À L’Ouest rien de nouveau
Chapitre VII
On nous mène plus à l’arrière que d’habitude, dans un dépôt de recrues, afin que nous puissions reconstituer notre effectif. Notre compagnie a besoin de plus de cent hommes de renfort.
Pendant ce temps, nous flânons, çà et là, car nous n’avons pas de service à faire. Au bout de deux jours, Himmelstoss nous rejoint. Depuis qu’il a été dans la tranchée, il n’a plus sa grande gueule. Il nous propose de faire la paix. Je suis prêt à accepter, car j’ai vu qu’il a aidé à emporter Haie Westhus qui avait le dos arraché. Comme, en outre, il parle d’une manière vraiment raisonnable, nous ne voyons aucune objection à ce qu’il nous invite à la cantine. Seul Tjaden est méfiant et réservé.
Mais lui aussi est vite conquis, car Himmelstoss raconte qu’il va remplacer le caporal des cuisines qui part en permission. Comme preuve, il amène aussitôt deux livres de sucre pour nous et une demi-livre de beurre, spécialement pour Tjaden. Il nous fera même détacher à la cuisine les trois jours suivants pour peler des pommes de terre et des rutabagas.
Les plats qu’il nous fait servir sont dignes de la table des officiers.
Ainsi, nous avons de nouveau, pour le moment, les deux choses qui font le bonheur du soldat : bonne nourriture et repos. Quand on y pense, ce n’est pas beaucoup. Il y a seulement quelques années, nous nous serions terriblement méprisés. Maintenant, nous en sommes presque contents. Tout est affaire d’habitude, même la tranchée.
Cette accoutumance est la raison pour laquelle nous paraissons oublier si vite. Avant-hier, nous étions encore sous le feu et aujourd’hui nous faisons les badauds et nous nous laissons vivre. Demain, nous reviendrons dans la tranchée. En réalité, nous n’oublions rien. Tant que nous devons rester en campagne, les jours de front, lorsqu’ils sont passés, tombent comme des pierres au fond de notre être parce qu’ils sont trop lourds pour que nous puissions aussitôt les méditer. Si nous le faisions, ils nous anéantiraient, car j’ai déjà remarqué ceci : les horreurs sont supportables tant qu’on se contente de baisser la tête, mais elles tuent, quand on y réfléchit.
Tout comme nous devenons des bêtes lorsque nous allons à l’avant – parce que c’est la seule chose qui nous permette de tenir – lorsque nous sommes au repos, nous devenons des farceurs superficiels et des endormis. Impossible de faire autrement, nous y sommes littéralement contraints ; nous voulons vivre à tout prix. C’est pourquoi nous ne pouvons pas nous alourdir de sentiments qui peuvent être décoratifs en temps de paix, mais qui, ici, sont absolument faux.
Kemmerich est mort. Haie Westhus meurt. Au jour du jugement dernier, on aura du mal à recoller le corps de Hans Kramer qui a été écrabouillé par un obus ; Martens n’a plus de jambes, Meyer est mort, Marx est mort, Beyer est mort, Hämmerling est mort ; cent vingt hommes sont couchés quelque part dans les ambulances, la peau trouée ; c’est une chose maudite, mais en quoi cela nous touche-t-il maintenant ? Nous vivons. Si nous pouvions les sauver, oui, on le verrait, peu nous importerait de risquer nous-mêmes notre peau, nous serions vite en route, car nous avons, quand nous le voulons, un sacré ressort ; nous ne connaissons guère la peur, sauf la peur de mourir, mais alors c’est autre chose, c’est physique.
Mais nos camarades sont morts, nous ne pouvons pas les aider ; ils ont la paix. Qui sait ce qui nous attend encore ? Ce que nous voulons, c’est nous caler là et dormir ou bouffer à plein ventre, nous pocharder et fumer, pour que les heures ne soient pas vides. La vie est courte.
L’horreur du front disparaît lorsque nous lui tournons le dos ; nous faisons à son sujet des plaisanteries ignobles et féroces. Lorsque quelqu’un meurt, nous disons qu’il a fermé son cul et c’est ainsi que nous parlons de tout. Cela nous empêche de devenir fous. Tant que nous le prenons de cette façon, nous sommes capables de résister.
Mais nous n’oublions pas ! Ce que disent les journaux de guerre au sujet du magnifique humour des troupes, qui s’occupent d’organiser des danses, à peine sont-elles sorties de la zone du bombardement, n’est que stupidité. Si nous agissons ainsi, ce n’est pas parce que nous avons de l’humour mais nous avons de l’humour, parce que, autrement, nous crèverions. Du reste, nous serons bientôt à bout de nos ressources et notre humour devient chaque mois plus amer.
Et, je le sais, tout ce qui maintenant, tant que nous sommes en guerre, s’enfonce en nous, comme des pierres, se ranimera après la guerre et alors seulement commencera l’explication, – à la vie, à la mort.
Les jours, les semaines, les années de front ressusciteront à leur heure et nos camarades morts reviendront alors et marcheront avec nous. Nos têtes seront lucides, nous aurons un but et ainsi nous marcherons, avec, à côté de nous, nos camarades morts et, derrière nous, les années de front : nous marcherons… contre qui, contre qui ?
Ici, dans la région, il y a eu dernièrement des représentations d’un théâtre du front. Sur une palissade sont encore collées des affiches bariolées. Kropp et moi nous faisons devant elles de grands yeux. Nous ne pouvons pas comprendre qu’il y ait encore pareille chose. Voici une jeune fille, vêtue d’une robe claire d’été, avec une rouge ceinture de cuir verni autour de la taille. Elle pose une main sur une rampe et de l’autre elle tient un chapeau de paille, elle porte des bas blancs et des souliers blancs, de mignonnes chaussures à boucle avec de hauts talons ; derrière elle luit la mer bleue, avec quelques vagues écumeuses, et sur le côté s’amorce une baie pleine de lumière. C’est une fille splendide, avec un petit nez, des lèvres rouges et de longues jambes, d’une propreté et d’une coquetterie inimaginables. Certainement elle se baigne deux fois par jour et elle n’a jamais de noir sous les ongles, tout au plus, peut-être, parfois un peu de sable du rivage. À côté d’elle est un homme en pantalon blanc avec un veston bleu et une casquette de navigateur, mais il nous intéresse beaucoup moins. La jeune fille de la palissade est pour nous un miracle ; nous avons absolument oublié qu’il existe des choses pareilles et même, maintenant, nous avons de la peine à en croire nos yeux.
En tout cas, depuis des années, nous n’avons rien vu de semblable, rien qui, il s’en faut de beaucoup, marque autant de sérénité, de beauté et de bonheur. Voilà bien la paix ; elle doit être telle, sentons-nous avec émotion.
« Regarde ces chaussures légères ; elles ne lui permettraient pas de faire seulement un kilomètre », dis-je.
Et aussitôt, je me trouve moi-même ridicule, car il est stupide, devant une pareille image, de penser à la marche.
« Quel âge peut-elle avoir ? » demande Kropp. Je suppute et je dis :
« Tout au plus vingt-deux ans, Albert.
— Alors, elle serait plus âgée que nous. Mais je suis sûr qu’elle n’a pas plus de dix-sept ans. »
Un frémissement nous parcourt.
« Albert, ce serait fameux ça, qu’en dis-tu ? »
Il fait signe que oui.
« Chez moi, j’ai aussi un pantalon blanc.
— Un pantalon blanc, oui, dis-je, mais une jeune fille comme ça…»
Nous nous regardons du haut en bas, mutuellement. Il n’y a pas grand-chose à découvrir en nous, à part un uniforme crasseux, rapiécé et délavé. Toute comparaison est sans espoir.
C’est pourquoi, d’abord, nous faisons disparaître de la palissade le jeune homme au pantalon blanc, avec précaution, pour ne pas endommager la jeune fille. C’est déjà un résultat.
Puis, Kropp propose :
« Si nous allions nous faire épouiller ? »
Je ne suis pas tout à fait de cet avis, car, par là, les affaires s’abîment et au bout de deux heures on a rattrapé des poux. Cependant, après nous être une nouvelle fois plongés dans la contemplation de l’image, je me déclare prêt à le suivre. Et j’ajoute :
« Nous pourrions même essayer de trouver une chemise propre. »
Albert pense, pour je ne sais quelle raison :
« Des chaussettes russes seraient encore mieux.
— Oui, peut-être aussi des chaussettes russes, nous allons tâcher de dénicher quelque chose. »
Mais voici que Leer et Tjaden s’approchent en flânant : ils aperçoivent l’affiche et en un tournemain la conversation devient assez cochonne. Leer fut le premier de notre classe qui eut une maîtresse ; et il nous donnait, de ses amours, des détails qui nous agitaient. Il s’enthousiasme à sa manière pour cette image et Tjaden l’imite énergiquement.
À vrai dire, cela ne nous dégoûte pas. Celui qui ne dit pas de cochonneries n’est pas un soldat : seulement, en ce moment-ci nous n’avons pas l’esprit tout à fait à ça. C’est pourquoi nous coupons court et nous nous dirigeons vers l’établissement d’épouillage avec le sentiment que nous aurions en allant chez un tailleur chic.
