À L’Ouest rien de nouveau
Chapitre I
Nous sommes à neuf kilomètres en arrière du front. On nous a relevés hier. Maintenant, nous avons le ventre plein de haricots blancs avec de la viande de bœuf et nous sommes rassasiés et contents. Même, chacun a pu encore remplir sa gamelle pour ce soir ; il y a en outre double portion de saucisse et de pain : c’est une affaire ! Pareille chose ne nous est pas arrivée depuis longtemps ; le cuistot, avec sa rouge tête de tomate, va jusqu’à nous offrir lui-même ses vivres. À chaque passant il fait signe avec sa cuiller et lui donne une bonne tapée de nourriture. Il est tout désespéré parce qu’il ne sait pas comment il pourra vider à fond son « canon à rata ». Tjaden et Müller ont déniché des cuvettes et ils s’en sont fait mettre jusqu’aux bords, comme réserve. Tjaden agit ainsi par boulimie, Müller par prévoyance. Où Tjaden fourre tout cela, c’est une énigme pour tout le monde : il est et reste plat comme un hareng maigre.
Mais le plus fameux, c’est qu’il y a eu aussi double ration de tabac. Pour chacun, dix cigares, vingt cigarettes et deux carottes à chiquer : c’est très raisonnable. J’ai troqué avec Katczinsky mon tabac à chiquer pour ses cigarettes, cela m’en fait quarante. Ça suffira bien pour une journée.
À vrai dire, toute cette distribution ne nous était pas destinée. Les Prussiens ne sont pas si généreux que ça. Nous la devons simplement à une erreur.
Il y a quinze jours, nous montâmes en première ligne pour relever les camarades. Notre secteur était assez calme, et par conséquent le fourrier avait reçu, pour le jour de notre retour, la quantité normale de vivres et il avait préparé tout ce qu’il fallait pour les cent cinquante hommes de la compagnie. Or, précisément, le dernier jour il y eut, chez nous, un marmitage exceptionnel ; l’artillerie lourde anglaise pilonnait sans arrêt notre position, de sorte que nous eûmes de fortes pertes et que nous ne revînmes que quatre-vingts.
Nous étions rentrés de nuit et nous avions fait aussitôt notre trou, pour pouvoir, enfin, une bonne fois, dormir convenablement ; car Katczinsky a raison, la guerre ne serait pas trop insupportable si seulement on pouvait dormir davantage. Le sommeil qu’on prend en première ligne ne compte pas et quinze jours chaque fois c’est long.
Il était déjà midi lorsque les premiers d’entre nous se glissèrent hors des baraquements. Une demi-heure plus tard chacun avait pris sa gamelle et nous nous groupâmes devant la « Marie-rata », à l’odeur grasse et nourrissante. En tête, naturellement, étaient les plus affamés : le petit Albert Kropp, qui, de nous tous, a les idées les plus claires, et c’est pour cela qu’il est déjà soldat de première classe ; Müller, numéro cinq, qui traîne encore avec lui des livres de classe et rêve d’un examen de repêchage (au milieu d’un bombardement il pioche des théorèmes de physique) ; Leer, qui porte toute sa barbe et qui a une grande prédilection pour les filles des bordels d’officiers ; il affirme sous serment qu’elles sont obligées, par ordre du commandement, de porter des chemises de soie et, pour les visiteurs à partir de capitaine, de prendre un bain préalable ; le quatrième, c’est moi, Paul Baümer. Tous quatre âgés de dix-neuf ans, tous quatre sortis de la même classe pour aller à la guerre.
Tout derrière nous, nos amis. Tjaden, maigre serrurier, du même âge que nous, le plus grand bouffeur de la compagnie. Il s’assied pour manger, mince comme une allumette et il se relève gros comme une punaise enceinte ; Haie Westhus, dix-neuf ans aussi, ouvrier tourbier, qui peut facilement prendre dans sa main un pain de munition et dire : « Devinez ce que je tiens là » ; Detering, paysan qui ne pense qu’à sa ferme et à sa femme ; et, enfin, Stanislas Katczinsky, la tête de notre groupe, dur, rusé, roublard, âgé de quarante ans, avec un visage terreux, des yeux bleus, des épaules tombantes et un flair merveilleux pour découvrir le danger, la bonne nourriture et de beaux endroits où s’embusquer.
