Amor
La politique de nos sexes
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Non, pensa-t-elle, l’image du chien fidèle n’était pas dérangeante ou sale, elle la rassurait et l’excitait aussi. C’était une manière de se sentir, corps et âme, attachée à ce couple.
Viviane commanda un bœuf grillé accompagné d’un gratin de courgettes. Maximilien ne sachant pas quoi choisir copia Viviane. Camille n’avait pas d’appétit, elle choisit une salade composée. Viviane fut la seule à prendre un dessert. Elle leur dit qu’elle était une incorrigible gourmande, mais ils le savaient déjà. Elle opta pour un tiramisu, elle ne connaissait pas les autres desserts proposés.
Viviane gigotait sur son siège.
— Faut que je vous raconte pour l’autre soir. Je suis restée un bon moment dans l’eau…
Camille lui tapota le dessus de la main :
— Plus tard.
Le sommelier s’approcha, Maximilien choisit un vin, le sommelier repartit.
— J’ai une surprise pour vous. Pour vous deux, précisa-t-elle.
Viviane avait le sourire de l’offrande, celui qui promet une nuit de sueur.
Maximilien, l’estomac noué, était satisfait d’avoir choisi une table à l’écart des autres.
Camille jouait avec ses cheveux comme une alcoolique n’ayant que deux jours de sobriété.
— Une chouette surprise, ajouta Viviane.
C’était un mot qu’elle avait piqué au vocabulaire politico-sociétal de Camille. Les révolutions arabes étaient très chouettes, la violence qui les avait suivies l’était moins. Les femmes libérées étaient chouettes, les filles battues beaucoup moins. Viviane trouvait que Camille avait des seins super chouettes. Qu’Yvan était plus que chouette, que la famille Rommet était au sommet de ce qui pouvait être la définition du chouette. Ce restaurant l’était aussi et travailler aux Puces craignait : c’était anti-chouette.
Elle pensa les faire rire, ils restèrent de marbre.
— Je rigole, précisa-t-elle.
— C’est mal parti, glissa Maximilien à sa femme.
— Quoi donc ?
Viviane s’aperçut que Camille tremblait.
— T’as eu peur de me perdre, mon ange ?
Camille ne pouvait articuler. Elle se dit qu’elle avait peur de ne pas trouver les mots pour raisonner la jeune femme.
— Vas-y, souffla-t-elle à son mari.
— Voilà, nous pensons que tu as droit à une vie normale.
— Ouais. D’accord.
Maximilien, certain que Viviane comprendrait à demi-mot, se sentit soulagé. Camille était moins convaincue que lui de la clarté de sa phrase d’introduction.
Le serveur apporta les boissons et des petites assiettes d’amuse-gueules. Pendant qu’il les détaillait, Viviane pointa l’index vers Maximilien.
— Tu veux dire quoi avec ton histoire de vie normale ?
— Hein ?
— Tout le monde a le droit de se projeter dans le futur. Toi, nous, tout le monde, expliqua Camille en lui tendant la soucoupe de tomates séchées.
— Ouais.
Viviane ne comprenait pas où ils voulaient en venir avec leurs histoires de futur.
— Vous savez quoi ? Après le dîner, je fais tout ce que vous voulez. Voilà, comment je me projette dans le futur.
Son pied recommença à fouiller sous la table, traquant celui de Maximilien qui réalisait combien ils s’étaient fourvoyés.
Un couple vint s’asseoir près d’eux à une table que Maximilien n’avait pas remarquée en arrivant. Le lieu était maintenant inadapté pour cette discussion.
— Je suis venue avec les meilleures intentions. Ce que vous voulez. Parole de Viviane.
— J’ai eu tort, lâcha Maximilien.
Il pensait savoir comment gérer Viviane. Il s’attendait à sa surprise suivie d’une grande tristesse, puis il faudrait l’aider à accepter leur décision. Il l’avait expliqué à Camille qui doutait que la rupture soit accueillie sereinement par Viviane.
— Je vous aime, Viviane pouffa, je crois que je ne vous l’ai jamais dit, c’est dingue, non ?
L’arrivée des pièces de bœuf et de la salade composée leur évita de lui répondre.
Viviane mangea d’un bon appétit. Maximilien grignota, Camille ne toucha pas à sa salade.
— Merci de m’avoir invitée dans un restaurant aussi sympa. Merci à vous deux, mais il ne fallait pas.
L’invitation prêtait à confusion. Le repas promettait les caresses à venir. Viviane continua de s’amuser, évoquant le passé pour préparer le futur :
— C’était chaud l’autre fois. Qui était ce type qui a débarqué chez vous ?
— Quelqu’un de très important pour la carrière de Maximilien.
— Ah, super.
Viviane s’en foutait.
— Il aurait pu nous surprendre.
— T’as raison ! Qu’est-ce qu’on lui aurait raconté ? Que je suis une cousine, l’excentrique de la famille Rommet ?
— C’est un vrai risque, un risque que nous ne pouvons plus prendre, martela Maximilien.
— Absolument d’accord. On va faire vraiment gaffe maintenant. Fini la nage à poil dans la Seine !
Le dîner ressemblait à un marais sanglant dans lequel Camille et Maximilien s’enfonçaient tout en s’efforçant de garder le sourire.
Maximilien s’absenta deux fois, Viviane espérait que Camille en profite pour lui glisser des mots doux et sales. Elle avait le don de savoir comment lui vriller le ventre, mais elle resta muette, un vague sourire sur la face.
Quel était le problème qui les paralysait ?… À moins, à moins qu’il ne s’agisse d’autre chose ? D’un piège… Oui, un délicieux piège qu’ils lui avaient tendu, être la victime de leur malice était une idée réjouissante.
Ils adoraient jouer, une surprise était à venir. Ils restaient silencieux pour mieux la surprendre.
Le repas dura quarante-cinq minutes. Après son tiramisu, la jeune femme commanda un café italien.
En file indienne, ils glissèrent entre les tables occupées par des gens aisés, sortirent du restaurant pour se retrouver sur le trottoir. La circulation remontant vers les Champs-Élysées était congestionnée.
Maximilien ne pouvait reculer.
— Nous pensons beaucoup à toi.
Voilà, la surprise arrive, pensa Viviane, en glissant son bras sur celui de Camille.
— Moi, je pense à vous tout le temps.
Smack, elle colla une bise sur la joue de sa maîtresse.
La soirée commençait maintenant, Viviane se serait bien passée du dîner.
— Oui. Nous connaissons tes sentiments… Tu prends beaucoup de place dans nos pensées.
— Ah oui ? Tant mieux.
— Beaucoup, ajouta Camille.
Viviane fronça le nez, elle était une souris qui attendait qu’on la dévore.
— Trop. Beaucoup trop.
Maximilien avait remplacé ses belles phrases par des mots télégraphiés. Viviane n’était pas certaine de comprendre.