Les maisons dans lesquelles nous avons pris quartier sont situées près du canal. De l’autre côté de l’eau, il y a des étangs entourés de bois de peupliers ; au-delà du canal, il y a aussi des femmes.
De notre côté, les maisons ont été évacuées, mais en face on voit encore de temps en temps des habitants.
Le soir, nous faisons de la natation. Voici venir trois femmes le long de la rive ; elles vont lentement et ne détournent pas leur regard, bien que nous ne portions pas de caleçons.
Leer les appelle ; elles rient et s’arrêtent pour nous regarder. Nous leur lançons, en un mauvais français, les phrases qui nous viennent à la tête, n’importe lesquelles, pêle-mêle et précipitamment, pour qu’elles ne s’en aillent pas. Vraiment, ce ne sont précisément pas des choses très relevées, mais d’où les aurions-nous sorties ?
Il y a là notamment une brune svelte. Quand elle rit, on voit luire ses dents. Ses mouvements sont rapides et sa jupe descend avec souplesse autour de ses jambes. Bien que l’eau soit froide, nous nous mettons en quatre et nous faisons tous nos efforts pour les intéresser afin qu’elles restent. Nous risquons des plaisanteries et elles répondent sans que nous les comprenions, nous rions et leur faisons des signes. Tjaden est plus raisonnable. Il court à notre logis, en rapporte un pain de munition et le porte en l’air.
Cela obtient un grand succès. Par signes et par gestes, elles nous invitent à venir auprès d’elles, mais cela nous est interdit. Il nous est défendu d’aller sur l’autre rive. À tous les ponts, il y a des sentinelles. Sans titre régulier, rien à faire. C’est pourquoi nous tâchons de les amener à comprendre que c’est elles qui devraient venir nous trouver, mais elles secouent la tête et nous montrent les ponts : elles non plus, on ne les laisse pas passer. Elles reviennent sur leurs pas et remontent lentement le canal, toujours le long de la rive. Nous les accompagnons en nageant. Après quelques centaines de mètres, elles s’écartent du bord et nous montrent une maison qui se détache près de là parmi les arbres et les buissons. Leer leur demande si c’est là qu’elles habitent. Elles rient. Oui, c’est là leur maison.
Nous leur crions que nous viendrons lorsque les sentinelles ne pourront pas nous voir. Pendant la nuit, cette nuit même.
Elles lèvent leurs mains, les mettent à plat l’une contre l’autre, et les posent contre leurs visages en fermant les yeux. Elles ont compris. La brune toute mince esquisse des pas de danse. Une blonde gazouille : « Du pain… du bon…»
Nous leur confirmons avec animation que nous leur en apporterons. Mais aussi d’autres belles choses. Et, ce disant, nous roulons des yeux et nous faisons avec les mains des gestes significatifs. Leer manque de se noyer en voulant expliquer qu’il leur apportera un bout de saucisson. Si c’était nécessaire, nous leur promettrions tout un dépôt de vivres. Elles s’en vont et se retournent encore maintes fois. Nous regagnons notre rive et nous vérifions si elles entrent bien dans la maison, car il se pourrait qu’elles nous eussent trompés. Puis, à la nage, nous revenons à notre point de départ.
Sans titre régulier, personne ne doit traverser le pont, c’est pourquoi nous irons tout bonnement, pendant la nuit, à la nage. L’émotion nous saisit et ne nous lâche plus. Nous ne pouvons rester en place et nous allons à la cantine. Justement, il y a de la bière et une sorte de punch.
Nous buvons du punch et nous nous racontons des histoires, des histoires extraordinaires inventées de toutes pièces. Chacun ne demande pas mieux que de croire le voisin, en attendant, impatiemment, de pouvoir se vanter d’une prouesse encore plus triomphante. Nos mains sont fiévreuses. Nous fumons d’innombrables cigarettes, jusqu’à ce que Kropp dise : « Ma foi, nous pourrions leur apporter aussi quelques cigarettes. » Alors, nous les mettons dans nos calots et nous les y gardons.
Le ciel prend une teinte de pomme verte. Nous sommes quatre, mais il n’y en a que pour trois : c’est pourquoi il faut que nous nous débarrassions de Tjaden ; nous lui versons du rhum et du punch jusqu’à ce qu’il titube. Lorsqu’il fait nuit, nous regagnons notre logis, Tjaden au milieu de nous. Nous sommes en feu et le désir de l’aventure nous remplit. La brune svelte est pour moi : nous avons fait le partage, c’est décidé.
Tjaden tombe sur son sac de paille et se met à ronfler ; voici qu’il se réveille et qu’il nous regarde en ricanant d’un air si malicieux que nous avons déjà peur et que nous croyons qu’il a fait semblant d’être saoul et que le punch que nous lui avons payé n’a servi de rien ; puis il retombe et il se rendort. Chacun de nous trois prépare un pain entier et l’enveloppe dans du papier de journal. Nous y ajoutons les cigarettes et, en outre, trois bonnes portions de saucisson au foie que, justement, nous avons reçu le soir. C’est là un présent convenable.
Provisoirement, nous mettons tout cela dans nos bottes, car il nous faut prendre des bottes pour ne pas marcher sur des fils de fer ou des tessons, lorsque nous serons de l’autre côté du canal. Comme, auparavant, il nous faudra traverser celui-ci à la nage, nous ne pouvons pas nous embarrasser de vêtements ; du reste il fait nuit et ce n’est pas loin.
Nous partons, nos bottes à la main. Nous nous glissons vite dans l’eau, nous nous mettons sur le dos, nous nageons et nous tenons les bottes avec le contenu au-dessus de nos têtes.
Nous escaladons avec précaution l’autre bord du canal, nous sortons les paquets des bottes et nous chaussons celles-ci. Ce que nous portons, nous le plaçons sous le bras. Ainsi nous nous mettons en marche, tout mouillés, nus, n’ayant pour vêtement que nos bottes, au petit trot. Nous trouvons aussitôt la maison. Elle est située dans l’obscurité des buissons. Leer trébuche sur une racine et s’écorche les coudes : « Ça ne fait rien », dit-il gaiement.
Il y a des volets aux fenêtres. Nous faisons le tour de la maison et nous essayons de regarder à travers les fentes. Puis, nous nous impatientons. Kropp est soudain indécis.
« S’il y avait chez elles un commandant ?
— Eh bien, on se défilerait, ricane Leer. Il n’aura qu’à lire le numéro de notre régiment ici », fait-il en se tapant sur le derrière.
La porte de la maison est ouverte. Nos bottes font un certain bruit, un gond grince. On aperçoit de la lumière. Une femme effrayée pousse un cri. Nous lui disons en aussi bon français que nous pouvons : « Pst, pst… camarade… bon ami…» Et en même temps, pour nous concilier ses bonnes grâces, nous levons nos paquets en l’air.
On voit maintenant aussi les deux autres. La porte s’ouvre toute grande et la lumière rayonne sur nous. On nous reconnaît et toutes trois se mettent à rire à gorge déployée de notre mise. Elles se tordent et se courbent dans l’ouverture de la porte, tellement elles rient. Quelle souplesse dans leurs mouvements !
« Un moment ! » font-elles.
Elles disparaissent et nous jettent des effets dont nous nous enveloppons tant bien que mal. Puis il nous est permis d’entrer. Une petite lampe brûle dans la chambre. Il fait chaud et cela sent un peu le parfum. Nous déballons nos paquets et nous les leur donnons. Leurs yeux brillent, on voit qu’elles ont faim.
Puis, nous nous trouvons tous quelque peu embarrassés. Leer fait mine de manger. Alors l’animation reparaît ; elles vont chercher des assiettes et des couteaux et elles se jettent sur les victuailles.
Elles lèvent d’abord en l’air, admirativement, chaque petite rondelle de saucisson au foie qu’elles s’apprêtent à manger et nous sommes là assis à côté d’elles, très fiers.
Elles nous couvrent d’un flot de paroles. Nous ne comprenons pas grand-chose à ce qu’elles disent, mais nous sentons que ce sont des mots gentils. Peut-être aussi leur produisons-nous l’impression d’être très jeunes ; la brune svelte me caresse les cheveux et me dit ce que toutes les femmes françaises disent toujours : « La guerre… grand malheur… pauvres garçons…»
Je prends son bras, je le tiens serré et je mets ma bouche dans la paume de sa main. Ses doigts étreignent mon visage. Tout au-dessus de moi sont ses yeux émouvants, la douceur brune de sa peau et ses lèvres rouges. Sa bouche prononce des paroles que je ne comprends pas. Je ne comprends pas non plus ses yeux, tout à fait : ils disent plus que nous n’en attendions en venant ici.
