat tapote sa pipe en disant : « Ça va barder. »

Ça commence. Nous décampons, en rampant aussi vite que possible. Le coup suivant vient déjà se placer parmi nous. On entend quelques cris. À l’horizon montent des fusées vertes. La boue est projetée très haut ; des éclats de projectiles bourdonnent. On entend leur claquement sur le sol longtemps après que l’explosion de l’obus s’est tue.

À côté de nous est allongée une recrue affolée, une tête de filasse. Il tient la figure enfoncée dans ses mains, son casque a fait la culbute, je le repêche et veux le lui remettre sur le crâne. Il lève les yeux, repousse le casque et, comme un enfant, se laisse aller, en cachant sa tête sous mon bras, tout contre ma poitrine. Ses épaules étroites tremblent. Des épaules semblables à celles qu’avait Kemmerich.

Je le laisse faire, mais, pour que le casque serve au moins à quelque chose, je le pose sur son derrière, non pas par facétie, mais parce que c’est l’endroit le plus élevé de son corps. Bien qu’il y ait là un épais matelas de chair, les coups de feu sont dans cette partie abominablement douloureux. En outre, à l’hôpital il faut rester pendant des mois couché sur le ventre et, ensuite, il est presque certain qu’on boitera.

Un obus, quelque part, est tombé dans le tas. On entend des cris, entre les coups successifs.

Enfin, le calme se fait ; le bombardement s’est porté plus loin que nous et maintenant il donne sur les dernières positions de réserve. Nous risquons un coup d’œil. Des fusées rouges vacillent dans le ciel. Probablement, il va y avoir une attaque.

Chez nous, tout reste tranquille. Je me lève et je tape sur l’épaule du jeune soldat. « C’est fini, mon petit. Ça s’est encore bien passé. »

Il regarde autour de lui, d’un air égaré. Je lui dis, pour le rassurer : « Tu verras que tu t’y habitueras. »

Il aperçoit son casque et le met sur sa tête… Il revient à lui, lentement. Soudain, il rougit et a l’air embarrassé. Avec précaution, il dirige sa main derrière lui et me regarde douloureusement ; je comprends aussitôt : la colique du feu. En réalité, ce n’est pas pour cela que j’avais posé son casque à cet endroit, mais je le console quand même : « Il n’y a pas à en avoir honte. Déjà d’autres gaillards que toi s’en sont mis plein les culottes lorsqu’ils ont reçu le baptême du feu. Va derrière ces arbustes et ôte ton caleçon. Tu m’as compris…»

Il se trotte. Le calme est devenu plus grand, cependant les cris ne cessent pas. Je questionne Albert.

« Que se passe-t-il ?

— Là-bas, quelques colonnes ont écopé en plein. »

Les cris continuent. Ce ne sont pas des êtres humains qui peuvent crier si terriblement. Kat dit : « Chevaux blessés. »

Je n’ai encore jamais entendu crier des chevaux et je puis à peine le croire. C’est toute la détresse du monde. C’est la créature martyrisée, c’est une douleur sauvage et terrible qui gémit ainsi. Nous sommes devenus blêmes. Detering se dresse : « Nom de Dieu ! achevez-les donc ! »

Il est cultivateur et il connaît les chevaux. Cela le touche de près. Et, comme par un fait exprès, à présent le bombardement se tait presque. Les cris des bêtes se font de plus en plus distincts. On ne sait plus d’où cela vient, au milieu de ce paysage couleur d’argent, qui est maintenant si calme ; la chose est invisible, spectrale. Partout, entre le ciel et la terre ces cris se propagent immensément. Detering se dresse, furieux : « Nom de Dieu ! achevez-les ! mais achevez-les donc, nom de Dieu !

— Il faut d’abord qu’ils aillent ramasser les hommes », dit Kat.

Nous nous levons pour tâcher de découvrir l’endroit. Si nous voyions les animaux, nous supporterions mieux la chose. Meyer a une jumelle. Nous apercevons un groupe sombre d’infirmiers avec des brancards et de grandes masses noires qui s’agitent. Ce sont les chevaux blessés. Mais ils ne sont pas tous là. Quelques-uns continuent de galoper, s’abattent et reprennent leur course. L’un d’eux a le ventre ouvert ; ses entrailles pendent tout du long. Il s’y entrave et tombe, mais pour se relever encore. Detering lève son fusil et vise. Kat le détourne vivement :

« Es-tu fou ? »

Detering tremble et jette son fusil à terre. Nous nous asseyons et nous nous bouchons les oreilles, mais ces plaintes, ces cris de détresse, ces horribles gémissements y pénètrent quand même, pénètrent tout.

