Aïe Heil
Livre III: Action Ii
LIVRE III
ACTION II
OceanofPDF.com
I
Il avait hésité longtemps : la mer de Chine était trop connue, les bateaux américains trop fréquents, il y avait aussi les jonques des pirates qui rappliquaient par flottilles et il ne tenait pas à équiper sa résidence privée d’une batterie de 55 et de la truffer de nids de mitrailleuses jumelées.
Les îles grecques étaient pourries par le tourisme et il lui faudrait les fuir six mois de l’année sur douze ; quant à l’archipel des Caraïbes, il était un peu trop fréquenté par des gens qu’il n’aimait pas et qui le lui rendaient bien. Il avait hésité un instant sur l’achat d’une péninsule dans le golfe Persique mais la chaleur l’en avait dissuadé et puis les forages pétroliers sous-marins étaient toujours à craindre.
Il y avait quelques années, il avait presque signé pour l’acquisition d’un rocher triangulaire qui s’élevait à trente kilomètres des côtes d’Hokkaido, mais la pollution recouvrait le flanc des falaises d’une boue noirâtre.
Il se demandait s’il n’allait pas construire sa résidence sur une des îles désolées de la mer polaire lorsqu’un soir, son yacht aborda à Fiticatl.
Trois jours après, l’île était à lui.
Il avait payé le mètre carré de cailloux plus cher que s’il s’était trouvé au cœur des Champs-Élysées ou en plein centre de la Ve Avenue. Mais cela importait peu, Joe Spinelli avait enfin trouvé l’endroit où il bâtirait sa maison.
Située à trois cents kilomètres des côtes désertiques du Yucatan, à l’écart des grandes lignes transatlantiques, Fiticatl correspondait parfaitement à ce que désirait le vieux Joe. Quasiment inabordable, ne pouvant en aucune façon intéresser les promoteurs et autres lanceurs de sites touristiques, elle offrait le spectacle désolé d’un plateau granitique où n’aurait pas poussé un quart de racine de pissenlit. Mais sur la côte Est, face au large, une vallée s’ouvrait au flanc de la montagne, le robinet géant d’une cataracte déversait des eaux fracassantes qui explosaient en écume cinquante mètres plus bas ; sur les bords de la rivière qui se perdait directement dans les hautes lames de l’Atlantique, poussaient l’araucaria, le pin étoilé, le sycomore bleu et l’eucalyptus géant. C’est là, au creux de cette jungle ignorée de l’univers, que le richissime Spinelli fit bâtir Sweet Mummy of Chattanooga ! C’est en effet en hommage à sa défunte grand-mère que Spinelli fit élever la formidable construction dont l’édification demanda quatorze années de travaux consécutifs.
À la fois caserne et pavillon de banlieue, d’une architecture évoquant la pyramide aztèque et la gare Saint-Lazare dont il avait la dimension, Sweet Mummy of Chattanooga se composait de bastions d’angles et d’une avalanche de pièces imbriquées les unes dans les autres, toutes meublées dans le style Dallas 1950. On racontait qu’après avoir visité ce qui était son œuvre le décorateur ensemblier s’était jeté dans la cataracte qui avait vomi son corps démantibulé sur les rochers de la plage.
Spinelli, après avoir fait recouvrir la totalité des murs intérieurs de peaux de fauves toutes différentes, fit peindre l’extérieur en jaune vanille et fraise écrasée et contempla le travail.
Il fit rajouter un fronton sculpté au-dessus de l’entrée principale représentant, grosso modo, une vieille dame donnant la main à un petit garçon auquel le sculpteur s’était efforcé de donner les traits de Spinelli enfant et, sous le bas-relief, s’étalait en hautes lettres l’inscription : Sweet Mummy of Chattanooga.
À partir de cet instant, Spinelli avait divisé son immense fortune en dix parties égales. Chacune de ces parties avait été confiée à une sorte de directeur-gérant. Spinelli avait réuni ses dix employés et, très simplement, leur avait appris le fonctionnement du système, fort simple par ailleurs. Messieurs, avait-il dit, vous êtes chacun à la tête d’un dixième de ma fortune. Vous avez tout pouvoir de décision. Vous pouvez investir chacun dans le domaine qui vous convient et monter l’affaire ou les affaires qui vous plaisent. Ma fortune est à vous. Simplement, à la fin de chaque année, chacun me montrera ses comptes. Celui d’entre vous qui aura réalisé les bénéfices les plus faibles sera mis à la porte et remplacé ; je m’arrangerai pour qu’il ne lui soit pas possible d’obtenir un emploi, même pas de balayeur de rues. Vous êtes libres d’accepter ou non.
C’est ainsi que Joe Spinelli, orphelin, apprenti maçon et ordonnance du commandant Armstrong W. Carter durant la Seconde Guerre mondiale, devint l’une des trois puissances financières du globe tout en ne se penchant sur des chiffres qu’un après-midi par an.
Il refusa systématiquement tout contact avec le monde extérieur et s’enferma dans son île dont il ne sortit plus. Il avait près de lui une trentaine de personnes qui composaient sa domesticité et sa garde personnelle.
Le ravitaillement s’opérait par hélicoptère et il résolut le problème des femmes comme il avait résolu celui de ses affaires. Il en fit venir dix, quatre Sud-Américaines, trois Texanes, une Tchécoslovaque, deux jumelles cingalaises, et les accueillit à leur arrivée, sous le bas-relief.
— Vous êtes mes femmes, leur dit-il, vous aurez ici tout ce que vous désirez. À la fin de chaque année, je renverrai celle qui ne me plaira plus et je me débrouillerai pour qu’elle ne puisse même plus trouver un emploi de strip-teaseuse dans un bastringue.
Le système qui avait fonctionné avec les P.-D.G. fonctionna avec les concubines, et toutes rivalisèrent de douceur, d’intelligence, de sensualité, de gentillesse. Cependant, impavidement, chaque année, Joe Spinelli renvoyait régulièrement un de ses directeurs et une de ses favorites, immédiatement remplacés. Le système fonctionna pendant un quart de siècle.
Puis Spinelli vieillit.
Désormais sa fortune était assurée puisque immense et il fit comme tout un chacun : il se maria et cessa de renvoyer ses subordonnés. Il sortit même de Fiticatl, contempla sans plaisir des buildings qui portaient son nom sur leur façade, des panneaux publicitaires sur les routes, dans les villes, dans les trains qui vantaient les produits qu’il fabriquait et il apprit sans joie qu’il possédait une chaîne de télévision et même, alors que le dernier film qu’il ait vu remontait à 1937, une cinquantaine de salles de cinéma réparties dans une dizaine d’États des U.S.A.
Vaguement écœuré, il décida de rentrer à Fiticatl et de n’en plus ressortir. Il abrégea son voyage et se retrouva un beau matin à Kennedy-Airport. Il acheta un paquet de cigarettes et prit un livre sans regarder le titre. En général il en lisait les quatre premières pages et le jetait au feu, au panier ou par la portière, selon l’endroit où il se trouvait.
Il s’installa dans le Jet, boucla sa ceinture, renvoya l’hôtesse de l’air qui lui proposait stupidement des bonbons et ouvrit son bouquin.
À l’âge de cinquante-neuf ans, le destin de Joe Spinelli changeait de cap pour la deuxième fois.
Il avait commencé à lire, persuadé qu’il s’agissait d’un roman et s’attendait au classique science-fiction ou au sempiternel policier lorsque, surpris par le premier paragraphe, il regarda le titre ; il s’étalait en lettres orange sur fond bleu : « Les Mystères du parapsychisme. » Par quel hasard miraculeux, dû sans doute à une négligence de la préposée à la librairie, ce bouquin se trouva-t-il au milieu de la littérature d’évasion, nul, évidemment, ne le sut jamais. Toujours est-il que Spinelli flamba d’enthousiasme dès le deuxième chapitre.