Il y a des chambres à côté. En m’y rendant, je vois Leer qui, avec la blonde, parle haut et y va carrément. C’est qu’en effet il s’y connaît ; mais moi je suis perdu dans une espèce de lointain, fait à la fois de douceur et de violence, et je m’y laisse aller. Je sens en moi quelque chose qui désire et qui sombre à la fois. La tête me tourne, il n’y a rien ici à quoi l’on puisse s’appuyer. Nous avons laissé nos bottes devant la porte ; on nous a donné des pantoufles à la place et maintenant je n’ai plus rien de ce qui rappelle l’allure cavalière et impertinente du soldat : ni fusil, ni ceinturon, ni uniforme, ni casque. Je m’abandonne à cet inconnu ; arrive que pourra, car, malgré tout, j’ai un peu peur.
La svelte brune remue les sourcils lorsqu’elle réfléchit. Quand elle parle, ils sont immobiles.
Parfois, également, ce qu’elle dit reste à moitié inexprimé, est étouffé ou passe vaguement par-dessus ma tête ; c’est comme un arc, une trajectoire, une comète. Qu’en ai-je su ? Qu’en sais-je ? Les mots de cette langue étrangère que je comprends à peine m’endorment en me plongeant dans un calme où la chambre disparaît presque avec ses parties sombres et sa lumière et où vit seulement et reste distincte la face humaine qui est au-dessus de moi.
Combien complexe est un visage qui nous était encore étranger il y a seulement une heure et qui maintenant est penché en une attitude de tendresse qui ne vient pas de lui, mais de la nuit, de l’univers et du sang qui paraissent rayonner en lui ! Les objets qui sont alentour sont touchés et transformés par cette ambiance, ils prennent un aspect particulier et ma peau blanche m’inspire presque un sentiment de vénération lorsque la lumière de la lampe s’y reflète et que la main brune et fraîche la caresse.
Comme tout cela est différent de ce qui se passe dans les bordels à soldats où nous avons l’autorisation d’aller et où l’on fait la queue en longues files ! Je ne voudrais pas y penser, mais malgré moi ce souvenir m’obsède et j’en suis épouvanté, car peut-être n’est-on plus capable de s’en débarrasser jamais.
Mais alors je sens les lèvres de cette svelte brune et je me tends vers elles ; je ferme les yeux et je voudrais par là tout effacer, la guerre, ses horreurs et ses ignominies, pour me réveiller jeune et heureux. Je pense à l’image de la jeune fille qui était sur l’affiche et je crois un instant que ma vie dépend d’une seule chose : la conquérir. Et je me presse d’autant plus fort dans ces bras qui m’enlacent : peut-être va-t-il se produire un miracle…
Ensuite, je ne sais pas comment, nous nous retrouvons tous ensemble. Leer a un air triomphant. Nous prenons congé chaleureusement et nous renfilons nos bottes.
L’air nocturne rafraîchit nos corps brûlants. Les peupliers se dressent très grands dans l’obscurité et murmurent. La lune brille au ciel et dans l’eau du canal. Nous ne courons pas, nous allons l’un à côté de l’autre, à grands pas. Leer dit :
« Ça valait bien un pain de munition. »
Je ne puis me résoudre à parler ; je ne suis même pas gai.
Voici que nous entendons marcher et nous nous dissimulons derrière un buisson. Les pas se rapprochent, ils sont maintenant tout près de nous. Nous apercevons un individu nu avec des bottes, exactement comme nous : il tient un paquet sous son bras et il passe au galop. C’est Tjaden, qui est très pressé. Il a déjà disparu.
Nous rions. Le lendemain, c’est lui qui pestera !
Sans être remarqués par personne, nous regagnons nos paillasses.
Je suis appelé au bureau. Le commandant de compagnie me tend un titre de permission avec une feuille de route et il me souhaite bon voyage. Je regarde combien j’ai de permission : dix-sept jours. Quatorze pour la permission et trois pour le voyage. Pour le voyage, c’est trop peu et je demande si je ne pourrais pas avoir cinq jours. Bertinck me fait signe de bien regarder mon papier ; alors je m’aperçois que je ne reviendrai pas tout de suite au front. Ma permission expirée, je participerai au cours du camp de la Lande.
Les autres m’envient. Kat me donne de bons conseils, en m’indiquant comme je dois m’y prendre pour essayer de m’embusquer. « Si tu es malin, tu y resteras. »
À vrai dire, j’aurais préféré ne partir que dans huit jours, car nous resterons encore ici tout ce temps-là et l’on y est bien. Naturellement, il me faut payer une tournée à la cantine. Nous sommes tous un peu ivres. Je deviens mélancolique. Je resterai à l’arrière pendant six semaines ; certes, c’est là un grand bonheur, mais que sera-ce lorsque je reviendrai ? Les retrouverai-je encore tous ici ? Haie et Kemmerich ne sont déjà plus là ; à qui le tour, maintenant ?
Nous buvons et je regarde mes camarades l’un après l’autre. Albert est assis à côté de moi et fume, il est très gai, nous avons toujours été ensemble. En face, est accroupi Kat, avec ses épaules tombantes, son large pouce et sa voix tranquille. Puis Müller avec ses dents saillantes et son rire sonore ; Tjaden avec ses yeux de souris ; Leer qui se laisse pousser la barbe et qui a l’air d’avoir quarante ans.
Au-dessus de nos têtes flotte une épaisse fumée. Sans tabac, que serait le soldat ? La cantine est pour lui un asile, la bière est plus que de la boisson, c’est l’indice que l’on peut sans danger étendre et étirer ses membres. En fait, nous ne nous gênons pas du tout sous ce rapport-là. Nous avons nos jambes allongées et nous crachons tout à notre aise autour de nous, je ne vous dis que ça ! Quelle impression tout cela fait sur quelqu’un qui s’en va le lendemain !
La nuit, nous allons encore une fois de l’autre côté du canal : j’ai presque peur en disant à la svelte brune que je m’en vais et que, quand je reviendrai, nous serons à coup sûr quelque part ailleurs et par conséquent séparés pour toujours ; mais elle se contente de faire quelques signes de tête et n’a pas l’air d’être trop émue. Tout d’abord, je ne peux pas très bien comprendre ; mais ensuite je saisis. Leer a raison ; si j’étais parti pour les tranchées, on aurait encore dit : « Pauvre garçon ! » Mais un permissionnaire, elles s’en soucient peu, car il n’est pas aussi intéressant. Qu’elle aille au diable avec son gazouillement et ses paroles ! On croit à un miracle et au bout du compte il n’y a que les pains de munition.
Le lendemain matin, de nouveau épouillé, je me dirige vers la voie ferrée. Albert et Kat m’accompagnent. À la station, on nous dit que le départ n’aura pas lieu avant quelques heures. Mes deux camarades doivent s’en aller, rappelés par le service ; nous prenons congé l’un de l’autre.
« Bonne chance, Kat ! Bonne chance, Albert ! »
Ils s’en vont et me font signe à plusieurs reprises. Leurs silhouettes deviennent plus petites. Chacun de leurs pas, chacun de leurs mouvements m’est familier ; de loin je les reconnaîtrais facilement. Voici qu’ils ont disparu.
Je m’assieds sur mon sac et j’attends.
Soudain, je suis pris d’une impatience folle : partir.
Je m’arrête dans plus d’une gare ; je prends place devant plus d’une marmite où l’on distribue de la soupe ; je m’étends sur plus d’une planche. Mais, ensuite, le paysage que traverse le train devient à la fois troublant, inquiétant et familier ; il glisse, au passage, sur les vitres du soir, avec des villages – où des toits de paille s’enfoncent comme des calots sur des maisons crépies et cloisonnées –, avec des champs de céréales qui, sous l’oblique lumière, luisent comme de la nacre, avec des vergers, des granges et de vieux tilleuls.
Les noms des stations deviennent des notions qui font trembler mon cœur. Le train roule et roule en trépidant, je me mets à la fenêtre et je m’appuie au châssis. Ces noms-là renferment ma jeunesse.
Des prairies plates, des champs, des fermes. Un attelage passe solitaire, devant le ciel, dans le chemin qui court parallèlement à l’horizon. Voici une barrière devant laquelle des paysans attendent, des jeunes filles qui font des signes, des enfants qui jouent le long de la voie, des chemins qui mènent dans la campagne, des chemins bien unis, sans artillerie.
C’est le soir et, si le train ne faisait pas entendre son lourd ronronnement, je ne pourrais m’empêcher de crier. La plaine se déploie toute grande : dans un bleu atténué, la silhouette des contreforts montagneux commence à s’élever dans le lointain. Je reconnais la ligne caractéristique du Doldenberg, cette crête dentelée, qui s’amorce brusquement là où s’arrête la cime de la forêt. C’est là, derrière, que va apparaître la ville.
Mais la lumière d’un rouge doré coule sur la terre en se confondant avec elle ; le train s’engage en criant le long d’une courbe, puis encore le long d’une autre et, irréels, confus et obscurs se dressent les peupliers, très loin, l’un derrière l’autre en longue file, faits à la fois d’ombre, de lumière et de langueurs.
La campagne tourne lentement avec eux ; le train les contourne, les intervalles diminuent ; ils ne forment plus qu’un bloc et, au bout d’un instant, je n’en vois plus qu’un seul. Puis les autres reprennent leur place derrière le premier et ils restent encore longtemps seuls, sur le fond du ciel, jusqu’à ce qu’ils soient masqués par les premières maisons.
