Amies à l'infini 1 : Quand l'amour s'en mêle
Chloé
Dimanche 12 septembre, 20 h 45, chambre de Chloé
Ma grand-mère maternelle vient d’avoir soixante ans. Elle ne les fait pas du tout. Les gens qui la rencontrent pour la première fois lui donnent toujours dix ans de moins. Elle est très élégante. Très féminine aussi. Et un peu maniaque. Dans sa maison, tout est en ordre et il ne faut rien bouger, surtout pas sa collection de figurines en porcelaine ! Dès que je m’approche un peu trop près de ses bibelots, je suis sûre qu’une alarme doit retentir dans sa tête : « Danger ! Danger ! L’ado est dans un rayon de cinquante centimètres d’un objet de collection ! » Elle me jette toujours un de ces regards… je n’ose même plus bouger.
Chez mes grands-parents Delvart, les parents de mon père, on peut manger un sandwich assis sur le sofa sans problème. On peut laisser des miettes sans craindre de voir les foudres de l’enfer s’abattre sur nous. Ma grand-maman Delvart dit que si on a inventé l’aspirateur, ce n’est pas pour rien. J’adhère totalement à cette philosophie ! Une maison en désordre est une maison pleine de vie !
Ce soir, pendant le repas, j’ai reparlé à mes parents de mon envie (pressante !) de retourner à Paris et de vivre chez mes grands-parents paternels. J’ai essuyé un refus net et catégorique de la part de ma mère. Elle ne veut pas que la famille soit séparée. Surtout pas maintenant. Elle dit qu’elle a besoin de moi, que je suis, avec mon père, son soutien moral dans ce qu’elle traverse actuellement.
Ma grand-mère Leblanc a un cancer du sein. C’est pour cette raison que nous sommes venus au Québec. Ma mère tenait à être présente pour elle. Elle ne voulait pas la laisser se battre contre son cancer seule. Elle n’aurait pas été vraiment seule, cela dit… Elle est veuve, c’est vrai, mais ma mère a un frère aîné, Frédéric. Et Frédéric a une femme et deux enfants. Tout un pan de ma famille que je connais si peu. Ma mère pensait que ce déménagement allait nous rapprocher. Elle a eu tort. Ma cousine a à peu près mon âge, mais on n’a rien à se dire. Quant à son grand frère, il va avoir vingt ans et il est bien trop occupé à boire de la bière pour me prêter la moindre attention.
Je m’ennuie de ma vie en France et j’ai l’impression que personne ne me comprend. Même pas F-X. Lorsque ma mère a su que grand-mère avait un cancer, elle a décidé, sans crier gare, de délocaliser notre famille de l’autre côté de l’Atlantique. Elle en a discuté avec mon père, bien sûr, mais elle n’a pas jugé nécessaire de me consulter avant de m’annoncer : « Ta grand-mère est malade, on s’installe au Québec pour un an. » Euh ? ? ? Pardon ? ? ? Ma grand-mère est quoi ? Et on part où ? Je crois que je ne me suis toujours pas remise du choc.
Avoir quinze ans, c’est le pire âge du monde ! Nos parents s’attendent à ce que nous nous comportions comme des adultes, mais ils nous refusent la liberté qui vient avec. On ne peut pas choisir notre vie. On ne peut rien décider de ce qui est important pour nous.
Cependant, même si je ne suis pas très proche de ma grand-mère, le mot cancer m’a serré le cœur. Perdrait-elle ses cheveux ? Vingt kilos ? Allait-elle… mourir ? Je n’ai pas osé poser ces questions. Mon père m’a rassurée par la suite : ma grand-mère avait commencé un traitement de chimiothérapie, qui serait suivi d’une opération. Oui, elle perdrait ses cheveux et serait mal en point pendant un certain temps, mais les médecins étaient optimistes quant à ses chances de guérison. Soulagée, j’ai aussitôt commencé à protester et à expliquer à mes parents que je ne voulais pas partir vivre au Québec. On était au début de l’été. Ma grand-mère était sur le point de se faire opérer et ma mère a pris l’avion pour être auprès d’elle.
Deux jours après son départ, je l’ai appelée pour lui expliquer que je souhaitais rester à Paris et m’installer chez mes grands-parents Delvart. Ces derniers étaient d’accord. Ils étaient même ravis de m’accueillir. Ma mère n’a rien voulu entendre. J’ai insisté. Chaque fois que je l’appelais pour prendre de ses nouvelles ou pour connaître l’état de santé de ma grand-mère, je lui reparlais de mon envie de rester en France. Tous les jours, ou presque, j’abordais aussi le sujet avec mon père.
Après quelques semaines de ce manège, mes parents m’ont ordonné d’arrêter : j’allais venir avec eux, que je le veuille ou non, tentatives de rébellion ou pas. J’en ai pleuré pendant des jours. J’ai menacé de m’enfuir, d’entamer une grève de la faim, de me jeter du haut d’un pont, etc. Et puis j’ai compris que le mieux était encore de gérer la situation en adulte. Je devais montrer à mes parents que j’étais capable de réagir avec maturité. J’ai donc puisé tout mon courage, dit au revoir à F-X et je suis montée dans l’avion. Mon père et moi avons rejoint ma mère, mais je me suis promis de ne pas abandonner. Je compte bien ne pas revenir ici en janvier, après les vacances de Noël, et ça, mes parents vont devoir l’accepter !
Ma grand-mère Leblanc garde le moral malgré sa maladie. Elle ne laisse rien paraître d’un possible désarroi. Elle est souvent fatiguée à cause de ses traitements de radiothérapie, mais elle tient le choc. Elle garde la tête haute et je dois dire qu’elle force l’admiration. Je ne sais pas ce que je ferais si j’étais à sa place… Avoir un cancer, perdre mes cheveux, me faire enlever un sein ? Je ne suis pas sûre que je pourrais surmonter une telle épreuve. J’ai déjà tant de mal à gérer les changements survenus dans ma vie !
Cela dit, tout se passe très bien à l’école. Je suis à niveau dans presque toutes les matières et je m’entends à merveille avec Lili. Elle est très ouverte. Très curieuse aussi. Il est très facile de se confier à elle et je lui parle beaucoup de F-X.
F-X.
F-X.
Il me manque.