Notre groupe formait la tête du serpent qui se déroulait devant le canon à rata. Nous nous impatientions, car le cuistot était encore là immobile et attendait ingénument.
Enfin, Katczinsky lui cria :
« Allons, ouvre ta cave à bouillon, Henri ; on voit pourtant que les fayots sont cuits ! »
L’autre secoua la tête d’un air endormi :
« Il faut d’abord que tout le monde soit là. »
Tjaden ricana :
« Nous sommes tous là. »
Le caporal cuisinier ne s’était encore aperçu de rien.
« Oui, vous ne demanderiez pas mieux. Où sont donc les autres ?
— Ce n’est pas toi qui les nourriras aujourd’hui ! Ambulance et fosse commune. »
Le cuistot fut comme assommé lorsqu’il apprit les faits. Il chancela.
« Et moi qui ai cuisiné pour cent cinquante hommes ! »
Kropp lui donna une bourrade :
« Eh bien, pour une fois, nous mangerons à notre faim. Allons, commence ! »
Mais, soudain, Tjaden eut une illumination. Sa figure pointue de souris prit un teint luisant : ses yeux se rapetissèrent de malice, ses joues tressaillirent et il s’approcha le plus qu’il put :
« Mais alors… mon vieux !… tu as reçu aussi du pain pour cent cinquante hommes, hein ? »
Le caporal, encore estomaqué et l’esprit ailleurs, fit un signe de tête affirmatif.
Tjaden le saisit par la veste.
« Et aussi de la saucisse ? »
La tête de tomate fit oui de nouveau.
Les mâchoires de Tjaden tremblaient.
« Et aussi du tabac ?
— Oui, de tout. »
Tjaden regarda autour de lui, d’un air radieux.
« Nom de Dieu ! c’est ce qu’on appelle avoir de la veine ! Alors tout va être pour nous ! Chacun va recevoir… Attendez donc… ma foi oui, exactement double ration. »
Mais voici que la tomate revint à la vie et déclara :
« Non, ça ne va pas. »
Alors, nous aussi, nous nous éveillâmes et nous poussâmes en avant.
« Pourquoi donc que ça ne va pas, vieille carotte ? demanda Katczinsky.
— Ce qui est pour cent cinquante hommes ne peut pas être pour quatre-vingts.
— C’est ce que nous te ferons voir, grogna Müller.
— Le fricot, si vous voulez ; mais, les rations, je ne puis vous en donner que pour quatre-vingts », persista la tomate.
Katczinsky se fâcha.
« Tu veux te faire ramener à l’arrière, n’est-ce pas ?… Tu as de la bectance, non pas pour quatre-vingts hommes, mais pour la deuxième compagnie, suffit ! Tu vas nous la donner. La deuxième compagnie, c’est nous. »
Nous serrâmes de près le gaillard. Personne ne pouvait le souffrir : plusieurs fois déjà il avait été cause que dans la tranchée nous avions reçu la nourriture avec beaucoup de retard et toute froide, parce que, quand il y avait un peu de bombardement, il n’osait pas s’avancer suffisamment avec ses marmites, de sorte que nos camarades, en allant chercher le manger, avaient à faire un chemin beaucoup plus long que ceux des autres compagnies. Bulcke, de la première, par exemple, était un bien plus chic type. Il avait beau être gras comme une marmotte, lorsque c’était nécessaire, il traînait lui-même les plats jusqu’à la première ligne.
Nous étions précisément de l’humeur qu’il fallait et, à coup sûr, il y aurait eu de la casse, si notre commandant de compagnie ne s’était pas trouvé à venir. Il demanda la raison de la dispute et se contenta de dire :
« Oui, nous avons eu hier de fortes pertes…» Puis il regarda dans la chaudière.
