Aïe Heil

Claude Klotz · Chapitre 2 sur 13

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Aïe Heil

Livre Premier: Personnages

LIVRE PREMIER

 

 

PERSONNAGES

 

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I

 

— Herr Reiner, suivez-moi. Laissez trois mètres entre nous.

Le petit rondouillard au panama blanc se retourna brusquement et regarda avec stupéfaction l’homme qui venait de lui chuchoter ces mots.

Le type avec son mètre soixante-dix, ne dépassait pas quarante kilos, ses joues devaient se toucher de l’intérieur, et, mises bout à bout, ses rides auraient fait le tour de l’aérodrome. L’œil droit était en verre fumé. Il ressemblait à un Nosfératu passé par Buchenwald et revu par Bernard Buffet. Quelque chose de flasque dans l’épiderme indiquait qu’il avait dû être très gros autrefois.

— Je ne m’appelle pas Reiner, dit le rondouillard en se dirigeant dignement vers le bureau de douane, je suis citoyen français et, bien que je ne sois pas tenu de vous le dire, je suis natif d’Angoulême, en partance pour la Suède.

Nosfératu pointa un index du diamètre et de la longueur d’un crayon à papier.

— Pourquoi ce panama ?

Le Français porta machinalement sa main replète à son chapeau et sourit.

— Je ne sais pas en quoi cela vous regarde, mais sachez qu’il vient de m’être remis, de façon d’ailleurs fort civile, par un monsieur très gentil qui m’a expliqué que c’était un cadeau que faisait la PANAM à tous les cinq millièmes voyageurs. Vous trouvez qu’il me va ? En tout cas, c’est astucieux comme publicité : PANAM, PANAMA. Pas mal non ? Ah Ah Ah Ah Ah Ah Ah !!!

Le vampire laissa tomber son œil sombre et vitré sur le gros petit monsieur et actionna ses mollets maigrelets en direction de sa Mercedes Benz.

Comme il ouvrait la portière, une main se posa doucement sur son bras.

Il exhuma un sourire fossilisé et sa glotte protubérante fit l’ascenseur lorsqu’il demanda :

— Monsieur Reiner ?

L’homme qui lui tenait toujours le bras restait invisible, silhouette noire que cernait le halo des lampadaires ; il vit le point rouge de la cigarette disparaître.

— C’est moi. Je m’excuse pour le coup du panama mais j’ai une vieille habitude, je préfère reconnaître qu’être reconnu. C’est à ce genre de précautions que l’on doit le fait de rester en vie un peu plus longtemps que ne le désirent vos ennemis.

Ils s’installèrent côte à côte et les doigts de Nosfératu craquèrent lorsqu’il serra le volant.

— Vous m’avez donc reconnu… Totalement ?

Il n’y avait pas de crainte dans sa voix, simplement une surprise un peu peinée, celle d’un homme qui aurait pris d’immenses précautions pour se dissimuler et que l’on découvrirait d’un coup et sans forcer.

— Oui.

Presque avec coquetterie, le squelette cliqueta.

— Bravo. Pourrais-je savoir quels indices vous ont mis sur la voie ?

Reiner regarda les rues sombres qui avaient remplacé les espaces brillamment éclairés du parking de l’aérodrome. Il alluma une Woolf Virginia tobacco.

— Mon mérite s’amoindrit considérablement du fait que l’on a émis parfois l’hypothèse que c’est votre sosie qui fut pendu à Nuremberg.

Il tira une bouffée et ajouta :

— En tout cas, mes félicitations pour la cure d’amaigrissement.

L’homme soupira.

— C’est dur, dit-il, surtout que j’ai conservé un bon appétit… J’ai pratiquement perdu soixante kilos.

Il freina au feu et son profil décharné se creusa d’ombres noires sous l’éclairage latéral.

— Et l’œil, demanda-t-il, que pensez-vous de l’œil ?