En fait, Kay Edwards, l’auteur de l’ouvrage, était un étudiant de psychologie désargenté dont le meilleur ami avait un père éditeur qui avait eu l’idée saugrenue de lancer une collection de poche spécialisée dans les ouvrages de spiritisme. Pour dépanner l’ami de son fils, l’éditeur lui offrit cinq cents dollars et une machine à écrire, en échange de quoi le jeune Edwards devait lui remettre deux cent cinquante pages manuscrites, racontant n’importe quoi, pourvu que cela ait trait à l’énergie mentale et autres phénomènes plus ou moins fumeux.
En mélangeant des thèses, en inventant des anecdotes, en citant des noms absolument inconnus, Edwards bâcla le travail en trois semaines et fut édité sans être lu préalablement. Un mois plus tard, alors qu’il dépensait ses derniers dollars dans un casino de la côte Est, loin de toute université, il apprit avec stupéfaction qu’il avait écrit le best-seller de l’année.
Six mois plus tard, il eut une surprise aussi forte que la première : il était invité dans une île perdue en plein Atlantique chez le richissime Spinelli pour parler de son livre.
En l’attendant, Joe Spinelli n’avait pas perdu de temps. Il avait détaché spécialement deux de ses hommes de confiance sur le continent pour qu’ils lui envoient tous les bouquins touchant de près ou de loin à la pensée supranormale.
Trois hélicoptères chargés de livres s’étaient déjà posés dans la cour intérieure de Sweet Mummy of Chattanooga et, à l’exclusion du temps consacré aux repas et au sommeil, Spinelli étudiait.
Tout y passa, en vrac ; on peut citer parmi l’abondante littérature ingurgitée par Spinelli les titres suivants qui paraissent être les plus représentatifs :
Hypnose, suggestion et délire collectif – par Rabindranath Simpson.
Puissance, de l’esprit et lévitation mentale – par William Styroblijewski.
La pensée dense et la danse pensée – A. Malraux (inédit).
La fleur de l’âme ou la pensée vraie – Sœur Ste Cécile de l’Enfant-Roi.
De la surface au moi profond – J.B. Plouph.
Le jaillissement du caché, exercices communautaires de reptation psychique – Ouvrage non signé.
Cela suffit pour se faire une idée du genre d’études entamées sur le tard mais avec un enthousiasme total.
Dès le retour de Spinelli, tout fut consacré à cette nouvelle science dont il voulait devenir l’un des maîtres, et bientôt, Fiticatl devint un lieu de séjour, quelquefois de refuge, pour des personnages étranges. On y rencontrait des mages orientaux, des gourous hindous, des kabbalistes juifs, des sorciers nivernais, etc.
La nuit, des séances avaient lieu qui variaient avec les visiteurs, cela allait du tournage de tables au jetage de sorts en passant par des exercices extatiques, des cérémonies compliquées dont le but était d’introduire l’Esprit dans le corps préalablement vidé des adeptes. Il y eut une période vaudou, une autre confucéenne, un bouddhiste vint jeter à bas ces cultes inefficaces et commença à enseigner le zen lorsqu’il fut à son tour chassé par une prêtresse ivoirienne volcanique et violeuse, descendante directe de dieux africains et orgiaques. Il y eut également un fils de Mithra qui pocha l’œil du gourou, botta les fesses du Nivernais et s’enfuit avec l’Ivoirienne, bref, la calme demeure, la somptueuse et ineffable Sweet Mummy of Chattanooga devint un pandémonium où se heurtait tout ce que l’univers pouvait contenir d’escrocs, de fous et d’adeptes du supra-normal.
Spinelli planait sur tout cela, enthousiaste, vibrant, toujours persuadé d’atteindre, la seconde suivante, au stade suprême de l’extase, au sommet inégalable de la pensée pure.
Quelques jours après l’enlèvement de Carter, Spinelli eut un coup dur : l’un de ses hôtes, fakir arménien spécialiste de la planche cloutée et du rizotto à la milanaise enleva l’une des cuisinières, remplit un sac de marin avec de la vaisselle de prix et tenta de filer en hélicoptère ; mais, malgré ses élucubrations, Spinelli continuait à diriger l’île d’une main de fer et le fakir fut arrêté, obligé d’avaler son turban et renvoyé dans son Arménie natale, les poches vides et la gorge sèche.
Le vieux Texan se promena toute une journée dans les jardins, adressant chaque fois qu’il passait sous son porche une pensée émue à sa vieille mummy et laissa son moral descendre nettement. Il en arriva même au point de douter d’atteindre jamais un jour son moi véritable, enfoui sous les contraintes sociales. Le front sombre, il rentra dans son hangar-bibliothèque et s’approcha de sa table pour prendre connaissance du courrier.
Il n’y avait qu’une seule lettre, en provenance de New York, signée John Blank, docteur en psychologie, animateur de la société « Libérez votre moi », spécialiste de psychanalyse de groupe.
Le moral de Joe monta au zénith et il donna des instructions immédiates pour que l’on invite le plus rapidement possible le docteur John Blank.
Il ne s’agissait pas celle fois pour Spinelli d’une invitation ordinaire.
Plus il y réfléchissait, plus il avait conscience de la différence qui existait entre Blank et les autres.
Seul, Blank était un homme de science, il ne promettait rien dans sa lettre, il ne s’engageait ni à déplacer des meubles, ni à faire apparaître Sweet Mummy of Chattanooga sur fond de nuages roses, il ne promettait même pas, après les séances pour lesquelles il proposait ses services, une amélioration du niveau de conscience des patients, et plus il y réfléchissait plus il se rendait compte que lui, Spinelli, avait fait fausse route. Un grand nombre de gens qui étaient venus durant ces dernières années à Sweet Mummy of Chattanooga étaient des charlatans et avaient tenté d’abuser de sa candeur en la matière. De cela, il était de plus en plus persuadé et remerciait déjà Blank en son for intérieur de lui en avoir fait prendre conscience.
Dans la semaine qui suivit l’envoi de la première lettre, il y eut un échange de coups de fil entre les deux hommes, et Spinelli sentit que la différence entre Blank et les autres se précisait. Blank ne semblait pas pressé de venir alors que les autres arrivaient en trombe, s’installaient aux cuisines, pratiquaient des siestes furieuses avec le personnel féminin et empuantissaient l’atmosphère avec des parfums brûlant dans des cassolettes. Rien de tel avec Blank, Spinelli crut même un instant qu’il ne viendrait pas.
La voix lointaine finit par dire.
— Écoutez, je dois terminer mes cours à l’université, relire les épreuves d’une thèse à paraître dans le mois qui vient, je dois également achever quelques expériences en cours à l’hôpital psychiatrique dont j’assume la direction et, avec la meilleure volonté du monde, je ne puis pas être près de vous avant la fin de la semaine.
— Je patienterai, professeur Blank. Aurez-vous besoin de matériel quelconque, voulez-vous que…
— Il me faut une salle, entièrement vide. Quatre ou cinq personnes seront nécessaires, hommes et femmes, c’est tout. Mes respects, Joe Spinelli.
Le samedi, à 18 h 45, alors que les rayons cuivrés d’un soleil pleinement sphérique martelaient les feuilles charnues des seringats et que l’île tournait doucement au bronze pâle, John Blank franchissait l’immense hacienda et passait pour la première fois le portique surmonté du fronton.
Il s’arrêta, jeta un œil sur le bas-relief, la mummy et son petit garçon, et vit arriver vers lui, du fond des allées bordées de palmes, ce même petit garçon avec une cinquantaine d’années en plus.
Spinelli tendit une main que Reiner serra.
— Je suis très heureux, Professeur, j’ai une telle envie de libérer mes pulsions inconscientes, je n’y suis jamais parvenu et je me doute que cela doit être…
Le bavardage continua et Reiner, tout en se dirigeant vers le corps central du bâtiment, nota les positions des miradors, la vitesse probable de course du yacht ancré dans la rade et conclut que la seule manière de se tirer de Fiticatl, en emmenant le maître de maison, était bien l’hélicoptère. Ceci arrêté, il se dit qu’il serait temps qu’il se mette à jouer son rôle.