On peut dire que nous sommes tous capables de supporter beaucoup ; mais, en ce moment, la sueur nous inonde. On voudrait se lever et s’en aller en courant, n’importe où, pourvu qu’on n’entende plus ces plaintes. Et, pourtant, ce ne sont pas des êtres humains, ce ne sont que des chevaux. De nouveau, des brancards se détachent du sombre peloton. Puis, quelques coups de feu crépitent. Les grosses masses vacillent et s’aplatissent. Enfin ! Mais ce n’est pas encore fini. Les gens ne peuvent pas s’approcher des bêtes blessées qui s’enfuient dans leur angoisse, en portant dans leur bouche large ouverte toute la souffrance. Une des silhouettes se met à genoux. Un coup de feu : un cheval s’abat, un autre encore. Le dernier se campe sur les jambes de devant et tourne en cercle comme un carrousel. Assis, il tourne en cercle sur ses jambes de devant raidies ; il est probable qu’il a la croupe fracassée. Le soldat court vers lui et lui tire un coup de feu. Lentement, humblement, la masse s’abat sur le sol. Nous ôtons les mains de nos oreilles. Les cris se sont tus. Il ne reste plus, suspendu dans l’air, qu’un long soupir mourant. Puis il n’y a plus que les fusées, le sifflement des obus et les étoiles, – et cela nous semble presque étonnant.

Detering va et vient en pestant. « Je voudrais savoir le mal qu’ont fait ces bêtes. » Ensuite, il revient sur le même sujet. Sa voix est émue, elle est presque solennelle lorsqu’il lance : « Je vous le dis, que des animaux fassent la guerre, c’est la plus grande abomination qui soit ! »

 

Nous reprenons le chemin de l’arrière, il est temps de rejoindre nos camions. Le ciel est devenu un peu plus clair. Il est trois heures du matin, le vent est frais et même froid et l’heure livide donne à nos visages un teint de cendre.

Nous avançons en tâtonnant l’un derrière l’autre, à travers les tranchées et les trous d’obus et nous parvenons de nouveau dans la zone du brouillard. Katczinsky est inquiet ; c’est mauvais signe.

« Qu’as-tu, Kat ? demande Kropp.

— Je voudrais que nous soyons rentrés à la maison. »

« À la maison », il veut dire aux baraquements.

« Nous y serons bientôt, Kat. »

Il est nerveux.

« Je ne sais pas, je ne sais pas…»

Nous atteignons les boyaux et puis les prairies. Le petit bois surgit devant nous. Ici nous connaissons chaque pouce de terrain. Déjà voici le cimetière des chasseurs avec ses tumulus et ses croix noires.

À ce moment-là, nous entendons derrière nous un sifflement, qui grandit, et qui devient un grondement puissant comme le tonnerre. Nous nous sommes baissés ; à cent mètres en avant de nous jaillit un nuage de feu. La minute suivante, une partie du bois s’élève lentement dans l’air. C’est un second obus qui vient de tomber et trois ou quatre arbres sont emportés et puis se brisent en morceaux. Déjà les obus suivants se pressent avec un bruit de soupape de chaudière ; le feu est intense.

« Abritez-vous ! hurle quelqu’un. Abritez-vous ! »

Les prairies sont plates, le bois est trop dangereux, il n’y a pas d’autre abri que le cimetière et ses tombes. Nous nous y rendons en trébuchant dans l’obscurité ; comme un crachat, chacun est là collé à un tas de terre.

Il était temps. Les ténèbres deviennent folles. C’est un déchaînement et une furie. Des ombres plus noires que la nuit se précipitent sur nous, rageusement, faisant comme des bosses gigantesques, et puis nous dépassent. Le feu des explosions met des flamboiements au-dessus du cimetière.

Il n’y a d’issue nulle part. À la lueur des obus, je risque un coup d’œil sur les prés. On dirait une mer démontée ; les flammes des projectiles jaillissent comme des jets d’eau. Il est impossible que quelqu’un passe à travers.