— Excellent, dit Reiner, la touche de l’artiste.

L’homme caqueta de satisfaction et son dentier claqua comme des ailes membraneuses.

Ils roulèrent encore quelques minutes en silence. Reiner regardait paresseusement à travers les vitres ; ils s’écartaient de plus en plus du port, laissant le cœur de la ville sur la gauche.

Dans la nuit, les toits verts des monuments brillaient sous la lune en lueurs planes et laiteuses. Reiner se rencoigna encore davantage.

— Et lui ? demanda-t-il.

L’ancien ministre hocha la tête.

— Couci-couça. Il se fait vieux, comme nous tous… Il passe des journées entières à rêvasser. Il s’est remis à peindre.

Reiner secoua la cendre.

— On revient toujours à ses premières amours, dit-il.

Son compagnon ne répondit pas et l’autre continua à avancer sur les routes désertes.

Une rivière ultra-véronèse, des coteaux hyperverdâtres qui surplombent et leur reflet régulièrement tremblotant. Des arbres épinards au premier plan et un ciel de faïence avec, au centre, un nuage en coton hydrophile au blanc de zinc. Sous le nuage, une maison au toit rouge brique. Le tout luisant de laque. La signature à gauche, aussi grosse que la maison.

Reiner cligna de l’œil pour éviter les reflets et se détourna discrètement en homme bien élevé.

Il y en avait deux autres au mur du fond, une marguerite dans un verre à dents posé sur une toile cirée à carreaux et un cocotier déplumé jaillissant de dunes jaune paille tandis qu’un chameau à tête de limande-sole marchait, les pattes raides.

Reiner s’assit sur le sofa avec un soupir.

— Et il en fait beaucoup comme ça ?

Sanglé dans une veste chinoise, l’ancien ministre avala son verre de schnaps et le nombre impressionnant de ses rides se multiplia par trois.

— J’en tiens le compte exact, elles sont toutes répertoriées et reposent dans les caves, il y en a pour l’instant 15 600.

Reiner ne tiqua pas et avala l’alcool brûlant. Du pouce, il désigna la verte rivière derrière lui.

— Toutes de la même facture ?

Le ministre opina du chef.

— Toutes.

Il haussa deux épaules pointues et ajouta d’un air d’excuse.

— Elles sont faites évidemment de la main gauche, il ne peut plus se servir du bras droit depuis…

Reiner le laissa chercher trois secondes et acheva pour lui :

— Depuis 1945.

Il leva les yeux et inspecta la voûte de béton.

— Comment l’air arrive-t-il ?

L’autre désigna le poste de télévision encastré dans le mur.

— À intervalles réguliers, l’écran pivote et de l’air est puisé.

Reiner admira l’installation et se reversa une rasade dans le gobelet de fer.

— Et que compte-t-il faire de toutes ces toiles ?

L’ancien ministre s’assit sur un ancien siège de Panzer auquel on avait ajouté un dossier.

— Exposer, dit-il, dans une galerie berlinoise de préférence.

Reiner étendit ses jambes et s’étira.

— Je suppose qu’il prendra un pseudonyme ?…

Son interlocuteur eut un bref hoquet, signe d’une hilarité violente.

— Certainement, dit-il ; j’ignore encore lequel. De toute façon, ce projet est lié à votre réussite…

Reiner sourit.

— C’est vrai, dit-il, si on parlait un peu de mon rôle dans cette affaire ? Que me vaut en fait l’honneur de me trouver, après un détour par Copenhague, dans le Holstein, à quarante kilomètres de la frontière de Schleswig, à vingt-cinq mètres de la surface du sol, lui-même recouvert d’un amoncellement de carcasses d’autos.

Le ministre sourit : « Appelez-moi Hermann ». Il offrit un cigare bulgare. Reiner refusa et alluma une Du Bellay.

— Il tient à vous l’expliquer lui-même, mais étant donné les difficultés qu’il a à prononcer certaines syllabes, il vaut mieux que je vous résume brièvement ce qu’il vous dira.