— Parlez-moi donc un peu de votre douce grand-maman de Chattanooga, dit-il.
Lentement, le soleil se couchait derrière les hautes falaises cramoisies.
Lorsqu’il pénétra dans sa chambre dont murs, plancher et plafond avaient été recouverts de peaux de panthère noire et de puma canadien, Reiner s’étendit sur son lit, les mains sous la nuque en tirant sur une Pablo Neruda.
Il éclaira une veilleuse recouverte de soie grise et constata que six bouteilles de whisky de marque différente attendaient son bon vouloir sur un guéridon. Il se leva, sonna pour en commander une septième et fit rapidement le point.
Les séances commenceraient le lendemain, il y aurait cinq personnes, six avec lui.
Marpessa Spinelli, épousée par correspondance. Elle avait vécu de son métier de mannequin pendant quatorze ans, elle gagnait en effet petitement sa vie en se faisant photographier vêtue de sous-vêtements confortables et chauds l’hiver munis de glissières, d’élastiques, de sangles diverses ; ces photos paraissaient régulièrement dans un catalogue de vente par correspondance qu’on trouve dans les épiceries de province, et qui propose le château féodal préfabriqué aussi bien que le dernier modèle d’épingle à linge.
Spinelli avait eu une sorte de coup de foudre et avait écrit au magasin en commandant la gaine-culotte n° 7123 et la personne qui la portait.
La gaine était arrivée huit jours après, Marpessa avait suivi vingt-quatre heures plus tard.
Sans être insupportablement stupide, elle n’offrait pas un grand intérêt, ignorant pratiquement tout de son mari et des origines de sa fortune.
Mendoza était d’une autre trempe. Il était régisseur du domaine, et Reiner avait compris dès le premier coup d’œil qu’il n’approuvait pas l’idée fixe de son patron et il n’avait pas mâché ses mots durant le repas au sujet des fakirs et autres inspirés. Plus qu’à Spinelli, c’était à lui que les hommes qui gardaient l’île obéissaient, et de cela, il faudrait tenir compte.
Carmen Coatzcoatl était une vague cousine de Mendoza et jouait le rôle de dame de compagnie de Marpessa ; splendide Indienne de vingt-trois ans, toujours vêtue d’une tunique chinoise laquée rouge, elle exprimait, dans le simple geste de craquer une allumette ou de se verser un verre de coca-cola, une telle sensualité que trois gardiens de l’hacienda avaient porté plainte.
Mensurations pour 1,73 m : 89, 52, 89.
Chargée également des affaires courantes et des relations publiques.
Restait le dernier personnage qui participerait lui aussi à l’expérience : Roy Coward, un vieux copain que Spinelli avait arraché à son Texas où il vendait des jarres de terre cuite, déguisé en Indien apache sur les bords de la route transaméricaine. Coward était de tous le plus pittoresque lorsqu’il était à jeun. Il était aussi le seul à avoir atteint le seuil du bonheur perpétuel et de la félicité sans mélange. Il y parvenait tous les jours avec une régularité de métronome à partir de neuf heures du matin, il lui suffisait pour cela d’une bouteille de tequila. Doté d’un derme si spongieux que Reiner avait pensé voir l’alcool pur lui jaillir par les oreilles lorsqu’il lui avait serré la main.
Spinelli, sa femme et ses corsets pour paysannes adipeuses, Mendoza et sa méfiance, la belle Carmen et le vieux copain ivrogne, ce serait là son auditoire, et pour compléter l’ensemble, une flopée de gardes tout autour qui tireraient dans tous les azimuts à la moindre tentative d’enlèvement. Ce ne serait pas de tout repos et déjà, Reiner avait pu constater à des tas de signes que Spinelli, malgré sa faiblesse pour le supra-normal, ne se ferait pas embarquer aussi facilement qu’on aurait pu le croire ; le réseau de surveillance semblait sans faille mais Reiner savait depuis toujours que la perfection n’est pas de ce monde et que, seul, l’homme sans foi recule devant le blindage des précautions.
Dans la lueur grise qui adoucissait encore les pelages des panthères, il se déshabilla, s’étira, termina son verre, écrasa son clope et s’endormit.
Ils sont assis en tailleur au centre de la salle. Seule, Carmen s’est appuyée sur un coude et l’ogive prodigieuse de son sein droit masque à demi son visage aux nuances de tabac blond.
Coward oscille légèrement d’avant en arrière sur ses fesses pointues, Mendoza paraît concentré, Spinelli vibre d’une volonté de bien faire, Marpessa est Marpessa.
Des oiseaux passent derrière les hautes fenêtres. Le silence est total.
Il dure.
Il dure encore.
Il dure toujours.
Ils regardent tous Reiner qui ne regarde personne.
Soudain Mendoza se racle la gorge et demande :
— On peut fumer ?
Les paupières de Reiner n’ont pas cillé. Il fixe toujours le vide.
— Pourquoi as-tu peur du silence, Mendoza ?
Le régisseur reste bouche bée, se lèche la moustache et proteste :
— Je n’ai pas peur du silence !
— Alors, pourquoi as-tu parlé ?
L’iris du Mexicain lance une décharge de chevrotine.
— Et pourquoi me tutoyez-vous ?
La voix crissante ne semble pas impressionner le docteur Blank.
— Pourquoi ne me tutoies-tu pas également ?
Mendoza, d’un coup de reins, se lève.
— Qu’est-ce que tu cherches, gringo ?
Reiner sourit.
— Ramon Mendoza, tu as peur du silence et tu détestes être tutoyé par les gringos, tu vas nous expliquer pourquoi.
— Non.
Le cri a jailli, définitif ; Reiner le regarde : d’un pouce rapide, le Mexicain a essuyé une goutte de sueur au ras du sourcil.
— On s’arrête un moment Mendoza. Comment vous sentez-vous ?
Surpris par le ton presque soucieux du psychologue, Mendoza se détend d’un coup et avale une bouffée d’air rapide, comme un boxeur entre deux rounds.
— Ça va, ça va… Je m’excuse mais vous m’avez attaqué si vite…
Blank a un geste signifiant que tout cela est sans importance.
— Vous avez été orphelin de très bonne heure, Spinelli ?
Joe sursaute, mâche violemment son chewing-gum à la chlorophylle.
— Oui.
— Votre grand-mère vous a élevé ?
— Oui.
— Elle faisait des confitures ?
— Toutes les mummies du Texas font des confitures.
— Vous aimez votre grand-mère ?
— Je n’ai jamais cessé de la vénérer.
La voix de Reiner claque en mèche de fouet.
— Alors, pourquoi as-tu volé ce pot, petit salaud ?
Le sang se retire du visage de Spinelli.
— Je ne pouvais pas le prendre, il était trop haut, sur l’étagère.
Reiner le toise d’un regard méprisant et se détourne de lui.
— Carmen, vous êtes la mémé de Spinelli, il a tenté de voler des confitures, grondez-le.
— C’est pas vrai, hurle Spinelli.
— Jamais, brame Carmen, je ne veux ni enfants ni petits-enfants, je ne serai jamais mémé.
— Pourquoi ? lance Reiner.
— Je mourrai vierge, clame Carmen.
— J’ai soif, dit Coward.
— Ah ah ah, fait Marpessa.
— Stop, dit Reiner.
Ils soufflent.
Mendoza retrouve son calme le premier.
— Si vous pouviez nous expliquer un peu ce que nous allons faire.
Reiner s’allonge sur la natte et allume une Villon.
— Le procédé est simple : il s’agit, à travers les échanges que nous allons avoir, d’oublier vos personnalités actuelles ; pour cela, il faut que les rapports que vous avez actuellement disparaissent, c’est-à-dire que Marpessa ne considère plus Joe comme son époux ni inversement, que Ramon voit Joe autrement que comme son maître, etc.
— C’est difficile, murmure Marpessa, Joe est mon mari…
— Justement, il s’agit que vous le considériez sous un autre angle.
— Quel angle ? jette Carmen.
