Aïe Heil

Claude Klotz · Chapitre 3 sur 13

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Aïe Heil

Chapitre II

 

 

Kléber Court les regarda et réprima un soupir de désespoir et de lassitude.

Comment espérer qu’un projet quelconque puisse sortir de ces quatre crânes tournés vers lui ! C’était toujours la même chose : dès qu’il était dans ce bureau, le volume encéphalique des gens lui paraissait diminuer dans des proportions considérables et il régnait de nouveau comme un chef jivaro sur des têtes réduites.

Pourtant, il faudrait bien qu’avant la fin de la séance, ils lui fournissent ne serait-ce que l’embryon d’une idée originale car le besoin s’en faisait sacrément sentir.

Près de son coude gauche, il avait le dossier gris. En fait, il aurait plutôt dû prendre une couverture noire, cela aurait mieux correspondu au contenu. Ce contenu était sans appel : jamais les indices d’écoute n’avaient été aussi bas. Ils avaient atteint la cote d’alarme. On lui avait même rapporté que, dans certaines banlieues, des gens avaient balancé des postes en bon état sur des tas d’ordures. Des feuilles à scandales avaient publié les photos.

En tout cas, la grande presse produisait de temps en temps de courts articles navrés sur l’indigence des émissions proposées. Certains demandaient des têtes, d’autres des réformes, d’autres encore des mesures ; de toute façon, il allait falloir que, de cette réunion au sommet de ce matin, quelque chose de neuf jaillisse, quelque chose qui fasse éclater cette chape d’ennui qui recouvrait tout depuis trop longtemps.

Mais étaient-ils capables de faire du neuf ? Bien sûr, ils avaient des collaborateurs, des équipes de types jeunes ; il devait bien y avoir dans tout cela un lascar qui avait eu une étincelle… Il promena son regard lassé sur les quatre visages.

Chantier – soixante-treize ans à la mi-août – la boutonnière rouge, le costard sombre strict, président d’une trentaine de jurys littéraires, directeur de collections enfantines dans des maisons d’éditions religieuses (« La Bonne pensée », « Jacques et Jacqueline », etc.), candidat perpétuel à l’Académie française, habitué des cocktails du faubourg Saint-Germain, auteur de « Un tombeau pour le Maréchal », ouvrage paru par souscriptions dans les milieux pétainistes de la capitale et dont le produit de la vente devait servir à édifier un mausolée en forme de francisque à côté de la croix de Lorraine de Colombey. Amant de ce que le Tout-Paris féminin pouvait comprendre d’éléments dont l’âge se situait entre la ménopause et la sénilité. Responsable des jeux télévisés.

C’est à ce titre qu’il siégeait au haut bout de la table devant Kléber Court qui le lorgnait d’un œil sans illusions.

À côté de lui, pincée comme une corde à linge, se dressait Amande de Billebot, munie de ses lunettes scaphandre qui masquaient sous le bombage des verres des yeux hypermétropes et chassieux. Âgée de vingt-cinq ans, diplômée de quatre universités, auteur de trois thèses dont l’une, intitulée « Culture et mass media », avait été jugée à ce point soporifique qu’il avait été question un moment de la vendre en pharmacie ; elle avait contracté un mariage blanc avec un dominicain défroqué qui s’était enfui à Katmandou le lendemain des noces. Responsable des émissions culturelles.

L’œil de Kléber Court glissa sur elle le plus rapidement possible, il avait toujours l’impression qu’elle allait lui sauter sur les genoux et la possibilité de ce geste lui collait la chemise au creux des omoplates. Son regard s’arrêta sur Robert. Hubert Robert.

C’était le costaud de l’équipe, ce qui était naturel, son domaine étant l’émission sportive. Bâti en semi-remorque, fils d’un maniaque du sport, il avait pratiqué successivement ou en même temps, le football, la boxe, le tennis, la lutte libre, le rugby à XV et le jeu à XIII, le basket, le hand-ball, l’escrime au sabre, la savate, l’athlétisme, le water-polo, le cyclisme, le ping-pong, le badminton, le ski de fond, l’haltérophilie et le karaté. Mais Hubert Robert, bossué de muscles, le torse en V, les cuisses tarzanesques, le cou de centaure, les abdominaux quadrillés, n’avait qu’une passion : l’étude des coléoptères.