Reiner passa la paume de sa main sur le pilier d’acier soutenant le plafond au blindage apparent.

— Il a été brûlé gravement ?

Hermann eut une moue qui fissura sa face des tempes au menton. Les fanons de son cou battirent l’air, dérisoires drapeaux de chair flasque.

— Très grièvement, quatorze greffes successives. La partie droite, du crâne au nombril, n’était plus qu’une plaie fumante lorsqu’ils l’ont sorti du bunker. Les chirurgiens ont abattu un travail de titan. Il y avait deux fractures ouvertes, l’une de l’humérus, l’autre du péroné, les os avaient crevé la peau et leur extrémité s’était calcinée dans les flammes, il a fallu remplacer tout ça.

— Je vois, dit Reiner, c’est tout ?

Hermann caressa du revers de la main son pectoral osseux, là où se trouvaient autrefois les médailles.

— Non, les centres nerveux commandant les membres inférieurs ont été atteints. Il se déplace debout grâce à un système assez particulier inventé par un ingénieur américain de nos amis. Vous verrez, c’est assez surprenant. Il entendra parfaitement ce que vous lui direz grâce à un amplificateur de son sous-cutané, un appareil miniaturisé entièrement transistorisé.

Reiner écrasa la Du Bellay.

— Et à part ça, dit-il, je suppose que sa santé est excellente ?

— Des hauts et des bas, reconnut Hermann ; mais le cœur est soutenu par une pile et cela fait deux ans que les incidents cardiaques ont pratiquement disparu.

— J’en suis ravi. Et la moustache ?

Hermann délaissa le schnaps pour prendre une crème de fruit de marque hollandaise ; il avait toujours aimé les douceurs.

— Authentique sur la gauche, sur l’autre profil, elle est peinte sur le masque qui le recouvre, mais vous ne la verrez certainement pas, il se présentera à vous du côté où il est encore vivant.

— Délicate attention, murmura Reiner ; revenons-en à nos affaires ; pourquoi suis-je ici ?

Hermann avala son sirop avec componction et reposa le verre.

— Ma réponse sera brève, dit-il, elle tient en un mot : le trésor.

Reiner se leva ; au-dessus de sa tête se trouvait l’orifice d’entrée : un escalier de fer vertical qui débouchait au bout de trente mètres d’escalade à l’intérieur d’une vieille Ford déglinguée qui reposait les roues en l’air au sommet d’une colline de tires à la casse. Personne ne venait jamais dans ce coin déshérité, à vingt-cinq kilomètres du plus proche village et à l’écart de tout, seules poussaient les orties, des mousses ferreuses, et sous les pluies, les tôles s’encastraient en un magma rouillé que trouaient les cuirs pourris des sièges défoncés. C’était le refuge des rats et des mouches vertes, une de ces zones que la civilisation rogne à la nature en l’ensevelissant sous l’amas de ses déchets. Et là, sous le tas des mécaniques mortes, s’étendait la demeure souterraine, sous-marin immobile, figé dans les couches géologiques, immense vaisseau enterré, cylindre de métal, introuvable cachette.

Reiner ne fit aucune remarque concernant ce qui venait de lui être révélé, « Le Trésor ».

Cela était d’ailleurs parfaitement inutile ; dans le cas présent, il ne pouvait s’agir de ces galions enfouis depuis le XVIe siècle au large d’une île dans la mer des Sargasses ou sur les plages de la Tortue ; étant donné l’identité des personnages qui l’entouraient, il ne pouvait s’agir que d’une chose bien plus réelle et plus palpable : le trésor du Troisième Reich.

Les groupes électrogènes surpuissants installés dans la partie basse de la caverne métallique auraient pu fournir une lumière normale mais le maître des lieux préférait sans doute la pénombre car, dans la salle où ils pénétrèrent, tout baignait dans une ambiance crépusculaire.