— Le vrai, dit Reiner.
— Et moi, dit Coward, qu’est-ce que je représente dans tout ça ?
Ricanement de Spinelli.
— Comme d’habitude, Roy l’ivrogne.
Silence, Coward se tait.
Doucement, Reiner le regarde.
— Roy, dit-il, pourquoi hésitez-vous à dire à votre vieux copain que c’est un salaud ?
Coward continue un instant à se balancer et s’arrête.
— Il me donne à bouffer et à boire, dit-il, c’est pas des choses qu’on dit à quelqu’un qui peut vous renvoyer vendre des terres cuites sur les autoroutes.
— Vous aimez ce boulot de bouffon qui est le vôtre ?
— Je m’en fous, dit Coward, de toute façon, la maison contient assez d’alcool pour m’y noyer.
— Joe, dit Reiner, trouvez-vous Marpessa belle ?
— Personne ne peut dire ni même penser une chose semblable.
Reiner néglige les larmes soudaines de Marpessa et continue.
— Vous ne connaissiez rien d’elle, simplement une photo, pourquoi l’avez-vous épousée, vous rappelait-elle quelqu’un ?
Spinelli réfléchit avec intensité.
— Je ne pense pas, je ne me suis jamais posé la question.
— Réfléchissez encore, on n’épouse pas une femme parce qu’on l’a vue sur un magazine.
— Je ne vois pas, dit Spinelli, dès que j’ai vu la photo, j’ai senti qu’il fallait qu’elle soit là, c’est tout.
— Vous attirait-elle sexuellement ?
— Pas du tout.
— Et aujourd’hui ?
— Pas davantage.
— Ça vous plairait de savoir qu’elle est la maîtresse de Mendoza ?
Carmen bondit, ses cheveux croulent sur ses reins galbés.
— Je m’en doutais, dit-elle, le monde tourne autour du sexe.
— Un instant, dit Reiner, n’oublions pas que nous sommes sur le terrain du jeu, je demandais à Joe si le fait de savoir que sa femme est la maîtresse d’un autre lui plaît, je n’ai pas dit que cela était vrai.
Marpessa sanglote.
— Je ne comprends rien à toutes vos histoires, je veux sortir.
— Trop tard, susurre Mendoza, nous sommes là tous ensemble pour trois jours et si nous ne nous sommes pas entre-tués d’ici là, nous sortirons de cette épreuve avec une personnalité tout à fait nouvelle.
Carmen fonce sur la porte.
— La mienne me plaît, je n’ai pas envie d’en changer.
Rire aigrelet et cascadeur de Coward. C’est en fait la première fois qu’il intervient pour autre chose que son cas personnel.
— Si je m’étais promis de mourir vierge, dit-il, je me dépêcherais de changer de fond en comble.
Carmen se retourne en furie et siffle, vipérine.
— Vieux satyre, toi aussi tu ne penses qu’à ça, je t’ai vu le soir sous mes fenêtres, à rôder comme…
Reiner se lève, tend la main à la fille qui, subjuguée, la prend et vient se rasseoir.
— Cigarette ?
— Non merci.
— O.K. Voulez-vous que nous parlions de tout cela raisonnablement ?
La voix de Carmen Coatzcoatl tremble encore.
— Je n’en vois guère la nécessité, mais si cela peut vous amuser, allons-y.
Spinelli serre les mâchoires.
— Écoutez, Blank, je vous rappelle que c’est pour mon épanouissement personnel que vous êtes ici, les idées fixes de mon personnel ne m’intéressent pas.
Lentement, Reiner se détourne de la jeune Indienne et regarde son hôte.
— C’est marrant, Spinelli, dès que l’on ne s’occupe plus de vous, vous devenez furieux, je vais finir par croire que votre grand-mère vous a trop gâté.
— Je te l’ai dit cent fois, Joe, lance Coward, tu as trop de fric, ça te rend égoïste.
— Boucle-la, Roy, le fric n’a rien à voir avec mon moi profond ; j’en ai, je m’en sers et c’est tout. C’est le reste qui m’intéresse. Blank, je vous couvrirai d’or si vous vous occupez personnellement de mon cas ; laissez tomber Mendoza et les autres.
— Vous aimeriez que nous ne restions que tous les deux ici, hein ?
Spinelli se dresse sur un bras et se penche vers Reiner.
— Ouais, dites-leur de sortir et faites-moi une bonne analyse.
Marpessa se lève à son tour.
— Tu es révoltant, Joe, toujours tout pour toi et ceux qui te gênent doivent partir, c’est monstrueux.
Ramon Mendoza secoue la tête et dessine de l’index sur le tapis qui recouvre le sol.
— Monsieur Spinelli, dit-il rêveusement, si je vous disais réellement ce que je pense de vous, je ne suis pas sûr que vous soyez capable de l’oublier lorsque nous sortirons de cette… comment appelle-t-on ça déjà ?
Marpessa se tamponne les yeux d’un mouchoir noir de rimmel.
— Séance collective de rénovation de la personnalité.
Spinelli sursaute et regarde sa femme avec l’air du prof qui voit le cancre de sa classe de cours moyen deuxième année lui démontrer le théorème de Pythagore en utilisant les références de Lobatchevski.
— Comment sais-tu ça ?
— Je lis aussi, cela m’arrive.
Le milliardaire la regarde encore et ses yeux l’abandonnent sans changer d’expression, comme si Marpessa était un objet dans la salle, quelque chose de semblable à une boîte d’allumettes vide.
Reiner se lève et va s’adosser au mur.
— Continuez, dit-il, vous allez me dire séparément quelle est la chose que vous craignez le plus au monde.
Carmen ferme les yeux, esquisse une moue violente de répulsion et serre les jambes.
— Les araignées.
Reiner s’accroupit près d’elle et pose sa main sur son épaule.
— Ne mentez pas.
L’Indienne écarquille les yeux et, sous le grain de la peau, le sang vient battre à folle allure.
— Allons, poursuit Reiner, lorsque vous étiez petite, les sœurs ont dû vous dire qu’il était mal de mentir, dites-nous la vérité.
Carmen le regarde et mâche à vide.
Ramon racle ses amygdales d’un coup sec et définitif comme le dernier coup de lime d’un ajusteur professionnel.
— Écoutez, Blank, vous devez tenir compte d’un fait ; il faut toujours s’occuper en priorité de celui qui vous paie ou vous invite, je répondrai à vos questions plus tard… s’il le faut absolument.
Reiner le regarde comme s’il avait été une sphère de plastique transparent.
— Vous n’aimez décidément pas que l’on s’occupe trop de vous, à la place de votre patron, je me méfierais.
— Pourquoi ?
— Il faut toujours se méfier des gens qui refusent d’être sondés. C’est la preuve qu’ils ont quelque chose à cacher ou qu’ils poursuivent des buts mystérieux, mais vous avez raison, nous allons changer de tactique, je vais m’occuper uniquement de vous, Spinelli. Les autres peuvent sortir.
Ils le regardèrent et, dans les yeux de Carmen, plus nettement que dans ceux des autres, il y eut un flottement d’inquiétude, celui d’une femme menacée qui voit le danger s’écarter et se demande si cet arrêt n’est pas un répit avant quelque chose de pire.
Coward se leva le premier.
— Direction le bar, dit-il ; heureux de ne pas avoir pu vous être utile.
Reiner le regarda et ses lèvres s’écartèrent sur un sourire amical.
— Vous l’avez été plus que vous ne le croyez.
Roy stoppa.
— Comment cela ?
Reiner vint vers lui et son index se leva lentement pour se poser sur la joue du vieil homme. Son doigt appuya légèrement en tirant la peau vers le bas, dégageant le blanc de l’œil.
— Combien disiez-vous que vous buviez de whiskies par jour ?
Roy Coward recula. Pour la première fois, il parut mal à l’aise.
— C’est difficile à chiffrer.
Reiner sourit à nouveau et Spinelli perçut la note bizarre qui passait dans sa voix.
