Aïe Heil

Claude Klotz · Chapitre 13 sur 13

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Aïe Heil

Épilogue

 

Ils roulaient.

Sur la plage arrière, on pouvait lire le gros titre du journal qui y avait été jeté et dont les feuilles battaient doucement, glissant dans les virages : « Carter et Spinelli échappent à leurs ravisseurs. »

Laurence souleva le bas de son manteau d’opossum bleu et ses dents sectionnèrent le fil qui retenait la petite étiquette blanche. Le carré de carton était recouvert d’une série impressionnante de zéros suivant le chiffre huit. Elle portait également une rivière de diamants dont le premier rang lui serrait le cou et dont le dernier lui arrivait à la hauteur du nombril.

Elle caressa les cailloux et se tourna vers Reiner.

— Un peu voyant, non ?

Il ne quitta pas la route des yeux, fixant l’asphalte mouillé.

— Les rangs sont un peu chargés, dit-il, mais tu peux te consoler en te disant que c’est un placement.

Elle regarda le feutre sombre dont l’ombre masquait les yeux du conducteur. Il portait un costume strict et la noirceur de la cravate tranchait sur la chemise qui paraissait phosphorescente dans le crépuscule violet.

— C’est drôle, dit-elle, tu ne t’achètes jamais rien, pourtant tu pourrais.

Elle le vit sourire.

— Exact, dit-il, je pourrais.

Il doubla une Ferrari et redescendit à 210 où il se maintint, pépère.

Elle allait reprendre la parole lorsqu’il continua.

— C’est peut-être par paresse, disons que je ne suis pas coquet.

Elle réfléchissait, sourcils froncés et, machinalement, baissa la manette du climatiseur.

— C’est peut-être ton enfance qui explique cela. J’ai lu un bouquin là-dessus. Est-ce que ta mère ne t’a pas fait porter des couches beaucoup trop tard ?

— J’en porte toujours, dit-il, si un jour tu entres à l’improviste dans ma chambre, tu as des chances de me surprendre en train de me langer moi-même.

Elle ouvrit le bar, mit une cassette et appuya sur le bouton qui fit pivoter la glace de la coiffeuse, libérant les tiroirs. Elle se donna un coup de brosse, regarda autour d’elle et constata.

— Ce qui est bête dans cette bagnole, c’est qu’il n’y ait pas de salle de bains.

Reiner cisailla le tournant et débraya la quatrième.

— Patience, dit-il, je vais faire installer le tout à l’égout. Sers-moi un scotch.

Les cristaux tintèrent et, lâchant le volant, il but de la main gauche.

Elle le débarrassa de son verre et mit la tête sur son épaule.

— En tout cas, dit-elle, cette fois ça y est, c’est les vacances, huit jours devant nous.

Il se tourna vers elle et l’embrassa, une bise zéphyr qui ne fit pas frémir un cheveu mais la secoua jusqu’aux talons.

— Heureux de t’avoir là, Laurence, murmura-t-il.

Elle se renversa dans les coussins profonds et ferma les yeux. Le moteur surpuissant n’aurait pas couvert un ronronnement de chat nouveau-né enfoui sous trois édredons.

Sa main rencontra un des diamants et le contact la ramena à la réalité présente.

— Au fait, tu ne m’as pas dit comment ça s’était passé là-bas ?

Il régla les phares et amorça une côte rectiligne qui semblait grimper droit vers la nuit.

— Très simple, dit-il, Spinelli nous a menés au refuge sous lequel il avait planqué les malles, il y avait une douzaine de vieilles cantines de l’armée allemande bourrées de lingots ; c’était bien caché, il a fallu faire sauter un bloc de glace à la dynamite. Ils se sont bagarrés encore, Ben les a calmés avec un manche de pelle, après ça, on les a embarqués dans l’hélicoptère et déposés aux Falklands, à quinze kilomètres d’un village en rase campagne, ils ont prétendu avoir réussi à s’évader, leur histoire est très au point, c’est Carter qui a dû monter le scénario. Spinelli a déjà dû retrouver sa Mummy of Chattanooga.

