À L’Ouest rien de nouveau

Erich Maria Remarque · Chapitre 3 sur 12

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À L’Ouest rien de nouveau

Chapitre III

 

Nous recevons du renfort. On comble les vides et les sacs de paille dans les baraquements sont bientôt occupés. En partie ce sont des anciens. Mais il nous est affecté aussi vingt-cinq jeunes gens provenant des dépôts de recrues qu’il y a en arrière du front. Ils ont presque un an de moins que nous. Kropp me pousse en disant :

« As-tu vu les mômes ? »

Je fais signe que oui. Nous nous rengorgeons, nous nous faisons raser dans la cour, nous mettons les mains dans nos poches, nous toisons les recrues et nous nous considérons comme des vétérans.

Katczinsky se joint à nous. Nous nous promenons à travers les écuries et nous allons trouver les nouveaux arrivés à qui on est en train de donner des masques à gaz et du café. Kat demande à l’un des plus jeunes :

« Il y a sans doute longtemps que vous n’avez rien eu de bon à boulotter, n’est-ce pas ? »

L’autre fait la grimace.

« Le matin, du pain de rutabagas, à midi des rutabagas ; le soir, des côtelettes de rutabagas et de la salade de rutabagas. »

Katczinsky sifflote en connaisseur.

« Du pain de rutabagas ? Vous avez eu de la chance ; ils en font déjà avec de la sciure de bois. Mais des haricots blancs, cela te dirait-il quelque chose ? En veux-tu une portion ? »

Le petit rougit.

« Inutile de me mettre l’eau à la bouche. »

Katczinsky se contente de répondre :

« Prends ta gamelle. »

Nous le suivons avec curiosité. Il nous mène à une barrique, près de sa paillasse. Effectivement, elle est à moitié remplie de haricots blancs avec de la viande de bœuf. Katczinsky se campe devant la barrique comme un général et dit : « Ouvrir les yeux et allonger les doigts, c’est là le mot d’ordre chez les Prussiens. »

Nous sommes étonnés. Je lui demande :

« Par mes boyaux, Kat, comment as-tu donc fait pour avoir ça ?

— La tomate était contente que je l’en débarrasse, je lui ai donné pour cela la soie de trois parachutes. Oui, oui, les haricots blancs mangés froids sont excellents. »

Il donne généreusement au petit une portion et dit :

« La prochaine fois que tu te présenteras ici avec ta gamelle, tu tiendras dans ta main gauche un cigare ou une chique. Compris ? »

Puis il se tourne vers nous :

« Naturellement, il y en aura pour vous sans ça. »

 

Katczinsky est un homme précieux parce qu’il est doué d’un sixième sens. Il y a partout de ces gens-là, mais, au premier abord, personne ne les remarque. Il y en a un ou deux dans chaque compagnie. Katczinsky est le plus roublard que je connaisse. De profession, il est, je crois, cordonnier, mais peu importe, il connaît tous les métiers. Il fait bon être son ami. Nous le sommes, Kropp et moi et, dans une certaine mesure, Haie Westhus aussi. À vrai dire, celui-ci est plutôt un organe d’exécution, car il travaille sous le commandement de Kat, lorsqu’il faut des poings pour réaliser une entreprise. En récompense de quoi on lui accorde des faveurs.

Par exemple, nous arrivons la nuit dans un endroit complètement inconnu, un misérable trou où l’on s’aperçoit aussitôt que tout a été emporté et qu’il ne reste que des murs. Le gîte qui vient de nous être aménagé est une obscure petite usine. Il y a des lits ou plutôt de simples châlits, quelques lattes de bois où est tendu du fil de fer.

Du fil de fer, c’est dur. Nous n’avons rien à mettre dessus, car notre couverture nous est nécessaire pour nous couvrir. La toile de tente, elle, est trop mince.

Kat regarde la chose et dit à Haie Westhus :

« Suis-moi. »

Ils s’en vont dans la localité, totalement inconnue d’eux. Une demi-heure après, ils sont de retour, avec de la paille plein les bras. Kat a trouvé une écurie et, en même temps, de la paille. Nous pourrions maintenant dormir au chaud, si nous n’avions pas une si épouvantable dent.

Kropp demande à un artilleur qui est déjà depuis longtemps dans le pays :

« Y a-t-il quelque part une cantine ? »

L’autre rit.

« Tu parles, ici, il n’y a rien du tout. Pas même une croûte de pain.

— Il n’y a donc plus d’habitants ? »

L’autre crache.