— En effet, dit-il, c’est difficilement chiffrable.
Le silence revêtit soudain une qualité inquiétante, tous les regards se tournèrent vers Coward.
— O.K., doc, vous allez me dire que l’enfer des alcooliques est mal pavé et qu’il est temps que je fasse ressemeler mes bottes, mais vous perdriez votre salive.
— Non, dit Reiner, je ne vous dirai pas une chose pareille.
Avant de sortir, Marpessa se retourna vers son mari, parut sur le point de parler mais elle se ravisa et sortit avec les autres.
Reiner et Spinelli sont seuls.
Spinelli a fermé les yeux. Sa bouche a peut-être été belle autrefois, une bouche comme en ont les cow-boys dans les films publicitaires pour des marques de cigarettes ou de lotions d’après rasage.
— Je voudrais vous montrer quelque chose, Spinelli.
Le milliardaire a ouvert les paupières et l’œil-alligator vacille un instant avant de se fixer sur son interlocuteur qui traverse la pièce en diagonale et s’accroupit dans l’angle opposé à celui dans lequel ils se tenaient tous assis.
Reiner se relève et revient vers Spinelli : dans sa main, un cube métallique brille, de la dimension d’une demi-boîte d’allumettes. Il le tend à l’Américain.
— Qu’est-ce que c’est ?
Reiner s’est rassis.
— Vous n’allez pas me faire croire que vous ne savez pas ce que c’est qu’un micro ?
Spinelli encaisse en faux calme : sous l’apparence d’impassibilité voulue, on sent que ses muscles se sont tendus.
— Qui a déposé ça là-bas ?
— C’est une longue histoire, dit Reiner, en tout cas, cela vous explique pourquoi, jusqu’à présent, nos conversations ont été assez anodines ; ceux qui écoutaient à l’autre bout n’ont pas pu apprendre grand-chose.
Le milliardaire a à présent de la peine à maintenir sa mâchoire inférieure en place ; sa voix sort, plus serrée, plus abrupte.
— Vous saviez que ce micro était là ?
— Bien sûr.
Lentement, Spinelli se lève. Il a peur à présent.
— Qui êtes-vous, Blank ?
Reiner n’a pas bronché.
— Je vous ai dit que c’était une longue histoire, mais à présent que personne ne nous écoute, je vais pouvoir vous la raconter en détail, je suis sûr qu’elle vous intéressera.
Spinelli avale un coup d’air qui le secoue comme un demi-litre de gin pur.
— Je vous ai posé une question, Blank. Vous êtes chez moi, si j’appelle, trente hommes armés vous sauteront dessus et…
— Mon nom est Reiner.
Les mains de Spinelli fouillent son thorax osseux à travers la toile fine de la chemise.
Reiner achève la présentation.
— Je ne suis pas psychologue et je suis envoyé par une de vos vieilles connaissances.
— Je n’ai pas de vieilles connaissances et…
— Carter, dit Reiner. Armstrong W. Carter.
Lentement, les doigts se desserrent.
— Carter, murmure Spinelli, cela fait bien longtemps que nous ne nous sommes pas revus.
— Il y a des raisons à cela.
Brusquement, Spinelli s’écarte, mais Reiner sait qu’il n’essaiera pas de fuir.
Le vieux va jusqu’à l’autre extrémité de la pièce, enfonce ses mains dans ses poches et revient.
— Pourquoi vous êtes-vous fait passer pour Blank ?
— Ce n’était pas pour vous tromper, vous, Spinelli, c’était pour donner le change à votre entourage et je crois que cela a réussi ; tout le monde est persuadé qu’en cette minute même, je suis en train de vous psychanalyser.
Spinelli hésite et se rassied brusquement.
— Allez-y, videz votre sac, tout cela commence à m’intriguer.
Reiner s’appuie sur ses coudes.
— Vous savez que Carter a été enlevé ?
— Personne ne l’ignore.
— Ce que tout le monde ignore, c’est qu’il savait depuis quelques mois qu’il était poursuivi, que des gens essayaient de lui mettre la main dessus et que ces mêmes gens cherchaient à faire la même chose pour vous.
Dans la bouche de Spinelli, la salive tourne en purée de pois.
— Pourquoi ne s’est-il pas méfié alors ? Pourquoi a-t-il accepté de participer à cette émission.
— Connaissez-vous un lieu plus sûr qu’un studio de télévision ? Ce n’est pas en général le genre d’endroit où l’on se fait rapter.
La tête de Spinelli rentre doucement dans ses épaules.
— O.K., dit-il, mais cela n’explique pas votre présence ici.
— Si. Il tenait à ce que vous soyez averti et protégé.
— Pourquoi ?
— Vous devez avoir des intérêts communs. Peut-être un secret commun…
— Supposons, mais Carter sait parfaitement qu’il n’y a pas un homme plus protégé que moi dans cette île.
Le regard de Reiner s’égare vers le plafond sombre.
— C’est à cet endroit précis que réside votre erreur.
Les cinq litres de sang que contient la carcasse de Spinelli disparaissent de la surface du bonhomme, même ses orteils sont livides.
— Vous voulez dire que je ne suis pas en sécurité à Sweet Mummy of Chattanooga ?
Reiner le regarde rêveusement et se penche vers lui ; son visage exprime une infinie patience.
— C’est exactement ce que je suis venu vous démontrer.
Dans un lent trémoussement des muscles fessiers, Spinelli s’est installé dans la position la plus confortable, sa voix hésite entre le sifflement et le chuchotement.
— Allez-y, démontrez-moi ça, j’adore rigoler.
— Procédons par ordre. Êtes-vous spécialiste en alcooliques Spinelli ?
Lentement, Spinelli agite son encéphale en un signe de dénégation.
— Eh bien, si vous l’aviez été, il aurait été intéressant pour vous d’examiner de près le cas de votre très vieil ami Roy Coward.
— Et qu’aurais-je trouvé ?
Reiner se tait, allume une Banville et jette l’allumette.
— Rien, dit-il.
— Expliquez-vous.
— C’est très simple, n’importe quel toubib vous dirait, en examinant l’œil de Coward, que ce type est pas mal usé, mais qu’il y a sans doute longtemps qu’il n’a pas avalé une goutte d’alcool.
Le torse de Spinelli se redresse sous le voilage de la surprise.
— Vous êtes fou, Coward ne lâche pas sa bouteille, il…
— Ne vous emballez pas et réfléchissez bien : si vous le voyez boire, pouvez-vous affirmer que sa chopine contient bien du scotch, et pourriez-vous certifier également que, lorsqu’il est ivre, il ne joue pas la comédie ?
Spinelli a posé son menton entre ses mains, une veine bat contre sa tempe, rythmant d’un tambour assourdi le travail des cellules grises.
— Non, murmure-t-il lentement, je ne peux pas l’affirmer, mais pourquoi jouerait-il ce jeu ?
— Ne soyez pas stupide, Spinelli ; qui se méfierait d’un ivrogne ?
La fumée monte et l’Américain la suit des yeux quelques longues secondes.
— O.K., admettons que Roy trame quelque chose, et après ?
— Après, dit Reiner, nous passons à Mendoza.
Reiner, à présent, a tout son temps : il sait que le vieux l’écoutera jusqu’au bout.
— Lorsque je l’ai agressé tout à l’heure, sa réaction a été violente, non pas parce qu’il était attaqué, mais parce qu’il l’était par un gringo.
Sous le talon, la Banville s’écrase : cendre et tabac s’éparpillent sur la moquette.
— Vous aussi Spinelli, vous êtes un gringo, et le pire qui soit : vous êtes Blanc, américain et riche. Je dispose à son sujet d’autres renseignements, mais je ne cherche pas à vous persuader si vous ne voulez pas l’être. Vous avez remarqué que Mendoza s’absente quelquefois ?
— Oui, il prend les congés auxquels il a droit, pas plus…
— Exact ; et vous êtes-vous demandé ce qu’il en faisait ?
— Non.
— Vous n’êtes pas curieux. Suffit pour Mendoza, nous passons aux femmes.