Voici un passage à niveau ; je me tiens à la fenêtre, je ne puis pas m’en détacher. Les autres préparent leurs affaires pour descendre ; moi, je prononce à voix basse le nom de la rue que nous traversons : « Rue de Brême, rue de Brême…»
Au-dessous de nous il y a des cyclistes, des voitures, des êtres humains. C’est une rue grise et un viaduc gris, mais cela m’émeut comme si c’était ma mère.
Puis le train s’arrête et la gare est là avec son vacarme, ses appels et ses écriteaux. Je saisis mon sac et je le boucle sur mes épaules ; je prends mon fusil à la main et je descends les marches du wagon presque en titubant. Sur le quai de la gare, je regarde autour de moi. Je ne connais personne des gens qui se pressent là. Une dame de la Croix-Rouge m’offre quelque chose à boire. Je m’écarte d’elle. Elle me sourit trop bêtement, tellement elle est pénétrée de son importance (voyez donc, je donne du café à un soldat !). Elle me dit : « Camarade » ; comme si j’avais besoin de cela.
Mais, dehors, devant la gare, brille la rivière, à côté de la rue. Elle siffle toute blanche en sortant des écluses du pont du moulin. La vieille tour cassée se dresse là tout près ; devant elle le gros tilleul aux vives couleurs, et derrière, le soir.
Ici, nous nous sommes assis souvent : que cela est loin !
Nous avons traversé ce pont et nous avons respiré l’odeur fraîche et putride de l’eau immobile. Nous nous sommes penchés au-dessus du flot calme, de ce côté-ci de l’écluse, où de vertes lianes et des algues pendaient aux piles du pont, et de l’autre côté de l’écluse, par les jours brûlants, nous avons joui de la fraîcheur de l’écume jaillissante, tout en bavardant sur le compte de nos maîtres.
Je traverse le pont, je regarde à droite et à gauche, l’eau est toujours remplie d’algues et elle tombe toujours bruyamment en formant un arc de blancheur. Dans la vieille tour, les repasseuses sont encore comme autrefois, avec leurs bras nus, devant le linge blanc, et la chaleur de leurs fers se répand par les fenêtres ouvertes. Des chiens trottinent dans la rue étroite ; devant les portes des maisons, il y a des gens qui me regardent passer, sale et chargé comme un portefaix. Dans cette pâtisserie nous avons pris des glaces et nous nous sommes exercés à fumer la cigarette. Dans cette rue où je passe, je connais chaque maison, l’épicerie, la droguerie, la boulangerie, et puis me voici devant la porte brune au loquet usé et ma main s’alourdit. J’ouvre : une fraîcheur étrange m’accueille ; elle rend mes yeux incertains.
Sous mes bottes, l’escalier grince. En haut, une porte crie, quelqu’un regarde par-dessus la rampe. C’est la porte de la cuisine qui vient de s’ouvrir. Justement on y fait cuire des beignets de pommes de terre, l’odeur en remplit la maison. En effet, aujourd’hui, c’est samedi ; c’est probablement ma sœur qui se penche là-haut. Pendant un instant, j’ai honte et je baisse la tête. Puis j’ôte mon casque et je lève les yeux. Oui, c’est ma sœur aînée. « Paul, s’écrie-t-elle, Paul ! »
Je fais un signe. Mon sac heurte la rampe ; mon fusil est si lourd ! Elle ouvre une porte toute grande et crie : « Mère, mère, Paul est là ! » Je ne peux plus avancer. « Mère, mère, Paul est là ! »
Je m’appuie contre le mur et j’étreins nerveusement mon casque et mon fusil ; je les étreins autant que je peux, mais je suis incapable de faire un pas de plus. L’escalier se brouille devant mes yeux. Je me donne un coup de crosse sur les pieds et je serre les dents avec colère, mais je ne peux pas résister à ce seul mot prononcé par ma sœur ; rien n’y fait. Je me tourmente pour me contraindre à rire et à parler : impossible de faire sortir une seule parole et ainsi je suis debout dans l’escalier, malheureux, tout désemparé, en proie à une crise terrible ; j’essaie de me ressaisir et les larmes ne font que couler sans cesse sur mon visage.
Ma sœur revient et me demande : « Qu’as-tu donc ? »
Alors je me fais violence et j’atteins l’antichambre en trébuchant. J’appuie mon fusil dans un coin. Je mets mon sac contre le mur et je pose mon casque dessus. Il faut que je me débarrasse de mon ceinturon et de ce qui y est accroché. Puis je dis, furieux : « Apporte-moi donc enfin un mouchoir ! » Elle m’en donne un qu’elle prend dans l’armoire et je m’essuie la figure. Au-dessus de moi est suspendue au mur la boîte de verre aux papillons multicolores que je collectionnais autrefois. Maintenant, j’entends la voix de ma mère. Cette voix vient de la chambre à coucher. Je demande à ma sœur :
« Elle n’est pas levée ?
— Elle est malade…» répond-elle.
Je vais vers elle, je lui donne la main et je dis d’un ton aussi calme que je le puis :
« Me voici, mère. »
Elle est couchée silencieusement, dans la demi-obscurité. Elle me demande avec anxiété, tandis que, je le sens, elle me tâte du regard :
« Es-tu blessé ?
— Non, je suis en permission. »
Ma mère est très pâle, j’ai peur de faire de la lumière.
« Et moi, qui suis couchée et qui pleure, dit-elle, au lieu de me réjouir !
— Es-tu malade ?
— Je vais me lever un peu aujourd’hui. »
Et elle se tourne vers ma sœur qui, sans cesse, est obligée de faire un saut à la cuisine pour que ce qu’elle fait cuire ne brûle pas.
« Ouvre aussi le pot de confitures de myrtilles… Tu les aimes, n’est-ce pas ? me demande-t-elle.
— Oui, mère, il y a longtemps que je n’en ai pas eu.
— Comme si nous avions deviné que tu allais venir ! dit ma sœur en riant. Justement, ton plat de prédilection, les beignets de pommes de terre et, qui plus est, avec des myrtilles !
— Mais il faut dire qu’aujourd’hui c’est samedi, fais-je.
— Assieds-toi près de moi », dit ma mère.
Elle me regarde ; ses mains sont blanches et maladives et toutes petites par rapport aux miennes. Nous ne nous parlons que très peu et je lui suis reconnaissant de ne pas m’interroger. Aussi bien que pourrais-je répondre ? Après tout, je n’ai pas à me plaindre, puisque je suis ici sain et sauf assis à côté d’elle et que, dans la cuisine, ma sœur est en train de préparer le dîner, tout en chantant.
« Mon cher enfant ! » dit ma mère à voix basse.
Nous n’avons jamais été d’une tendresse expansive dans la famille. Ce n’est pas l’usage chez les pauvres gens, qui ont beaucoup à faire et qui sont accablés de soucis. Même, ils ne peuvent pas comprendre de pareilles choses, car ils n’aiment pas à répéter plusieurs fois ce qu’ils savent déjà. Lorsque ma mère me dit :
« Cher enfant ! » cela est aussi significatif que si une autre femme prononçait les paroles les plus pathétiques. Je sais que le pot de myrtilles est le seul qu’il y ait dans la maison depuis des mois et que c’est pour moi qu’elle l’a gardé, de même que les biscuits qu’elle me donne maintenant, et qui sont déjà vieux.
Sûrement, ceux-ci proviennent de quelque aubaine exceptionnelle et aussitôt elle les a mis de côté à mon intention.
Je suis assis près de son lit et par la fenêtre étincellent, en brun et or, les marronniers du jardin du café qui est en face. Je respire lentement, tout à mon aise, et je me dis : « Tu es chez toi, tu es chez toi. » Mais je ne puis me défaire d’une certaine gêne, je ne puis pas encore m’adapter à tout cela. Voici ma mère, voici ma sœur, voici ma boîte à papillons, voici le piano d’acajou, mais moi je ne suis pas encore tout à fait présent. Il y a un voile et un intervalle entre ma personne et les choses.
C’est pourquoi maintenant je vais chercher mon sac ; je le pose au bord du lit et je déballe ce que j’ai apporté : une boule entière de fromage de Hollande, que Kat m’a procurée ; deux pains de munition, trois quarts de livre de beurre, deux boîtes de saucisson au foie, une livre de graisse et un petit sac de riz.
« Sûrement que vous pourrez vous en servir…»
Elles font signe que oui.
« Sans doute qu’ici le ravitaillement ne va pas très bien ?
— Non, il n’y a pas grand-chose.
— Et là-bas, vous avez ce qu’il faut ? »
Je souris et montre ce que j’ai apporté.
« Pas toujours autant, mais ça peut aller. »
Ma sœur Erna emporte les vivres. Soudain, ma mère me prend vivement la main et me demande d’une voix hésitante :
« Cela a-t-il été très dur, là-bas, Paul ? »
Mère, que pourrais-je te répondre ? Tu ne le comprendrais pas, non, jamais tu ne le saisirais. Il ne faut pas, non plus, que tu le comprennes jamais. Tu me demandes si c’était dur ? C’est toi que me demandes cela, toi, mère ! Je secoue la tête et dis :
« Non, mère, pas tant que ça. Nous sommes là-bas beaucoup de camarades et ce n’est pas si dur que ça.
