À nos mensonges (Les Quatre t. 1) (French Edition)

Chapitre 4

QUATRE

 

L es deux semaines suivantes se passèrent de la même manière : telles des ombres, les Quatre ne me quittaient presque plus, souvent accompagnés par des filles qui semblaient ne pas apprécier ma présence. Je n’avais pourtant rien désiré de toute cette attention. Peu importe où j’allais, un des gars était nécessairement là. Si j’étais particulièrement malchanceuse, je tombais sur Caiden qui me gratifiait de ses regards hostiles, de ses insultes murmurées et de ses menaces visant à me faire fuir. Pire encore, il m’arrivait de me trouver avec Zayde à mes trousses. Avec son regard vide et dépourvu de toute âme, il suivait chacun de mes mouvements sans jamais prononcer un seul mot avec la concentration d’un prédateur qui guette sa proie. L’impression d’être dans un cauchemar sans issue s’immisça en moi. Chaque regard acerbe qu’ils me lançaient me glaçait le sang dans les veines, chaque murmure et chaque raillerie me tranchait à vif, mais je refusais de capituler. Il était hors de question que je les laisse me faire peur. J’avais une bonne raison d’être ici et je n’allais pas laisser une bande de riches crétins m’arrêter, quand bien même ils y mettaient les moyens.

Malheureusement, je n’arrivais à ce moment-là à rien dans ma recherche de réponses, et, à cause de la présence des Quatre, je commençais à me sentir un peu isolée. Les garçons n’osaient pas m’approcher, à part James, et les filles ne souhaitaient pas me connaître à cause de leur jalousie mal placée. Au moins, Kinslee ne semblait pas y porter une quelconque attention. J’avais l’impression qu’elle n’avait rien à faire de l’opinion des autres, et avait décidé que nous serions amies le jour où nous nous étions rencontrées.

Un jeudi après-midi, alors que le temps était maussade et venteux, je me rendis au bar de l’Union étudiante avec Kinslee. Malgré le côté élitiste et suranné de l’université, le bar était étonnamment ordinaire. Il y avait là une grande pièce en forme de L au sous-sol de l’Union, avec un long bar en bois le long d’un mur, ainsi que des tables, des chaises et plusieurs canapés disposés un peu partout. La moitié de la salle était en réalité une piste de danse, mais était utilisée la journée pour proposer davantage de places assises aux étudiants.

Nous nous dirigeâmes vers le coin le plus isolé de la salle, là où se trouvaient deux tables de billard et un jeu de fléchettes. Je mis une pièce dans la fente et commençai à installer la table pour que nous puissions jouer pendant que Kinslee nous apportait des boissons.

— C’est une partie entre vous ou tout le monde peut participer ?

Une voix maintenant familière me fit grincer des dents, et je me redressai en me préparant à la confrontation.

— Laisse-moi deviner, le Roi Caiden t’a encore ordonné de me harceler ?

En me retournant, je vis Cassius et Weston me regarder avec amusement. Au moins, Caiden et Zayde semblaient ne pas être avec eux.

— Non, pas aujourd’hui. West et moi, on passait par là par hasard et l’on a vu deux belles charmantes demoiselles seules, alors on s’est dit que vous pourriez apprécier un peu de notre compagnie.

Cassius m’adressa un sourire et je levai les yeux au ciel.

Mais bien sûr. Comme si j’allais croire que ce n’était pas l’œuvre de Caiden et qu’ils souhaitaient me fréquenter de leur propre chef. Je me retournai vers la table et continuai à placer les boules de billard dans le triangle pour être prête à jouer.

Je sentis le poids de leurs regards dans mon dos et lâchai un soupir, sachant pertinemment que je ne faisais que retarder l’inévitable en les ignorant.

— Si vous avez le temps, joignez-vous à nous.

Kinslee se pavana en revenant avec nos boissons, les posa sur la table haute à côté de nous, et salua Cassius et Weston comme si elle s’attendait à les voir. En réalité, elle s’y attendait très probablement. La présence constante des Quatre piquait sa curiosité et j’essayais tant bien que mal de lui expliquer ce que je ne comprenais pas moi-même. Caiden avait décrété qu’il ne m’aimait pas ou ne me faisait pas confiance, et pour autant que je sache, cela avait à voir avec ma mère. Quand j’en avais parlé à Kinslee, elle avait haussé les épaules et m’avait dit que je ferais mieux de m’en réjouir, car j’avais l’occasion de fréquenter les quatre rois du campus (selon ses propres mots) et qu’elle appréciait leur présence. Je me souvenais pourtant l’avoir entendu les qualifier de « fils de riches bien gâtés certains d’être au-dessus de tout le monde ».