Spinelli se penche et jette, légèrement haletant :
— Et où tout cela nous mène-t-il ?
Il y a dans les yeux de Reiner un brin de commisération qui n’échappe pas à son interlocuteur.
— Vous avez bâti une forteresse, l’ennemi ne peut pas y entrer ; pour vous atteindre, il faut donc qu’il soit déjà dedans.
Spinelli a essuyé la goutte de sueur qui allait briser le barrage des sourcils et dévaler la paupière gauche. Sa voix est rauque.
— Qui est l’ennemi ? Coward ? Mendoza ?
— Non, dit Reiner, tous.
— Vous êtes fou, Marpessa n’est pour rien dans tout ça, elle…
— Vous avez vu une photo de votre femme avant de l’épouser ?
— Oui.
— Vous avez toujours cette photo ?
— Non, je l’ai gardée quelque temps, mais je ne l’ai plus.
— Dommage.
— Pourquoi ?
— Vous vous seriez rendu compte que la ressemblance entre la fille du cliché et Marpessa était remarquable.
— Vous voulez dire que…
— Exactement. Ce n’était pas la même. Autre chose ; saviez-vous que votre femme était experte en psychologie ?
— Elle n’est pas experte, elle a simplement cité un titre qu’elle a trouvé par hasard sur une table ou dans la bibliothèque.
— Rappelez-vous ses termes exacts, elle a dit : « Je lis aussi, cela m’arrive. »
— Qu’en concluez-vous ?
— Que ce livre ne peut être lu que par quelqu’un qui a une bonne formation scientifique.
— Vous êtes fou ; et en supposant que Marpessa soit en effet plus forte qu’elle veut bien le dire, à quoi cela lui servirait-il ?
— L’analyse préalable du comportement d’un individu est un atout majeur lorsque l’on cherche à se rendre maître d’une façon ou d’une autre de ce même individu, elle vous étudie depuis des années.
— Ce n’est pas pensable, Marpessa est une idiote, elle est incapable de…
— Il n’y a pas de gens plus intelligents que ceux qui arrivent à paraître le contraire de ce qu’ils sont. C’est aussi le cas de Carmen Coatzcoalt.
— Vous vous trompez totalement, il n’y a jamais eu la moindre ambiguïté dans le comportement de Carmen à mon égard, pas un geste, pas un regard qui aurait pu être…
— Faites marcher votre crâne, Spinelli, si cette moindre ambiguïté avait eu lieu, vous l’auriez foutue à la porte, elle ne pouvait capter votre confiance qu’en étant inapprochable, car vous avez toujours séparé les choses, Spinelli ; pour le plaisir vous aviez des femmes que vous payiez pour ça, Carmen était gouvernante et pas autre chose, étant donnée sa fonction dans cette maison, tout écart lui aurait été fatal. Elle en était tellement persuadée qu’au bout de trois minutes de séance, elle a tenu à affirmer qu’elle était vierge et le resterait, cela prouve une chose, c’est qu’elle tient à rester ici.
— Qui vous prouve qu’elle ment ? Elle a horreur des hommes.
— Non.
— Comment le savez-vous ?
— Elle a passé les trois quarts de la nuit dernière dans mon lit.
— …
— Vous avez surveillé sa correspondance ?
— Non, enfin au début seulement.
— Vous avez eu encore tort de cesser votre surveillance.
— Qui est-elle alors ?
— Une complice.
Reiner ne regarda pas le cadran de la montre qui cerclait son poignet gauche, il savait que cela faisait plus de six heures qu’ils se trouvaient dans la pièce et Spinelli recherchait son deuxième souffle.
Il avait été salement sonné et il était temps de le laisser récupérer un peu pour qu’il puisse attaquer à nouveau, alors il suffirait de frapper par l’ouverture pour l’étendre au-delà du compte.
La rêverie du vieil Américain semblait ne devoir plus finir mais il ramena soudain ses jambes sous lui et posa les mains à plat sur ses cuisses. Il regarda la salle nue comme s’il la voyait pour la première fois.
— Partons, dit-il, nous serons mieux dans mon bureau pour finir l’entretien.
Reiner ne bougea pas.
— La vérité ne change pas suivant l’endroit où l’on se trouve, Spinelli, elle est la même partout.
— Je sais, mais…
— Que vous soyez devant un scotch tassé, les fesses dans la plume ou assis ici, ce sera pareil, alors économisez-vous le voyage.
— Passez-moi une cigarette.
Sans se presser, Reiner extirpa une Wordsworth et l’expédia d’une pichenette à Spinelli qui manqua la réception. Il la ramassa et la porta à ses lèvres.
La boîte d’allumettes atterrit sur ses genoux.
— Quatre personnes vivent près de moi en permanence, ce sont mes proches : ma femme, mon ami, mon conseiller, la gouvernante du domaine. Je les ai choisis, je les paye très bien, ils n’ont jamais manifesté le moindre mécontentement, la moindre hargne, et vous voudriez me faire croire qu’ils cherchent à m’abattre ? Ce n’est pas possible.
Il toussa dans la fumée, balaya le nuage bleu de la main et ses yeux se glacèrent.
— Et de toute façon, cela ne servirait à rien : j’ai ma garde.
Reiner soupira et se leva pesamment.
— Salut, Spinelli, heureux d’avoir fait votre connaissance.
Désemparé, le vieux le regarda marcher vers la porte.
— Pourquoi partez-vous ?
Reiner fit volte-face.
— Carter m’a expliqué beaucoup de choses, mais il a oublié de me dire le principal.
— C’est-à-dire ?
— Que Joe Spinelli était devenu gâteux.
Spinelli se rétracta en mygale et essuya la salive qui séchait au coin de sa bouche.
— J’aimerais que vous me démontriez cela également.
La main sur la serrure, Reiner le toisa.
— Il était une fois un chef d’État que sa famille et ses amis avaient trahi et qui s’imaginait que l’armée lui serait toujours fidèle. Vous auriez dû délaisser vos traités parapsychologiques et lire quelques bouquins d’histoire, ils vous auraient appris que le gardien trahit toujours le gardé.
Spinelli se mit à entamer une sarabande dans la salle déserte, déjà la voussure du dos indiquait l’homme traqué, le relâchement des muscles du cou annonçait la débandade.
— Ce n’est pas possible, aucun d’eux n’oserait.
Reiner fonça et crocha de la gauche dans la chemise de Spinelli, amenant le visage ravagé à quelques centimètres du sien.
— Vous êtes un abruti, vous êtes cerné de tous les côtés, vous avez trente flingues dans le dos, le poison de Marpessa dans votre tasse, le poignard de Carmen entre les omoplates et Mendoza vous passe la corde au cou, et vous ne vous apercevez de rien.
Violemment, Spinelli tenta de s’arracher en force.
— Non, hurla-t-il, c’est faux, ou alors qui les paye pour ça ? Qui ?
Les yeux affolés roulaient comme les roues de la diligence poursuivie par dix mille Apaches.
Reiner, sans prendre d’élan, repoussa violemment Spinelli.
— Ils t’ont retrouvé, imbécile, ils ont eu Carter et c’est ton tour à présent.
Joe s’écroula, il se retourna sur lui-même et se tint à quatre pattes, immobile : « Qui ? » hurla-t-il.
Reiner s’agenouilla, face à lui, et murmura.
— Ils n’ont pas été pendus à Nuremberg, certains vivent encore et, depuis, ils cherchent ; à force de chercher, on finit par trouver. Ils vous ont trouvé depuis près d’un an, à peu près à la même époque où ils avaient repéré Carter. Depuis, ils sont rentrés en contact avec votre entourage et l’ont soudoyé. Cela a été long à mettre au point, mais à présent, l’étau se resserre.
Joe cracha une salive épaisse et la sueur pissa de chaque pore.
— Ce n’est pas vrai, haleta-t-il.
— Vous êtes peinard dans votre île, Spinelli, vous vivez à l’écart du monde mais je vous parie votre fortune contre un clou rouillé que vous n’avez plus quatre fidèles autour de vous.
