Amies à l'infini 1 : Quand l'amour s'en mêle
Vendredi 3 décembre, 18 h 52, chambre de Zoé
— Je n’ai pas besoin que tu me protèges.
— Je ne peux pas m’en empêcher.
— Alors soigne-toi ! Et si tu as des projets pour vendredi soir, ne les change pas pour moi.
Il ne répond pas et j’insiste :
— Tu as des projets ?
— J’irai peut-être au ciné, mais crois-moi, je ne rentrerai pas tard.
Je quitte le salon et m’enferme dans ma chambre. Je suis une grande fille et je suis capable de faire face à la soirée qui s’annonce. Je suis c-a-p-a-b-l-e. Oui, ça sonne comme un mantra, mais bon, je vais y arriver ! Même si je suis en amour avec Jérémie, il neigera en juillet avant que je le laisse recommencer à me traiter comme il l’a fait !
Vendredi 3 décembre, 18 h 52, chambre de Zoé
J’ai vraiment aimé la pièce de Beaucoup de bruit pour rien. Je l’ai lue pendant les vacances l’été passé, pendant ma convalescence. Shakespeare devait être dans une période joyeuse, car « tout est bien qui finit bien » dans cette pièce. Pas de meurtres. Pas de suicides. Les amoureux surmontent les obstacles jetés sur leur route, les méchants sont arrêtés. Rideau !
Quoi qu’il en soit, c’est ce soir que Jérémie vient à la maison. Lui et moi, seuls pendant deux heures. Olivier est parti rejoindre quelques amis au cinéma. J’ai tellement hâte ! Je croyais que le dernier cours de cet après-midi ne se terminerait jamais. À la fin de la journée, Jérémie est venu me voir. Il m’a demandé si ça fonctionnait toujours pour ce soir. J’ai répondu oui et il m’a souri, comme s’il avait hâte, lui aussi, qu’on se retrouve seuls. J’ai senti mon cœur s’envoler. Je sais que je l’attire physiquement, mais ses sentiments vont-ils plus loin ? Difficile à dire.
La sonnette de la porte retentit et me fait sursauter. Je suis légèrement à cran, on dirait ! Je vérifie ma coiffure, mon maquillage, ma tenue, et cours jusqu’au hall d’entrée. Je m’arrête net en apercevant Olivier dans le couloir.
— Qu’est-ce que tu fais là ? je lance, à la fois surprise et énervée. Tu n’es pas censé être au ciné ?
J’espère que mon frère n’a pas décidé de rester à la maison, histoire de me surveiller !
— Je m’en allais quand ça a sonné.
— Je te jure, si tu m’embarrasses devant Jérémie, je te tue et je sais qu’on m’accordera les circonstances atténuantes !
Mon frère affiche un air faussement choqué.
— Voyons, pour qui tu me prends ? Ça ne paraît peut-être pas, mais je sais me tenir.
— Ouais, c’est ça.
Je prends une profonde inspiration et tente de me calmer. Mon cœur bat si fort dans mes oreilles que je n’entends rien d’autre que : boum-boum, boum-boum, boum-boum. Olivier n’a vraiment pas intérêt à faire une seule remarque à Jérémie. Et Jérémie ferait mieux de ne pas gâcher (encore une fois) les choses entre nous.
La sonnette de l’entrée retentit une seconde fois. Prenant mon frère de vitesse, je passe devant lui et ouvre la porte. En m’apercevant, Jérémie sourit.
— Allô, dit-il.
— Allô. Entre.
Il s’exécute et je referme la porte. En me retournant, je me rends compte qu’Olivier observe mon invité avec minutie. Comme s’il voulait lire à travers lui. Sur un ton railleur, je lance à Jérémie :
— Le grand blond qui te détaille de haut en bas, c’est mon frère, Olivier. Il s’en allait justement.
Olivier me jette un regard amusé, serre la main tendue de Jérémie et ajoute :
— Je devrais être de retour avant minuit. À plus tard.
— Bonne soirée !