— Hein ?
— Notre relation, ce trio a été fort…
— Trop fort, ajouta Camille.
— Ce n’est jamais trop fort, non ?
Maximilien tourna la tête vers l’Arc de triomphe, Camille vers ses chaussures. Ils n’avaient pas de réponse.
L’inquiétude monta et envahit Viviane.
— Bon, on y va ?
Ils ne répondirent pas. Des coups de klaxon, la circulation redémarra sur l’avenue.
Viviane attrapa la manche de la veste de Maximilien.
— Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?
— Rien chérie, c’est autre chose.
Maximilien regretta que Camille utilise le mot chérie.
— Qu’est-ce que vous me reprochez ?
— Absolument rien.
Camille devenait trop tendre, Maximilien intervint.
— Cette relation prend une trop grande importance… Nous sommes une famille, et pour Yvan, il faut que nous fassions attention. Cette relation est une hérésie. On ne vit pas à trois…
— Si.
— Ce n’est pas une vie. Pas celle que nous voulons. Et pour toi non plus, tu dois penser à ton futur. Tu dois trouver un compagnon.
— Mais je vous ai, j’ai besoin de personne.
— Justement, c’est ce qui devient bizarre…
— Bizarre ?
— … oui, malsain. Il faut que cela cesse.
Camille s’était décalée de quelques centimètres. Elle regarda Viviane de trois quarts, une expression effrayée sur le visage.
— Malsain. Bizarre. J’suis une sorte de monstre ?
Maximilien ne voulait pas la blesser, ni l’humilier.
C’était fait.
Viviane avait le souffle coupé. Elle hochait la tête, comme un jouet posé sur la plage arrière d’une voiture.
— Bon…
— Tu comprends, il n’y a pas d’autre choix possible.
— Oui, je comprends. Je vois ce que vous voulez dire.
Soulagés, Maximilien et Camille se rapprochèrent d’elle :
— D’accord… J’suis d’accord, on ne fera plus l’amour. Mais on pourra se voir avec le petit, le dimanche pour le déjeuner.
Le couple recula à nouveau.
Maximilien eut une vilaine grimace, il n’avait pas envisagé cette option.
— Je viendrai vous voir comme si j’étais la tante d’Yvan. Ou je jouerai le rôle d’une amie de la famille… Je suis votre amie ?
— Il faut tout arrêter. Il ne faut plus se voir du tout, tu entends ? C’est fini.
Maximilien avait parlé d’une voix excédée qui n’était pas la sienne. Camille lui serra la main, pour marquer son accord avec les paroles de son mari.
Le couple faisait bloc. Comme au premier jour.
Il n’y avait rien à ajouter.
Viviane ne pleurait pas.
Maximilien entraîna sa femme, le couple s’éloigna vers l’Arc de triomphe. Un bus les empêcha de traverser l’avenue, ils changèrent de direction et retournèrent vers la place des Ternes.
Un cri les rattrapa.
— C’est tout ce que je suis pour vous ? Un kleenex usagé que vous jetez à la poubelle ! J’suis un récipient dans lequel vous vous êtes soulagés ! Rien d’autre ?
Les Rommet accélérèrent le pas, Viviane n’essaya pas de les rattraper. Elle avait envie de vomir.
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Le silence.
D’avant l’ouragan ou d’après la tempête.
Dans l’œil du cyclone règne le silence, simplement.
Rien à son sujet ne fut ajouté après le désastreux déjeuner.
C’était une preuve supplémentaire de l’amour les unissant, par-dessus tout, au-dessus de tout et de toute.
Viviane ne chercha pas à les recontacter. Le problème était réglé, ces instants du passé ne reviendraient jamais.
Maximilien retrouva Alain Delgado une dizaine de jours plus tard.
— Je suis pressé, avait-il expliqué.
Tous le seraient dorénavant, Maximilien en jubilait. Fini le karting, on lui demandait de passer en Formule 1.
Delgado n’avait plus le temps de faire un détour jusqu’à Saint-Fargeau, ni de prendre un verre au bar du Lutetia, il l’attendait au café Le Flash, deux rues derrière la gare de Lyon. Au comptoir avait-il précisé.
Maximilien n’aimait pas ces intérieurs de café de quartier, où les discussions concernant le tiercé ou les joueurs de football multimillionnaires définissaient la qualité, intellectuelle des intervenants.
Maximilien détestait ce qui lui rappelait son père.
Delgado arriva en retard, l’oreille collée à son smartphone, l’index pointant vers le plafond pour signifier que c’était important. Il s’appuya au comptoir et tourna le dos le temps de terminer sa conversation. Il y avait une familiarité dans son attitude qui déplaisait à Maximilien.
— Suis désolé, mais on m’attend au Train Bleu.
Le traitement de faveur ne durait qu’un moment. Pour lui, le Lutetia, pour un autre, ce serait le Train Bleu.
— Max, ça vous intéresserait de devenir utile ?
— Pardon ?
— D’être vraiment utile. Le maire ne va pas se représenter…
— Revart ?
— Z’en connaissez un autre ? Évidemment Revart. Je viens de le quitter. La réunion a tout réglé… Il n’a pas aimé.
— Revart était à votre réunion ?
— Membre du parti depuis 1982, l’époque de tous les espoirs. Enfin… Il était là. On lui a donné le choix, il explique qu’il a de gros soucis de santé ou le parti fait fuiter les dossiers.
— Quel genre ?
— Des petites ententes avec des promoteurs immobiliers. Il a mis son frère avocat en avant, mais c’est lui qui tire les ficelles. Rien de bien méchant, mais en ce moment, on ne peut plus rien se permettre. Revart est politiquement décédé. D’où ma question.
— Sur mon engagement ?
— Revart va essayer de nous tirer dans les pattes mais la voie est libre, comprenez-vous ? Je voudrais que vous acceptiez d’être en bonne position aux prochaines élections. Que diriez-vous de devenir le numéro deux ?
— Deux de… ?
— Seriez le véritable patron, mon vieux.
Cette familiarité devenait agréable.
Maximilien claqua le comptoir du plat de la main tandis que Delgado vérifiait que sa braguette était bien fermée. Ils étaient deux privilégiés de la vie sociale imitant la camaraderie de légionnaires partis en bordée.
— Si je veux ? Vous pensez !
— Deux cafés bien serrés, faut célébrer.
Maximilien se dit qu’ils étaient potes :
— Le dernier papier que j’ai écrit a dû aider.
— Du tout.
— Ah bon ?
— Pour tout vous dire, vos papiers n’ont pas fait grande impression, ils manquent de vigueur. J’étais un peu déçu, mais c’est votre chance !
— Comment cela ?
— Si j’avais trouvé vos articles utiles, je vous aurais demandé de continuer à travailler pour moi.
— Mes conclusions sont erronées ? Vous considérez que je me trompe dans mes analyses ?