Spinelli eut une sorte de sanglot rauque et il lança un crochet dans le vide ; la rage fit vibrer la voix comme une corde d’arc.
— Tant d’années se sont passées… qui aurait pu croire…
— Quand il s’agit de fric, le temps ne compte pas. Ils veulent récupérer leur trésor et ils l’auront…
Joe Spinelli fit craquer ses jointures comme du bois sec.
— Jamais.
— Et ils l’auront, poursuivit Reiner inexorablement, si vous restez les deux pieds dans vos pantoufles comme vous l’avez fait jusqu’il présent, vous contentant de puiser dans les réserves lorsque les fonds baissent…
On racla à la porte, deux grattements sur le panneau.
Reiner et Spinelli s’écartèrent.
— Ouvrez, chuchota Reiner, restez naturel ; s’ils constatent la moindre défiance, ils passeront à l’attaque immédiatement.
Spinelli regarda la porte comme si elle allait s’ouvrir sur dix mille chiens enragés et tourna le verrou.
Carmen Coatzcoatl se tenait sur le seuil, elle ressemblait à une réclame de coca-cola pour obsédés sexuels.
— Désirez-vous que je vous fasse apporter le repas ou le prendrez-vous à la salle à manger ?
Spinelli ne répondit pas tout de suite et elle se mit à onduler sous le silence lourd.
— Je crois qu’il avait été décidé que nous ne serions point dérangés, intervint Reiner.
Elle eut un rapide regard sur lui et s’adressa à son patron.
— Vous n’avez rien pris depuis huit heures, je pensais qu’il serait bon que…
— Vous êtes très prévenante pour moi depuis quelque temps, Carmen.
Elle regarda Spinelli, surprise.
— Je ne fais que mon devoir, Monsieur.
— Je vous ferai appeler si je désire quelque chose. Pour l’instant, vous pouvez vous retirer.
Carmen rejeta ses boucles en arrière d’un mouvement d’épaules à enflammer trois monastères et disparut.
Reiner referma derrière elle.
Spinelli mit les mains dans ses poches, racla les talons et jeta un œil torve sur Reiner.
— Supposons que vous ayez dit vrai, que feriez-vous à ma place ?
— La solution s’impose, il vous faudrait quitter l’île, mais il est trop tard.
Joe Spinelli se retourna brusquement.
— Comment cela, trop tard ?
Reiner eut un geste fataliste.
— Il y a huit jours, un message radio a été envoyé à Mendoza du continent, les spécialistes travaillant pour Carter l’ont décodé facilement : vous ne devez plus quitter l’île et ordre a été donné de passer à l’action directe.
— Qu’est-ce que vous entendez par « action directe » ?
— S’assurer de votre personne, vous confronter avec Carter et vous faire avouer tous les deux.
Le rire de Spinelli sonna aussi joyeusement qu’un hurlement de coyote piégé.
— Et quand, d’après vous, cela doit-il avoir lieu ?
— Le 18, dit Reiner, à 15 h 30.
Spinelli grogna, sembla songer à quelque chose et, soudain, bondit comme une chèvre.
— Mais nous sommes le 18 !
Reiner sourit et colla sa montre-bracelet sous le nez de son compagnon.
— Exact, et il est 15 h 29.
Spinelli cracha sur la moquette et il prit une inspiration qui lui creusa le ventre.
— Je vais sortir, dit-il, et si vous m’avez menti, je vous offrirai un bain de mer dans la crique, il ne doit pas y avoir plus d’une quinzaine de requins mangeurs d’hommes.
Reiner alla à la porte, l’ouvrit violemment et le soleil chargea dans la pièce.
— Courez, Joe, dit-il, vous avez quinze secondes pour atteindre l’hélicoptère et vous tirer.
Spinelli fit deux pas raides et parut sur le seuil. Comme il allait le franchir, Reiner shoota dans sa cheville, l’Américain fit un vol plané et s’écrasa sur le gravier.
À vingt centimètres au-dessus de sa tête, les balles blindées d’un pistolet mitrailleur crevèrent le mur dans le hurlement de l’air scié.
Spinelli toussa dans la poussière et les débris de plâtre, Reiner s’envola et s’étala contre lui.
— Il manque quinze secondes, dit-il, ils sont en avance.
Il y eut deux rafales plus lointaines et des chevrotines groupées soulevèrent un geyser de gravillons au ras des oreilles de Spinelli qui roula sur lui-même, hurlant de terreur.
Reiner s’accroupit, se rua vers lui, l’empoigna par le collet et sprinta en zigzag à travers les massifs de seringats, ils foncèrent jusqu’aux escaliers et Spinelli, les poumons vidés, se craqua la cheville en plongeant derrière le vase de granit style Versailles.
— Entorse, gémit-il.
La peau violacée gonflait à vue d’œil.
— Il faut traverser la baraque, jeta Reiner, l’hélicoptère est de l’autre côté, on se ferait descendre à coup sûr en faisant le tour. Vous pouvez marcher ?
Spinelli grimaça.
— Non.
— O.K., dit Reiner, je vais vous porter. Une dernière question, est-ce que vous êtes convaincu à présent ?
Un filet de sang coulait sur la pommette de l’Américain.
— Je les tuerai, dit-il, tous.
— Entendu, dit Reiner, pour le moment, tâchez de rester vivant. Vous avez des armes ?
— Un revolver dans le tiroir de mon bureau.
Reiner ne répondit pas. À vingt mètres, deux hommes surgirent, portant des carabines à pompe ; ils prirent le virage en dérapant sur leurs bottes et disparurent vers les dépendances.
— Qui est-ce ?
Spinelli s’essuya la joue.
— Forest et Gordon, ils étaient à mon service depuis cinq ans.
D’un coup de reins, Reiner chargea Spinelli sur son épaule et courut vers la porte d’entrée.
Le hall était vide.
Il le traversa, longea la salle des masques du Bas-Congo. Malgré l’épaisseur des murs, il entendit le son sourd d’un fusil de guerre d’un gros calibre et pénétra dans le fumoir. Il posa le pied droit sur la moquette et la tenture se souleva sur la gauche. Mendoza apparut. Il ressemblait à une pelote d’épingles et avait un Diamondback à canons courts à la main.
Il s’arrêta, stupéfié, et ouvrit la bouche.
Reiner maintint Spinelli d’une main et rafla un vase de Sèvres de l’autre.
Le bibelot de douze kilos ronfla en obus et éclata sur l’épaule du régisseur qui tourbillonna dans la pièce, son index se crispa par réflexe sur la détente et l’explosion fit vibrer les vitres ; Reiner fit demi-tour et se lança dans l’escalier à colonnettes qui menait au premier étage.
— Lâchez Spinelli, Blank, hurla Mendoza.
Reiner se propulsa à l’abri d’une bergère, balançant son fardeau gigotant.
— Viens me chercher, Mex.
Mendoza brandit son flingue à deux mains et tira trois fois. Son cri emplit la pièce.
— Ils sont ici, venez vite !
Les yeux de Spinelli doublèrent de volume et la terreur lâcha ses vannes.
— Sauvez-moi, dit-il, si vous me sortez de là, on partage.
— C’est ça, dit Reiner, et on se fera des bises.
Il empoigna la rampe du balcon, s’envola en rouleau ventral et plongea en saut de l’ange sur Mendoza qui le vit arriver douze mètres plus bas.
Ramon tira à deux reprises, pulvérisant un lustre vénitien et croula sous le choc. Reiner, les tympans vibrant des détonations, releva le Mexicain d’une traction et plaça une droite à renverser un camion-benne. Ramon franchit la pièce en diagonale, parallèle au sol, et s’encastra dans une horloge flamande.
Reiner mit sa montre à l’heure et le régisseur, récupérant à toute vitesse, se releva. Il décrocha une lance emplumée d’Indien Arapaoes et déclencha son bras avec un cri de bûcheron.