— Et voilà la fin d’une nouvelle aventure, conclut Laurence.

Elle regarda par la portière le défilé rapide des arbres et se colla contre Reiner.

— Kiss me my love, dit-elle.

Il coupa les phares et s’arrêta sur le bas-côté.

— C’est un titre de chanson ?

— Non, c’est une envie.

Les feuilles des buissons agitées par le vent frôlaient la carrosserie, caressant de toutes leurs nervures la calandre et les portières.

Laurence dégrafa le lourd collier qui croula sur ses genoux et tomba en une cascade étincelante sur la moquette.

— L’hôtel est trop loin, dit-elle, je n’ai pas la patience d’attendre.

Reiner enleva son feutre, desserra sa cravate et appuya sur un bouton crémeux marqué d’un cœur, encastré dans la boiserie du tableau de bord, les dossiers s’inclinèrent à l’horizontale, les accoudoirs pivotèrent, formant traversin, tandis que la veilleuse s’éclairait doucement, diffusant le jaune tamisé que prennent, l’automne venu, les roses tardives. Le combiné radio-cassette s’enclencha automatiquement sur la voix de Dean Martin. Laurence s’étira de bien-être.

— À présent, dit-elle, je commence à comprendre pourquoi tu as acheté cette voiture.

— C’est pas fini, regarde.

Dans un lent glissement, la plaque métallique recouvrant le plafond s’écarta, découvrant une estampe japonaise surchargée et puissamment érotique, tandis que, par les conduits d’aération de la voiture, un parfum lourd et sensuel se répandait, évoquant des divans incarnats ployant sous les corps blancs de femmes onduleuses.

— Fantastique, murmura-t-elle, la bagnole érotique, le dernier gadget.

Reiner s’étendit confortablement et croisa les mains sous sa nuque.

— Et voilà, dit-il, grâce à elle, vous pouvez en même temps être sur l’autoroute et dans un superbordel d’Ankara ou du Caire.

Le fou rire commença à la prendre et il se pencha sur elle.

Il y eut un bruit de fermeture Éclair.

— Quand cesseras-tu de porter des slips vert pomme, murmura-t-il.

Elle sourit et ferma les yeux, ses muscles se relâchèrent.

À cet instant précis, le téléphone sonna.

Reiner s’assit.

— Merde, dit-elle avec conviction.

Il laissa retentir la sonnerie trois fois et finit par décrocher.

— Allô ?

La voix à l’autre bout du fil lui rappelait quelque chose mais il n’aurait su dire quoi, l’accent était bizarre, fortement prononcé mais difficilement identifiable, quelque chose d’asiatique peut-être… non, moins loin que cela.

— Qui est à l’appareil ?

Il y eut un silence peuplé de grésillements puis la voix resurgit.

— Il m’est difficile de vous dire mon nom, je ne crois pas que cela soit pour l’instant nécessaire de…

Reiner regarda Laurence appuyée sur un coude, la lumière tamisée rendait sa peau encore plus chaude, elle semblait avoir été pétrie dans un amas de pétales.

— Je suis très occupé, coupa-t-il, et je ne travaille qu’à condition de connaître le nom des gens qui m’emploient, vous avez cinq secondes pour vous décider.

L’autre se tut et Reiner se mit à compter mentalement jusqu’à cinq.

Arrivé à quatre, le correspond murmura quelque chose, mais si faiblement que Reiner n’entendit pas.

— Qui, demanda-t-il, répétez-moi ça…

Il plaqua plus fortement l’écouteur contre son oreille et, cette fois, perçut distinctement les syllabes.

Il resta quelques secondes rêveur et raccrocha avec soin. Il enleva sa chemise, son pantalon et revint se coucher près de Laurence qu’il prit dans ses bras.

— Qui était-ce ?

Il l’embrassa.

— Devine ?

Elle eut une moue d’ignorance.

— Sais pas.

— Staline, dit-il, Joseph Djougatchvili Staline.

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