Après une jeunesse sur les stades ou dans les salles d’entraînement, après trente-cinq ans de journalisme sportif qui l’avaient amené à côtoyer les plus grands champions qu’il avait toujours considérés comme les gens les plus stupides et les plus insupportables qui soient au monde, on lui avait flanqué pour couronner sa carrière, ce titre de responsable des sports dont il n’avait jamais cessé d’avoir l’horreur profonde.

Il avait ce matin-là l’œil tellement triste que Kléber Court l’abandonna presque aussitôt pour fixer le dernier élément de la collection : Jacques Francis Antoine Berthouzeau, responsable de l’information.

Rien à dire sur Berthouzeau, tout le monde dans l’Office savait qu’on ne le voyait qu’une seule fois par mois, et dans un seul endroit : à la comptabilité, le jour de la paye, où il venait réclamer le règlement de ses heures supplémentaires. Il partageait le reste du temps entre sa ferme en Touraine et le Fouquet’s et ne regardait jamais le petit écran. Parti de l’idée qu’il y avait des mécontents et qu’il y en aurait toujours, il considérait tout projet d’amélioration ou de changement comme fallacieux et utopique. Une émission d’actualités à midi, une autre à huit heures et ça allait bien comme ça. Pour le contenu, les journalistes étaient là.

Après ce tour de table, le moral de Kléber Court baissa d’une bonne longueur et il commença son speech de présentation avec une absence totale d’allégresse. Sa voix retentit comme dans une nécropole.

— La situation, Madame, Messieurs, ne s’est guère améliorée depuis notre dernière entrevue. Il semble que nous n’ayons pas su trouver encore la solution idéale ou tout au moins le moyen d’attirer à nous une masse plus importante de…

Comme indépendante de lui, sa voix continuait à aligner les phrases. Il avait une telle habitude de ces réunions qu’il était capable de parler pendant une heure tout en résolvant, durant le même temps, un problème d’échecs ou en pensant aux prochaines vacances.

— … Et pour conclure, ce qu’il nous faut à l’heure présente, ce n’est pas une refonte générale de nos programmes ni de nos méthodes, c’est simplement, dans chacun des domaines qui vous est imparti, une nouvelle émission, originale, convaincante et populaire. C’est en ce sens que je vous ai demandé d’orienter vos recherches et de m’apporter vos propositions.

Chantier pelota sa Légion d’honneur et s’apprêta à plonger. Doyen d’âge, il s’était attribué le privilège de parler en premier.

— Je crois pouvoir dire, Monsieur le Président, que je vous apporte aujourd’hui quelque chose de tout à fait nouveau.

Kléber Court soupira ; le vieux disait cela à chaque fois.

— J’en suis heureux, mon cher Chantier, et nous vous écoutons.

Le vieillard déplia sa serviette et brandit deux feuilles dactylographiées.

— Voici, dit-il, l’émission qui va amuser le pays.

— Pas trop tôt, murmura la mère Billebot.

Chantier se leva et pointa sa tête vers sa voisine dans une position vipérine.

— À quand votre émission sur les dominicains à Katmandou ? siffla-t-il.

Les yeux grenouillesques grenouillèrent, mais avant qu’elle ait pu répliquer, Kléber Court avait levé les bras.

— Je vous en prie, pas aujourd’hui, la situation est trop sérieuse. Continuez Chantier.

D’une voix encore vibrante, le responsable variétés reprit.

— Nous avons mis au point, mes collègues et moi-même, une vaste émission-jeu qui pourrait être hebdomadaire et d’une durée d’une heure trente à deux heures. Je vous résume le principe brièvement. Vous avez pu constater que dans tous les jeux télévisés, on pose des questions aux candidats qui doivent trouver la réponse.

Il s’arrêta, quêtant une approbation qui fut longue à venir.

— Oui, dit Kléber Court.

Triomphal, Chantier lissa sa tempe argentée.

— Eh bien, dit-il, nous allons apporter du neuf dans tout cela, nous allons faire exactement le contraire : le présentateur donnera la réponse et ce sera au candidat de trouver la question.

Kléber Court parut vieillir de dix ans.

— Vous voulez donner un exemple pour que ce soit plus clair ? murmura-t-il.

Chantier sourit.

— Rien de plus simple. Je vous donne la réponse suivante : « Napoléon oui, mais pas Henri IV. » Quelle est la question ?

Kléber Court pâlit.

— Continuez, gémit-il.

— Rien de plus simple, la question était : « Napoléon et Henri IV sont-ils nés tous les deux à Ajaccio ? » Si vous la trouvez, vous marquez un point qui s’inscrira sur un tableau magnétique placé au centre du studio et…

Il s’interrompit en voyant la tête de Kléber Court.