— Max ?
— Oui ?
— Le talent des économistes est de pouvoir se tromper, d’affirmer les pires contre-vérités… et puis de recommencer. Je ne vous apprends rien.
— On nous passe tout.
— Exactement. C’est notre point commun avec les curés, les rabbins et les mollahs, ce que nous racontons n’a aucune prise sur le monde réel. Mais de là à être mièvre dans vos propositions…
Delgado lui tapota l’avant-bras, le sujet était clos.
— Je vous avais dit que j’étais fils d’ouvrier ? demanda Delgado.
— D’où votre engagement politique.
Delgado s’amusa de sa naïveté.
— Mon père était chirurgien. Je vous raconte n’importe quoi, vous le croyez parce que je sais vendre ma salade.
Mieux qu’un professeur émérite, Delgado était un truqueur.
Trois types assis à une table au fond de la salle les rejoignirent. Le plus âgé n’avait pas trente ans. Lunettes de marque, chaussures cirées, IPad, IPhone, écouteurs autour du cou. Pas des habitués du café Le Flash.
— Mon équipe communication, la vôtre à partir de demain.
Les conversations de présentation furent rapides. Delgado devait rejoindre le Train Bleu accompagné de sa fine équipe.
Henri Maupois, Igor Binet, Élie Zeraf. Communicant, publicitaire, le dernier n’avait pas de fonction spécifique, l’épauleraient durant la campagne municipale. Ils lui enseigneraient à se comporter en gagnant, à parler simplement, à corriger son sourire, à se présenter en leader, à rester simple ils s’assureraient que rien, ni personne, ne parvienne à tacher sa réputation immaculée.
Delgado résuma, c’était un de ses talents, l’image politique de Maximilien.
— Simplicité et pureté. Un citoyen propre. J’ai parlé de vous, le parti vous suit de près.
Les trois techniciens lui donnèrent leurs cartes de visite et le saluèrent. Trois mains trop souples, trois visages illuminés d’un même sourire d’entrepreneurs.
— Mon cher, vous êtes le prototype d’une nouvelle vague d’hommes publics qui va assainir nos habitudes politiques.
— Vous savez que je ne suis membre d’aucun parti.
— Surtout ne changez rien. Notre rebond viendra de la société civile ou ne viendra pas. Il se tourna vers son entourage : Pas mal ? Hein ? Ça sonne bien.
— C’est sinistre et convenu, rétorqua Henri Maupois le communicant.
Delgado ricana, tout le monde fit de même.
Rien à ajouter, Delgado devait filer. Les trois conseillers s’éclipsèrent à sa suite.
Maximilien régla les consommations et reprit le train pour Saint-Fargeau.
Il téléphona à Camille et lui annonça qu’elle allait être la femme du prochain maire-adjoint de Saint-Fargeau.
Ils dînèrent en famille.
Ils regardèrent un dessin animé japonais à la télévision avec Yvan.
Ils n’avaient pas eu de rapports sexuels depuis le jour de la rupture.
Le temps ferait son travail d’oubli. La belle robe guêpière était empaquetée dans un sac plastique, lequel était enfoui en bas d’une armoire.
— On essaye ?
Camille n’en avait pas plus envie que lui. Mais le vide provoqué par cette séparation devait être comblé.
Ils avaient oublié combien l’amour serein pouvait se révéler fade et ennuyeux. Il fallait réinventer l’amour à deux. Ce n’était pas grave, mais triste.
Il l’avait besognée et embrassée, elle l’avait encouragé et caressé. Il avait éjaculé, elle avait peut-être joui. Il était vingt-deux heures dix.
Maximilien n’avait pas la force de recommencer, Camille n’en avait pas envie.
— Ça t’a plu ?
— Beaucoup.
Il mentait mal pour un homme politique. Elle simulait avec le talent d’une actrice de téléfilm.
*
* *
Il était désagréable et hautain. Comme tous les hommes de petite taille, il parlait en tendant le cou, à s’en déboîter une vertèbre cervicale.
Henri Maupois était arrogant. Un petit bonhomme arrogant. Des trois génies de la communication, il était le seul à s’être déplacé. Les deux autres avaient envoyé des mots d’excuses. Moins vif que ses deux compères, Maupois n’avait pu se défiler.
Il y avait de quoi être déçu. Ce jeune loup de la communication politique se comportait comme un branleur régnant sur un wagon de train de banlieue. Tout lui était dû. Maupois était une version lustrée de la vacuité post-adolescente.
— Quel âge avez-vous ?
— Ça dépend, répondit comme une fin de non-recevoir le communicant, en finissant d’envoyer un sms.
— C’est exactement le genre de réponse qui m’insupporte.
— Ouais ?
Maupois s’en foutait. Il resta plusieurs secondes à fixer l’écran large de son smartphone, puis reprit :
— C’est le genre de réflexion qui vous classifie direct dans la catégorie des vieux mecs rances…
— Dites donc…
— C’est comme ça, faudra vous y faire. Je n’ai pas le temps de vous enrober tout ça dans un paquet cadeau. Le type qui viendra vous pisser sur le bas du pantalon, le fera pour vous tester. Votre réaction doit surprendre. Séduire c’est étonner, comprenez ? Si c’est pour raconter les mêmes conneries que vos opposants, à quoi bon voter pour vous ?
— Je dois trouver d’autres conneries à raconter ?
Maupois restait le nez rivé à l’écran de son portable.
— En politique, ce que vous dites n’a pas une grande importance, vous pouvez changer de vocabulaire et de registre aussi vite que de chemise. Par contre soyez séduisant, ne mettez pas vos doigts dans le nez, ne mangez pas avec une serviette autour du cou. Ne téléchargez pas, ou plus, de films de cul sur internet. Soyez propre, ne fumez pas, ne prenez pas de coke. C’est clair ?
— … Je n’aime pas votre ton…
— Et alors ?
— Ni votre humour de petit con !
Maupois redressa la tête ; regardant Maximilien, il sourit :
— Voilà une bonne réponse. On ne s’attend pas à ce vocabulaire dans la bouche d’un professeur de géologie.
— Économie.
— Si vous voulez. Pour ce qui nous concerne, c’est un peu pareil.
— Pourquoi vos deux compères ne sont pas venus ?
— Ne vous posez pas les questions dont vous connaissez déjà la réponse.
— Mon petit vieux, je ne suis pas votre élève.
— Z’êtes trop tendre, va falloir vous épaissir le derme. En révélant votre énervement, vous exposez une fragilité.
— À vous écouter il faudrait ne rien dire !
— Exactement. C’est votre profil, l’image de vous et de votre femme qu’on veut mettre en avant, un couple dynamique, pas ce que vous avez à raconter. Il serait souhaitable qu’on se voie avec elle. Sommes une sorte de trio.
— Delgado vous a dit que je n’avais rien à raconter ?
Maupois rangea son téléphone dans sa veste.
