À nos mensonges (Les Quatre t. 1) (French Edition)

Chapitre 12

DOUZE

 

 

M es mains tremblaient de rage. Je m’efforçai de respirer profondément.

Peut-être que je réagissais de façon excessive, mais cela se passait chez ma mère. Je ne m’attendais pas à voir quelque chose qui sortirait de l’ordinaire, au moins durant le temps de cette soirée. Je supposai qu’il s’agissait d’un groupe de gens riches tous réunis autour d’un verre.

En observant par la mince ouverture, je pus voir une immense pièce sombre où de lourds rideaux couvraient les fenêtres. Seule la faible lueur de quelques lampes éclairait cet endroit. Dans le coin le plus proche, celui à ma droite, se trouvait une grande table avec une roulette. Les gens s’y étaient réunis et riaient en regardant le hasard décider de les rendre riches. Enfin, dans la mesure où ils sentaient tous l’argent à plein nez, la roulette décidait surtout de s’ils étaient chanceux ou non.

En face de moi, quelque peu sur ma gauche, il y avait un écran géant avec un autre écran plus petit à côté qui semblait être un récapitulatif des paris, car une cote était inscrite à côté de chaque nom. Un groupe dense de personnes, essentiellement des hommes, était rassemblé autour des écrans, occupé à crier et à encourager les sujets de leurs paris.

Ce que je vis sur le plus grand écran fit bouillir mon sang. Mon cœur se mit à battre la chamade tandis que la fureur et la nausée m’envahissaient. Je vis deux chiens se battre dans une sorte de fosse, s’échangeant des coups de crocs au milieu des grognements tandis que de la mousse dégoulinait de leurs babines. Un d’eux attrapa l’autre à la gorge et commença à le secouer, et une teinte rouge apparut sur son pelage. Il essaya désespérément de s’enfuir, se débattant sur le sol de terre battue, mais c’était inutile. Il poussa un affreux gémissement aigu qui fut brusquement interrompu. Il n’était plus en mesure de se débattre et je n’étais plus capable de regarder. La bile me monta dans la gorge, et je restai debout un moment, serrant les dents et luttant pour contenir mes émotions.

Tout ce qui concernait les combats d’animaux, la cruauté envers les animaux, en fait tout ce qui causait du tort aux animaux me mettait hors de moi. Les huées et les rires des spectateurs présents dans la salle ne firent qu’attiser ma colère.

Un souvenir, longtemps enfoui, réprimé et oublié jusqu’à ce moment-là, me revint en tête : mon père m’avait acheté un chiot pour mon quatrième anniversaire. Ma mère lui avait crié dessus, lui disant qu’il était irresponsable et que les chiens prenaient de la place pour rien. La dispute avait duré longtemps. Mon pauvre chiot tremblait de peur jusqu’à ce que je le prenne dans mes bras pour aller nous cacher dans la buanderie, blottis dans un coin contre le sèche-linge. Le lendemain matin, en descendant les escaliers, j’avais trouvé la porte d’entrée grande ouverte et il n’y avait plus aucun signe de mon chiot. Je m’étais précipitée dehors et j’y avais vu un petit tas de fourrure sans vie sous la roue arrière de la voiture de ma mère. Elle avait insisté sur le fait que c’était un accident, mais j’en avais pleuré à n’en plus pouvoir.

Putain. Je déglutis péniblement, essayant de refouler ce souvenir et de me concentrer sur le présent et sur ces gens qui se délectaient du supplice de ces animaux.

Je devais faire quelque chose, peu importe quoi.

Hésitante, je tendis la main, puis fis un pas en avant, prête à ouvrir grand la porte.

— Je ne le ferais pas, si j’étais toi.

Je me retournai et découvris mon interlocuteur appuyé nonchalamment contre le mur, avec un sourcil levé. Il ressemblait étonnamment à Zayde en plus âgé. Je devinai de suite de qui il s’agissait et mis ma colère de côté pendant un instant.