— Oui, mais dernièrement Henri Bredemeyer était ici et il a raconté que c’était terrible, maintenant, là-bas, avec les gaz et tout le reste. »
C’est ma mère qui parle ainsi. Elle dit : « Avec les gaz et tout le reste. » Elle ne sait pas ce qu’elle dit. Elle a simplement peur pour moi. Dois-je lui raconter qu’une fois nous avons trouvé les occupants de trois tranchées ennemies figés dans leur attitude comme s’ils avaient été frappés de la foudre ? Les gens étaient debout ou couchés sur les parapets, dans les abris, exactement à l’endroit où ils avaient été surpris, le visage bleuâtre, morts.
« Ah ! ma mère, on en dit des choses ! Bredemeyer raconte cela simplement pour parler. Tu le vois, je suis bien portant et j’ai grossi…»
Devant les inquiétudes de ma mère, je retrouve tout mon calme. Maintenant je puis aller et venir, parler et répondre, sans craindre d’être obligé de m’appuyer soudain contre le mur parce que le monde s’amollit comme du caoutchouc et que mes artères deviennent sèches comme de l’amadou.
Ma mère veut se lever ; pendant ce temps, je vais dans la cuisine trouver ma sœur.
« Qu’a-t-elle ? » lui demandé-je. Elle hausse les épaules.
« Il y a déjà quelques mois qu’elle est couchée. Mais elle ne voulait pas que nous te l’écrivions. Plusieurs médecins l’ont vue. L’un d’eux a dit que probablement c’était encore son cancer. »
Je vais au bureau militaire pour faire viser ma permission. Je marche lentement à travers les rues. Çà et là, quelqu’un m’adresse la parole. Je ne m’arrête pas longtemps, parce que je ne désire pas beaucoup parler.
En revenant de la caserne, je m’entends appeler par une voix forte ; je me retourne, tout à mes pensées, et je me trouve en face d’un commandant. Il m’apostrophe :
« Vous ne pouvez pas saluer ?
— Pardonnez-moi, monsieur le commandant, dis-je, confus. Je ne vous ai pas vu. »
Il crie encore plus fort :
« Vous ne pouvez pas non plus vous exprimer correctement ? »
J’aurais envie de le gifler, mais je me retiens, car autrement ma permission est fichue. Je me raidis militairement et je dis :
« Je n’ai pas vu monsieur le commandant.
— Alors, faites attention, dit-il rudement. Comment vous appelez-vous ? »
Je donne mon nom.
Sa grosse face rouge est toujours irritée.
« Quelle formation ? »
Je réponds réglementairement.
Cela ne lui suffit pas encore.
« Où ça ? »
Mais, maintenant, j’en ai assez et je lui dis :
« Entre Langemarck et Bixschoote.
— Comment ? » demande-t-il, quelque peu étonné.
Je lui explique que je suis arrivé en permission, il y a une heure de cela, et je pense que maintenant il va se calmer.
Mais je me trompe. Il devient même plus furieux encore :
« Ah ! vous aimeriez à introduire ici les mœurs du front, hein ? Mais, rien à faire ! Ici, Dieu merci, l’ordre règne. »
Il commande :
« Vingt pas en arrière, marche, marche ! »
Je suis pris d’une rage sourde, mais je ne puis rien contre lui : s’il le voulait, il me ferait arrêter aussitôt. Aussi je reviens vivement sur mes pas, je m’avance et, cinq à six mètres avant d’arriver à sa hauteur, je me raidis en un salut nerveux, que je n’abandonne qu’après l’avoir dépassé de six mètres.
Il me rappelle et me fait connaître maintenant avec bienveillance que, pour une fois encore, l’indulgence l’emportera sur le règlement.
Je me montre reconnaissant, selon les formes militaires.
« Rompez ! » commande-t-il.
Je fais claquer les talons et je m’en vais.
Cela gâte ma soirée. Je rentre chez moi, je jette mon uniforme dans un coin ; c’était, d’ailleurs, mon intention ; puis, je sors de l’armoire mon costume civil et je l’endosse.
Je n’en ai plus l’habitude. Le costume est devenu court et étroit. Au régiment, j’ai grandi. J’ai de la peine à mettre mon col et ma cravate. Finalement, c’est ma sœur qui fait le nœud. Comme c’est léger, ce costume ! On a l’impression d’être simplement en chemise et en caleçon. Je me regarde dans la glace. C’est là pour moi une image étrange. Un communiant, brûlé par le soleil et grandi trop vite, me regarde avec étonnement. Ma mère est contente que je me sois mis en civil. Par là, je lui semble plus près d’elle. Mais mon père me préférerait en uniforme pour m’emmener ainsi chez ses amis ; je m’y refuse.
Il fait bon être assis tranquille quelque part. Par exemple, dans le jardin du café qui est en face de chez moi, sous les marronniers, près du jeu de quilles. Des feuilles tombent sur la table et sur le sol. Rien que quelques-unes, les premières. J’ai devant moi un verre de bière ; au régiment on prend l’habitude de boire. Le verre est à moitié vide. J’ai donc encore à savourer quelques bons coups bien frais et, en outre, je puis en commander, si je veux, un deuxième, puis un troisième. Il n’y a pas d’appel, ni de feu roulant. Les enfants du cafetier jouent aux quilles et le chien met sa tête sur mes genoux. Le ciel est bleu ; entre les feuilles des marronniers pointe le clocher vert de l’église Sainte-Marguerite.
Ça, c’est bon et je me trouve bien. Mais je ne peux pas m’entendre avec les gens. La seule personne qui ne m’interroge pas est ma mère. Mais mon père lui-même est comme les autres. Il voudrait que je lui parle un peu de ce qui se passe au front. Il a des désirs que je trouve à la fois bêtes et touchants ; déjà je n’ai plus avec lui de véritable intimité. Ce qu’il voudrait, ce serait m’entendre raconter, toujours. Je m’aperçois qu’il ne sait pas que des choses semblables ne peuvent pas se raconter et, pourtant, je voudrais bien aussi lui faire ce plaisir ; mais il y a du danger pour moi à traduire ça par des paroles : j’ai peur qu’alors cela ne s’enfle gigantesquement et qu’il ne soit plus possible d’en être maître. Où en serions-nous si nous prenions nettement conscience de ce qui se passe là-bas ? Aussi, je me borne à lui conter quelques histoires amusantes, mais le voilà qui me demande si j’ai pris part à un combat corps à corps. Je dis que non et je me lève pour sortir.
Cependant, je n’y gagne rien. Après que, dans la rue, je me suis effrayé deux ou trois fois parce que le bruit des tramways ressemble à celui des obus qui s’approchent en grondant, quelqu’un me frappe sur l’épaule. C’est mon professeur d’allemand qui me pose précipitamment les questions habituelles : « Eh bien, comment cela va-t-il, là-bas ? C’est terrible, terrible, n’est-ce pas ? Oui, c’est épouvantable, mais il faut que nous tenions et, somme toute, là-bas vous avez au moins une bonne nourriture, à ce qu’on m’a dit. Vous avez bonne mine, Paul. Vous paraissez très vigoureux ; ici, naturellement, ça ne va pas aussi bien ; c’est tout à fait naturel. Cela même va de soi : le meilleur doit être toujours pour nos soldats. »
Il m’entraîne au café, à sa table d’habitués. Je suis reçu d’une manière grandiose. Un monsieur qui porte le titre de directeur me donne la main et dit : « Ah ! vous venez du front ; comment est le moral, là-bas ? Excellent, excellent, n’est-ce pas ? »
Je déclare que chacun voudrait bien rentrer chez soi. Il rit formidablement : « Je vous crois ! Mais d’abord il vous faut rosser le Franzmann. Fumez-vous ? Tenez, allumez-en un. Garçon, apportez aussi un verre de bière à notre jeune guerrier. »
J’ai malheureusement accepté le cigare ; aussi je suis obligé de rester. Tout le monde est débordant de bienveillance ; contre cela, il n’y a rien à dire. Cependant, je suis mécontent et je fume aussi vite que je peux. Pour faire au moins quelque chose, j’ingurgite d’un trait le verre de bière. Aussitôt on m’en fait apporter un deuxième. Les gens savent ce qu’ils doivent à un soldat. Ils disputent sur ce que nous devons annexer. Le directeur, qui porte une chaîne de montre en fer, est le plus gourmand : il lui faut toute la Belgique, les régions houillères de la France et de grands morceaux de la Russie. Il donne les raisons exactes pour lesquelles cela doit nous revenir et il reste inflexible tant que les autres ne céderont pas. Alors il se met à expliquer en quel endroit doit se faire la percée du front français et, sur ces entrefaites, il se tourne vers moi : « Eh bien, avancez donc un peu, là-bas, avec votre éternelle guerre de positions. Flanquez une tripotée à ces bougres-là, alors nous aurons la paix. »
Je réponds que, selon notre opinion, une rupture du front est impossible, car les gens d’en face ont, pour cela, beaucoup trop de réserves. En outre, je dis que la guerre est bien différente de ce que l’on croit.
