Aïe Heil

Claude Klotz · Chapitre 1 sur 13

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Aïe Heil

Prologue

 

La Meuse stagnait là, sous eux, plus verte que les berges vertes.

Reiner roulait capote baissée dans ce soir de septembre finissant, respectant un soixante à l’heure languide et la fraîcheur du crépuscule tombait sur son visage et sur celui de sa compagne.

Bientôt les brumes humides naîtraient de la rivière avec la nuit.

Une tristesse inexplicable enveloppait ce paysage modulé, bourré de chlorophylle et de vertes rainettes ; en réaction, Laurence secoua ses cheveux et mit la radio.

Tandis que la chanson s’élevait, elle sourit. Ç’avait été la scie de l’été, trois millions de disques vendus en un mois, le Tube : « La Ballade de Reiner. »

Une fois de plus, elle écouta les paroles qu’elle connaissait si bien :

King Size filter, Bourbon triplé, c’est ta manière

Passez-lui l’jet, Barracuda, là-bas hier

To-day ici, pour te situer, y’a pas d’repères Reiner.

Elle le regarda du coin de l’œil.

— Au fait, dit-elle, tu ne m’as jamais dit ce que tu en pensais ?

Il tendit le bras et baissa l’intensité.

— Minable, dit-il ; texte faiblard, musique vacillante, et de plus ce type est un faux crooner.

Elle hocha la tête, écoutant toujours. Derrière la voix, l’orchestre montait, une longue plainte coupée par la rafale de la batterie, et dans la retombée des cuivres, le chant reprenait avec dans l’attaque de la note quelque chose qui rappelait Presley mais qui n’avait pas le punch du vieil Elvis.

Dollars et yens, livres et sterling, la belle affaire

Shérifs and flics, braque ton Lüger, faut t’en défaire

La Chesterfield, ta Camaro, c’est ta galère, Reiner.

— Tout de même, murmura-t-elle, ça me ferait quelque chose d’entendre une chanson qui parle de moi…

Il ne sourcilla pas, conduisant d’une main, laissant son regard errer sur les dos vermoulus et verdâtres des collines. Au-dessus de la plus haute scintillait déjà la première étoile.

C’était le couplet à présent, plus rythmé, ils avaient collé des maracas et des tam-tams sur fond de violon.

Dans les tapis du bas Hong Kong

Au fond des tôles d’Arkansas

Dessous les trésors de Golconde

Mangeant ton barreau d’Alcatraz

Sous les chaleurs de fin de monde

Range tes Mauser, t’es plein aux as.

— Enfin quoi, insista-t-elle, à quoi tu penses quand tu entends ça ?

Il rétrograda d’une pichenette, humant les parfums lourds jaillissant des sous-bois humides.

— Aux droits d’auteur, dit-il.

Elle sursauta et se tourna vers lui, le bras sur le dossier de la Puma.

— Comment, s’exclama-t-elle, tu touches du fric là-dessus ? Mais c’est pas toi qui l’as écrite…

— Tu ne crois pas que j’allais laisser ces tocards se servir de mon nom sans toucher ma part ?

— Aucune poésie en toi, bougonna-t-elle.

Il sourit.

— Tu appelles ça de la poésie ? Écoute…

Tu es un tueur un spécialo, malfrat expert

Dans ton costard t’as des pétards qui exagèrent

Woodman Target, Colt 45, Cobra Super Reiner.

— Et alors, dit-elle, ça devrait te faire plaisir, tous les hommes voudraient être les héros d’une chanson.

— Tous les hommes sauf moi, dit-il.

— C’est vrai, et c’est parce que tu n’es pas comme les autres qu’on t’en a fait une.

— La vie est mal faite.

Elle soupira.

— Eh oui, c’est mal foutu.

L’accentuation des cordes et les accords plus prononcés laissaient présager la fin, la voix grimpa d’un ton.

Faites un détour, c’est pas un coin pour les gangsters

Un homme est là, panama blanc et œil gris fer

Sous son tee-shirt, là où qu’est l’odeur, y’a qu’un poker Reiner.

Dans la nuit tombante, le rire de Reiner résonna dominant le bruit huilé du moteur.

— « Panama blanc », murmura-t-il, ça, c’est la meilleure, pourquoi pas lavallière et guêtres à boutons…

Elle s’ébroua et éteignit le poste.

— Tu es injuste, elle n’est pas si mal que ça ta chanson, je ne regrette qu’une chose, c’est qu’on n’y parle pas de moi.

Il lâcha le volant de la main droite, alla pêcher la dernière Baudelaire au fond d’un paquet enfoui dans la poche de poitrine et l’alluma avec une allumette soufrée.

— Je demanderai qu’on ajoute un couplet.

Elle se laissa aller contre la portière capitonnée et bâilla.

— Inutile, les paroliers seraient impuissants à exprimer le dixième de la séduction, de la beauté et de l’intelligence qui se dégagent de ma personne.

— Exact, dit-il, comme nulle musique ne pourra rendre le charme de cette nuit d’été.

Elle sentit ses muscles et ses nerfs se détendre, elle manœuvra le levier du siège et le mit en position relax.

— Les vacances, murmura-t-elle, depuis le temps que je les attendais…

Sur le tableau de bord, le voyant bleu s’illumina soudain, améthyste jaillie du néant.

Reiner décrocha sans se presser.

— Allô…

La voix était lointaine, l’accent allemand, il eut l’impression que son correspondant était un homme âgé, une voix qu’il avait entendue autrefois et qui ressortait du passé.

Reiner arrêta la voiture. Au-dessus de la cime des arbres, des oiseaux lents tournaient très haut, image même du silence.

L’homme parlait toujours et, brusquement, Reiner se rendit compte qu’il n’avait jamais entendu cette voix qu’à travers un appareil, il vit alors le vieux poste avec le cadran minuscule et le bois sculpté devant la toile du haut-parleur. La voix était plus jeune, plus violente, mais c’était la même que celle qu’il entendait en ce moment. Il se tenait sur le balcon d’un chalet à Kartenswald, en basse Silésie, la maison avait été détruite depuis, ainsi que le village, il y avait… oui cela faisait un très grand nombre d’années.

— D’accord, coupa-t-il, où puis-je vous voir ?

Il dut faire répéter le nom trois fois pour le comprendre ?

— O.K., dit-il, Copenhague, faites-moi contacter dès l’aérodrome.

— …

— J’aurai un panama blanc.

Il raccrocha et se tourna vers Laurence.

— Tu vois, remarqua-t-elle, les chansons finissent toujours par avoir raison, tu vas en porter un finalement. Au fait, et les vacances ?

Il sourit, l’embrassa sur le coin droit de la bouche et enclencha le levier de vitesse.

— Terminées, dit-il.

Laurence soupira. Elle s’attendait à quelque chose comme ça depuis le début, huit jours de balade, c’était trop beau pour être vrai.

Elle se pelotonna sur le siège et, tandis que la voiture prenait de la vitesse, fonçant à travers les Ardennes noires d’eau, de feuillages et de nuit, elle se mit à chanter à pleine voix le couplet de la chanson relatant les voyages de son compagnon, en songeant qu’il allait falloir rajouter Copenhague à la liste.

Dans Nanctucket, mer d’Opaline

À Elsingford, sur le Prater

Dans les palais de Taormine

À Gantz, aux couleurs d’hiver

Sous les pluies de Bruges câline

À Rapallo, les matins verts.

Trois cents kilomètres à parcourir, dans moins de trois heures ils franchiraient la frontière du Danemark.

 

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