« Si, si, quelques-uns, mais eux-mêmes rôdent autour des marmites, comme des mendigots. »

C’est une sale affaire. Nous allons être obligés de serrer d’un cran notre ceinture de misère et d’attendre à demain que la pitance arrive.

Cependant, je vois que Kat met son calot et je lui demande :

« Où vas-tu, Kat ?

— Examiner un peu la situation. »

Il s’en va nonchalamment. L’artilleur ricane :

« Tu peux examiner, va ! Mais ne te charge pas trop. »

Déçus, nous nous allongeons et nous nous demandons si nous n’entamerons pas les vivres de réserve ; mais c’est trop risqué. Aussi nous essayons de dormir un brin.

Kropp brise une cigarette et m’en donne la moitié. Tjaden parle de son plat national, de gros haricots au lard. Il faut y mettre des herbes ; mais surtout il faut faire cuire tout ensemble et non pas (Dieu nous en préserve !) les pommes de terre, les haricots et le lard séparément. Quelqu’un grogne que, si Tjaden ne se tait pas tout de suite, il va le réduire en herbes pour assaisonner ses haricots. Sur quoi, le silence se fait dans le vaste dortoir improvisé. Seules quelques bougies vacillent dans des goulots de bouteilles et, de temps en temps, l’artilleur lance un crachat.

Nous sommes déjà un peu engourdis lorsque la porte s’ouvre et que Kat apparaît. Je crois rêver : il tient deux pains sous le bras et à la main un sac à terre taché de sang où il y a de la viande de cheval.

D’étonnement, la pipe tombe de la bouche de l’artilleur. Il tâte le pain. « Vraiment ! du pain, et encore chaud ! »

Kat ne perd pas son temps en paroles. Il a le pain, le reste importe peu. Je suis convaincu que si on le postait dans le désert, il trouverait au bout d’une heure de quoi composer un dîner avec du rôti, des dattes et du vin.

Il dit d’un ton bref à Haie : « Casse du bois. »

Puis, il tire de l’intérieur de sa veste une poêle et, de sa poche, une poignée de sel et une rondelle de graisse. Il a pensé à tout. Haie fait du feu à même le sol ; ça pétille à travers la nudité de l’usine. Nous descendons de nos lits, à la force des poignets.

L’artilleur hésite, il se demande s’il doit exprimer des félicitations : peut-être y aura-t-il quelque chose pour lui ; mais Katczinsky ne fait nullement attention à lui, tant il le considère comme inexistant ; alors l’artilleur s’en va en grommelant des injures.

Kat connaît la manière de rôtir la viande de cheval pour qu’elle soit tendre. Il ne faut pas la mettre tout de suite dans la poêle, car elle durcirait ; il faut d’abord la faire chauffer dans un peu d’eau. Nous nous accroupissons en cercle, avec nos couteaux, et nous nous bourrons l’estomac.

Voilà l’homme qu’est Kat. Si, dans une contrée, il n’y avait, au cours d’une année, quelque chose à manger que pendant une heure, Kat exactement à cette heure-là, comme pris d’une illumination, mettrait son calot, sortirait et irait tout droit vers l’endroit en question comme guidé par une boussole, et il trouverait.

Il déniche tout : quand il fait froid, de petits poêles et du bois, du foin et de la paille, des tables et des chaises, mais surtout de quoi bouffer. C’est là une énigme. On croirait que cela lui tombe magiquement du ciel. Son coup de maître ce fut quatre boîtes de homard. À vrai dire, nous eussions préféré du saindoux.

Nous nous sommes vautrés devant les baraquements, du côté du soleil. Cela sent le goudron, l’été et la sueur des pieds.

Kat est assis à côté de moi, car il aime à parler. Cet après-midi, nous avons fait, pendant une heure, des exercices de salut militaire, parce que Tjaden a salué avec indolence un commandant. Kat ne pense qu’à cela. Il dit : « Tu verras, nous perdrons la guerre parce que nous savons trop bien saluer. »

Kropp s’avance, pieds nus, les pantalons retroussés. Il met à sécher sur l’herbe ses chaussettes qu’il vient de laver. Kat regarde le ciel, lâche un pet énergique et dit d’un ton sentencieux : « Tout haricot, même petit, fait un peu de musique. »

Kropp et Kat commencent à discuter. En même temps, ils parient une bouteille de bière au sujet d’un combat d’avions qui se déroule au-dessus de nous.