La tension provoquée par l’arrivée inopinée de Cassius et Weston s’estompa alors que je regardai Kinslee avec eux. J’étouffai un rire dans mon souffle quand elle ébouriffa ses cheveux et s’approcha de Weston en faisant glisser sa main sur son bras.

— Mais quel plaisir pour les yeux, ronronna-t-elle.

Un sourire coquin apparut sur le visage de Weston et ses yeux bleus semblèrent pétiller d’intérêt.

— Tu cherches à prendre du bon temps avec un homme plus jeune, Kins ?

— Tu penses pouvoir t’occuper de mon cas ? demanda-t-elle en le dévorant du regard, observant tout son corps de haut en bas.

— Ne te laisse pas berner par sa gueule d’ange. West couche probablement plus que nous tous réunis. C’est pas vrai, mon pote ? lança Cassius en donnant un coup de poing dans le bras de Weston.

— Je dirais qu’on est à peu près à égalité.

Weston se dirigea vers le présentoir où étaient accrochées les queues de billard et en décrocha deux, puis en tendit une à Cassius.

— On fait les garçons contre les filles ou des équipes mixtes ?

— Je vote pour des équipes mixtes, répondit immédiatement Cassius.

— Ça me va les équipes mixtes. Je suis avec West, annonça Kinslee.

— On dirait qu’on est que toi et moi, ma jolie, déclara Cassius en me tendant une queue de billard. À toi l’honneur, je vais rester derrière toi et profiter de la vue.

Ah les garçons…

Alors que je me penchai, Cassius vint se placer juste derrière moi. Je repoussai légèrement mon corps vers l’arrière et ses mains vinrent se poser sur mes hanches.

— T’as un cul fantastique.

Il poussa ses hanches en avant et son corps se trouva pressé contre le mien.

Je levai les yeux au ciel quand bien même il ne put pas le voir. Le respect des limites et de l’espace personnel n’était pas franchement acquis chez ce garçon. Je me mis à dandiner du fessier et ses lèvres laissèrent échapper un gémissement. Une fois qu’il fut trompé dans un faux sentiment de sécurité, j’alignai ma queue de billard avec la boule blanche et lançai mon coude en arrière à la vitesse de l’éclair, droit dans son ventre.

— Bordel de merde, cria-t-il.

Je me retournai, riant sans pouvoir me retenir devant la sidération visible sur son visage.

— Tu ne devrais peut-être pas la coller autant.

Je me retournai et vis Weston qui nous souriait à tous les deux, appuyé contre le mur.

— Pas vrai ?

Je fis le tour de la table de billard et m’arrêtai devant lui et Kinslee. Je tendis le bras et attrapai mon verre pour en boire une énorme gorgée.

— Je n’ai pas envie de t’avoir à dos, dit-il en prenant soin de s’éloigner de moi, ce qui me fit rire à nouveau.

— Tu n’as pas à t’inquiéter. Je crois que tu cernes mieux les limites des gens que ton ami ici présent.

— Mais si tu as envie de repousser les limites de quelqu’un, je suis disponible, ajouta Kinslee en battant des cils dans sa direction.

Je lui lançai un sourire amusé et fus surprise de me rendre compte que je m’amusais bien avec ces garçons. Peut-être que la situation allait s’améliorer. Et puis évidemment, Caiden serait ravi que je devienne ami avec Cass et Weston… Rien n’était moins sûr.

En m’éloignant de Kinslee et Weston, je retournai vers Cassius.

— Ça va ton ventre ?

Il me lança un regard furieux, bien que son expression ne soit pas malveillante.

— C’était quand même une vacherie de ta part.

— Tu as retenu ta leçon ? lui demandai-je en levant un sourcil vers lui.

— Oui. Je t’admirerai de loin à partir de maintenant.

— Voilà un bon garçon.

Je serrai une main sur son bras et lui envoyai un baiser en me dirigeant vers la table de billard pour continuer la partie, et il me fit un signe de tête en souriant.

Nous finîmes par jouer trois parties et Cassius tira le coup gagnant lors de la troisième partie.

— On boit un coup pour fêter ça ? suggéra Kinslee en se penchant sur Weston qui avait passé un bras autour d’elle, mais était occupé à froncer des sourcils en regardant son téléphone.