Il riposte d’un air supérieur et me prouve que je n’y entends rien. « À coup sûr, pour ce qui est des détails, vous avez raison, dit-il, mais, ce qui importe c’est l’ensemble et, cela, vous n’êtes pas en état de le juger. Vous ne voyez que votre petit secteur et c’est pourquoi vous ne pouvez pas avoir d’aperçu général. Vous faites votre devoir, vous risquez votre vie, cela mérite les plus grands honneurs. Chacun de vous devrait avoir la croix de fer. Mais, avant tout, le front ennemi doit être rompu dans les Flandres et puis il faut le faire céder du haut en bas. » Il souffle et s’essuie la barbe. « Il faut le faire céder complètement du haut en bas, et puis marcher sur Paris. »
Je voudrais bien savoir comment il se représente la chose et je m’enfile le troisième verre. Aussitôt il en commande un autre.
Mais je me lève, il me met encore quelques cigares dans la poche et il me congédie avec une tape amicale.
« Tous nos vœux ! Il faut espérer que bientôt nous entendrons parler de vous d’une façon magnifique. »
Je m’étais imaginé la permission d’une manière différente. Il y a un an, effectivement, elle avait été tout autre. C’est sans doute moi qui ai changé depuis. Entre aujourd’hui et l’année dernière, il y a un abîme. Alors je ne connaissais pas la guerre. Nous n’avions été que dans des secteurs tranquilles. Aujourd’hui, je remarque que, sans le savoir, je suis déprimé. Je ne me trouve plus ici à mon aise. C’est pour moi un monde étranger. Les uns vous questionnent, les autres ne vous questionnent pas et on voit qu’ils sont fiers de cette attitude ; souvent, ils disent eux-mêmes, du ton de quelqu’un qui comprend les choses, qu’il n’est pas possible de parler de cela et, en même temps, ils affectent un petit air de supériorité.
Ce que je préfère, c’est être seul ; alors personne ne m’ennuie. Car, tous reviennent toujours sur les mêmes choses : ça va mal ou ça va bien. L’un trouve ceci et l’autre cela ; et toujours aussi ils s’occupent de ce qui les intéresse personnellement. Autrefois, j’ai certainement fait comme eux, mais maintenant tout cela est loin de moi.
Pour moi, les gens parlent trop. Ils ont des soucis, des buts, des désirs, que je ne puis concevoir comme eux. Parfois, je suis là assis avec l’un d’eux dans le petit jardin du café et j’essaie de lui expliquer que l’essentiel, en somme, c’est de pouvoir être là assis tranquillement.
Naturellement, ils comprennent cela ; ils le reconnaissent, ils l’admettent aussi, mais, chez eux, ce ne sont là que des paroles, des paroles et voilà la différence. Ils le sentent bien, mais à moitié ; l’autre moitié d’eux-mêmes est occupée ailleurs. Ils sont en quelque sorte partagés. Personne ne sent la chose avec tout son être. Je ne puis pas moi-même exprimer clairement ce que je pense.
Quand je les vois ainsi dans leurs chambres, dans leurs bureaux, à leurs affaires, cela m’attire irrésistiblement ; je voudrais être comme eux et être avec eux et oublier la guerre. Mais, en même temps, cela me répugne. Il y a là tant d’étroitesse. Comment cela peut-il remplir une existence ? Il faudrait briser les cadres. Comment tout cela peut-il être ainsi, pendant que là-bas les éclats d’obus sifflent au-dessus des entonnoirs et que les fusées montent dans le ciel ? Pendant que les blessés sont tirés sur les toiles de tente et que les camarades s’abritent dans les tranchées ? Ici, ce sont d’autres créatures, des créatures que je ne comprends pas très bien, qu’à la fois j’envie et je méprise. Malgré moi je suis obligé de penser à Kat et à Albert, à Müller et à Tjaden : que peuvent-ils faire maintenant ? Peut-être sont-ils assis à la cantine ou bien font-ils de la natation… Bientôt il leur faudra revenir en première ligne…
Dans ma chambre, derrière la table, il y a un sofa de cuir brun. Je m’y assieds. Aux murs sont fixées par des punaises de nombreuses images qu’autrefois j’ai découpées dans des revues. Çà et là, des cartes postales et des dessins qui m’ont plu. Dans le coin, un petit poêle de fer. En face, contre le mur, l’étagère où sont mes livres.
C’est dans cette chambre que j’ai vécu avant de devenir soldat. Ces livres, je les ai achetés peu à peu avec l’argent que je gagnais en donnant des leçons. Beaucoup sont des livres d’occasion. Tous les classiques, par exemple : un volume coûtait un mark vingt pfennigs, relié en toile forte de couleur bleue. Je les ai achetés complets, car j’étais pointilleux ; je n’avais pas confiance dans les éditeurs de morceaux choisis et je doutais qu’ils eussent pris le meilleur. C’est pourquoi je ne faisais l’achat que des « œuvres complètes ». Je les ai lus avec un zèle loyal, mais la plupart ne m’enchantaient pas. Je m’attachais d’autant plus aux autres livres, les modernes, qui naturellement aussi étaient beaucoup plus chers. Quelques-uns, d’entre eux, je ne les ai pas acquis très honnêtement ; je les ai empruntés et ne les ai pas rendus, parce que je ne voulais pas m’en séparer.
Un compartiment est rempli de livres de classe. Ils ont été peu ménagés et ils sont en très mauvais état. Des pages ont été déchirées, on comprend pourquoi. Et au-dessous sont des cahiers, du papier et des lettres empaquetés, des dessins et des essais.
Je tâche de me reporter à ce temps-là. Il est encore dans la chambre, je le sens tout de suite. Les murs l’ont conservé. Mes mains sont posées sur le dossier du sofa. Maintenant, je me mets à mon aise et je relève mes jambes ; ainsi je suis assis confortablement dans le coin, entre les bras du sofa. La petite fenêtre est ouverte ; elle montre l’image familière de la rue avec, à l’extrémité, l’élancement du clocher. Il y a sur la table quelques fleurs. Porte-plume, crayons, un coquillage servant de presse-papiers, l’encrier, ici rien n’est changé.
L’aspect sera le même, si j’ai de la chance, lorsque la guerre sera finie et que je reviendrai pour toujours. Je m’assoirai de la même façon, regardant ma chambre et attendant…
Je suis agité ; mais je ne voudrais pas l’être, car il ne le faut pas. Je voudrais comme autrefois, lorsque je me mettais devant mes livres, éprouver encore cette attraction silencieuse, ce sentiment d’attachement puissant et inexprimable. Je voudrais que le vent des désirs qui montait jadis des dos multicolores de ces livres m’enveloppât de nouveau, je voudrais qu’il fît fondre le pesant bloc de plomb inerte qu’il y a en moi quelque part pour réveiller en mon être cette impatience de l’avenir, cette joie ailée que me donnait le monde des pensées. Je voudrais qu’il me rapportât le zèle perdu de ma jeunesse.
Je suis là assis et j’attends. Je me rappelle que je dois aller voir la mère de Kemmerich ; je pourrais aussi rendre visite à Mittelstaedt. Il doit être à la caserne. Je regarde par la fenêtre. Derrière l’image de la rue ensoleillée surgit une colline aux tons légers et délavés et cela se transforme en une claire journée d’automne, où je suis assis devant un feu et où, avec Kat et Albert, je mange des pommes de terre cuites sous la cendre.
Mais je ne veux pas penser à cela ; j’écarte ce souvenir. Ce que je désire, c’est que la chambre me parle, m’enveloppe et me prenne. Je veux sentir mon intimité avec ce lieu, je veux écouter sa voix, afin que, quand je retournerai au front, je sache ceci : la guerre s’efface et disparaît lorsque arrive le moment du retour ; elle est finie, elle ne nous ronge plus, elle n’a sur nous d’autre puissance que celle du dehors.
Les dos des livres sont placés l’un à côté de l’autre, je les connais encore et je me rappelle la façon dont je les ai rangés. Je les implore de mes yeux : « Parlez-moi, accueillez-moi, reprends-moi, ô vie d’autrefois, toi insouciante et belle ; reprends-moi…»
J’attends, j’attends.
Des images passent devant moi ; elles n’ont pas de profondeur, ce ne sont que des ombres et des souvenirs.
Rien – rien.
Mon inquiétude augmente.
Soudain, un terrible sentiment d’être ici étranger surgit en moi. Je ne puis pas retrouver ici ma place familière. C’est comme si l’on me repoussait. J’ai beau prier et m’efforcer, rien ne vibre ; je suis assis là, indifférent et triste comme un condamné, et le passé se détourne de moi. En même temps, j’ai peur d’évoquer trop vivement ce passé, parce que je ne sais pas ce qui pourrait arriver. Je suis un soldat, il ne faut pas que je sorte de ce rôle.
