Amies à l'infini 1 : Quand l'amour s'en mêle
Zoé
Mercredi 1er septembre, 8 h 50, gymnase de l’école
secondaire
On y est. De retour à l’école. Méchant cliché, mais j’ai l’impression que c’était hier que j’attendais avec tellement de hâte le début des vacances. J’étais épuisée à cause du harcèlement que Mélanie m’avait fait subir et j’avais des tas de projets pour l’été. Un en particulier. Malheureusement, les choses ne se sont pas déroulées comme je le pensais. Avoir des projets, c’est bien, mais être ouvert à l’imprévisible, c’est mieux ! Qui aurait cru qu’un jour, Ophélie et moi nous blesserions autant ?
Depuis quelques semaines, j’essaie d’imaginer de quoi aura l’air mon avant-dernière année de secondaire. Une partie de moi adorerait prendre un nouveau départ et rencontrer de nouvelles personnes. L’autre s’ennuie d’Ophélie et hésite entre tirer un trait sur notre amitié ou pardonner. Comment décider ?
Je me fraye un chemin jusqu’aux tables où sont distribués les horaires et les agendas puis me dirige vers les casiers. J’ai choisi de laisser tomber les maths et le français enrichis pour me consacrer à ma passion. L’an passé, j’étais toujours tiraillée entre l’école et mes entraînements de danse.
Je m’arrête devant ma case et jette un œil autour de moi. Je reconnais quelques visages, mais n’aperçois pas Ophélie. J’ai réussi à l’éviter la semaine dernière en venant chercher les manuels scolaires et les cahiers d’exercices. Et je ne suis pas non plus allée à son party d’anniversaire au début du mois d’août. Sa mère m’avait invitée et j’ai poliment décliné son invitation. Ophélie avait-elle seulement envie que je sois là ? Moi, en tout cas, je n’étais pas prête à la revoir, même si c’était la première fois que je manquais son anniversaire depuis qu’on se connaît.
La cloche retentit. Je range mes affaires et me rends dans le local du premier cours de la journée. Je ne sais pas pendant combien de temps encore je vais pouvoir prétendre qu’Ophélie n’existe plus. On vit dans le même quartier, on fréquente la même école… et nous voilà dans le même cours de français. Quand je pénètre dans la salle, elle est déjà installée.
Je l’observe un moment à la dérobée. Ses cheveux blond foncé ont poussé. Vêtue d’un jean et d’un tee-shirt, elle tapote nerveusement sa table avec un stylo. Sentant un regard posé sur elle, elle relève la tête et nos regards s’accrochent. Toute la colère que j’ai ressentie au début de l’été me foudroie sur place. Une véritable décharge électrique dans les jambes. Ce qui s’est passé me revient dans les moindres détails. Toutes les paroles blessantes prononcées. Le pardon ne sera pas facile. Le chemin vers la réconciliation (si réconciliation il y a) non plus.
Je détourne le regard et m’installe à un bureau à l’opposé du sien. Plusieurs élèves me saluent d’un sourire. Les nouveaux hésitent sur le pas de la porte, ne sachant pas trop où s’asseoir. Une fille menue au visage assez pâle prend place près d’Ophélie. À la deuxième sonnerie, une femme d’une quarantaine d’années apparaît. Elle referme la porte derrière elle et se dirige vers son bureau. Elle attend que les conversations cessent et commence :
— Bonjour à tous. Je m’appelle Aurélie St-Arnaud et je suis votre professeure de français pour cette année.
Elle s’arrête un instant, balaie la salle du regard et continue :
— Avant toute chose, j’aimerais souhaiter la bienvenue aux nouveaux élèves. N’hésitez pas à venir me voir si vous avez des questions, que ce soit sur le cours ou sur le fonctionnement de l’école… Bien. J’aimerais maintenant que chacun prenne le temps de se présenter. Énoncez vos nom et prénom et ce que vous aimez faire en dehors de l’école.
Certains grimacent. L’idée de parler en public dès le premier jour ne plaît pas à beaucoup de monde. Personnellement, ça me laisse indifférente. J’ai juste hâte d’entendre ce qu’ont à dire les nouveaux élèves. Je suis trop curieuse, c’est comme ça ! Les présentations débutent, mais trois coups frappés à la porte viennent les interrompre après quelques minutes.