Kat ne démord pas d’une opinion, qu’en sa qualité de vieux combattant il exprime, tant bien que mal, sous forme de rimes : « Si l’on avait même nourriture et même salaire, – Depuis longtemps serait finie la guerre. »

Kropp, lui, est un penseur. Il propose qu’une déclaration de guerre soit une sorte de fête populaire avec des cartes d’entrée et de la musique, comme aux courses de taureaux. Puis, dans l’arène, les ministres et les généraux des deux pays, en caleçons de bain et armés de gourdins, devraient s’élancer les uns sur les autres. Le pays de celui qui resterait debout le dernier serait le vainqueur. Ce serait un système plus simple et meilleur que celui où ce ne sont pas les véritables intéressés qui luttent entre eux.

La proposition a du succès, puis la conversation porte sur le dressage du soldat à la caserne.

Une image passe dans mon cerveau. Le soleil de midi accable la cour de la caserne. Une ardente chaleur règne dans l’espace silencieux. Les bâtiments ont l’air mort. Tout dort. On entend seulement des tambours faire l’exercice. Ils se sont établis quelque part et ils s’exercent maladroitement, monotonement, stupidement. Quel accord parfait : la chaleur de midi, la cour de la caserne et l’exercice des tambours !

Les fenêtres de la caserne sont vides et sombres. À quelques-unes pendent des pantalons de treillis, en train de sécher. On regarde vers l’intérieur avec envie. Les chambres sont fraîches.

Ô chambrées obscures à l’odeur de moisi, avec vos châlits de fer, vos édredons à carreaux, vos armoires réglementaires et vos escabeaux placés devant elles ! Même vous, vous pouvez devenir l’objet de nos désirs. Vues d’ici, vous êtes pour nous un reflet légendaire de la patrie avec vos relents d’aliments rancis, de sommeil, de tabagie et de vêtements !

Katczinsky les décrit, ces chambrées, avec des couleurs splendides et une grande animation. Que ne donnerions-nous pas pour y revenir ? Car nos pensées n’osent pas demander davantage.

Oh ! les heures d’instruction militaire dans le prime matin ! « De quoi se compose le fusil modèle 98 ? » Oh ! les heures de gymnastique dans les après-midi ! « Ceux qui jouent du piano, sortez des rangs ; demi-tour à droite ! Allez vous présenter à la cuisine pour peler des patates »…

Nos souvenirs débordent. Kropp rit soudain et dit :

« À Löhne, changez de train. »

C’était là le jeu préféré de notre caporal. Löhne est une gare de bifurcation. Pour que nos permissionnaires ne s’y trompent pas, Himmelstoss faisait avec nous, dans la chambrée, l’exercice consistant à changer de train. Il nous fallait savoir qu’à Löhne on atteignait la correspondance par un passage souterrain. Ce passage était représenté par nos lits et tout le monde s’alignait à gauche de ceux-ci. Puis venait le commandement : « À Löhne, changez de train. » Et, avec la rapidité de l’éclair, tout le monde se glissait sous les lits pour reparaître de l’autre côté. Nous avons fait cet exercice des heures entières.

Entre-temps, l’avion allemand a été mortellement frappé. Comme une comète, il descend rapidement, dans un étendard de fumée. Kropp a, de ce fait, perdu une bouteille de bière et il compte son argent maussadement.

« Himmelstoss, comme facteur des postes, est certainement un homme simple, dis-je, lorsque la déception d’Albert fut calmée. Comment se peut-il donc que, comme caporal, il soit si rosse ? »

Cette question rend à Kropp toute son animation.

« Ce n’est pas seulement pour Himmelstoss, mais pour beaucoup d’autres que c’est comme ça. Dès qu’ils ont des galons ou un sabre, les voilà tout transformés comme s’ils avaient bouffé du ciment armé.

— C’est l’uniforme qui fait ça, dis-je à titre d’hypothèse.