Cela formait une sorte de piste de cirque, et les sièges des visiteurs étaient disposés tout autour, unique rang attendant les spectateurs. Le plafond était très bas, surbaissé au centre.

Hermann posa sa main froide sur l’épaule de Reiner.

— Asseyons-nous, chuchota-t-il.

Reiner obéit. Une lueur verdâtre émanait du métal, des sièges et des parois.

Il y eut un grincement dans la partie la plus obscure de la salle et Reiner distingua un cliquetis puis un ronronnement ténu comme celui d’une machine qui se mettrait en marche, une mécanique soigneusement réglée.

— Le voilà, souffla Hermann.

Presque immédiatement, ils le virent.

Sur la piste ronde venait d’apparaitre le clown le plus funèbre de toute l’histoire du cirque.

Les deux pieds joints reposaient sur un socle muni d’invisibles roulettes, du col de la veste sortait une tige flexible comme une antenne de radio dont l’extrémité touchait le plafond, produisant parfois des étincelles bleuâtres. Dans la main droite, l’apparition tenait un appareil de la grosseur d’une boîte d’allumettes dont elle manœuvrait sans arrêt les boutons, ce qui lui permettait de choisir sa direction.

C’était le principe des autos tamponneuses.

L’homme était devenu un gadget roulant, seuls les doigts manœuvrant la boîte directionnelle semblaient vivants.

Reiner reconnut vaguement les traits, bien que la moitié du visage recouverte d’un plastique trop brillant reflétât violemment la lumière.

À un mètre de lui, le semi-automate appuya de l’index sur « stop » et les roulettes s’immobilisèrent, tandis qu’une dernière étincelle parcourait le plafond en un zigzag éclair.

Il s’était arrêté de profil par rapport au visiteur. Le ronronnement s’était tu.

Immobile sur son piédestal, il ressemblait à sa propre statue, soldat de plomb grandeur nature. Reiner le regardait, impassible, attendant que le fantoche se décidât.

Soudain, avec un déclic reptilien, la partie droite de la lèvre supérieure s’anima.

Il parla.

— Ienvenue, Herr Einer.

— Bienvenue, Herr Reiner, traduisit Hermann.

— Ça va, dit Reiner, je comprendrai tout seul.

Hermann disparut dans la pénombre et Reiner se tourna vers l’homme sur la piste.

— Heil, dit-il.

Dans l’œil fixe, un émoi sembla passer, une fumée de mémoire, comme une buée de souvenir lorsque au bout de la longue cuillère des années, on remue la vieille soupe du bon vieux temps.

Reiner crut un instant qu’il allait se tourner vers lui mais le mannequin se reprit. Sa narine frémit et la voix nasale articula avec un effort de vieux gramophone.

— Heil.

Il remit l’appareillage en route et repartit en marche arrière de façon à se trouver dans la zone d’ombre.

Arrivé à bonne distance, il s’immobilisa à nouveau.

— Le Feld-maréchal a dû vous expliquer la raison de votre présence ici ?

Hermann se raidit et la pointe de son pied chercha celle de son voisin, mais cela n’était pas nécessaire.

— Non, dit Reiner ; je l’ignore totalement.

— Je vais donc vous l’apprendre.

Reiner perçut le soupir de soulagement à côté de lui. Ainsi, bien que réduit au rang d’attraction foraine, monté sur roulettes, farci de transistors, recouvert de plastique, véritable publicité orthopédique, il faisait encore peur !

Figé dans son garde-à-vous de mécanique, au centre de la piste, l’homme parla.

— Il s’agit du trésor. De mon trésor. Bien entendu, vous en avez entendu parler ?

— Bien sûr.

Les mâchoires claquèrent à vide comme si une vis quelque part se coinçait sur son écrou.

— Je suis venu vous demander de le retrouver.

Reiner décroisa les jambes.