— Entrez ! lance madame St-Arnaud.
Jérémie apparaît, un sourire charmeur aux lèvres. Mon cœur s’emballe aussitôt. Grand, brun, les yeux bleus tirant vers le gris, il possède deux adorables fossettes qui se creusent quand il sourit et qui font craquer toutes les filles. Y compris moi. Je ferme les yeux et réprime un soupir. Pourquoi a-t-il fallu qu’il soit dans mon cours lui aussi ? J’aurais dû demander à mes parents de m’envoyer en pension dans un collège privé ! Je n’aurais pas eu à gérer Ophélie et Jérémie en même temps !
— En retard le premier jour, commente la prof, le front plissé par l’agacement.
— Désolé. Je n’ai vraiment pas vu l’heure passer ce matin.
Jérémie affiche un air contrit que je devine totalement simulé. Se faire réprimander est le cadet de ses soucis. Je ne serais même pas étonnée qu’il ait fait exprès d’arriver après les autres, histoire de se faire remarquer. Je le connais depuis le début du secondaire et il a toujours adoré être le centre de l’attention.
— Tu as grand intérêt à apprendre la ponctualité pour le prochain cours, prévient madame St-Arnaud. Ton nom, s’il te plaît.
— Jérémie Desjardins.
— Eh bien, Jérémie, prends place.
Son sourire charmeur toujours accroché aux lèvres, il traverse la salle et s’installe au fond de la classe à côté d’un de ses amis. Quand il passe près de moi, je respire l’effluve de son parfum flotter dans l’air et je retiens mon souffle. Deux mois sans le voir n’ont pas suffi à effacer le trouble que je ressens dès qu’il s’approche de moi. Je me sens toujours autant attirée par lui. C’est vraiment idiot !
Les beaux gars populaires et charmeurs n’ont pourtant jamais été ma tasse de thé. Pas que je préfère les gars au physique ingrat ! Loin de là ! Seulement, Jérémie est si sûr de lui, si convaincu que personne ne peut lui résister que ça me donne presque automatiquement l’envie de l’envoyer promener. Je n’étais pas destinée à me laisser prendre à son petit jeu de séduction. Puis il y a eu cet instant que nous avons partagé à l’époque où Mélanie me harcelait et où Ophélie ne me parlait plus. Un instant qui m’a permis de découvrir un côté de lui insoupçonné. Un côté tendre, attentionné, sincère. Et, sans même m’en apercevoir, je me suis laissé ensorceler.
Parfois, je me demande si je n’ai pas imaginé ce moment. Je ne l’ai raconté à personne, ce qui amplifie mon sentiment d’irréalité. Je n’aurais pas aimé que toute l’école soit au courant — ce genre d’informations voyage à la vitesse de l’éclair et les rumeurs vont bon train, surtout celles concernant Jérémie. On dit qu’il ne sort avec des filles que pour mieux les abandonner ensuite. Aucune n’est arrivée à le garder plus d’un mois et il est hors de question que je devienne un nom sur son tableau de chasse. Je tente donc de me guérir de cette attirance qui ne peut que me faire souffrir. Je croyais (ou plutôt j’espérais) que ne pas le voir pendant deux mois serait efficace et me permettrait de l’oublier. Erreur ! ! ! Ce que je ressens est toujours là et je me demande bien comment je vais réussir à le côtoyer chaque jour.
Bon. Arrêter de penser à lui pendant les cours serait déjà un bon début, Zoé ! Tu as de quoi te distraire. Tends l’oreille et écoute donc les présentations ! C’est au tour de la fille assise près d’Ophélie.
— Euh… bonjour. Je m’appelle Chloé Delvart et comme vous l’entendez par mon accent, je suis Française. En fait, je suis à moitié Québécoise par ma mère, mais j’ai toujours vécu en France. Mes parents et moi avons déménagé ici fin août et on doit normalement rester un an. Sinon… hum… j’adore l’équitation. J’en fais depuis toujours.
— Tu habitais où exactement en France ? demande madame St-Arnaud.
— Paris.
— Oh ! J’y suis allée en vacances il y a quelques années. J’ai été charmée. Est-ce que ta mère voulait que tu connaisses un peu le Québec ? C’est pour cette raison que vous vous êtes installés ici ?