Olivier attrape son manteau et quitte la maison. Je retiens un long soupir de soulagement. Merci, mon Dieu, mon frère s’est comporté à peu près normalement ! Il ne me reste plus qu’à gérer mon tête-à-tête avec Jérémie maintenant. (Un jeu d’enfant, pas vrai ?)
Mon frère parti, le silence envahit la pièce. Je me sens tendue. Je ne sais pas trop comment agir. Pourquoi Jérémie est-il venu ? Pour regarder et seulement regarder le film ? Peut-être que ce n’est qu’un rendez-vous d’école pour lui ? Ou peut-être a-t-il envie qu’on se retrouve côte à côte, dans le noir… Ça y est, Ophélie m’a contaminée avec sa tendance aiguë au romantisme ! Je sais, j’étais censée ne pas me créer d’attentes, mais une partie de mon cerveau en a. C’est comme ça.
— C’est grand chez vous, remarque Jérémie, histoire d’engager la conversation.
— Euh… oui.
Nous nous installons dans le salon puis il me demande, l’air taquin :
— Tu n’aurais pas déjà parlé de moi à ton frère par hasard ? Avant de partir, il m’a lancé un regard du genre « si tu touches à ma sœur, je te tue ! ».
Olivier n’a finalement pas pu se retenir ! Je me disais aussi que c’était trop beau pour être vrai !
— Ne t’occupe pas de lui, il a toujours été très protecteur envers moi.
Nous nous asseyons sur le sofa, l’un près de l’autre. Nos cuisses se frôlent et je ne pense plus qu’à cet infime contact.
— Alors, tu lui as parlé de moi ? insiste Jérémie. En bien, j’espère !
OK. Zoé, on se ressaisit ! Ça suffit, cette fixation sur son genou ! Jérémie vient de te poser une question importante, là ! Tu lui dis la vérité ? Tu orientes la conversation vers autre chose ? Hum… Dilemme. Puisque c’est lui qui a abordé le sujet, autant y aller franchement :
— Oui, je voulais qu’il m’éclaire sur ton comportement, en fait.
Jérémie reste silencieux. Il ne semble ni moqueur ni gêné. Juste légèrement intrigué.
— Qu’est-ce que tu voulais savoir ?
— Tu n’as pas une petite idée ? Tu trouves que ton attitude envers moi a été facile à comprendre ?
— Non, je sais.
Je patiente un moment, espérant qu’il finisse par développer, mais il se mure dans son silence, ce qui a le don de m’exaspérer. Il ne s’en sortira pas comme ça ! Oh que non ! Je veux savoir ce qui a bien pu se passer dans sa tête ces derniers mois !
— Pourquoi tu m’as appelée trois jours d’affilée, si c’était pour m’ignorer complètement le lundi suivant, à l’école ?
Jérémie rougit un peu, mais ne se dérobe pas.
— Je n’ai pas d’explication claire, Zoé. Quand je t’ai vue dans le corridor, ce matin-là, j’ai eu l’impression que tu me connaissais trop, que tu savais trop de choses sur moi, et j’ai préféré ne pas continuer dans cette voie.
Pardon ?
PARDON ? ? ?
Il m’a ignorée parce qu’il trouvait que je le connaissais trop ? Après seulement trois jours à discuter au téléphone ? Et les filles avec lesquelles il sort, elles ne le connaissent pas, peut-être ? Et ses amis ? Je proteste donc de toutes mes forces :
— C’est pourtant toi qui t’es engagé le premier sur ce chemin-là. C’est toi qui es venu vers moi ! Je ne t’avais rien demandé !
Jérémie fuit mon regard et mon ressentiment se mue en colère. C’est lui qui m’a embrassée ! C’est lui qui m’a ajoutée comme amie sur Facebook ! C’est lui qui m’a appelée durant cette fameuse fin de semaine ! Et tout ça, pour quoi ? Pour se rendre compte qu’il n’avait finalement pas envie que ça aille plus loin ? !
— Alors pourquoi tu m’as écrit quand je t’ai supprimé de mes amis sur Facebook ? Tu aurais dû être content que je sorte de ta vie.
— Je ne voulais pas que tu sortes de ma vie, justement.
Je laisse échapper un rire moqueur.