— J’ignorais que vous l’ayez perdu…

— Le Feld-maréchal va vous raconter dans quelles circonstances.

Il y eut un borborygme comme un engrenage cabotant et la voix reprit, plus sèche.

— Je me fatigue vite, je ne dispose plus que du tiers de mes muscles buccaux et d’une unique corde vocale. Excusez-moi.

Reiner s’inclina légèrement.

— Je vous en prie.

Près de lui, le ministre avait déjà embrayé.

— Comme vous ne l’ignorez pas, une partie de l’argent nous a suivis et ne nous a plus quittés à partir du moment où nous avons eu l’intuition que la victoire ne serait pas certaine, disons pour fixer une date : avril 1943.

— Il était donc avec vous lorsque les Alliés ont envahi le bunker ?

— Une partie seulement, c’est Himmler qui l’avait fait apporter par deux de ses hommes.

— Au fait, coupa Reiner ; je m’étonne qu’il ne soit pas des nôtres ce soir.

Hermann sursauta et il y eut un chuintement du côté de la piste, à l’endroit où se dressait le maître de céans.

— Vous savez beaucoup de choses, Monsieur Reiner, constata le ministre.

— Pas particulièrement, mais le coup de la capsule de strychnine avalée devant une vingtaine d’officiers américains m’a toujours paru assez invraisemblable.

Hermann s’inclina.

— Très justement observé, Herr Reiner. Pourtant sa mort figure en bonne place dans tous les manuels d’histoire.

— Cela prouve peut-être que tous les manuels d’histoire sont faux.

Un crépitement les avertit de l’approche du troisième interlocuteur.

Un muscle sous l’œil gauche battait avec une régularité de pendule.

— Nous avons dès 1940 dominé toutes les techniques de mort, nous avons su également dominer celles de vie.

La voix coassante s’arrêta brusquement et le socle opéra un quart de tour. L’oreille factice accrocha un rayon.

— Cela suffit sur Himmler, continuez Feld-maréchal.

Hermann claqua des talons osseux et se rassit avec une grimace. Entre le coccyx et le siège, il n’y avait que l’épaisseur d’un derme tanné.

— Ce que le monde ignore, c’est que la prise du bunker a eu lieu en deux temps. Toutes les armées du monde procèdent de la même façon : elles envoient une avant-garde.

Il s’arrêta.

— Continuez, dit Reiner, je vous suis.

Lentement, la statue vivante appuya sur l’un des boutons de commande, et sans heurt, elle se mit à tourner, immobile, autour de la piste en une ronde régulière, promenade dérisoire, jeu lugubre et désolé.

— Personne dans l’abri n’avait, bien entendu, l’intention de se tuer, pas plus Eva que les autres, ils savaient déjà, des contacts avaient été pris, qu’ils pourraient traiter avec les autorités alliées.

Hermann eut un petit rire.

— On n’a pas envie de mourir lorsque l’on possède la fortune la plus fabuleuse de tous les temps.

Il baissa son crâne plissé et ses joues fripées ondulèrent.

— Il est étrange que personne n’ait soupçonné que toutes les éventualités étaient prévues sauf…

Le halètement du Feld-maréchal et le ronronnement du moteur électrique se confondirent un instant.

— Racontez, dit Reiner, à partir du moment où les premiers éléments de l’avant-garde sont entrés.

— Deux hommes, jeta Hermann, deux officiers. Gherart qui était l’interprète leur a proposé l’affaire en un discours concis, nous avions préparé le texte, supprimant toutes les inutilités. Ils ont rengainé tout de suite les revolvers. Il y avait quatre valises bourrées de dollars qui leur étaient réservées, c’était leur part.

Ils ont compris tout de suite la mise en scène ; les ossements calcinés étaient déjà disposés dans la dernière pièce, les plus grands spécialistes en dentisterie avaient reconstitué la mâchoire de…

Un rapide regard d’enfant craintif vers la silhouette mouvante.