— Vous êtes le père de Zayde ?

— Michael Lowry, à votre service, répondit-il en s’inclinant exagérément.

Ses yeux sombres se fendirent d’un clin d’œil, et l’effet de surprise me fit rire. Comment pouvait-il être si différent de son fils ?

— Winter Huntington. Ravie de vous rencontrer.

— Enchanté.

Il prit ma main et l’embrassa avec un sourire sur son beau visage et les yeux plissés aux coins. Il se rapprocha un peu plus en baissant la voix :

— Peu importe ce que tu as en tête, ne le fais pas.

— Je… je voulais juste… je, bégayai-je.

— Laisse-moi deviner. C’est pour les chiens ? demanda-t-il en soupirant lourdement, la bouche tordue en une expression compatissante.

Je hochai la tête et serrai les poings.

— Écoute. Il y a des choses dans ce monde sur lesquelles il vaut mieux fermer les yeux. Crois-moi, il ne faut pas se frotter à ces gens-là. Ça pourrait te causer de sérieux problèmes.

— Mais…

— Il n’y a rien que l’on puisse faire. Ces chiens ont été élevés pour être agressifs. De plus, ils sont dans un endroit tenu secret, donc tu ne pourras rien y faire si ce n’est faire une scène devant tout le monde. Est-ce que ça devrait arriver ? Non, mais c’est ainsi. Abstiens-toi de tout ce qui pourrait éveiller les soupçons de ces gens. Tu ne dois en aucun cas te les mettre à dos. Fais-moi confiance.

Je compris clairement son avertissement dans le ton de sa voix et dans son regard, et cela me fit réfléchir. Que pouvais-je bien y faire au final ? Il avait raison, je ne ferais que causer une scène si je disais quelque chose, et cela n’aurait aucun résultat.

— Vous devez avoir raison, dis-je dans un murmure défaitiste.

— Garde la tête haute. Pourquoi ne vas-tu pas retrouver tes amis ? La dernière fois que je les ai vus, ils étaient dans le bureau.

Il m’indiqua une autre porte à gauche au fond du couloir.

— Bien. Merci.

Je lui fis un petit sourire et il me répondit avec un clin d’œil, puis il me contourna pour entrer dans la pièce et ferma la porte derrière lui.

Je traversai le couloir, toujours bouleversée et en colère. À quoi bon me priver d’alcool ce soir ? J’avais vraiment besoin d’un verre.

Je m’arrêtai brusquement en tombant sur Weston qui sortit en trombe par la porte que le père de Zayde m’avait indiquée. Il me marmonna un « salut » tout en s’en allant.

— Cela ne lui ressemble pas… me dis-je.

Je me dirigeai vers la carafe en cristal posée sur le buffet en noyer juste devant moi. Je retirai le bouchon et versai une bonne dose dans l’un des verres posés sur le plateau d’argent à côté de la carafe. Je bus le whisky d’un seul trait, et haletai en sentant la brûlure qu’il laissait en moi tandis que le goût me fit frissonner.

J’en versai un autre verre que je bus tout aussi vite.

Alors que le feu me réchauffait de l’intérieur, je me retournai pour observer autour de moi. À travers un rideau de fumée, je vis Cassius allongé sur un canapé en cuir marron avec une bouteille de liquide transparent dans la main. Il me regardait avec une expression à mi-chemin entre l’amusement et l’inquiétude. Une belle brune était assise sur l’accoudoir du canapé à côté de lui, et sa main se promenait paresseusement le long de sa cuisse. Juste en face de lui, il y avait Caiden sur un canapé similaire qui me regardait fixement. Il tombait bien.

Mon sang était en ébullition, par le combat de chiens qui m’avait mise hors de moi, et l’alcool commençait à faire son effet. J’avais envie d’en découdre.