— On remet ça. Cade veut nous voir.

Il mit son téléphone dans sa poche et baissa les yeux vers Kinslee.

— Je n’ai pas fini avec toi, lui dit-il en écartant une de ses anglaises de son visage.

Je vis mon amie se pâmer tout en humectant ses lèvres en le regardant. Il lui sourit, et je regardai la scène avec fascination. L’effet que ces garçons avaient sur les filles était absolument incroyable. Je plaidais coupable également même si j’aurais préféré rester parfaitement indifférente. Ces maudites hormones ne nous facilitaient vraiment pas l’existence.

— À plus tard, mesdames, dit Cassius.

Ils sortirent en courant de l’Union en nous laissant toutes seules.

 

Je m’arrêtai en haut de la colline, m’appuyant sur le guidon du vélo que j’avais « emprunté » dans un des abris à l’arrière de mon immeuble. Jusqu’à présent, personne ne l’avait réclamé, et je doutais que quelqu’un le fasse, mais je mettais un point d’honneur à le remettre là où je l’avais trouvé chaque fois que je l’utilisais. Il avait clairement connu des jours meilleurs : la peinture bleue s’écaillait du cadre, des taches de rouille parsemaient les roues, la selle était déchirée et délavée. Pourtant, il faisait parfaitement l’affaire pour explorer brièvement les environs. Après notre partie de billard avec les garçons, Kinslee était partie à la bibliothèque pour faire des recherches sur un devoir, et pour ne pas rester à l’appartement, j’avais décidé de parcourir un sentier menant hors du campus que j’avais remarqué quelques jours auparavant.

Je suivis la piste balisée à travers les champs, et alors que je contemplais la vue qui s’offrait à moi, je restai bouche bée. J’étais à peine dans les terres, la mer sauvage s’agitait en dessous de moi en s’écrasant avec colère contre les rochers. Un petit château en ruines se dressait au bord de la falaise tandis que ses vieilles pierres s’éparpillaient dans les herbes hautes. Je descendis du vélo et le poussai vers les ruines avant de le laisser au sol. J’ajustai mon gros gilet autour de moi et commençai à explorer les ruines en faisant glisser ma main le long des murs de pierre fraîche dont certains tenaient à peine debout. Ces ruines n’étaient qu’un aperçu de la magnificence d’autrefois de ce château.

Je contournai l’avant de la structure, près du bord de la falaise, et je me laissai tomber au sol, adossée contre la pierre, face à la mer. Remontant mes genoux et posant ma tête sur mes bras, j’observai l’horizon alors que le soleil, en grande partie caché derrière d’énormes nuages gris, commençait à décliner.

À ma gauche, j’entendis le bruit ténu de quelque chose en train de gratter. Je tournai la tête et le duvet de ma nuque se hérissa tandis que mon cœur se mit à battre plus vite. Je me levai et fis un pas en direction du bruit. Aussi furtive que possible, je me penchai et ramassai une pierre au sol, puis contournai l’angle du mur contre lequel je m’étais appuyée.

Il n’y avait rien.

Je n’arrivais pas à me défaire de la sensation d’être observée, mais je ne voyais rien. Je restai aussi immobile que possible, tendant l’oreille à la recherche d’un autre bruit, mais tout ce que j’entendais, c’était le bruit des vagues qui se brisaient contre les rochers, loin en dessous de moi, et les mouettes dans le ciel au-dessus.

Après quelques minutes, je conclus que mon esprit me jouait des tours. Si c’était quelque chose, c’était probablement une souris ou un lapin. Je laissai tomber la pierre et m’affalai contre le mur tandis que mon rythme cardiaque revenait à la normale grâce à l’apaisement provoqué par le bruit de la mer et l’odeur de l’air iodé.

Mes pensées dérivèrent. Finirais-je par découvrir un jour ce qui était arrivé à mon père ? Étais-je en train d’essayer de trouver une justification à sa mort alors qu’il s’agissait d’un horrible accident ? Parviendrais-je à être assez proche de ma mère pour pouvoir enquêter sur elle ? Caiden et son aversion pour moi allaient-ils mettre à mal tous mes plans ? Je soupirai et fermai les yeux, sans réponse, me concentrant sur le bruit des vagues jusqu’à ce que le soleil disparaisse à l’horizon et qu’il soit temps de rentrer chez moi.

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