« Les haricots ont l’air bon. » La tomate fit signe que oui.
« Cuits avec de la graisse et de la viande. »
Le lieutenant nous regarda. Il savait ce que nous pensions. Il savait aussi beaucoup d’autres choses, car il avait grandi parmi nous, et il n’était que caporal quand il était venu à la compagnie. Il souleva encore une fois le couvercle de la chaudière et renifla. En s’en allant il dit :
« Apportez-m’en aussi une pleine assiette. Et on distribuera toutes les rations : ça ne nous fera pas de mal. »
La tomate prit un air stupide, tandis que Tjaden dansait autour de lui.
« Ça ne te fait aucun tort, à toi. On dirait que les subsistances lui appartiennent ! Allons, commence, vieux fricoteur, et ne te trompe pas en comptant…
— Va te faire foutre ! » hurla la tomate.
Il était tout dérouté ; une pareille chose ne pouvait pas entrer dans son esprit ; il ne comprenait plus le monde où il se trouvait. Et, comme s’il eût voulu montrer que maintenant tout lui était égal, de son propre mouvement il distribua encore par tête une demi-livre de miel artificiel.
Aujourd’hui, c’est vraiment une bonne journée. Même le courrier est là ; presque tout le monde a reçu des lettres et des journaux. Maintenant nous déambulons vers le pré derrière les baraquements. Kropp a sous son bras le couvercle d’un fût de margarine.
À droite, au bord de la prairie, on a bâti de grandes latrines communes, un édifice solide avec un toit. Cependant, c’est bon pour les recrues qui n’ont pas encore appris à tirer parti de tout. Nous cherchons quelque chose de mieux. Effectivement sont disséminées partout de petites caisses individuelles servant à la même fin. Elles sont carrées, propres, tout en bois, bien hermétiques, avec un siège commode et irréprochable. Sur les côtés se trouvent des poignées, de sorte qu’on peut les transporter.
Nous en disposons trois en cercle et nous y prenons confortablement place ; nous ne nous lèverons pas de là avant deux heures.
Je me rappelle encore comment, au début, étant recrues, nous étions gênés à la caserne lorsque nous devions utiliser les latrines communes. Il n’y a aucune porte et vingt hommes sont assis là, à côté l’un de l’autre, comme dans le train. D’un seul coup d’œil, on peut les passer en revue : c’est que précisément le soldat doit être soumis à une surveillance constante.
Depuis lors, nous avons appris à surmonter bien plus que ce petit sentiment de honte. Avec le temps, nous en avons vu d’autres.
Mais, ici, en plein air, la chose est véritablement un délice. Je ne comprends plus pourquoi, autrefois, nous fermions timidement les yeux sur ces affaires-là, car elles sont aussi naturelles que le boire et le manger. Et l’on n’aurait peut-être pas besoin d’en parler ici, si elles ne jouaient pas un rôle si essentiel et si, précisément, elles n’eussent pas été pour nous une nouveauté, car, pour les anciens, il y avait longtemps que cela allait de soi.
Plus que pour tout autre homme l’estomac et la digestion sont pour le soldat un domaine familier. Il en tire les trois quarts de son vocabulaire et l’expression de la joie la plus intense ou celle de l’indignation la plus profonde y trouvent ce qu’elles peuvent avoir de plus vigoureux. Il est impossible d’employer d’autres façons de parler aussi brèves et aussi claires. Nos familles et nos professeurs seront bien étonnés lorsque nous rentrerons dans nos foyers, mais, ici, c’est la langue universelle.
Pour nous, ces choses-là ont retrouvé le caractère de l’innocence parce qu’elles se passent forcément en public. Qui plus est, elles vont pour nous tellement de soi que nous apprécions le confortable de l’opération, tout autant, par exemple, qu’une partie de cartes menée à bonne fin dans un endroit où l’on n’a pas à craindre les obus. Ce n’est pas pour rien que, pour désigner des racontars de toute espèce, on a inventé l’expression « rapport de chiottes ». Ces lieux-là sont, pour les militaires, les coins à cancans et l’équivalent des « tables d’habitués ».