Le bois disparaît, il est mis en pièces, broyé, anéanti. Nous sommes obligés de rester ici dans le cimetière.

Devant nous, la terre se crève. C’est une pluie de mottes. Je sens une secousse, ma manche est déchirée par un éclat. Je serre le poing, pas de douleur. Mais je ne suis quand même pas rassuré, car les blessures ne font mal qu’au bout d’un certain temps. Je passe la main sur mon bras. Il est égratigné, mais intact. Voilà que mon crâne reçoit un tel choc que ma conscience s’obscurcit presque. Une pensée fulgure dans mon esprit : « Ne pas m’évanouir ! » Je me sens sombrer dans le noir et me remets aussitôt. Un éclat d’obus a frappé mon casque, mais il venait de si loin qu’il ne l’a pas traversé. J’essuie la saleté qui m’empêche d’y voir ; devant moi un trou est béant. Je l’aperçois, quoique difficilement. Il est rare que plusieurs obus tombent successivement dans le même entonnoir. C’est pourquoi je veux m’y mettre. D’un bond, je m’y allonge. Je suis là aplati comme un poisson hors de l’eau. Mais de nouveau ça siffle. Vite, je me recroqueville ; je cherche à m’abriter. Je sens quelque chose à gauche de moi, je me serre contre cela, la chose cède. Je geins, la terre se déchire, la pression de l’air gronde à mes oreilles, je me glisse sur cette chose qui ne résiste pas. Je m’en recouvre ; c’est du bois et de l’étoffe, un abri, un misérable abri contre les éclats qui viennent s’abattre autour de moi.

J’ouvre les yeux, mes doigts tiennent serrée une manche d’habit, un bras humain, est-ce un blessé ? Je lui parle aussi fort que je peux ; pas de réponse, c’est un mort. Ma main fouille plus loin, trouve des débris de bois… alors je me souviens que nous sommes dans le cimetière.

Mais le feu est plus fort que tout. Il anéantit les sens ; je m’enfonce encore davantage sous le cercueil, il faut qu’il m’abrite, même s’il renferme la Mort.

Devant moi, l’entonnoir est béant. Je le saisis des yeux, comme si je l’empoignais. Il faut enfin que je m’y glisse d’un saut. Mais quelque chose me frappe au visage et une main s’accroche à mon épaule. Le mort s’est-il réveillé ? La main me secoue. Je tourne la tête et une seconde lueur me fait apercevoir la figure de Katczinsky ; il a la bouche grande ouverte et il hurle quelque chose. Je n’entends rien ; il me secoue, il s’approche. Dans un moment d’accalmie, sa voix me parvient. « Les gaz… gaaaz… gaaaz… Faites passer !…» Je saisis ma boîte à masque ; quelqu’un est étendu non loin de moi, je ne pense plus qu’à une chose : il faut que celui-là aussi sache ! « Les gaaaz, les gaaaz…»

Je l’appelle, je me traîne vers lui, je brandis ma boîte à masque dans sa direction ; il ne remarque rien. Encore une fois, encore une fois : il ne pense qu’à se recroqueviller. C’est une recrue. Je regarde désespérément du côté de Kat, il a mis son masque, je sors vivement le mien, mon casque vole à terre et le masque glisse sur mon visage. J’arrive à l’endroit où est l’homme. Sa boîte à masque est là tout près ; je saisis le masque, je le mets sur sa tête. Il le prend, je le laisse et soudain, d’une saccade, je me jette dans l’entonnoir.

Le bruit sourd des obus à gaz se mêle au craquement des projectiles explosifs. Une cloche retentit parmi les explosions ; des gongs et des coups frappés sur le métal annoncent partout les gaz, les gaz, les gaaz…

Derrière moi, un bruit d’écroulement, une fois, deux fois. J’essuie les lunettes de mon masque pour effacer la vapeur de l’haleine. Il y a là Kat, Kropp et un autre. Nous sommes là quatre en proie à une tension lourde, aux aguets, et nous respirons aussi faiblement que possible.

Ces premières minutes avec le masque décident de la vie ou de la mort : le tout est de savoir s’il est imperméable. J’évoque les terribles images de l’hôpital : les gazés qui crachent morceau par morceau, pendant des jours, leurs poumons brûlés.