— Tu sais que tu n’es pas très cohérent ?
— Je sais.
— Tu m’ignores à l’école, mais tu ne veux pas que je sorte de ta vie ?
Jérémie hausse la voix :
— C’est compliqué, OK ?
— Pourquoi ? Parce que tu as une blonde ?
Il balaie ma question d’un geste de la main.
— Mais non.
— Non, quoi ? Tu as une blonde ou pas ?
— Et en quoi ça te regarde ? s’exclame-t-il en haussant le ton.
Bang ! Un coup en plein cœur ! Et ça fait mal. En quoi ça me regarde, effectivement ? Furieuse autant contre moi-même que contre Jérémie, je bondis du sofa et m’empare du DVD qu’il tenait dans ses mains. Je l’insère dans le lecteur, allume la télé et retourne m’asseoir. Je choisis un fauteuil aussi loin que possible de Jérémie. Le film commence et je m’efforce d’oublier sa présence. Jérémie me lance de fréquents regards auxquels je ne porte pas attention. Au bout de quinze minutes, il se lève et se plante devant moi. Je m’écrie :
— Pousse-toi ! J’essaie de voir le film !
— Je suis désolé, OK ?
— Désolé de quoi ?
— De m’être emporté et… de m’être mal comporté avec toi. Mais je suis comme ça, Zoé. Je ne fais jamais les choses comme il faut.
Bon, au moins, j’ai droit à des excuses. C’est déjà ça. Et il semble sincère.
— Pourquoi tu es venu ce soir ?
— Pour être avec toi.
Ça y est ! Je fonds ! Jérémie me prend la main et me force à me lever. Nous restons quelques secondes à nous observer l’un l’autre et je finis par murmurer :
— Tu es tellement compliqué. Tu ne veux pas que j’en sache trop sur toi, mais tu viens ici pour être avec moi ?
— Je n’ai pas pu m’en empêcher.
Sa main n’a toujours pas lâché la mienne et je ne respire plus. (Si ça s’éternise, je vais virer au bleu !)
— Qu’est-ce que tu attends de moi, Jérémie ? Est-ce que tu le sais ?
— Et toi ? Qu’est-ce que tu veux ?
— Je veux que tu me dises une chose.
— Laquelle ?
Je sens son parfum qui flotte dans l’air. Je suis trop près de lui, mais je n’ai pas envie de m’éloigner. Je ne le quitte pas des yeux et demande :
— Est-ce que c’est toi qui es intervenu auprès de Mélanie, l’année dernière, pour qu’elle arrête de m’écœurer ?
Surpris par ma question, Jérémie hausse les sourcils.
— Pourquoi tu veux savoir ça maintenant ?
— Est-ce que c’est vrai ?
— Oui.
Mon cœur bat tellement vite qu’il menace de s’arrêter, raide mort. Je serre la main de Jérémie, me rapproche de lui et murmure contre sa bouche :
— Pourquoi tu as fait ça ?
— Parce que je trouvais que ce qu’elle faisait n’était pas correct. C’était cruel et ça avait assez duré.
Excellente réponse. Je n’en reviens pas qu’il ait forcé Mélanie à arrêter de m’attaquer. Il l’a vraiment fait. Et il a gardé ça pour lui. Je souris, ferme les yeux et dépose mes lèvres sur les siennes. Elles sont chaudes. Un peu sucrées aussi. Sa langue rejoint la mienne. Jérémie me fait voir le ciel d’un simple baiser. Un avant-goût de paradis. Je l’entraîne vers le sofa. Nos bouches se retrouvent à nouveau. J’entrevois des milliers de sensations, d’émotions, de sentiments inconnus. Les choses vont vite, trop vite. Ai-je vraiment envie d’embrasser à nouveau Jérémie sans savoir ce qu’il ressent pour moi ? Sans savoir si lundi, il m’ignorera ? Je ne m’en remettrai pas, je le sais d’avance. Je décolle ma bouche de la sienne, prends une profonde inspiration et murmure :
— Arrête.