— Méfiez-vous, il ne voit en vous que ce qui est bon pour lui, pour son avenir. Et ce qu’il a aimé chez vous, c’est l’image d’un couple jeune, moderne, impliqué dans la vie sociale et sans la moindre tache.
Maupois lui attrapa l’avant-bras, il allait partager un secret :
— Écoutez bien, Delgado est un enculé.
Maximilien sursauta comme si le spécialiste en communication venait de vomir sur sa veste. Ce type ressemblait à une teigne.
— Delgado vous bouffera si ça peut l’aider. Il m’éliminera si ça lui permet d’avoir de nouveaux amis, vous comprenez ce que je vous dis ? Oubliez la haine, la revanche ou l’orgueil. Soyez simplement obsédé.
— Obsédé ?
— Par l’ambition. Par votre volonté de réussir. Vous avez une formation d’économiste, alors vous savez que les temps à venir vont être durs.
Pour un con de communicant, Maupois avait raison sur toute la ligne, Maximilien le testa à nouveau :
— Si je lui répétais ce que vous venez de dire ?
— Rien qu’il ne sache déjà. Quelle que soit sa réponse, je parie qu’elle serait brillante et vous surprendrait. Delgad’ est un bon. C’est un dur. Vous l’êtes ?
Camille comptait les cent dix-huit jours la séparant des élections municipales, la fin d’un hiver et l’arrivée d’un printemps. Il lui tardait de revenir à la mairie, de prendre une revanche sur l’indifférence qui avait accompagné sa démission.
Sa nouvelle vie tournait autour de celle de son fils. Yvan se levait-se lavait-déjeunait, Yvan se rendait à l’école, Yvan sortait de l’école. Camille le raccompagnait après avoir discuté avec les autres mères de famille, campagne politique oblige.
L’ennui d’une vie devenue sage dans une banlieue confortable.
L’ennui ne dura pas.
— Officier De Courson de la DTSP, je voudrais parler à monsieur ou madame Rommet.
La police.
— Oui ?
— Madame Rommet ? Madame Camille Rommet ?
— Oui, c’est moi. Il est arrivé quelque chose ?
Camille pensa à ses parents. Malgré l’âge, son père refusait d’abandonner le volant et risquait un accident. L’officier de police ne releva pas l’émotion de son interlocutrice. Il n’en avait pas le temps, trop de coups de téléphone à passer, trop de paperasses à remplir pour avoir des mots d’apaisement au moindre début d’inquiétude. On n’était pas à la télé, mais dans la vraie vie.
— Arrentin, le nom vous dit quelque chose ?
— Qui ça ?
— A-rren-tin. Madame ou mademoiselle Arrentin. Vous connaissez ?
— Non, je ne connais personne de ce nom.
— Et votre mari ?
Qu’insinuait-il ?
— Mon mari non plus, je vous le garantis.
— Bon, bon…
Camille l’entendit fouiller dans ses papiers. Elle imaginait son bureau qu’elle avait vu des milliers de fois dans des reportages couvrant la vie des représentants de la loi sur les chaînes gratuites de la télé. Poster de film américain, drapeau régional pour les provinciaux, ordinateur datant du Moyen Âge, jean bleu, pull serré et des piles de papiers sur un petit bureau.
Le policier reprit :
— Donc pas de Viviane Arrentin dans votre entourage ?
Le prénom fit tilt.
— … Viviane ?
— Oui… Le policier vérifia le nom une nouvelle fois, Arrentin Viviane.
Camille ne lui avait jamais demandé son nom de famille. Avec Maximilien, elle ne s’était jamais posé la question. Toutes ces fois où ils s’étaient léchés, mélangés, et aimés, elle n’avait été que Viviane.
— Oui, oui.
Camille parla d’une voix si faible que le policier la fit répéter :
— Vous la connaissez ? Viviane Arrentin ?
— Vous avez de ses nouvelles ?
— J’allais vous poser la question. Si vous aviez la gentillesse de vous déplacer pour venir me voir, ça ne prendra pas beaucoup de temps. Ce serait mieux que vous veniez tous les deux.
La parole d’un policier aussi aimable fût-elle rendait tous ses interlocuteurs inquiets, De Courson avait l’habitude de ce moment de blanc. Il attendit qu’elle réponde.
— Avec mon mari ?
— Il la connaît ?
— Un peu. Comme ça.
— Venez tous les deux, ça ne prendra pas longtemps. Jeudi onze heures, dans quinze jours.
Dans le train le ramenant chez lui, un message de sa femme le prévint.
Ses pieds clapotaient au milieu des pages arrachées de journaux gratuits et des débris de frites mal décongelées et trop salées. À hauteur des yeux, il pouvait lire et relire les slogans peu inspirés que des morveux, moutons de Panurge, avaient gravés, peints ou dessinés sur le dossier des sièges lui faisant face.
Il s’observa dans le reflet de la vitre, son visage était encadré de vilains graffitis intraduisibles, mais Maximilien ne tiqua pas ; il ne broncha pas, ni ne cilla.
La combinaison des mots, policier et Viviane, dans une même phrase, ne l’affola pas. Cette convocation était un exercice, un saut d’obstacle. Le premier d’une longue série s’il voulait mener une carrière politique.
Camille lui raconta par le détail sa conversation avec le policier de Saint-Ouen.
Elle était énervée, jamais on ne l’avait convoquée, jamais un policier ne lui avait téléphoné. Ces choses existaient pour des gens en marge de la vie qu’elle menait.
— Nous n’avons rien fait de mal, dit-elle comme si elle était face à un jury populaire.
Maximilien l’étonna par son calme.
— Parler de Viviane n’est pas interdit.
— Ni gênant pour ton avenir ? Il n’y a rien de sulfureux dans notre histoire ? Que penses-tu que ce policier va nous demander ?
— Je n’en sais rien.
— Tu vois ? Elle a dû raconter des histoires…
— Chérie, je croyais que tu avais plus d’estime pour elle.
— J’en ai. Je ne sais plus.
— Voilà la vérité : nous l’avons rencontrée en vacances. De retour à Paris, elle nous a contactés. Nous l’avons revue avec plaisir, nous lui avons proposé une aide financière pour développer son business.
— Et alors ?
— C’est tout. L’idée même que Viviane soit un être sexué ne peut traverser notre discours.
— Notre discours ? Tu crois qu’on va parler au bureau politique d’un parti ?
— Qu’est-ce qui est important ?
— Tu te rends compte… un policier… qui nous convoque.
— Pour toi, pour nous, qu’est-ce qui compte le plus ?
— … Hein ?
Incapable de réfléchir, elle espérait une réponse.
— L’avenir. Celui que nous allons tracer avec Delgado. C’était l’ambition qui nous manquait jusqu’à maintenant. J’aurais pu rester un prof dont on ne reconnaît pas le talent pendant que tu négocies ton énième budget sur une culture à la con d’un pays dont tout le monde se fout.