— … du principal occupant, d’autres corps étaient disposés et…

Reiner se pencha.

— Ils ont accepté tout de suite cette mascarade ?

— Tout de suite. Ils ont entassé les valises dans leur jeep et ont lancé une fusée pour prévenir que le chemin était libre, qu’il n’y avait eu aucune résistance. Alors, ce fut la ruée, l’État-Major, les journalistes…

— Et pendant ce temps, compléta Reiner, tous les habitants étaient planqués dans une cache secrète.

— Exact.

Hermann chercha un cigare dans sa poche et n’en trouva pas.

— Exact, répéta-t-il. Les deux officiers devaient simplement fournir le véhicule.

Il eut un mouvement vers la silhouette tourbillonnante.

— Ils avaient tout : des uniformes américains, les papiers, les cartes, les armes… Tout.

Il baissa la voix.

— Personne n’aurait pu le reconnaître, il avait un maquillage impeccable. Avec leurs laissez-passer, ils revenaient en France et, à Besançon, la filière les menait jusqu’à Madrid, tout était réglé comme du papier à musique.

Reiner fixa entre ses lèvres le filtre d’une Saint-John Perse.

— Seulement, dit-il, c’était compter sans l’astuce de deux officiers américains.

— Un commandant et un lieutenant, poursuivit Hermann. Ils devaient ouvrir à minuit la porte de la cache au bas de la colline. Ils recevaient deux autres valises et ils n’avaient plus qu’à se traîner le restant de leur vie d’un palace à l’autre. Seulement voilà…

Le silence tomba comme un couteau de guillotine. Là-bas, dans l’ombre, le moteur s’était arrêté.

— Ils ont voulu plus, soupira Hermann.

— Ils ont voulu tout, dit Reiner.

Il y eut un roulement rapide et l’infirme jaillit vers eux, s’immobilisant de face pour la première fois. Alors que la partie gauche était celle d’un homme âgé, l’autre, celle du masque, n’avait pas vieilli : le même visage d’un homme à deux époques de sa vie. Les mots grincèrent hors des lèvres immobiles.

— C’est cela, ils ont voulu tout. Ils nous ont repoussés et sont entrés avec le lance-flammes. Et là, j’ai dû leur remettre le carnet où étaient indiquées les 310 caches où mes services avaient dispersé le Trésor depuis 1935.

L’œil cligna trois fois et devint fixe.

— Dix ans d’effort réduits à néant par deux gangsters, deux assassins… Je n’ai pas pu résister.

Il haleta brusquement et passa une main ridée sur son demi-masque. Une armature le maintenait debout sur le socle mouvant, sans elle il serait tombé.

— Je vois, dit Reiner, ils vous ont piqué le carnet, passé au lance-flammes et se sont enfuis quand ils vous ont cru mort.

— Ya.

Reiner détendit ses jambes.

— Et ils ont fait de fructueuses virées aux adresses indiquées.

— Ils se sont approprié le contenu des trois huitièmes des caches. Les autres ont été pillées par d’autres qu’eux, soit qu’elles aient été découvertes par hasard ou qu’elles l’aient été par des chercheurs professionnels.

Reiner fixa le plafond.

— À combien évaluez-vous le montant des sommes dérobées ?

Hermann et son maître eurent le même raidissement de nuque.

— Nous n’avons jamais pu évaluer exactement à combien se montait le Trésor, personne au monde n’était, et n’est sans doute encore capable de le faire.

— Pourquoi ?

