Aïe Heil

Claude Klotz · Chapitre 6 sur 13

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Aïe Heil

Chapitre V

 

 

Ben, Sam et Lio, présenta Reiner.

Les trois frères s’inclinèrent avec beaucoup de grâce et Laurence tendit sa main qu’ils baisèrent successivement par rang d’âge décroissant.

Les deux plus âgés s’installèrent sur les différents sofas qui meublaient le living-room et Ben se dirigea directement vers la bibliothèque où il avait repéré dès l’entrée un « Lorenzaccio » en édition princeps.

Laurence versa un torrent de vodka dans des verres à bière et offrit des entrecôtes grillées d’une livre et demie sur des moitiés de pain de campagne comme amuse-gueule.

— Servez-vous, dit-elle, cela vous fera patienter.

— Excuse-moi, dit Sam, la bouche pleine, à Reiner, mais je viens d’arriver et je ne suis absolument pas au courant… Ça va nous occuper combien de temps ton affaire ?

Reiner termina un cocktail brandy-fine champagne et Angustura avant de répondre.

— Ce sera court ; disons une huitaine.

— C’est tout ?

— C’est tout.

Lio termina son en-cas d’un coup de mâchoire et lissa sa cravate tissée main.

— Des armes ?

Reiner eut un geste négatif.

— Non, aucune.

Sam hocha la tête.

— Je préfère, dit-il, avec tous ces systèmes automatiques, un malheur est si vite arrivé…

Ben souleva un œil de dessus son livre.

— Et combien cela va-t-il nous faire entrer dans la tirelire ?

Sam eut l’air un peu gêné, il était d’une extrême délicatesse et n’aimait pas que l’on parle argent devant lui. Reiner comprit qu’au retour le petit frère se ferait gronder.

— Attends un peu, dit Lio, Reiner va nous expliquer de quoi il s’agit.

Reiner s’assit près de Laurence, dans l’ombre du spot lumineux éclairant les deux Braque.

— Vous connaissez les studios de la télé, rue Cognacq-Jay ?

Sam opina du chef.

— Je vois où ça se trouve.

— Eh bien, dit Reiner, il s’agit de tenir l’un d’entre eux : personne ne rentre, personne ne sort.

Les trois frères se concertèrent du regard.

— Combien de personnel ?

— Une quarantaine de types en comptant ceux de la régie.

Ils sourirent ensemble.

— Très faisable, dit Lio.

Il réfléchit, regardant son verre vide : Laurence se précipita pour le lui remplir.

— Merci ; mais on nous verra sur les écrans ?

Il y avait un appel d’espoir dans sa question.

— On passe en direct, dit Reiner.

Tous les trois se tortillèrent et le langage des muscles emplit la pièce. Ben avait abandonné son Musset.

— Ça me semble vraiment curieux comme histoire, je n’arrive pas à comprendre à quoi cela peut servir…

— Eh bien, dit Reiner, cela correspond à ta question de tout à l’heure, cela sert à nous rapporter de l’argent. Je peux vous donner un acompte, en avance sur vos parts : vingt briques chacun. Ça vous va ?

Sam s’étira et deux coutures craquèrent.

— J’ai bossé pour moins, dit-il, je suis parlant.

Si l’aîné marchait, les autres suivaient, ce n’était même pas la peine de leur demander quelles étaient leurs décisions.

Ils levèrent leurs verres tous les cinq et se portèrent un toast silencieux. Lorsqu’il eut bu, Reiner reprit la parole.

— Je serai seul à avoir un flingue, mais ne vous inquiétez pas, ce sera pour la parade, je l’ai choisi télégénique.

Il fit pivoter la porte étincelante de l’un des placards d’acier bas sur lesquels reposaient les coussins et en tira un « Strawberry-dreams ». C’était une arme récente employée par les brigades antigangs américaines. Elles n’avaient été utilisées jusqu’ici que contre des pilleurs de banques portoricains ou des tueurs noirs. Les G.I. en avaient touché quelques-unes à la fin de la guerre du Vietnam. Entre 0 et 200 mètres, il n’y avait qu’une chose qu’un Strawberry ne pouvait pas fracasser, c’était le bouclier protecteur d’un autre Strawberry. D’une dimension inférieure de moitié à celle d’un Spandau allemand, il pesait deux fois moins et était dix fois plus meurtrier.

Les frères admirèrent sans toucher ; ils paraissaient d’ailleurs très légèrement dégoûtés, ce genre d’engin n’était pas de leur ressort.

— Très beau, finit par murmurer Lio, un petit bijou.

— On ne s’en servira pas, dit Reiner, mais ça va faire rêver les foules.

Laurence sourit.

— À table, dit-elle ; je présume que vous devez avoir grand appétit.

Elle portait ce soir-là, en l’honneur de ses invités, un ensemble drapé caramel-pain d’épice en chantoung et points de dentelle de Bruges. Un fard discret pâlissait son teint, lui donnant une carnation très proche de celle de Lauren Bacall dans « Key Largo ».

Reiner lui offrit son bras et ils passèrent dans la salle à manger lambrissée, suivis des kings-kongs. Un vieillard en smoking à veste blanche attendait près de la cheminée. Reiner lui posa la main sur l’épaule.

— Je vous présente Burt Sidmark, c’est un acteur américain d’un grand talent, il a eu son heure de gloire à Hollywood, a fait un grand nombre de télévisions et a bien voulu accepter de tourner pour nous ce soir une petite séquence.

Lio fixa le visage du vieux comédien.

— Vous avez joué avec Lilian Gish ?

Sidmark plissa ses joues et sa bouche fendue s’écarta davantage dans un sourire gargouille.

— Trois fois, mais j’ai travaillé surtout avec Fairbanks, je lui dois la moitié de mes engagements.

— J’aimerais que vous me racontiez tout cela, dit Lio.

— Vous aurez l’occasion de bavarder tout à l’heure, dit Reiner.

Ben plongea dans le coq au vin au Romanée-Conti et s’ébroua.

— Je me demande ce que je vais donner sous les projecteurs, où ça va se passer ?

Reiner but et passa à Sam la terrine de confit d’oie.

— Au sous-sol, dit-il, tout est prêt, le cameraman doit être arrivé.

Ben jeta un œil sur son aîné.

— T’as pas le trac, Sam ?

Sam reposa le squelette de son quatrième perdreau et s’en servit un cinquième.

— Je tremble, dit-il.

Lio termina une bouteille de Château-Margaux 1915 et regarda Reiner d’un air rêveur.

— Je me demande quelle combine tu es en train de manigancer…

Reiner lui sourit et lui tendit le Château-Petrus 1929.

— Je t’accorde que c’est un peu compliqué, mais je crois que nous allons bien nous amuser.

Laurence secoua ses boucles et posa sa main sur l’avant-bras fluet de Burt Sidmark.

— Et après tout, dit-elle, n’est-ce pas l’essentiel, Burt ?

Le vieil acteur hocha la tête avec force, vida son verre et annonça d’une voix grêle, avec un clappement de langue :

— Je n’ai jamais bu d’aussi bon vin, même chez Mary Pickford qui avait pourtant la plus belle cave d’Amérique avec celle de Boris Karlof.

L’œil de Lio s’alluma.

— Racontez-nous ça, Monsieur Sidmark…

Reiner repoussa son assiette de l’index et contempla les quatre hommes qui l’entouraient ; il s’estima satisfait : l’équipe était au complet.

 

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