En ce moment, nous nous sentons mieux que dans n’importe quel water-closet aux blanches faïences luxueuses : là il ne peut y avoir que de l’hygiène, mais ici il y a du bien-être.
Ce sont des heures d’une insouciance admirable. Au-dessus de nous, le ciel bleu. À l’horizon, sont suspendus des ballons captifs, de couleur jaune, traversés de lumineux rayons, ainsi que les petits nuages blancs des shrapnells. Parfois, lorsqu’ils poursuivent un aviateur, ils se déploient en une haute gerbe.
Le grondement sourd du front ne nous parvient que comme un orage très lointain. Le bourdonnement des frelons qui passent domine déjà ce bruit.
Et tout autour de nous s’étend la prairie en fleurs. Les tendres pointes de l’herbe se balancent ; des papillons blancs s’approchent en voletant ; ils planent dans le vent chaud et moelleux de l’été arrivé à sa maturité ; quant à nous, nous lisons des lettres et des journaux, nous fumons, nous ôtons nos calots et nous les posons à terre à côté de nous ; la brise joue avec nos cheveux ; elle joue avec nos paroles et nos pensées.
Les trois caisses sur lesquelles nous sommes assis sont au milieu des coquelicots rouges et éclatants…
Nous plaçons sur nos genoux le couvercle du fût de margarine. Nous avons ainsi un bon support pour jouer au scat. Kropp a apporté les cartes. De temps en temps on intercale une partie de rams. On pourrait rester là éternellement.
Les sons d’un accordéon nous arrivent des baraquements. Parfois nous posons les cartes et nous nous regardons ; alors l’un de nous dit : « Mes enfants, mes enfants…» ou bien : « Ç’aurait pu mal tourner…» Et nous restons un instant silencieux. Il y a en nous un sentiment contenu et puissant ; chacun s’en rend compte ; il n’est point nécessaire pour cela de parler beaucoup. Il aurait pu facilement arriver qu’aujourd’hui nous ne fussions pas là assis sur nos chiottes ; il s’en est fallu de très peu. Et c’est pourquoi tout est, pour nous, fort et nouveau : les rouges coquelicots et le bon repas, les cigarettes et le vent d’été.
Kropp demande :
« Quelqu’un de vous a-t-il revu Kemmerich ?
— Il est à Saint-Joseph », dis-je.
Müller indique qu’il a eu le haut de la cuisse traversé, ce qui est un bon motif pour pouvoir aller faire un tour au pays.
Nous décidâmes d’aller le voir l’après-midi.
Kropp sort une lettre de sa poche.
« J’ai à vous saluer de la part de Kantorek. »
Nous rions. Müller jette sa cigarette et dit :
« Je voudrais qu’il fût ici », celui-là.
Kantorek était notre professeur : un petit homme sévère vêtu d’un habit gris à basques, avec une tête de musaraigne. Il avait à peu près la même taille que le caporal Himmelstoss, « la terreur du Klosterberg ». Il est, d’ailleurs, comique que le malheur du monde vienne si souvent de gens de petite taille : ils sont beaucoup plus énergiques et insupportables que les personnes de haute stature. Je me suis toujours efforcé de ne pas faire partie de détachements commandés par des chefs de petite taille : ce sont, le plus souvent, de maudites rosses.
Kantorek, pendant les leçons de gymnastique, nous fit des discours jusqu’à ce que notre classe tout entière se rendît, en rang, sous sa conduite, au bureau de recrutement, pour demander à s’engager. Je le vois encore devant moi, avec ses lunettes qui jetaient des étincelles, tandis qu’il nous regardait et qu’il disait d’une voix pathétique :
« Vous y allez tous, n’est-ce pas, camarades ? »
Ces éducateurs-là ont presque toujours leur pathétique prêt dans la poche de leur gilet ; il est vrai qu’ils le distribuent à toute heure, sous forme de leçons. Mais alors nous ne pensions pas encore à cela.