Avec précaution je respire, la bouche pressée contre le tampon. Maintenant la nappe de gaz atteint le sol et s’insinue dans les creux. Comme une vaste et molle méduse qui s’étale dans notre entonnoir, elle en remplit tous les coins. Je pousse Kat. Il vaut mieux sortir de notre coin et nous aplatir plus haut, au lieu de rester ici où le gaz s’accumule. Mais nous n’y parvenons pas, car une seconde grêle d’obus se met à tomber. On ne dirait plus que ce sont les projectiles qui hurlent ; on dirait que c’est la terre elle-même qui est enragée.

Quelque chose de noir descend vers nous, en craquant. Cela tombe tout près de nous : c’est un cercueil qui a été lancé en l’air.

Je vois Kat bouger et je fais comme lui. Le cercueil est retombé sur le bras étendu du quatrième soldat qui était dans notre trou. L’homme essaie avec l’autre main d’enlever son masque ; Kropp intervient à temps, lui tord rudement le poignet contre le dos et le tient solidement.

Kat et moi nous nous mettons en devoir de dégager le bras blessé. Le couvercle du cercueil est lâche et fendu. Nous pouvons l’ôter facilement. Nous en sortons le mort, qui tombe à terre comme un sac, puis nous essayons de déplacer la partie inférieure du cercueil. Par bonheur, l’homme perd connaissance et Albert peut nous aider. Nous n’avons plus besoin de prendre autant de précautions et nous nous évertuons jusqu’à ce que le cercueil cède, avec un soupir, sous l’action de levier des bêches.

Il fait plus clair. Kat prend un fragment du couvercle, le met sous le bras fracassé et nous l’enveloppons avec tous nos paquets de pansement. Pour le moment nous ne pouvons pas faire davantage. Ma tête ronfle et résonne sous le masque. Elle est sur le point d’éclater. Les poumons sont très gênés. Ils n’ont, pour respirer, que le même air brûlant et déjà utilisé. Les veines des tempes se gonflent. On croit qu’on va étouffer…

Une lumière grise filtre jusqu’à nous, le vent balaie le cimetière. Je me soulève au-dessus du rebord de l’entonnoir. Dans le crépuscule sale est allongée devant moi une jambe arrachée. La botte est intacte ; je vois tout cela instantanément d’une manière très nette. Mais maintenant, deux ou trois mètres devant moi, quelqu’un se lève, je nettoie mes carreaux ; ils se recouvrent aussitôt de buée, tellement je respire fort ; je regarde éperdument : cet homme-là ne porte plus de masque.

J’attends encore pendant quelques secondes ; il est toujours là debout ; il regarde autour de lui comme s’il cherchait quelque chose et il fait un ou deux pas ; le vent a dissipé le gaz, l’air est libre. Alors, moi aussi, je retire vivement mon masque en poussant un râle, et je tombe à terre. Comme une eau froide, l’air ruisselle en moi ; mes yeux menacent de sortir de ma tête. Cette vague fraîche m’inonde et m’éteint la vue.

Le bombardement a cessé, je me tourne vers l’entonnoir et je fais signe aux autres. Ils sortent et ôtent leurs masques. Nous saisissons le blessé, l’un de nous tenant son bras éclissé. Ainsi nous détalons aussi vite que nous pouvons, non sans trébucher.

Le cimetière est un champ de ruines. Cercueils et cadavres sont dispersés partout. C’est comme si les morts avaient été tués une seconde fois. Mais chacun de ceux qui ont été mis ainsi en pièces a sauvé la vie de l’un de nous.

La clôture du cimetière est détruite ; les rails du chemin de fer de campagne qui passe à côté sont arrachés et ils se dressent en l’air tout cintrés. Devant nous, il y a quelqu’un d’étendu. Nous nous arrêtons ; seul Kropp continue de marcher avec le blessé.

Celui qui gît sur le sol est une recrue. Sa hanche est inondée de sang caillé. Il est si épuisé que je saisis mon bidon, dans lequel j’ai du thé au rhum. Kat arrête ma main et se penche sur le soldat ; « Où as-tu été touché, camarade ? »

Il remue les yeux. Il est trop faible pour répondre. Nous coupons son pantalon avec précaution. Il gémit.

« Du calme, du calme, ça va aller mieux…»

S’il a été touché au ventre, il ne faut pas qu’il boive. Il n’a pas vomi, c’est de bon augure. Nous mettons sa hanche à nu. C’est une bouillie de chair, avec des esquilles d’os. L’articulation est atteinte. Ce garçon ne pourra jamais plus marcher.