— Oh… Pas tout le monde.
— L’ambition, chérie, l’ambition. L’art de se fabriquer un avenir radieux. Et personne, ni un flic du 93, ni une jolie fille habile avec sa bouche, ne nous déstabilisera.
— L’ambition…
— Tu l’as dit toi-même, chérie.
Elle rigola, Camille aimait bien le nouveau Maximilien.
— Il n’empêche, on ne sait pas ce qu’elle a fabriqué pour qu’un policier nous contacte à son sujet.
Il l’aimait pour cela. Elle avait le talent pour ramener un problème à son essence. Si Maximilien parlait bien, Camille pensait juste.
Ils décidèrent de consacrer le temps nécessaire pour la retrouver et découvrir ce qu’elle avait pu raconter à la police à leur sujet.
La semaine fila.
Camille et Maximilien firent l’amour vendredi, sans retrouver les jouissances d’avant.
Samedi matin, Yvan fut confié aux parents de son meilleur copain de classe.
— Il ne reste plus que les Puces !
— Comment cela ?
— Elle nous a dit qu’elle y travaillait. Les Puces sont ouvertes le samedi, le dimanche et le lundi. Nous avons trois jours pour la débusquer.
Ils s’étaient garés au niveau de Simplon, dans la petite rue Versigny. Ils descendirent le boulevard d’Ornano qui s’ouvrait, plaie purulente, sur la place de la porte de Clignancourt. Ne connaissant pas les raccourcis, Maximilien et Camille suivirent le flot humain.
Les langues de la moitié du monde se croisaient, s’affrontaient et s’engluaient sur ces quelques rues. Le trottoir longeant le fast-food était un dépotoir, le bar tabac était bondé. Parmi ces déshérités, un paquet de sales gueules. Il y avait quelque chose d’inhospitalier et de complètement étranger au monde que fréquentaient Maximilien et sa femme.
La véritable vie, qui sent mauvais, qui est injuste, qui s’en fout, celle qui n’apporte ni culture, ni détente, celle qui se rétrécit, cette vie-là ne ressemblait pas à un mémo de trois feuillets traitant de la relance de la consommation selon des préceptes keynésiens. Cette vie était médiocre.
Maximilien était incapable de comprendre la comédie humaine défilant sous ses yeux. Il n’était jamais venu aux Puces, Camille y avait accompagné ses parents, une fois, lors d’un achat de guéridon.
— Comment peut-elle travailler dans ces conditions ?
La place grouillait de monde, la circulation était congestionnée.
De volumineuses Africaines enturbannées vendaient des épis de maïs beurrés et des boissons aussi épaisses qu’exotiques dans des bouteilles de plastique de récupération. Elles partageaient ce bout de trottoir avec de filiformes Pakistanais qui proposaient, sans conviction, des bâtonnets d’encens aux passants. L’odeur du beurre luttait contre celle du patchouli.
À l’écart, profitant de l’ombre produite par l’abribus, des protestants fondamentalistes se singularisaient par le port de la veste. Armés de leur élégance stricte, en demi-cercle, parlant peu, ils entouraient un présentoir à trois pattes qui supportait des brochures colorées, clamant toutes la puissance rédemptrice de leur Dieu. Son histoire était aussi improbable que celle du dieu suivant. Personne ne s’arrêtait, personne n’en avait rien à foutre.
Le prosélytisme religieux n’opère pas les jours de marché. Les gens veulent s’amuser et dépenser leur argent, pas écouter des sermons bricolés avec des imbécillités antédiluviennes.
Camille adorait New York. On mangeait les meilleurs cheese-cakes du monde à Tribeca, sur Duane Street, aimait-elle à répéter :
— On se croirait à la Grosse Pomme…
— C’est pas vraiment Manhattan. Pas même le Bronx…
— Tu te souviens de ces évangélistes sur Times Square ? Ils faisaient comme eux. C’était chouette New York, hein ?
D’autres illuminés titillèrent leur curiosité. Par groupes de deux ou trois, ils slalomaient au milieu de la foule, évitant avec talent d’être effleurés par qui que ce soit. Ils étaient jeunes, barbus et mal fagotés. Ils étaient boursouflés de certitudes, affectant une mine sévère sur une silhouette grotesque. De profonds abrutis.
Des adolescents, comme des grappes de raisin trop vert ou déjà pourri, toisaient la masse en marchant à contresens. Ils réinventaient l’art de la rébellion. Le langage du corps, les gestes cryptés des mains, les mots trafiqués, tordus, incompréhensibles pour des étrangers, prouvaient l’inverse de ce que ces sots pensaient : l’imagination n’avait toujours pas pris le pouvoir.
Il restait les clients potentiels.
Une masse bruyante d’avoir été mise au silence le reste de la semaine. La banlieue promenait ses gamins. Une épouse ou une fiancée accompagnait son homme chaussé d’une paire de tennis de marque. Il tenait entre des doigts, jaunis par le tabac, une vaporette. Il le fallait, c’était dans les journaux, on en parlait à la télévision. Tous identiques.
Des boulevards des Maréchaux jusqu’au périphérique qui délimitait l’entrée véritable des Puces, Camille et Maximilien traversèrent les allées d’un premier marché sans nom occupant la moitié ouest de l’avenue de la porte de Clignancourt. L’autre côté se divisait entre parking payant, station-service et ventes de voitures d’occasion.
Le marché aux Puces reproduisait le découpage économique du pays et ses fractures sociales. Éclaté, opposé et morcelé, le marché était pluriel.
Viviane pouvant être n’importe où et nulle part, Maximilien et Camille n’avaient qu’une carte à jouer : le hasard.
Par la rue des Rosiers, ils pénétrèrent dans le marché Paul Bert.
Derrière la vitre d’un stand, pavoisait une femme élégante, le cou fripé supportant des rangées de pierreries. Elle discutait avec deux hommes. Chacun, à son tour, tournait autour d’une chaise de salon, époque Napoléon III, et donnait son avis. Une sérieuse transaction s’opérait.
Inutile de parcourir les allées de ce marché, ni celles du Serpette. Il fallait chercher Viviane pas loin du périphérique. En traversant une rue, ils rejoignirent le Malik, la rupture économique et sociologique était nette. Les marchandises proposées ainsi que les gueules des vendeurs étaient différentes.
En remontant vers la porte de Montmartre, le long de la rue Jean-Henri Fabre, les designers à la mode et les antiquaires étaient remplacés par des biffins, le lumpenprolétariat du marché. Même les vieux puciers les évitaient.
Une vieille, avec une tête de pomme trop cuite, défendait la qualité d’une paire de chaussures de football qu’un père de famille hésitait à acheter.
— Les crampons… essayait-il de dire.
— Qu’est-ce qu’y z’ont mes crampons ? Ils vous plaisent pas ? C’est de la belle chaussure, en cuir. Quinze unités les deux !