Toutefois, l’un d’entre nous hésitait et ne voulait pas marcher. C’était Joseph Behm, un gros gaillard jovial. Mais il finit par se laisser persuader. Il faut ajouter qu’autrement il se serait rendu impossible. Peut-être que d’autres encore pensaient tout comme lui ; mais personne ne pouvait facilement s’abstenir, car, en ce temps-là, même père et mère nous jetaient vite à la figure le mot de « lâche ». C’est qu’alors tous ces gens-là n’avaient aucune idée de ce qui allait se passer. À proprement parler, les plus raisonnables, c’étaient les gens simples et pauvres ; dès le début, ils considérèrent la guerre comme un malheur, tandis que la bonne bourgeoisie ne se tenait pas de joie, quoique ce fût elle, justement, qui eût plutôt pu se rendre compte des conséquences.
Katczinsky prétend que c’est la faute à l’instruction, laquelle nous rend bêtes, et ce que dit Kat, il ne le dit pas sans y avoir bien réfléchi.
Chose curieuse, Behm fut un des premiers qui tombèrent. Lors d’une attaque il reçut un coup de feu dans les yeux et nous le laissâmes pour mort sur le terrain. Nous ne pûmes pas l’emporter avec nous, parce que nous fûmes obligés de reculer précipitamment. L’après-midi, nous l’entendîmes tout à coup appeler et nous le vîmes qui essayait de ramper en avant des tranchées. Il ne s’était qu’évanoui. Mais, comme il n’y voyait plus et que ses souffrances le rendaient fou, il négligea de s’abriter, de sorte qu’il fut tué, avant que quelqu’un eût pu s’approcher pour le ramener.
Naturellement, on ne peut pas rendre Kantorek responsable de la chose, autrement que deviendrait le monde si l’on voyait là une culpabilité ? Il y a eu des milliers de Kantorek, qui, tous, étaient convaincus d’agir pour le mieux, – d’une manière commode pour eux.
Mais c’est précisément pour cela que, à nos yeux, ils ont fait faillite.
Ils auraient dû être pour nos dix-huit ans des médiateurs et des guides nous conduisant à la maturité, nous ouvrant le monde du travail, du devoir, de la culture et du progrès, – préparant l’avenir. Parfois nous nous moquions d’eux et nous leurs jouions de petites niches, mais au fond nous avions foi en eux. La notion d’une autorité, dont ils étaient les représentants, comportait, à nos yeux, une perspicacité plus grande et un savoir plus humain. Or, le premier mort que nous vîmes anéantit cette croyance. Nous dûmes reconnaître que notre âge était plus honnête que le leur. Ils ne l’emportaient sur nous que par la phrase et l’habileté. Le premier bombardement nous montra notre erreur et fit écrouler la conception des choses qu’ils nous avaient inculquée.
Ils écrivaient, ils parlaient encore, et nous, nous voyions des ambulances et des mourants ; tandis que servir l’État était pour eux la valeur suprême, nous savions déjà que la peur de la mort est plus forte. Malgré cela, nous ne devînmes ni émeutiers, ni déserteurs, ni lâches (tous ces mots-là leur venaient si vite à la bouche !) ; nous aimions notre patrie tout autant qu’eux et lors de chaque attaque nous allions courageusement de l’avant ; mais déjà nous avions appris à faire des distinctions, nous avions tout d’un coup commencé de voir et nous voyions que de leur univers rien ne restait debout. Nous nous trouvâmes soudain épouvantablement seuls, – et c’est tout seuls qu’il nous fallait nous tirer d’affaire.
Avant de nous mettre en route pour aller voir Kemmerich, nous faisons un paquet de ses affaires, elles pourront lui être utiles en chemin.