— Mon projet n’a pas l’air de vous enthousiasmer, Monsieur le Président ?

Kléber Court se secoua et sa main se cramponna au bureau comme un nageur épuisé saisit une épave.

— Je n’ai pas dû bien vous suivre. Donnez un autre exemple.

Chantier consulta brièvement ses feuilles.

— « Non, c’est la Garonne. »

Il y eut une minute de silence horrifié. Kléber Court serra les poings.

— Voulez-vous répéter ?

Avec une bonne volonté évidente, le vieux monsieur tira sur ses manchettes et précisa :

— Je vous donne une réponse : « Non, c’est la Garonne », donnez-moi la question.

Billebot eut un ricanement lointain. Les cerveaux fonctionnaient à plein régime.

Voyant que rien ne venait, Chantier lança joyeusement.

— Eh bien, rien de plus simple, la question était : « La Loire est-elle le plus court des fleuves français ? »

— Non, c’est la Garonne, dit Hubert Robert.

— Ça, je l’ai déjà dit, coupa Chantier.

— Qu’est-ce que vous avez dit ? demanda le sportif.

— Que c’était la Garonne le plus court.

— Alors pourquoi demandez-vous si c’est la Loire ?… jeta Berthouzeau languissamment.

— Mais enfin, geignit Chantier, c’est pas moi qui le demande.

— Alors, ne dites pas que c’est la Garonne, postillonna Billebot.

Kléber Court leva ses deux poings, les abattit sur la table et se dressa d’un bond.

— Fermez-la bon Dieu ! hurla-t-il, et cessez de présenter des projets stupides, je veux du concret, du neuf, du solide, de l’inédit, à vous Madame.

Il se rassit, haletant et Amande, pétrissant les agates de son collier, prit la parole.

— Je pense que le public est lassé car son niveau culturel est aujourd’hui suffisant pour qu’on lui présente des œuvres difficiles et que l’on sorte un peu des sentiers battus, aussi mes collaborateurs et moi-même avons-nous pensé proposer aux téléspectateurs une série d’émissions mensuelles dont les quatre premières seraient une vie de Vauvenargues, une vie de Théophile de Viau, une vie de Saint Jean d’Angély et une du général Gallieni. Par la suite, nous pourrions enchaîner sur…

— Suivant, coupa Kléber Court.

Amande rengaina son discours et se pinça encore davantage.

Hubert Robert remua sa masse musculaire.

— Je pensais, commença-t-il, que l’on pourrait faire alterner des films de compétition avec des séquences représentant la vie des insectes, par exemple des sauteurs à la perche avec des vues sur les sauterelles ou les puces et montrer combien les coléoptères sont plus…

— Suivant, râla Kléber Court.

Berthouzeau battit des paupières.

— C’est-à-dire que… je n’ai pas eu… enfin je veux dire que ma santé, actuellement peu florissante, ne m’a pas permis de…

Kléber Court parut se liquéfier et, lorsqu’il s’adossa au fauteuil présidentiel, il semblait avoir maigri dans d’importantes proportions.

Foutu, pensa-t-il, c’était d’ailleurs fatal avec ces quatre larves imbéciles. La suite n’était pas difficile à deviner : sans projet sérieux, l’actuel marasme allait se prolonger et, au prochain conseil des ministres au cours duquel le problème de la télévision serait évoqué, il y aurait bien quelques voix fielleuses pour suggérer son remplacement. Il n’avait plus qu’à mettre la clef sous la porte.

Le téléphone sonna sur le bureau directorial.

Kléber Court décrocha.

Au fur et à mesure qu’il écoutait, son visage semblait augmenter de volume. Lorsqu’il reposa le combiné, il était parfaitement épanoui.

Les quatre autres devant lui le contemplaient sans comprendre.

— Eh bien, dit Kléber Court en égrenant les syllabes, je tiens mon émission.

Chantier réagit le premier.

— Mais qui était à l’appareil ?

Kléber Court gonfla ses joues.

— Je m’en fous totalement, dit-il, mais il se manifestera sûrement.

Dans le gymnase de leur villa, Laurence, en collant violine et rayures bouton d’or, posa ses pieds sur le tapis, après un double saut périlleux arrière.

— Et tu crois qu’il ne va pas chercher d’où lui vient ce coup de fil ?

Reiner, accoudé au trapèze, alluma une Cendrars et repoussa le téléphone.

— Il s’en fout totalement, dit-il, il pense que je me manifesterai sûrement.

 

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