Je me précipitai vers Caiden, et lui arrachai le joint de la bouche pour en tirer une grande bouffée puis je le jetai dans le cendrier sur la table à côté du canapé.

— C’est quoi exactement ton putain de problème ?

Je me mis en face de lui, les mains sur les hanches en lui lançant un regard noir.

Il cligna des yeux lentement.

— C’est quoi ce bordel ? Tu viens de me voler mon joint ?

Ignorant sa question, je me rapprochai, me penchai et enfonçai un doigt dans sa poitrine dure. J’étais tellement en colère que je n’avais plus les idées claires.

Je ne supportais plus tout ça. Je ne supportais plus son hostilité envers moi dont il faisait preuve 90 % du temps ni le fait qu’il ne me pense pas assez digne pour pouvoir le fréquenter.

Je dirigeai toute ma colère vers lui lorsque nos yeux se rencontrèrent, et les siens s’assombrirent tandis qu’il fronçait les sourcils.

— C’est quoi ton prob…

Il leva les bras et me tira sur ses genoux. Avant que je puisse comprendre ce qui se passait, j’étais à califourchon sur lui. Un de ses bras était dans mon dos, l’autre derrière ma tête, et ses lèvres dures et furieuses possédaient les miennes.

Cela fut semblable à un feu d’artifice.

Je ressentis des explosions de sensations dans tout mon corps alors que sa bouche attaquait la mienne. Je l’embrassai en retour tout aussi sauvagement, canalisant toute ma rage dans ce baiser, mordant sa lèvre inférieure sans ménagement. Le goût du sang arriva dans ma bouche et je sortis ma langue pour effleurer sa lèvre.

Il râla du fond de sa gorge en me tirant plus près.

Je ne voulais pas que ce baiser se termine.

Sa langue glissa sur la mienne, et j’ouvris ma bouche pour lui. Ce baiser sauvage et punitif devint plus… Merde. J’étais incapable de le décrire. Je me déplaçai contre lui, libérant mes bras de là où ils étaient coincés pour les passer autour de ses fortes épaules en caressant les poils courts de sa nuque.

Il frissonna et mordit ma lèvre inférieure plus doucement que je n’avais mordu la sienne, et cela me fit gémir et remonter mes mains pour passer mes doigts dans ses cheveux. Il répondit en glissant sa langue dans ma bouche, envoyant des ondes de choc de plaisir à travers mon corps, et je me perdis dans son baiser.

— Putain, il était temps.

La voix amusée venait de derrière moi, et Caiden et moi nous séparâmes, complètement hébétés. Le mélange de désir et de confusion qui me traversait se reflétait dans ses yeux. Que venait-il de se passer ?

Je portai une main tremblante à mes lèvres et je le regardai avec les yeux écarquillés. Ses paupières étaient lourdes et il baissa les yeux pour me cacher son expression tandis que je l’observais. Tout était flou dans mon esprit. J’étais sous l’emprise de l’alcool et du cannabis, et après un baiser aussi époustouflant, j’étais surexcitée.

Je pris le parti d’ignorer Cassius et j’avançai mes hanches contre Caiden. Je sentis clairement son érection.

J’aimais sentir son sexe et j’en désirais plus. À nouveau, j’avançai mes hanches vers lui et il gémit en déplaçant ses mains pour saisir ma taille tandis que sa tête retombait contre le canapé.

— Prenez une chambre.

Cette fois, la voix de Cassius sembla faire sortir Caiden de la bulle de luxure dans laquelle il se trouvait.

— Non, répondit-il en secouant la tête. Non.

Il me souleva et me déposa sur le canapé. Il se leva en titubant et sortit en trombe, peinant légèrement à garder l’équilibre.

— Qu’est-ce qui vient de se passer ? Et pourquoi as-tu tout gâché ?

Je regardai Cassius, qui, pendant que j’étais occupée avec Caiden, avait réussi à se débarrasser de la fille avec laquelle il était assis, et il s’était affalé sur le canapé en portant de temps en temps la bouteille de vodka à ses lèvres.