À l’ambulance il y a beaucoup de mouvement ; comme toujours on y sent le phénol, la pourriture et la sueur. Dans les baraquements on est habitué à beaucoup de choses, mais ici, malgré tout, il y a de quoi défaillir. Nous demandons en plusieurs endroits où est Kemmerich ; il est couché dans une salle et il nous reçoit avec une faible expression de joie et d’impuissante agitation. Tandis qu’il avait perdu connaissance, on lui a volé sa montre.
Müller secoue la tête :
« Je t’ai toujours dit qu’on n’emporte pas avec soi une si bonne montre. »
Müller est quelque peu lourdaud et chicanier. Autrement il se tairait, car il est visible que Kemmerich ne sortira plus vivant de cette salle. Il importe peu qu’il retrouve sa montre. Tout au plus pourrait-on l’envoyer à sa famille.
« Comment vas-tu donc, Franz ? » demande Kropp.
Kemmerich baisse la tête.
« Ça va… Il y a simplement que j’ai au pied de maudites douleurs. »
Nous regardons son lit. Sa jambe est étendue sous un arceau de fil de fer sur lequel la couverture forme voûte. Je donne à Müller un petit coup dans le tibia, car il serait bien capable de dire à Kemmerich ce que les infirmiers nous ont déjà appris à l’extérieur : à savoir que Kemmerich n’a plus de pied. On lui a amputé la jambe. Il a une mine épouvantable, à la fois jaune et couleur de cendre ; sur sa figure se dessinent ces lignes étrangères que nous connaissons si bien pour les avoir vues déjà cent fois. À vrai dire, ce ne sont pas des lignes, ce sont plutôt des indices. En dessous de la peau, la vie ne bat plus, elle est déjà reléguée aux limites du corps ; la mort travaille l’intérieur de l’organisme et elle règne déjà dans les yeux. Voilà ce qu’est devenu notre camarade Kemmerich qui, il y a peu de temps encore, faisait rôtir avec nous de la viande de cheval et, avec nous aussi, se recroquevillait dans l’entonnoir. C’est lui encore et pourtant ce n’est plus lui. Son image est effacée et incertaine, comme une plaque photographique avec laquelle on a fait deux prises. Même sa voix a quelque chose de la mort.
Je pense à la manière dont nous sommes partis pour le front. Sa mère, une bonne grosse femme, l’accompagnait à la gare. Elle pleurait sans discontinuer. Son visage en était tout gonflé et boursouflé. Kemmerich en avait un peu honte, car elle manquait complètement de contenance et, littéralement, elle fondait en graisse et en eau. Avec cela elle avait jeté son dévolu sur moi et elle me prenait à chaque instant le bras en me suppliant de veiller sur Franz quand nous serions au front. La vérité, c’est qu’il avait aussi une figure d’enfant et des os si délicats qu’après avoir porté le sac pendant quatre semaines il avait déjà les pieds plats. Mais comment, à la guerre, veiller sur quelqu’un !
« Tu vas maintenant aller chez toi, dit Kropp. Tu aurais eu encore trois ou quatre mois à attendre, pour le moins, avant d’avoir une permission. »
Kemmerich fait signe que oui. J’ai de la peine à regarder ses mains. On dirait de la cire : sous les ongles est incrustée la crasse des tranchées ; elle est d’un noir bleuâtre, comme du poison. Je songe que ces ongles continueront de pousser encore comme une végétation souterraine et fantastique lorsque Kemmerich, depuis longtemps déjà, ne respirera plus ; je vois devant moi la chose, ils se tordent en tire-bouchon et croissent toujours, en même temps que les cheveux, sur le crâne qui se décompose – comme de l’herbe sur un sol fertile, exactement comme de l’herbe. Comment cela peut-il se faire ?…
Müller se penche.
« Nous avons apporté tes affaires, Franz. »
Kemmerich fait signe de la main.