À côté, un vieux type, proposait des vidéos VHS pornographiques, un numéro de Télé 7 jours exhibant une Mireille Mathieu extatique en couverture et des boulons de roues de camion. Le tout était posé sur un morceau de carton.
— C’est la cour des miracles, souffla Maximilien.
Les vendeurs se chamaillaient, accusaient leurs voisins d’empiéter sur leur espace de vente, ils interpellaient leurs amis, vociféraient contre les ennemis. Ils incarnaient la misère moderne, les clients potentiels leur ressemblaient.
— Il n’y a que des vieillards.
— Des retraités sans retraite.
— T’imagines la petite avec sa face d’ange, traîner au milieu de ces types ? Elle aurait déclenché une émeute.
— C’est vrai qu’elle ressemble à un ange, soupira Camille.
— Je l’imagine pas s’installer sur un morceau de carton chaque week-end.
— Les plus pauvres sont ici, ceux qui ne s’en sortent pas, ils vendent n’importe quoi. Pourquoi pas des statuettes d’un dieu hindou ?
Installés à la terrasse du Picolo, Maximilien et Camille jugèrent la carte très quelconque. Angela la serveuse leur expliqua :
— On n’est pas à la Serpette, mais au Malik. Ici on vient manger parce qu’on a besoin de prendre des forces pour finir la journée de travail. Pas pour discuter de la couleur des nouvelles pompes à la mode en goûtant du vin péruvien. Vous pigez ?
Angela n’était pas hargneuse, un peu bourrue aujourd’hui.
Maximilien commanda :
— Une grande assiette de frites s’il vous plaît.
— Une pommes frites, une ! hurla Angela en regardant le plafond.
— Et deux côtes de bœuf.
— Y en a plus.
— Mince.
— Y a plus grand-chose de toute façon. Z’êtes arrivés trop tard, les morfales sont passés avant vous.
— Ha bon ?
— Bah tiens ! Reste que des hot-dogs.
— Va pour les hot-dogs, hein chérie ?
— Un pichet de brouilly aussi, ajouta Camille.
Elle avait des ampoules aux pieds, Maximilien fonctionnait au ralenti. Ils avaient passé la matinée à errer dans une cour des miracles, sans trouver la moindre trace de leur ancienne amoureuse. Chaque vendeur, abruti, sale ou simple vieillard oublié, les renvoyait à des questions embarrassantes. Il y avait quelque chose de dégoûtant à penser à son corps, son sexe ou sa bouche et l’imaginer ici, essayant de vendre ses Ganesh, au milieu de ces damnés. Plus qu’écœurante, l’idée était inacceptable et les renvoyait à leur confort grassouillet.
Les puciers devant leurs stands respectifs discutaient en guettant le client de l’après-midi. C’était souvent un emmerdeur qui venait prendre l’air, parce qu’il n’y avait rien à la télé, ou qui n’avait pas assez d’argent pour emmener sa femme au cinéma. Il flânait, traînait devant les stands, n’achetait rien. Quand il se décidait, il négociait toujours le prix. Par principe, par jeu, pour emmerder le pucier et passer un bon moment à ses dépens. Pour une carte postale, il demandait dix centimes de réduction, pour deux cartes, il en voulait une troisième gratuite. Pour les achats de jeans et de blousons, les négociations étaient dignes des accords de Grenelle en 1968.
Il était quinze heures et le Piccolo avait fait son chiffre d’affaires de la journée. Jusqu’à la fermeture, au coucher du soleil, le patron ne vendrait plus que des cafés et quelques blanc-cassis pour les plus âgés.
— On est ridicules. T’entends ? Qu’est-ce qu’on croit pouvoir découvrir ?
— Finis ton hot-dog, tu as besoin de retrouver tes forces.
Il se moquait d’elle ou faisait de l’humour ?
— On aurait dû prendre l’appareil photo. Le maire de Saint-Fargeau mangeant des frites parmi les puciers… Tu tiens le vote populaire avec cette image, plaisanta-t-elle.
— Le futur premier adjoint au maire, bébé.
Camille sortit la première, Maximilien régla la note du déjeuner puis rejoignit le flot des badauds. Il flottait dans la rue un air de tristesse qu’on perçoit dans les files d’attente devant Pôle Emploi.
— Maximilien !
Camille lui fit signe de la rejoindre quelques stands plus bas.
— Regarde !
Elle pointait les restes d’un stand de deux mètres de large, tout en profondeur et qui n’était plus que débris et fatras imbibés d’eau. De part et d’autre, les boutiques avaient été épargnées, leurs gérants continuaient leurs affaires comme si rien n’était arrivé. L’odeur du bois carbonisé était encore puissante.
— Tout le marché pouvait s’enflammer comme une torche.
— Mais regarde, bon sang.
Regarder quoi ? Camille lui lâcha le bras et s’agenouilla près d’un tas de ruines et ramassa une forme brûlée, noircie par le feu :
— Tu vois ?
Camille brandit un demi-Ganesh.
— Vous vous intéressez aux symboles religieux ? Vous seriez venue la semaine dernière, j’aurais pu vous en vendre des dizaines. De toutes les tailles.
Duff se plaça devant l’entrée du stand. Comme un chien gardant les vestiges de son domaine, les jambes bien droites, suffisamment écartées pour tenir debout. Son tee-shirt à l’effigie des Ramones annonçant une route vers la destruction était parsemé de taches rouge-violet. Sa tête dodelinait. Ses propos étaient suivis de pensées secrètes, obscures dont il se dépêtrait en acquiesçant ou réfutant une nouvelle proposition mentale d’un geste brusque. Duff était ivre. Ou défoncé. Ou les deux. Il répéta :
— Ça vous intéresse… les Ganesh ?
— Beaucoup, avoua Maximilien.
— Vous voudriez bien nous en parler ?
— J’ai tout perdu… Elle n’y est pour rien, je pense…
Il était impossible que le Malik, que les Puces abritent deux vendeurs de dieux indiens à face d’éléphant. Ce type, cette loque imbibée, connaissait Viviane. Leur misère du matin leur était remboursée au centuple.
Duff écouta son cerveau, il acquiesça à une mystérieuse proposition. Camille prit les devants :
— On vous offre un verre ?
Le Piccolo était silencieux, les rares clients restaient au comptoir, lorgnant les allées et venues des potentiels clients. Maximilien choisit une table tranquille, sous la mezzanine et commanda une bouteille de vin. Camille opta pour un jus de fruits.
Duff parlait de tout et surtout de rien. L’esprit barbotait, les mots sortaient de sa bouche, incertains. Duff abandonna les références mystico-religieuses pour aborder les raisons de l’incendie en terminant la bouteille, Maximilien en commanda une seconde.