— C’est à peu près ça, dit Kat, tandis qu’il se prépare pour un grand discours. Mais la raison en est ailleurs. Regarde, lorsque tu as dressé un chien à manger des patates et qu’ensuite tu lui présentes un morceau de viande : malgré tout, il se précipitera dessus, parce que c’est dans sa nature ; si tu donnes à un homme un petit bout d’autorité, c’est la même histoire : il se jette dessus. Cela va de soi, car l’homme, par lui-même, n’est, à l’origine, qu’une sale bête et ce n’est que plus tard que, peut-être, il reçoit une couche de décence, comme une tartine graissée. Or, la vie militaire consiste en ce que l’un a de l’autorité sur l’autre. Le malheur, c’est que chacun a beaucoup trop d’autorité : un caporal peut tourmenter jusqu’à la folie un simple soldat, comme un lieutenant un caporal, et un capitaine un lieutenant. Et, par le fait que chacun connaît son autorité, il s’habitue à en abuser. Prends la chose la plus simple. Nous venons de l’exercice et nous sommes crevés de fatigue : voici qu’on nous commande de chanter. Il en résulte un chant très peu animé, car chacun est content d’avoir encore tout juste assez de force pour traîner son barda. Et alors la compagnie fait demi-tour et, comme punition, doit exécuter une heure d’exercice supplémentaire. Au retour, l’ordre de chanter est renouvelé : on chante pour de bon. À quoi ça rime-t-il ? Le commandant de compagnie en a fait à sa tête parce qu’il a de l’autorité. Personne ne le critiquera, au contraire il passera pour énergique. D’ailleurs, ce n’est là qu’une babiole ; il y a des procédés bien plus catégoriques pour vous en faire baver. Maintenant, je vous le demande : un civil aura beau être ce qu’il voudra, quelle est la profession dans laquelle il pourra se permettre des choses pareilles sans qu’on lui casse la figure ? Cela n’est possible que dans la vie militaire. Vous voyez bien à présent : cette autorité monte à la tête des gens. Et d’autant plus que, dans le civil, ils ont moins à dire !

— Comme on dit, il faut de la discipline, déclare Kropp négligemment.

— Des raisons, grommelle Kat, ils en trouvent toujours. D’ailleurs, c’est peut-être nécessaire, mais il ne faut pas que ça tourne en tracasseries. Parle de cela à un serrurier, à un domestique de ferme, à un ouvrier quelconque ; parle de la chose à un pauvre poilu, – et c’est ce que nous sommes tous ici pour la plupart. Il voit tout simplement qu’on lui fait subir toutes sortes de tourments et qu’il devra aller au feu, et il sait exactement ce qui est nécessaire et ce qui ne l’est pas. Je vous le dis, que le simple soldat, ici au front, tienne bon, ça c’est quelque chose ! C’est quelque chose ! »

Tout le monde reconnaît cela ; chacun sait que c’est seulement dans la tranchée que cesse le dressage militaire, mais qu’il reprend déjà à quelques kilomètres du front et de la façon la plus bête, avec des exercices de salut et la marche de parade, car c’est là une loi inéluctable : il faut que toujours le soldat soit occupé.

À ce moment, apparaît Tjaden, avec au visage des taches de rougeur. Il est si ému qu’il balbutie. Radieux, il épelle littéralement ces paroles : « Himmelstoss est en route pour le front. Il va arriver. »

 

Tjaden a une rancune capitale contre Himmelstoss, parce que celui-ci, au casernement, a fait son éducation à sa manière. Tjaden pisse au lit ; quand il dort la nuit, cela lui arrive tout naturellement. Himmelstoss affirmait mordicus que ce n’était que de la paresse et il trouva un moyen digne de lui pour guérir Tjaden.

Il découvrit dans le baraquement voisin un second pisseur au lit, qui s’appelait Kindervater. Il le fit coucher dans la même chambrée que Tjaden. Dans nos baraquements, il y avait le dispositif habituel : deux lits placés l’un au-dessus de l’autre et le dessous du lit était constitué par un réseau de fil de fer. Himmelstoss plaça donc les deux bonshommes de telle manière que l’un avait le lit du dessus et l’autre celui du dessous. Naturellement, l’homme qui était en bas avait à souffrir abominablement de cette situation. Par contre, le lendemain, ils changeaient de lit. L’homme du bas prenait le lit du dessus, afin d’avoir sa revanche. C’était la méthode d’auto-éducation inventée par Himmelstoss.

Le procédé était odieux, mais l’idée n’en était pas sans quelque valeur. Malheureusement, cela ne servait à rien parce que l’hypothèse d’Himmelstoss était fausse. Ni chez l’un, ni chez l’autre, ce n’était de la paresse. Tout le monde pouvait s’en rendre compte, rien qu’à voir leur teint blafard. Le résultat final c’est que l’un des deux couchait toujours désormais sur le sol où il aurait pu facilement prendre froid.

Cependant, Haie est venu, lui aussi, s’asseoir à côté de nous. Il cligne de l’œil vers moi, en frottant gravement sa main énorme : c’est que nous avons vécu ensemble le plus beau jour de notre vie militaire. C’était le soir avant de partir pour le front. On nous avait affectés à un régiment de formation récente, mais auparavant on nous avait renvoyés dans notre garnison pour nous habiller ; à vrai dire non pas au dépôt des recrues, mais dans une autre caserne. C’est le lendemain matin que nous devions partir. Le soir nous nous mîmes en mesure de régler nos comptes avec Himmelstoss. Nous nous l’étions juré depuis des semaines ! Kropp avait même formé le projet d’entrer, la paix venue, dans la carrière des postes afin de pouvoir être le supérieur d’Himmelstoss, redevenu facteur. Il songeait à toutes sortes de moyens pour lui rendre la monnaie de sa pièce. C’était précisément pour cela que jamais Himmelstoss ne pouvait nous avoir ; nous comptions toujours que nous le rattraperions au tournant, – au plus tard à la fin de la guerre. En attendant, nous voulions le rosser sérieusement. Que pouvait-il nous arriver, s’il ne nous reconnaissait pas et puisque, du reste, nous partions le lendemain matin ?