Il rejette la tête en arrière et plonge son regard dans le mien. Je poursuis :
— Ça compte pour toi ce qui est en train de se passer là ? Est-ce que tu vas embrasser une autre fille demain ? Est-ce que, lundi, tu vas agir comme si rien n’était arrivé ?
— Zoé…
Je vois un tumulte d’émotions passer dans son regard. Une envie de continuer à m’embrasser bien sûr, mais aussi une incertitude, un brouillard. Il ne sait pas quoi me répondre, je le sens.
— Zoé ?
Ça, c’est la voix de mon frère. La voix sourde et furieuse de mon frère. Au secours ! Me voilà transportée dans un mauvais film pour ados. Je suis à moitié étendue sur le sofa du salon, Jérémie est penché sur moi et mon frère vient de nous surprendre. Pincez-moi, s’il vous plaît ! Il semble hors de lui, sauf qu’il n’a pas à être furieux ! J’ai parfaitement le droit d’embrasser Jérémie, peu importe l’opinion qu’il a de lui ! Et puis, d’abord, qu’est-ce qu’il fabrique ici ? Il ne devrait pas être au cinéma ? S’il est revenu exprès pour me surveiller, je l’étripe !
Jérémie se lève d’un bond puis se tourne vers moi.
— Je t’appelle demain.
— OK, dis-je en me redressant.
Il passe devant mon frère sans rien dire. Olivier le fusille du regard, mais Jérémie fait mine de ne pas s’en apercevoir. Il récupère ses affaires et s’en va. Olivier s’approche alors de moi et s’exclame :
— Vous n’étiez pas supposés regarder un film ? Jérémie fait ce qu’il veut de toi ! Tu es vraiment si stupide ?
— Je n’ai pas besoin que tu me protèges !
Non mais pour qui se prend-il pour m’insulter ? Pour me juger ? Est-ce que je l’ai jugé, moi, quand il m’a parlé de cette fille sur MSN qu’il ne connaît pas, mais qui le tourmente déjà ? Non ! Qu’il me rende donc la pareille !
Nullement impressionné par ma réponse, il poursuit :
— Ah oui ? J’ai plutôt l’impression que tu en as un grand besoin au contraire ! Je rentre et je te trouve sur le sofa en train d’embrasser un gars qui se comporte avec toi comme si tu n’étais rien de plus qu’un amusement passager.
— Et qu’est-ce que tu croyais qu’il se passerait quand je t’ai informé qu’il venait à la maison ? Qu’on allait se tenir à plus de cinq mètres l’un de l’autre ? !
— Je pensais que tu attendrais d’être certaine de ses sentiments pour toi avant de lui tomber dans les bras. Tu as si peu de respect pour toi-même pour…
— Arrête ! Arrête MAINTENANT ou la soirée va mal finir ! Pourquoi es-tu rentré si tôt ?
— J’ai oublié mon portefeuille.
— Bien sûr…
— Je ne suis pas revenu t’espionner, OK ?
— Vraiment ?
— Oui !
Nous nous affrontons du regard pendant plusieurs secondes. Notre colère mutuelle retombe en même temps et nous nous asseyons sur le sofa.
— Écoute, Zoé, je sais que tu n’aimes pas quand je m’inquiète pour toi, mais je ne peux pas faire autrement. Je ne veux pas interférer dans ta vie, ni prendre les décisions à ta place. Par contre, je voudrais te dire quelque chose d’important.
— Quoi ?
— Ne t’attarde pas uniquement à ce qu’un gars peut te dire, parce que prononcer des belles paroles, c’est facile. Regarde surtout comment il se comporte avec toi. C’est de cette façon que tu pourras savoir ce qu’il ressent réellement.
— Je sais que Jérémie peut te sembler instable et il l’est certainement à ses heures, mais il a déjà fait beaucoup pour moi à une période de ma vie où tout allait de travers, sans même que je lui demande.
— Tu es en amour avec lui ? questionne Olivier.
— Oui.
Mon frère soupire et se masse les tempes avec les doigts. Ma vie amoureuse lui cause des migraines, on dirait. Je tente de le rassurer :
Je sais ce que je fais.
Ouais…
Je dépose un rapide baiser sur sa joue.
Merci d’être là.
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