— Je sous-louais ce stand depuis douze ans, putain… Au début, je vendais des bibelots dans un parapluie. C’était avant que tous ces pourris, ces crève-misère viennent s’installer le long du périph’. Vous les avez vus ?
— Oui, ces pauvres gens, glissa Maximilien œcuménique.
— Des emmerdeurs ! Toutes les semaines ils sont plus nombreux. À part faire les bonnes feuilles des journalistes, vous croyez que les clients sont contents de les voir ?
— C’est plus compliqué que ça… glissa Camille.
— Ah ouais ? Plein le cul des donneurs de leçons.
Camille et Maximilien vivaient en bord de Seine, près d’une chouette forêt, ils voulaient retrouver la fille qui leur avait si bien embrassé le sexe, ils rêvaient d’un monde meilleur.
Duff, célibataire par contrainte, ne voyait des femmes coucher ensemble que lorsqu’il feuilletait des revues pornographiques. Il vendait des cartes postales, des boîtes coloriées dans un stand dont l’environnement se désagrégeait. Son monde allait disparaître, lui avec.
Ils se voyaient comme des acteurs impliqués dans la vie sociale, Duff ne voulait plus se faire emmerder.
Il finit son verre, Maximilien le resservit. Duff recommença à se lamenter.
— Douze ans, putain ! C’est toute ma vie. Balayée, cramée. Y a pas d’assurance contre l’incendie au Malik, rien. Je ne me ferai pas rembourser. De toute façon, il n’y a jamais de facture. Le commerce, c’est comme l’armée. Voyez ?
— Pas exactement.
— C’est marche ou crève. Vous êtes tout seul aux Puces. Dès que vous avez une nouvelle idée, trois stands plus bas, il y a un enculé qui vous copie. Tout seul, toujours. Faudrait parler à personne… Jamais faire confiance. Lorsqu’elle m’a montré ce qu’elle voulait vendre, ces conneries de petit gros à tête d’éléphant, il était clair qu’elle n’avait pas le sens des affaires. Ce n’est pas une marchandise compatible avec le Malik. Mais je ne savais pas comment lui dire, alors j’ai rien dit. Je lui ai fait de la place dans mon stand, pour qu’elle installe ses saloperies.
Maximilien veillait à ce que son verre reste plein, Camille espérait que personne ne vienne les déranger. Il fallait le laisser parler, voir où cela mènerait, c’était une pelote dont ils suivaient le fil.
— Elle est mignonne vous savez, avec des yeux qui vous transpercent. C’est sûr que j’aurais bien aimé… mais bon, j’étais pas son genre. Il y avait l’autre qui tournait autour d’elle, un type que j’avais accueilli comme un frère, à qui j’avais appris le métier… à moins que ce soit Viviane qui tournait autour de lui. Je ne sais plus…
À l’énoncé de son prénom, Maximilien et Camille eurent enfin la confirmation qu’ils attendaient. La bonne piste.
— Vous savez quoi ? Il sonnait creux, Dark. Ce gothico-branleur… Non, il ne m’a jamais inquiété.
— Ce type sortait avec elle ?
Camille s’en voulut d’avoir posé cette question, elle avait réagi en amoureuse trompée.
— Nah, elle s’en foutait de ce merdeux. Par contre je sais qu’elle voyait quelqu’un.
— Elle vous en parlait ?
— Jamais, c’est pas faute d’avoir essayé. Chaque fois qu’il lui téléphonait, elle abandonnait le stand et me laissait me démerder… Petite salope… Maintenant je n’ai plus de stand… elle a foutu le camp en me laissant toutes ses saloperies indiennes. La dernière fois, je lui ai dit ses quatre vérités. Trois jours après, mon stand partait en fumée. Alors j’ai porté plainte et j’ai balancé son nom aux flics.
— Vous pensez qu’elle est responsable… pour votre stand ?
— Hein ? Non, j’en sais rien. J’ai balancé son nom pour l’emmerder… il n’y a pas de raison que je sois le seul à avoir des emmerdements. Y aura bien une convocation des flics, ça la fera peut-être revenir. Combien de Ganesh vous voulez ?
— Hein ?
— J’ai plusieurs tailles. C’est pour mettre dans votre salon ou pour offrir ?
— On va en prendre un de chaque taille.
— Si Viviane voyait ça. Elle n’a jamais réussi à en fourguer un seul. Comme quoi, elle n’aurait pas dû partir…
Duff se leva d’un coup. L’alcool ne gênait pas sa verticalité, il regarda ses deux clients :
— On y va ?
— Où ça ?
— Chercher vos Ganesh. Je suis à deux cents mètres, en bas de cette rue.
Le soleil se couchait, les promeneurs commençaient à partir. Les puciers les plus fainéants et ceux qui avaient fait un chiffre d’affaires satisfaisant fermaient leurs stands en premier.
L’endroit retrouvait l’aspect de ville fantôme qu’il possédait quatre jours par semaine.
En arrivant devant chez lui, Duff leur demanda de rester dans l’entrée. Il expliqua que son appartement était un foutoir.
— Coquetterie d’alcoolo ? murmura Camille.
Derrière la porte du salon, ils écoutèrent Duff fouiller, maugréer et déplacer des colis. Il réapparut avec une boîte en carton de laquelle dépassait la trompe d’un Ganesh volumineux.
— Il y a trois tailles, j’en ai mis un de chaque.
— On vous doit combien ?
— Ce que vous voulez… Qu’elle est conne ! De l’index, Duff pointa une photo punaisée au mur, de Viviane riant aux éclats : Elle ne viendra pas chercher son argent, pourtant elle n’habite pas loin.
Pas loin.
Viviane ne vivait pas loin.
C’était un début, mais un début qui ne servait à rien. C’était pire que de ne pas savoir du tout.
Le couple était incapable d’obtenir son adresse sans éveiller les soupçons de l’alcoolique. Duff s’assombrit. Il s’agrippait à la boîte de Ganesh, tanguait légèrement, les yeux rivés sur l’image au mur.
— Ouais, j’ai pris cette photo dix jours avant qu’elle parte à Montreuil.
Montreuil. C’était mieux que pas loin, mais toujours pas suffisant.
Duff, amoureux imaginaire, était également un amoureux blessé, il continua de parler à l’image de Viviane.
— Je pourrais aller te chercher.
Camille se risqua à poser une question :
— Vous connaissez son adresse ?
— Ouais.
Ce type avait lâché, bribe après bribe, des informations vitales. Un dernier effort, juste quelques mots encore. Maximilien et Camille étaient dans une supplique silencieuse, agrippés à son souffle refoulant une mauvaise vinasse. Duff entrouvrit la bouche, une bulle se forma à la commissure de ses lèvres, il allait parler, puis il referma la bouche, pour dire :
— C’est pas à moi de faire le premier pas. J’irai pas.
Duff retrouva ses esprits un instant, devinant chez ces deux étrangers qui le fixaient un mélange d’attente et de sale curiosité.