— Viens là, ma belle.

Il tapota le canapé à côté de lui. Je lui obéis et trébuchai jusqu’à lui avant de me laisser tomber à ses côtés en me frottant le visage.

— Qu’est-ce qui se passe, Cass ?

— Bois.

Il me tendit la bouteille et j’en pris une grande gorgée qui me fit tousser et maugréer alors que la vodka coulait dans ma gorge. La gorgée suivante descendit plus doucement. Je soupirai en m’appuyant sur son bras.

— Tu fumes ?

Je pris le joint qu’il me tendait du bout des doigts.

Nous restâmes assis là un moment à s’échanger la bouteille et le joint jusqu’à ce que je sois agréablement engourdie. Mon fabuleux plan qui voulait que j’enquête sur ma mère se trouva complètement avorté par une bouteille de vodka et un peu d’herbe.

— Voilà le truc, ma belle, dit finalement Cassius dont les mots étaient abstraits sous les effets de la boisson. Ça crève les yeux que Cade te trouve canon. Mais il te déteste un peu, tu sais. Te voir comme ça ce soir…

Il agita une main paresseuse dans ma direction.

— … avec l’alcool, l’herbe, et sa jalousie envers Granville… je pense qu’il a juste cédé à ses pulsions. Il va s’en vouloir demain.

Perdue dans les vapeurs d’alcool, j’essayai de comprendre ce qu’il me disait.

— Je ne comprends pas pourquoi il me déteste.

— Tu ressembles à ta mère. Il la déteste. Tu lui fais penser à elle, dit-il à voix basse avant de déglutir. Et du coup, il ne te fait pas confiance. Il suspecte que tu puisses être de mèche avec elle.

— Hein ? demandai-je en essayant de remettre de l’ordre dans mon esprit confus. Être de mèche avec elle ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Elle prépare quelque chose de sale. Nous la surveillons, tout comme toi.

Il me regarda fixement alors que l’effroi vint poindre dans ses yeux en réalisant ce qu’il avait dit.

— Putain, j’aurais pas dû te dire ça. Je suis trop défoncé. Ne me demande rien d’autre.

Voilà une conversation qu’il me faudrait avoir, sobre de préférence, avec chacun des garçons. Il me fallait tirer les choses au clair. Peut-être que l’alcool et l’herbe m’avaient désinhibé, mais je sentais que je pouvais faire confiance à Cassius.

— Cass, dis-je, attendant qu’il me regarde. Cass.

Il cligna des yeux plusieurs fois.

— Quoi ?

Je me mis soigneusement à genoux sur le canapé, utilisant le bras de Cassius pour me stabiliser, et je me penchai pour pouvoir murmurer dans son oreille.

— Je suis venue à Alstone pour enquêter sur ma mère. Je pense qu’elle a peut-être joué un rôle dans la mort de mon père, parvins-je à dire.

— Quoi ?

Son souffle stupéfait résonna bruyamment dans la pièce.

— Oui. On en parle demain, hmm ?

Le choc provoqué par mes mots se heurta à tout l’alcool qu’il avait ingéré.

— Oui. Demain.

Il bâilla sans retenue et se laissa glisser vers le bas, s’arrangeant pour être allongé dans le sens de la longueur, sa tête reposant sur un coussin appuyé sur l’accoudoir du canapé. Il m’attira près de lui de manière à ce que je sois allongée dos à lui, puis il passa son bras autour de moi.

— Je ferme les yeux quelques instants, dit-il avant de bâiller à nouveau.

— Ne te fais pas d’idées, le prévins-je alors qu’il lissait mes cheveux pour qu’ils ne soient pas dans son visage.

— Cade me tuerait.

Puis il s’endormit, et quelques secondes plus tard, mes yeux se fermèrent, et je me perdis dans mes rêves.

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