« Mets-les sous le lit. »
C’est ce que fait Müller. Kemmerich reparle de sa montre. Comment le tranquilliser sans lui inspirer de la méfiance ? Müller reparaît, en tenant à la main une paire de bottes d’aviateur. Ce sont de magnifiques chaussures anglaises, de cuir jaune et souple, qui montent aux genoux et qu’on lace jusqu’en haut : un article très envié. Müller, en les regardant, est plein d’admiration. Il tient leurs semelles contre ses propres chaussures toutes grossières et il demande :
« Tu veux donc emporter tes bottes, Franz ? »
Tous trois n’avons qu’une pensée. Même s’il guérissait, il ne pourrait en utiliser qu’une ; par conséquent, elles seraient pour lui sans valeur. Et, de toute façon, maintenant, c’est malheureux qu’elles restent ici, car les infirmiers, naturellement, les chaufferont dès qu’il sera mort.
Müller poursuit :
« Ne les laisses-tu pas ici ? »
Kemmerich ne veut pas. C’est ce qu’il a de meilleur.
« Mais nous pouvons faire un échange, reprend Müller. Ici, au front, cela peut servir. »
Kemmerich ne veut rien entendre.
Je touche Müller du pied. Alors, en hésitant, il replace sous le lit les belles bottes.
Nous parlons encore un peu, puis nous disons adieu à notre camarade.
« Porte-toi bien, Franz. »
Je lui promets de revenir le lendemain. Müller parle d’en faire autant. Il pense aux bottes et il veut les surveiller.
Kemmerich soupire. Il a la fièvre. Dehors, nous arrêtons un infirmier et nous lui demandons de faire une piqûre au blessé.
Il refuse.
« Si nous voulions donner de la morphine à tout le monde, il nous en faudrait des barriques…
— Tu n’es sans doute là que pour les officiers ! » dit Kropp d’un ton haineux.
Vite j’interviens et je commence par donner une cigarette à l’infirmier. Il la prend, puis je lui dis :
« Mais t’est-il permis, d’ailleurs, de faire une piqûre ? »
Ma question le blesse.
« Si vous ne le croyez pas, pourquoi me le demandez-vous ?…»
Je lui mets encore dans la main quelques cigarettes.
« Fais-nous le plaisir…
— Eh bien, soit ! » dit-il.
Kropp le suit, car il n’a pas confiance en lui et il veut voir ce qu’il fera. Nous l’attendons dehors.
Müller reparle encore des bottes.
« Elles m’iraient admirablement. Avec ces bateaux-ci, j’attrape ampoule sur ampoule. Crois-tu qu’il tiendra jusqu’à demain, après le service ? S’il meurt la nuit, adieu les bottes…»
Albert revient. Il demande :
« Que pensez-vous de… ? demande-t-il.
— Il est foutu », dit Müller, catégoriquement.
Nous reprenons le chemin de nos baraquements. Je songe à la lettre qu’il me faudra écrire demain à la mère de Kemmerich. J’ai froid, je voudrais boire un verre d’alcool. Müller arrache des brins d’herbe et se met à les mâcher. Soudain, le petit Kropp jette sa cigarette, il trépigne sauvagement, regarde autour de lui avec un visage bouleversé et décomposé et bégaie :
« Merde de merde ! »
Nous continuons à marcher pendant assez longtemps.
Kropp s’est calmé. Nous connaissons ça. C’est ce que nous appelons l’accès de rage du front, chacun l’a à son tour.
Müller lui demande :
« Que t’a donc écrit Kantorek ? »
L’autre rit en disant :
« Il m’a écrit que nous étions la jeunesse de fer. »
Tous les trois, nous rions aigrement. Kropp se répand en injures, il est content de pouvoir parler…
Ainsi voilà ce qu’ils pensent, voilà ce qu’ils pensent, les cent mille Kantoreks ! « Jeunesse de fer. » Jeunesse ? Aucun de nous n’a plus de vingt ans. Mais quant à être jeune ! Quant à la jeunesse ! Tout cela est fini depuis longtemps. Nous sommes de vieilles gens.
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