Je me lève avec lassitude et je regarde par la fenêtre. Puis je prends un des livres et je le feuillette, pour tâcher d’y lire quelque chose ; mais je le laisse et j’en prends un autre. Il y a des passages soulignés ; je cherche, je feuillette, je prends de nouveaux livres. Il y en a déjà tout un tas à côté de moi. D’autres viennent s’y ajouter avec encore plus de hâte… et aussi des feuilles de papier, des cahiers, des lettres.
Je suis là muet devant tout cela, comme devant un tribunal.
Sans courage.
Des mots, des mots, des mots… ils ne m’atteignent pas.
Je remets lentement les livres à leur place.
C’est fini.
Je sors sans bruit de la chambre.
Je n’y renonce pas encore. Il est vrai que je ne reviens plus dans ma chambre, mais je me console en pensant qu’une période de quelques jours n’est pas une chose définitive. Par la suite, plus tard, pendant des années, j’aurai du temps pour cela. Pour le moment, je vais voir Mittelstaedt à la caserne et nous nous asseyons dans sa chambre ; il y a là une atmosphère que je n’aime pas, mais à laquelle je suis habitué.
Mittelstaedt a à me raconter une nouvelle qui m’électrise aussitôt. Il m’apprend que Kantorek a été appelé sous les drapeaux, comme territorial. « Imagine-toi, dit-il, tout en sortant quelques bons cigares, que j’arrive ici à la sortie de l’hôpital et que je tombe aussitôt sur lui. Il me tend sa patte et coasse : “Tiens, Mittelstaedt ? comment donc ça va-t-il ?” Je le regarde avec de grands yeux et je réponds : “Territorial Kantorek, le service, c’est le service, et la gnôle, c’est la gnôle ; vous devriez savoir cela vous-même, mieux que quiconque. Lorsque vous parlez à un supérieur, rectifiez la position.” J’aurais voulu que tu voies sa figure : un mélange de cornichon au vinaigre et d’obus raté. Il essaie encore une fois, timidement, de faire avec moi le familier. Alors je le rudoie un peu plus fort. Après quoi il joue de son plus gros atout et me dit d’un ton confidentiel : “Dois-je vous recommander pour un examen de repêchage ?” Il voulait me rappeler qu’il avait encore barre sur moi, tu comprends. Alors la colère me saisit et, moi aussi, je lui rappelai une chose : “Territorial Kantorek, il y a deux ans vous nous avez sermonnés pour que nous nous engagions : il y avait là avec nous Joseph Behm qui, lui, ne voulait pas partir. Il a été tué, trois mois avant la date légale à laquelle il aurait été appelé sous les drapeaux. Sans vous, il eût attendu jusqu’à ce moment-là. Et maintenant, rompez : Nous nous reverrons.” Il me fut facile d’être affecté à sa compagnie. La première chose que je fis, ce fut de le mener au magasin d’habillement et je lui ai déniché un joli costume. Tu vas t’en rendre compte tout de suite. »
Nous allons dans la cour. La compagnie est sur les rangs.
Elle est alignée au garde-à-vous. Mittelstaedt dit : « Repos ! » et il examine les hommes.
Alors, j’aperçois Kantorek et je suis obligé de me mordre les lèvres pour ne pas éclater de rire. Il porte une espèce de tunique à basques, d’un bleu passé. Le dos et les manches sont raccommodés avec de grosses pièces de drap foncé. Sans doute que la tunique a appartenu à un géant. La culotte noire, tout élimée, n’en est que plus courte ; elle ne va que jusqu’à mi-mollet. Les chaussures sont très larges ; ce sont de vieilles godasses, dures comme le fer, avec des tiges recourbées vers le haut et on les lace sur les côtés. En revanche, le calot est, à son tour, trop petit, c’est une misérable coiffure de rebut, horriblement crasseuse. L’ensemble est pitoyable.
Mittelstaedt s’arrête devant lui. « Territorial Kantorek, est-ce là une façon d’astiquer ses boutons ? On dirait que cette chose-là vous ne l’apprendrez jamais. Médiocre, Kantorek, insuffisant…»
En moi-même, je hurle de plaisir. C’est exactement comme ça qu’en classe Kantorek blâmait Mittelstaedt, avec le même ton de voix : « Médiocre, Mittelstaedt, insuffisant…»
Mittelstaedt continue sa critique. « Voyez donc Bœttcher ; sa tenue est exemplaire ; vous pouvez lui demander des leçons…»
J’en crois à peine mes yeux, Bœttcher est là, lui aussi, Bœttcher, le concierge de notre gymnase. Et sa tenue est exemplaire ! Kantorek me lance un regard, comme s’il voulait m’avaler. Mais, moi, je ne fais que lui ricaner innocemment au visage comme si je ne le connaissais pas du tout.
Comme il paraît stupide avec son chiffon de calot et son uniforme ! Et c’est de cela qu’autrefois on a eu une peur bleue, lorsqu’il trônait dans sa chaire et qu’il vous marquait avec son crayon à la leçon de français pour les verbes irréguliers, – qui, ensuite, en France, ne nous ont servi à rien ! Il y a à peine deux ans de cela, et maintenant, voici le territorial Kantorek brusquement dépouillé de son prestige, avec des genoux cagneux et des bras comme des anses de marmite, avec des boutons mal astiqués et dans une attitude ridicule, – une caricature de soldat.
Je ne puis plus faire accorder cette vision avec celle du professeur menaçant dans sa chaire et je voudrais véritablement savoir ce que je ferai si jamais ce paltoquet ose encore me poser un jour, à moi, vieux soldat, des questions comme celle-ci : « Bäumer, quel est l’imparfait de…»
Pour l’instant, Mittelstaedt commande quelques exercices de formation en tirailleurs. Il a la bienveillance de désigner Kantorek comme chef de groupe.
Il y a à cela une raison spéciale : c’est que, dans la formation en tirailleurs, le chef de groupe doit être toujours à vingt pas en avant de son groupe. Si donc l’on commande « Demi-tour ! » la ligne de tirailleurs se borne à tourner sur place, tandis que le chef de groupe, qui se trouve ainsi soudain à vingt pas derrière la ligne, doit s’élancer au galop pour se placer réglementairement à vingt pas devant le groupe ; cela fait au total quarante pas à accomplir dare-dare. Mais à peine est-il à sa place que l’on commande de nouveau : « Demi-tour ! » et il doit encore une fois parcourir au plus vite quarante pas en sens inverse.
De cette manière, le groupe fait toujours tranquillement son demi-tour, plus quelques pas, tandis que le chef de groupe va et vient en courant, comme un pet sur une tringle. Le tout est une de ces nombreuses recettes bien connues d’Himmelstoss.
Kantorek ne peut pas exiger de Mittelstaedt un autre traitement, car il l’a naguère obligé à redoubler sa classe et Mittelstaedt serait bien bête de ne pas profiter de cette bonne occasion avant de revenir au front. Il est possible, après tout, qu’on meure plus content lorsque l’on a rencontré dans la vie militaire une chance pareille.
Cependant, Kantorek se précipite de côté et d’autre comme un sanglier effarouché. Au bout de quelque temps, Mittelstaedt fait arrêter la chose et maintenant commence l’exercice, si important, du rampement. S’appuyant sur les genoux et sur les coudes dans l’attitude réglementaire, Kantorek allonge sa magnifique personne à travers le sable, tout à côté de nous. Il souffle fortement et son essoufflement est une musique.
Mittelstaedt encourage et console le territorial Kantorek avec des citations empruntées au professeur Kantorek : « Territorial Kantorek, nous avons le bonheur de vivre à une grande époque ; aussi, nous devons tous nous mettre à son unisson et surmonter ce qu’en elle il peut y avoir d’amer. »
Kantorek crache un morceau de bois sale qui lui est entré dans la bouche et il sue.
Mittelstaedt s’incline sur lui en l’adjurant d’une façon pressante : « Et il ne faut jamais que de petites choses fassent perdre de vue le grand événement, territorial Kantorek. »
Je m’étonne que Kantorek n’éclate pas, surtout maintenant, à la leçon de gymnastique, où Mittelstaedt le copie merveilleusement en le prenant par son fond de culotte pour le faire grimper à la barre fixe, afin que le menton de Kantorek arrive virilement à la hauteur de la barre, – bien entendu, tout en lui prodiguant de sages paroles. C’est exactement ainsi que Kantorek a autrefois agi avec lui.
Ensuite on répartit les corvées. « Kantorek et Bœttcher iront chercher le pain à la manutention. Prenez la voiture à bras. »
Quelques minutes plus tard, le couple s’en va avec sa voiture. Kantorek tient rageusement sa tête baissée. Le concierge, lui, est fier parce que le travail est aisé.
La manutention est située à l’autre extrémité de la ville. Les deux hommes doivent donc traverser deux fois la ville entière.
« Ils font cela depuis quelques jours déjà, ricane Mittelstaedt. Et il y a maintenant des gens qui attendent le moment de les voir passer.
— C’est superbe, dis-je, mais il ne s’est donc pas encore plaint ?
— Il a essayé. Notre commandant a bougrement ri lorsqu’il a entendu l’histoire. Il ne peut pas sentir les maîtres d’école. En outre, je fais la cour à sa fille.
— Il te nuira à l’examen.