— Les origines étaient trop diverses, les montants trop différents, cela allait de la boucle d’oreille d’une juive polonaise jusqu’à l’équivalent en marks de douze usines en Silésie ; les œuvres d’art posaient aussi des problèmes d’appréciation, des collections de timbres, des livres, des statues, il y eut même des lots de cinquante pianos à queue, des voitures, de l’or, des diamants, des parures de perles, des alliances par sacs de 100 kilos, il y avait même des meubles authentiques, de tous les pays, de toutes les époques, des barres de platine, des camions de montres, des cantines remplies de pierres précieuses… Je ne peux pas dire… La tête tourne devant ces richesses. Dans une des caches, il n’y avait que de la vaisselle, en vermeil et or massif, dans une autre, de l’argent français, par malles entières, l’équivalent actuel des réserves de toutes les banques nationalisées, toutes nos prises de guerre, les dons des sympathisants…

— Les pillages…

Hermann battit des bras.

— Quelle guerre n’a pas connu de pillages…

— Résumons, dit Reiner, vous m’engagez pour retrouver un trésor qui vous a échappé puis été volé depuis près de trente ans, je suppose qu’entre-temps, vous avez essayé de le récupérer ?

— Nous n’avons jamais arrêté nos recherches.

Reiner se tourna vers la voix cliquetante. Finalement, les prothèses avaient du bon, l’homme ne paraissait pas son âge, il avait l’inaltérabilité d’une plaque d’acier : ni jeune, ni vieux. Pourtant il devait avoir plus de quatre-vingts ans aujourd’hui.

— Sans succès apparemment.

Le Feld-maréchal intervint.

— Sans succès. La raison en est simple : les deux hommes qui nous ont spoliés sont devenus très puissants, vous vous en doutez, ils ont pu depuis ce temps s’entourer d’une protection efficace. Quant à nous, pour des raisons évidentes, nous sommes condamnés à la clandestinité. La difficulté se trouve donc accrue. Notre proposition sera simple : voulez-vous nous aider à récupérer notre bien ? tout au moins ce qu’il en reste…

Un quart de sourire souleva la lèvre de Reiner.

— Monsieur le Ministre, vous êtes trop au courant des réalités pour ne pas savoir qu’une affaire de ce genre ne se traite pas aussi rapidement. Il faut en particulier que nous trouvions des modalités d’accord concernant ma part dans l’opération.

— Pouvons-nous cependant espérer votre collaboration ? Nous y tenons beaucoup, votre… comment dire… votre renommée est parvenue même dans ce coin perdu du Schleswig. Votre présence ici prouve d’ailleurs la confiance que nous avons en vous.

— Flatté, dit Reiner ; il reste entendu que vous représentez pour moi deux sordides crapules mais vous avez mon accord de principe. Je vous retrouverai votre trésor.

Le socle se mit en mouvement et l’épouvantail oscilla vers lui.

— Vous n’arriverez pas à atteindre ces deux hommes, ils sont constamment surveillés, protégés, ils ne sortent pratiquement jamais, vivent dans de véritables camps retranchés et ne se déplacent qu’avec une véritable armée. Ma voiture blindée était une précaution dérisoire en comparaison de celles que prennent ces deux voleurs ; personne n’y arriverait, vous pas plus que les autres, j’ai eu tort de vous écouter, Feld-maréchal, j’ai eu tort et…

La voix monta subitement en flèche, devint une sirène suraiguë.

Hermann se leva d’un bond et enclencha une manette située près de son siège. Aussitôt, les lumières baissèrent et, des haut-parleurs invisibles, les premières notes stéréophoniques du Crépuscule des dieux retentirent.

Le ministre se pencha vers l’oreille de Reiner.

— Wagner, murmura-t-il, il n’y a plus que cela qui le calme lorsque ses crises le prennent.

En effet, il s’était arrêté de crier, puis, après un instant d’immobilité absolue, les roulettes repartirent doucement et le socle entraînant l’homme se mit à tracer des huit, des cercles, des figures au rythme de la musique lourde.

Reiner, avant de sortir, se retourna sur le fascinant spectacle : seul dans la salle souterraine, sur la piste nue, au centre d’une rangée de fauteuils vides, son œil unique fermé sur une émotion de mélomane, l’ancien maître du monde dansait, talons joints, dans la lumière agonisante.

 

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