Chloé secoue la tête en grimaçant.
— Non. Nous sommes ici pour… raisons familiales.
Consciente d’avoir touché un point sensible, madame St-Arnaud hoche la tête, un peu confuse.
— Je vois, dit-elle. Serais-tu d’accord pour partager avec nous, durant l’année scolaire, ton quotidien en France ? Ça pourrait être intéressant.
— Bien sûr.
— C’est gentil. Merci, Chloé… Personne suivante.
Ophélie inspire un grand coup avant de prendre la parole. Elle a toujours détesté parler en public. D’ailleurs, sa voix tremblote quand elle commence :
— Salut, je m’appelle Ophélie Gagnon et… je viens d’ici, moi. Euh… je veux dire, j’étais déjà à cette école l’année dernière. Je prends des leçons de piano depuis deux ans et… euh… j’aime ça. J’ai aussi une grande sœur qui est partie en Europe pour un an. Et… c’est tout.
— Merci, Ophélie. Personne suivante.
J’observe mon (ancienne ?) meilleure amie un instant. Elle a l’air soulagée que son tour soit enfin passé.
Sa sœur Alex s’est donc envolée pour l’Europe comme prévu. Elle en avait le projet depuis l’hiver passé, désirant prendre une année sabbatique avant d’entrer à l’université. La dernière fois que je l’ai vue, elle réunissait les papiers nécessaires à sa demande de permis de travail pour la France. Ça ne doit pas être facile pour Ophélie de se retrouver seule. Elle adore tellement Alex.
La voix grave et chaude de Jérémie s’élève alors dans la salle et me tire de mes pensées. C’est à son tour de se présenter.
— Allô tout le monde. Comme je l’ai dit plus tôt, je m’appelle Jérémie Desjardins. Je tripe sur le cinéma et je veux devenir réalisateur. D’ailleurs, je prépare un projet de film. Si certains sont intéressés à participer, n’hésitez pas à venir me voir. Je…
— Merci, Jérémie, le coupe promptement madame St-Arnaud, mais nous ne sommes pas ici pour t’écouter parler de tes projets de film. Je pense que ça peut attendre la fin du cours. Personne suivante.
Je jette un œil à Jérémie, l’air perplexe. Est-ce vraiment sérieux, son projet de film ? Il ne jure que par le cinéma, mais il n’avait jamais encore évoqué la possibilité de réaliser un film. Peut-être veut-il attirer l’attention ? Il faudrait que j’enquête. Euh, non ! Il faudrait que je l’oublie plutôt ! C’est une meilleure résolution. OK, mais comment je fais ça, moi ? Je n’avais jamais eu à oublier un gars avant !
Les présentations se succèdent et mon tour finit par arriver :
— Bonjour, je m’appelle Zoé Demers et, en dehors de l’école, j’adore danser. Je suis des cours de danse classique depuis que j’ai quatre ans et j’aimerais devenir danseuse professionnelle. J’aime aussi tout ce qui touche à Internet. J’ai tenu très longtemps un… Enfin, je… J’aime me tenir au courant des dernières technologies.
Je me mords la langue, furieuse contre moi-même. Je n’arrive pas à croire que j’étais sur le point de parler de mon blogue à toute la classe ! Une chance que je me suis retenue à temps ! Je n’aurais pas aimé que mes écrits virtuels redeviennent le sujet de conversation favori des élèves de l’école. Une fois, ça m’a suffi.
Je remarque les joues cramoisies d’Ophélie. Elle me connaît par cœur. Elle sait ce que je m’apprêtais à évoquer. Ce que nous avons vécu l’année dernière a dû lui revenir en tête. Je pousse un long soupir. Nous sommes encore bien trop tristes et en colère pour nous pardonner aujourd’hui.
Comment un blogue peut-il détruire une amitié de neuf ans ? C’est ma faute aussi. J’aurais dû être plus prudente. Je n’aurais jamais dû écrire ce que j’ai écrit en sachant que n’importe qui pouvait tomber dessus. Mais comment aurais-je pu deviner que quelqu’un découvrirait mon blogue, provoquant un tsunami sans précédent entre Ophélie et moi ?
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