Nous savions dans quel cabaret il allait chaque soir. Pour rentrer à la caserne, il était obligé de passer par une rue obscure et déserte. C’est là que nous le guettâmes, derrière un tas de pierres. J’avais emporté un drap de lit. Nous tremblions en nous demandant s’il serait seul. Enfin, nous entendîmes son pas que nous connaissions bien. Nous l’avions assez souvent entendu le matin, lorsque la porte s’ouvrait brusquement et qu’Himmelstoss gueulait : « Debout !

— Seul ? murmura Kropp.

— Oui, seul. »

Je rampai furtivement, avec Tjaden, autour du tas de pierres. Déjà la boucle de son ceinturon brillait. Himmelstoss paraissait quelque peu gai. Il chantait. Il passa devant nous sans se douter de rien. Nous saisîmes le drap de lit ; nous bondîmes, légers, et, de derrière, le lançâmes sur la tête d’Himmelstoss, puis le tirâmes par le bas, de sorte qu’il était là comme dans un sac blanc et qu’il ne pouvait pas lever les bras. Le chant s’arrêta.

Un moment après, Haie Westhus était à côté de nous. En écartant les bras, il nous repoussa pour être le premier. Avec une intense jouissance, il se mit en position, leva le bras comme un mât à signaux, puis disposa sa main comme une pelle à charbon et envoya au sac blanc un coup de battoir à tuer un bœuf.

Himmelstoss bascula, alla tomber à cinq mètres de là et se mit à hurler. Mais nous avions aussi pensé à cela. Nous avions apporté un coussin ; Haie s’accroupit, mit le coussin sur ses genoux, saisit Himmelstoss là où il avait la tête et serra celle-ci contre le coussin. Aussitôt cela mit une sourdine aux hurlements d’Himmelstoss. De temps en temps, Haie le laissait respirer, alors les sons rauques faisaient place à un magnifique cri, bien clair, lequel à son tour se radoucissait dans le coussin.

Tjaden défit alors les bretelles d’Himmelstoss et lui rabaissa son pantalon. En même temps, il tenait solidement entre ses dents un martinet. Puis il se leva et commença la manœuvre.

C’était un tableau merveilleux. Himmelstoss étendu à terre ; penché sur lui, tenant sa tête sur ses genoux, Haie avec un visage diaboliquement grimaçant et bouche bée de plaisir ; puis le caleçon rayé se trémoussant avec les jambes en X, qui, à chaque coup, exécutaient des mouvements des plus originaux à l’intérieur du pantalon rabaissé ; et, au-dessus de cela, Tjaden infatigable, qui frappait comme un fendeur de bois. Nous fûmes finalement obligés de le tirer en arrière, pour avoir aussi part à la fête.

Enfin, Haie remit Himmelstoss sur ses jambes et comme conclusion donna une représentation particulière. Il avait l’air de vouloir cueillir les étoiles, tellement sa main droite montait haut, en préparation d’une maitresse gifle. Himmelstoss s’affaissa. Haie le releva, se remit en posture et de la main gauche lui envoya une seconde baffe avec une adresse de premier ordre. Himmelstoss hurla et s’enfuit à toutes jambes. Son postérieur rayé de facteur luisait au clair de lune.

Nous disparûmes au galop.

Haie se retourna encore une fois et dit d’un ton âpre, satisfait et quelque peu énigmatique : « La vengeance, c’est du boudin…»

À vrai dire, Himmelstoss aurait dû être content, car sa théorie que les uns doivent faire l’éducation des autres avait porté des fruits que lui-même avait appréciés. Nous étions devenus de savants disciples de ses méthodes.

Il n’a jamais su à qui il était redevable de la chose. Toujours est-il qu’il y gagna un drap de lit, car, lorsque, quelques heures plus tard, nous revînmes le chercher, nous ne le trouvâmes plus.

La prouesse de ce soir-là fut la raison pour laquelle, le lendemain matin, nous partîmes avec une certaine assurance. Aussi une vieille barbe nous qualifia-t-elle, tout émue, d’héroïque jeunesse.

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