La hampe vrombit et dix centimètres de fer se fichèrent dans la cloison, les plumes dont elle était ornée chatouillèrent la joue de Reiner qui vit Mendoza arriver sur lui.
— C’est ta fête, gringo, grogna le Mexicain.
Reiner para le coup de boule, feinta en balayeur et suivit d’une manchette doublée.
Mendoza entra dans une vitrine de porcelaines fines, en rejaillit sans ses dents et chargea à nouveau, aux trois quarts sonné.
Reiner prit son temps, leva le poing droit et frappa du pied gauche. Mendoza prit la semelle en plein buffet et s’endormit tout habillé.
Reiner saisit le Diamondback et regrimpa les escaliers quatre à quatre. En haut, Spinelli l’attendait, en se massant la cheville.
Dehors, la fusillade crépitait comme une averse sur un toit.
— Téléphone !
Spinelli désigna la porte d’une des pièces qui ouvraient sur le couloir.
Reiner y entra et parcourut les cadrans d’un œil rapide.
Poste central de garde : n° 6.
Il y eut un échange brutal entre deux carabines qu’il identifia comme étant, l’une une Flying Master 8020, l’autre une King Bell Super. Les coups venaient de l’ouest, on devait se battre vers la grille.
À la première sonnerie, il y eut un déclic.
— Mendoza, à l’appareil, dit Reiner, réunissez tous les hommes sans exception et envoyez-les en direction de l’embarcadère, les attaquants cherchent à s’enfuir.
Il y eut un bafouillis à l’autre extrémité.
— Mais… et Monsieur Spinelli ?
— Ne vous inquiétez pas, il est avec moi, sous ma protection, faites ce que je vous ai dit.
Reiner raccrocha et ne se retourna pas. Il savait qu’il ne se trouvait plus seul dans la pièce.
Il entendit à nouveau le glissement des pieds nus sur le parquet et il y eut un bruit liquide, comme si l’on avait agité une bouteille.
Reiner desserra les doigts sur la crosse quadrillée et se détendit légèrement.
— Comment va Roy ? dit-il sans se retourner.
— S’kispass ?
Reiner le regarda. Le vieux avait les paupières au milieu des yeux et le bourbon coulait à la commissure de ses lèvres flasques.
— Rien, va te coucher Roy, en vitesse.
— Hic, fit Roy.
Reiner sortit.
Spinelli était toujours roulé en boule auprès du canapé.
— On s’en va, dit Reiner, il faut rejoindre l’aire de départ, sinon on est cuits.
Il réinstalla sans ménagement Spinelli sur son dos. Le blessé cria de douleur et ils dévalèrent les escaliers ; malgré les cahots, Spinelli articula :
— Je ne voudrais pas partir avant de régler mes comptes avec Marpessa.
Reiner se jeta dans l’enfilade des salons qui prolongeaient le hall d’entrée et courut ; on entendit encore quelques coups isolés et des cris de ralliement. La tête de Spinelli battait contre son bras.
— Joe !
Reiner pila.
Échevelée, les mollets zébrés du fouet irritant des orties, Marpessa Spinelli surgit devant eux.
Le rimmel avait coulé et la brave dame nageait dans la pure épouvante depuis les premiers coups de feu. Spinelli arqua le cou et la regarda. Ses yeux projetèrent une telle giclée de haine qu’elle chancela jusqu’au mur tendu de peaux de couguars femelles.
— Passez-moi le pétard, murmura Spinelli.
Reiner le lui donna et Spinelli visa avec soin la tête de Marpessa. Quand la ligne de mire s’aligna avec la racine du nez de sa femme, il appuya sur la détente. Au même moment, Reiner donna un coup d’épaule pour répartir mieux le poids de sa charge et un trou de deux centimètres de diamètre apparut à quelques millimètres de la tête de Marpessa. Elle prit un air de reproche.
— Oh, dit-elle, oh, oh.
Elle soupira avec force et disparut comme la foudre.
— Vous réglerez ça plus tard, Joe, dit Reiner.
Il ouvrit une porte-fenêtre et se remit à courir vers la hutte qui surplombait la propriété. Au centre d’un espace découvert, l’hélicoptère attendait, scarabée noir aux ailes déployées et immobiles.
Sans prêter attention aux gémissements de Spinelli, Reiner grimpa la pente et s’arrêta à nouveau.
De chaque côté de l’allée qui menait à l’aire de départ se tenaient deux gardes. Celui de gauche avait des rangers dégrafés, un slip de bain, un blouson de l’armée anglaise et une casquette à visière rouge, l’autre avait des tennis, un pantalon de golf et une cartouchière en X sur un torse bronzé. Ils avaient tous les deux une sale gueule et leurs fusils à canons rayés étaient pointés sur le nombril de Reiner. Avec précaution, il posa à terre Spinelli qui se tint sur son pied valide. Le propriétaire de Sweet Mummy of Chattanooga tremblait comme feuille en novembre.
Reiner les regarda sans cligner des paupières et se tourna vers son protégé.
— Vous avez beaucoup de chance, dit-il, je vous ai dit tout à l’heure que certains de vos hommes vous étaient restés fidèles, c’est le cas de ces deux-là. Parlez-leur, ils vous obéiront.
Reiner les appela d’un geste et les deux hommes descendirent vers eux.
— Aidez-moi, dit Spinelli, je dois partir à l’instant avec ce monsieur.
Le costaud à visière baissa son arme et s’approcha le premier, l’autre suivit. Ils saluèrent respectueusement, Cartouchière tenta même une révérence.
— M’sieur Spinelli, dit la Visière, on est bien heureux d’vous voir.
— Moi aussi, dit Joe, les visages d’hommes fidèles sont rares en ce moment, je vous récompenserai royalement, menez-nous à l’hélicoptère, vite.
Perplexes, les deux gardes encadrèrent Spinelli et l’aidèrent à franchir les cinquante derniers mètres.
— Mais, qu’est s’qui s’passe ? demanda Cartouchière.
— On a cherché à s’emparer de la personne de Joe Spinelli, expliqua Reiner, certains ont trahi dans la garnison, tout est réglé à présent.
— Ah ben ça alors, ah ben ça alors, ah ben, tiens ça alors par exemple, dit Visière.
— Tout de même, ben vrai, non, ça, alors, c’est pas mal ça, tiens, dit Cartouchière.
Reiner fit glisser la porte bombée du cockpit et s’installa aux commandes. Visière et Cartouchière hissèrent Spinelli à l’intérieur et se courbèrent pour éviter le souffle du rotor.
Dans un déchaînement d’enfer, le moteur démarra, les pales firent deux tours puis tourbillonnèrent à une vitesse folle.
Lentement, l’engin s’éleva à la verticale, s’inclina en hirondelle et prit la direction de l’ouest. Reiner se pencha.
Sous lui, l’île n’allait bientôt plus être qu’un point blanc sur la mer et, lorsque les diamants du soleil percutèrent la carlingue de plein fouet illuminant le cube transparent d’un insupportable éclat, elle disparut, escamotée sous l’avalanche de lumière. Reiner tourna encore, se pencha, le visage fouetté par le vent et aperçut ce qu’il cherchait : un canot blanc sortait du port de l’île ; malgré la distance, on constatait facilement que sa vitesse était grande, le sillage creusait sur la surface immobile et bleue un V toujours grandissant, et Reiner sourit. Il ne lui était pas nécessaire de descendre pour savoir qui se trouvaient dans le canot. Ben devait être à la barre, Sam et Lio à l’arrière devaient s’enivrer du parfum amer des brises océanes, et des vers et des chants devaient monter de leurs âmes sensitives à leurs lèvres érudites. Ils avaient fait du bon travail.
La voix de Spinelli domina un instant le bruit du vent et du moteur.
— Vous m’avez sorti d’un mauvais pas, et je saurai me montrer généreux.
Reiner fixa le soleil sans ciller et monta vers l’infini de l’azur comme une alouette ivre. — Ça, mon petit père, songea-t-il, tu peux en être certain.
OceanofPDF.com