— Je m’en moque, fait Mittelstaedt tranquillement. Du reste, sa réclamation n’a servi à rien, parce que j’ai pu démontrer que la plupart du temps il a un service facile.
— Ne pourrais-tu pas une bonne fois l’étriller sérieusement ?
— Je le trouve trop bête pour cela », répond Mittelstaedt, d’un ton grandiose et magnanime.
Qu’est-ce qu’une permission ? Un changement qui, ensuite, rend tout beaucoup plus pénible. Dès maintenant, il faut songer au départ. Ma mère me regarde en silence. Elle compte les jours, je le sais ; chaque matin, elle est triste : encore une journée de moins, pense-t-elle. Elle a mis mon sac de côté, car elle ne veut pas qu’il lui rappelle la fatale nécessité.
Les heures passent vite, lorsqu’on rumine toutes sortes de pensées. Je me domine et j’accompagne ma sœur. Elle va à l’abattoir chercher quelques livres d’os. C’est une grande faveur d’en recevoir et, dès le matin, les gens font la queue. Plus d’un tombe de défaillance.
Nous n’avons pas de chance : après avoir attendu trois heures, l’un relayant l’autre, le rassemblement se disperse, il n’y a plus rien.
Heureusement que ma nourriture est assurée. J’en rapporte un peu à ma mère et ainsi nous avons tous des aliments un peu plus substantiels.
Les journées deviennent toujours plus pénibles et les yeux de ma mère toujours plus chagrins.
Quatre jours encore. Il faut que j’aille trouver la mère de Kemmerich.
On ne peut pas décrire ces choses-là : cette femme tremblante et sanglotante qui me secoue, en me criant : « Pourquoi vis-tu donc, puisqu’il est mort ? » – qui m’inonde de larmes, en disant : « Pourquoi êtes-vous donc là, des enfants comme vous ?…» – qui s’abat sur un siège et qui pleure : « L’as-tu vu, l’as-tu encore vu ? Comment est-il mort ? »
Je lui dis qu’il a reçu une balle dans le cœur et qu’il est mort aussitôt. Elle me regarde d’un air de doute :
« Tu mens, je sais que ce n’est pas vrai, j’ai senti dans ma chair la difficulté avec laquelle il est mort. J’ai entendu sa voix, j’ai, pendant la nuit, éprouvé son angoisse. Dis-moi la vérité, je veux savoir. Il faut que je sache.
— Non, dis-je, j’étais à côté de lui, il est mort immédiatement. »
Elle me supplie tout bas :
« Dis-le-moi ! Il le faut. Je sais que tu veux me consoler, mais ne vois-tu pas que tu me tortures plus qu’en me disant la vérité ? Je ne puis pas supporter l’incertitude où je suis. Dis-moi comment cela s’est passé, si terrible que ça ait été. Cela vaudra encore mieux que ce que je m’imagine autrement. »
Je ne lui dirai jamais ce qui s’est passé. Elle me hacherait plutôt en morceaux. J’ai pitié d’elle, mais je la trouve aussi un peu bête. Elle devrait pourtant se contenter de ce que je lui dis, puisque Kemmerich n’en sera pas moins mort, qu’elle sache ou non la vérité. Lorsqu’on a vu tant de morts, on ne peut plus très bien comprendre tant de douleur pour un seul. Aussi je lui dis, d’un ton un peu impatient :
« Il est mort immédiatement : il n’a rien senti. Sa figure était tout à fait paisible. »
Elle se tait. Puis elle me demande lentement : « Peux-tu le jurer ?
— Oui.
— Sur tout ce qui t’est sacré ? »
Ah ! mon Dieu, qu’est-ce qui maintenant est sacré pour moi ? Ces choses-là, ça change vite, chez nous.
« Oui, il est mort immédiatement.
— Acceptes-tu toi-même de ne pas revenir, si ce n’est pas vrai ?
— J’accepte de ne pas revenir s’il n’est pas mort sur le coup. »
J’accepterais encore je ne sais quoi ; mais elle a l’air de me croire.
Elle gémit et pleure longuement. Elle m’oblige à lui raconter ce qui s’est passé et j’invente une histoire, à laquelle maintenant moi-même je crois presque.
Lorsque je la quitte, elle m’embrasse et me fait cadeau d’un portrait de Kemmerich. Il est là dans son uniforme de recrue, appuyé contre une table ronde dont les pieds sont faits de branches de bouleau ; l’écorce y adhère encore.
Comme arrière-plan est peinte une forêt. Sur la table, il y a une chope de bière.
C’est le dernier soir que je passe à la maison. Tout le monde est taciturne. Je vais au lit de bonne heure. Je saisis les oreillers, je les serre contre moi et j’y enfonce ma tête. Qui sait si je coucherai encore dans un lit de plume ?
Il est déjà tard quand ma mère vient dans ma chambre ; elle croit que je dors et en effet je fais semblant. Parler et veiller avec elle m’est trop pénible.
Elle reste là assise presque jusqu’au matin, bien qu’elle souffre et que parfois son corps ploie. Enfin je ne peux plus y tenir. Je fais comme si je m’éveillais.
« Va dormir, mère, ici tu vas prendre froid.
— J’ai le temps de dormir plus tard. »
Je me redresse.
« Mais je ne vais pas tout de suite au front, mère, il faut d’abord que je reste quatre semaines au camp de baraquements. De là, peut-être, je reviendrai encore un dimanche. »
Elle se tait et me demande tout bas :
« As-tu très peur ?
— Non, mère.
— Je voulais te dire une dernière chose : fais attention aux femmes, en France ; elles sont mauvaises dans ce pays-là. »
Ah ! mère, pour toi, je suis un enfant… Pourquoi ne puis-je pas poser ma tête sur tes genoux et pleurer ? Pourquoi faut-il que toujours je sois le plus calme et le plus énergique ? Je voudrais pourtant une fois moi aussi pleurer et être consolé. Je ne suis, en réalité, guère plus qu’un enfant ; dans l’armoire, pendent encore mes culottes courtes. Il y a si peu de temps, de cela. Pourquoi donc est-ce du passé ?
Je dis, aussi tranquillement que je peux :
« Là où nous sommes, mère, il n’y a pas de femmes.
— Et sois très prudent, là-bas, au front, Paul. »
Ah ! mère, mère ! Que ne pouvons-nous nous embrasser et mourir ! Quels pauvres chiens nous sommes !
« Oui, mère, je serai prudent.
— Je prierai pour toi, chaque jour, Paul. »
Ah ! mère, mère ! Que ne pouvons-nous nous lever et revenir aux années passées, jusqu’à ce que toute cette misère nous ait quittés, revenir au temps où nous étions seuls, tous les deux, mère !
« Peut-être, pourras-tu attraper un poste qui ne soit pas aussi dangereux ?
— Oui, mère, peut-être que je serai occupé à la cuisine, c’est fort possible.
— Accepte, n’est-ce pas ? quoi que les autres puissent dire.
— Ne t’inquiète pas de cela, mère…»
Elle soupire, son visage est une lueur blanche dans l’obscurité.
« Maintenant, il faut que tu ailles te coucher, mère. »
Elle ne répond pas. Je me lève et je mets ma couverture sur ses épaules ; elle s’appuie sur mon bras, elle souffre. Je la transporte dans sa chambre. Je reste encore un instant auprès d’elle.
« Maintenant, il faut que tu guérisses, mère, d’ici mon retour.
— Oui, oui, mon enfant.
— Ne m’envoyez rien, mère, de ce que vous avez. Là-bas, nous avons assez à manger. Ici, vous pouvez mieux vous en servir. »
Quelle pauvre créature c’est là, étendue dans son lit, elle qui m’aime plus que tout au monde ! Lorsque je veux m’en aller, elle me dit précipitamment :
« Je t’ai trouvé encore deux caleçons, c’est de bonne laine, ils te tiendront chaud ; n’oublie pas de les mettre dans ton sac. »
Ah ! mère, je sais tout ce que ces deux caleçons t’ont coûté de temps et de peine employés à chercher, à courir et à mendier. Ah ! mère, comment peut-on concevoir que je sois obligé de te quitter ? Qui donc a un droit sur moi en dehors de toi ? Je suis assis près de toi, qui es couchée là, nous avons tant de choses à nous dire, mais nous ne le pourrons jamais.
« Bonne nuit, mère.
— Bonne nuit, mon enfant. »
La chambre est obscure. La respiration de ma mère monte et descend. Entre-temps, la pendule fait tic-tac. Dehors, le vent souffle devant les fenêtres. Les marronniers bruissent. Dans le vestibule, je trébuche contre mon sac qui est là tout prêt parce que, le lendemain, il me faudra partir de très bonne heure.
Je mords mes oreillers, mes poings étreignent les baguettes de fer de mon lit. Jamais je n’aurais dû venir en permission. Au front, j’étais indifférent et souvent sans espoir : je ne pourrai jamais plus retrouver cela. J’étais un soldat et maintenant je ne suis plus que souffrance – souffrance à cause de moi, à cause de ma mère, à cause de tout ce qui est si décourageant et si interminable.
Je n’aurais jamais dû venir en permission.
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