Je lui frotte les tempes de mon doigt mouillé et je lui donne un coup à boire. Ses yeux s’animent. Alors seulement nous nous apercevons que son bras saigne aussi. Kat étale autant qu’il peut deux paquets de pansement afin de recouvrir la plaie. Je cherche de l’étoffe pour l’enrouler tout autour, sans trop serrer. Nous n’avons plus rien. Alors, je relève la jambe de pantalon du blessé pour faire une bande avec un morceau de son caleçon, mais il n’en a pas ; je le regarde attentivement, c’est le blondin de tout à l’heure. Cependant, Kat a trouvé dans les poches d’un mort d’autres paquets de pansement que nous appliquons sur la blessure avec précaution. Je dis au jeune homme qui nous regarde fixement : « Nous allons maintenant chercher une civière. » Alors il ouvre la bouche et murmure : « Restez ici. » Kat dit : « Nous revenons tout de suite ; nous allons te chercher un brancard. »

On ne peut pas savoir s’il a compris. Derrière nous, il gémit comme un enfant : « Ne me quittez pas. » Kat se retourne et dit tout bas : « Ne vaudrait-il pas mieux simplement prendre un revolver pour que tout soit fini ? »

Le jeune homme aura de la peine à supporter le transport et c’est tout au plus s’il peut encore vivre quelques jours. Tout ce qu’il a souffert jusqu’à présent n’est rien à côté de ce qui lui reste à souffrir avant qu’il meure. Maintenant il est encore engourdi et il ne sent rien. Dans une heure, ce sera un paquet hurlant de souffrances intolérables. Les jours qu’il peut vivre encore ne seront pour lui qu’une torture insensée. À quoi cela sert-il de les lui laisser ?

J’approuve de la tête :

« Oui, Kat, on devrait prendre un revolver.

— Donne ! » dit-il en s’arrêtant.

Il est décidé, je le vois. Nous regardons autour de nous, mais nous ne sommes plus seuls. Devant nous se forme un petit rassemblement. Des têtes sortent des entonnoirs et des tombes.

Nous allons chercher un brancard. Kat secoue la tête :

« Des gosses comme ça… De pauvres gosses innocents !…»

 

Nos pertes sont moindres qu’on ne l’aurait supposé. Cinq morts et huit blessés. Ce n’a été qu’une courte surprise d’artillerie. Deux de nos morts sont étendus dans une des tombes mises à nu ; nous n’avons qu’à les recouvrir de terre.

Nous repartons. En silence, nous trottons à la file l’un derrière l’autre. Les blessés sont transportés au poste sanitaire. Le matin est triste, les infirmiers courent avec des numéros et des fiches ; les blessés gémissent. Il commence à pleuvoir.

Au bout d’une heure, nous avons atteint nos camions et nous y grimpons ; maintenant, il y a plus de place qu’avant. La pluie devient plus violente. Nous déplions nos toiles de tente et nous les posons sur nos têtes. L’eau y tambourine en tombant. Les écheveaux de la pluie se déroulent autour de nous. Les camions clapotent à travers les trous. Nous nous balançons d’un côté à l’autre, à moitié endormis.

Deux hommes, placés à l’avant du camion, tiennent de longs bâtons fourchus. Ils font attention aux fils téléphoniques qui pendent si bas à travers la route qu’ils pourraient nous arracher la tête. Les deux hommes les saisissent à temps avec la fourche de leurs bâtons et les lèvent au-dessus de nous. Nous entendons leur avertissement : « Attention ! Fil ! » Et, dormant à demi, nous nous baissons, puis nous nous relevons.

Les camions basculent, monotones. Monotones sont les avertissements et monotone coule la pluie. Elle coule sur nos têtes et sur les têtes des cadavres de l’avant, sur le corps du petit soldat dont la blessure est beaucoup trop grande pour sa hanche. Elle coule sur la tombe de Kemmerich, elle coule sur nos cœurs.

L’éclatement d’un obus retentit quelque part. Nous tressaillons. Nos yeux sont tendus, nos mains sont déjà prêtes pour sauter hors du camion dans les fossés de la route.

Il ne se produit plus rien. Seuls résonnent les avertissements monotones : « Attention ! Fil ! » Nous nous baissons et nous voici de nouveau à moitié rendormis.

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