— Ça vous intéresse cette histoire ?
— Non, non. Chérie ?
— Oui ?
— Paye monsieur.
Camille sortit un billet de cinquante euros de son sac.
Le retour vers Saint-Fargeau fut maussade. Ils ruminaient, tous deux insatisfaits.
Quel crédit accorder aux propos d’un ivrogne qui venait de perdre son outil de travail ? Ce type n’avait pas dit ce qu’ils souhaitaient entendre. Les deux enquêteurs calaient, si près du but.
— Elle est à Montreuil, répétait Camille dans un mantra anémié.
— Je pensais qu’elle était repartie en Inde.
Les questions qu’ils se posaient suggéraient d’autres questions plus inquiétantes encore. C’était un cercle vicieux.
Où se cachait-elle ? Savait-elle que la police interrogeait son entourage ? Pour qu’on leur demande de venir au commissariat, quelqu’un avait donné leur nom et peut-être expliqué la nature de leur relation ? Seule Viviane aurait pu parler. Personne d’autre ne savait. Personne ? Qu’avait-elle raconté ?
Et si Viviane avait exagéré, si elle avait forcé le trait. Pour se venger. C’était facile. Elle, une victime de la mondialisation, une vendeuse à la sauvette, prise dans les pattes de deux bourgeois bon ton. La perception détermine les analyses. Viviane pourrait parler d’abus, de manipulation. Ils l’avaient violée, oui c’était cela, ils l’avaient forcée, mentalement contrainte à satisfaire leurs moindres envies. Les tabous avaient disparu, les uns après les autres. Ils étaient les Gilles de Rais de Seine-et-Marne, sous un vernis politiquement correct se cachait le vice sexuel des nantis de ce monde.
Que Viviane ait parlé un peu, beaucoup ou pas encore, le couple n’avait pas d’autre choix que de la retrouver et de la raisonner. Il fallait prévenir tout dégât potentiel pour la carrière politique de Maximilien. C’était simple et fou à la fois.
Ils pensèrent, comme souvent, à la même chose en même temps.
— Crois tu que Viviane pourrait raconter des histoires ?
— Quel genre d’histoires ?
— Des trucs impossibles à justifier, expliqua-t-il d’un ton pressé.
— Je ne pense pas que le plus difficile sera d’expliquer à tes électeurs ce que tu faisais au lit avec moi et elle, mais le fait que nous partagions notre lit avec elle, régulièrement.
— Et cette histoire d’incendie du stand… Tu penses qu’elle est impliquée ?
— Viv, une incendiaire ? se demanda Camille sans trouver de réponse.
— Ça paraît absurde.
— Ce type la connaît bien, assez pour l’héberger, et travailler avec elle. Il n’a pas dit qu’il la croyait capable de mettre le feu…
Ils l’avaient léchée, mordillée, ils l’avaient fessée, ils lui avaient ôté, parfois arraché ses vêtements, ils lui avaient laissé la garde de leur fils, ils avaient joui les uns dans les autres, ils avaient partagé des repas, ils connaissaient son odeur et le goût de sa sueur. Ils ne savaient rien d’elle.
Viviane était-elle capable de jouer avec une boîte d’allumettes lorsqu’elle s’énervait ?
— Tu crois qu’elle viendrait mettre le feu chez nous ?
— Une pyromane ?
L’eau de la Seine était trouble. Une barque mal attachée filait à la dérive pour rejoindre les sables et les broussailles de l’autre rive.
Maximilien gara la voiture. Camille s’étonna d’avoir laissé la porte du jardin ouverte. Au bout de l’allée, sur la dernière marche menant à la terrasse, une boîte en carton de petite taille les attendait. Une boîte qui ressemblait à celles qu’utilisait Viviane pour protéger ses Ganesh.
Tandis qu’ils la cherchaient à Saint-Ouen, Viviane était venue à Saint-Fargeau.
Son geste n’avait pas la violence d’un cambriolage, mais cette boîte anonyme, sans timbre ni tampon de la poste, était une menace. Une forme de colis piégé dont l’explosion pourrait se déclencher, plus tard, selon le bon vouloir de Viviane.
Camille s’était ruée à l’intérieur de la maison comme si elle allait la surprendre sur le fait. Il soupesa la boîte qui contenait un objet de faible poids qui cognait contre les parois.
— J’ai l’impression qu’elle a fouillé partout.
— Comment ça ?
Camille frissonnait, comme victime d’une grippe fulgurante :
— Elle est dingue… Oui, les vêtements de l’armoire sont chamboulés… La petite table, dans la chambre d’Yvan, a été bousculée…
— Bousculée ? Elle l’a abîmée ? Cassée ?
— Non, déplacée. Elle l’a changée de place.
Maximilien n’était pas convaincu que Viviane ait pénétré dans la maison.
— Elle avait un jeu de clés ?
— Hein ? Je ne lui ai rien donné. Une clé, ça se duplique. Elle est entrée, elle a fouillé je te dis.
Il était invraisemblable de l’imaginer se glissant chez eux dans l’idée de déplacer une table de jeux d’enfant. Sa nervosité faisait perdre tout sens logique à Camille.
— L’essentiel est que personne dans le quartier n’ait remarqué son manège.
— Qu’est-ce que t’en sais ? Elle était là, je le sens !
Il déchira les deux plis qui fermait la boîte. La trompe d’un Ganesh de petite taille apparut.
— Ça suffit toutes ces conneries d’éléphants. Elle emmerde le monde avec ces gadgets hindous.
— Il y a autre chose.
Sous le papier de soie qui avait enrobé le dieu douillet, Viviane avait déposé une enveloppe noire, presque carrée, de la forme qu’on utilise pour envoyer un faire-part.
Ils s’étaient réfugiés dans la cuisine.
Yvan ne tarderait plus, la voisine qui l’avait gardé allait le ramener. Avant d’ouvrir l’enveloppe, Maximilien prit soin de ranger la boîte et l’éléphant sous l’évier. Inutile qu’Yvan ne l’aperçoive et ne mentionne devant une voisine Viviane sa chérie.
Une photo était imprimée sur une feuille de papier A4. Plusieurs couleurs d’encre étaient manquantes et rendaient l’image incomplète.
Ils n’eurent aucune difficulté à reconnaître Viviane. La photo avait été prise de nuit, un flash lui avait rougi les yeux. Face à l’objectif, elle semblait apaisée, neutre, mais à vouloir trop analyser l’image, Maximilien décela froideur et détachement, des traits de caractère étrangers à la fille qu’ils avaient fréquentée. Il évita de partager son impression avec Camille qui pensait exactement la même chose.
Trop d’analyse tue l’analyse.
Des flammes jaillissaient d’un baril métallique placé sur le trottoir, près de Viviane. Elle tenait une image au-dessus de ce feu, une image qu’elle était sur le point de brûler. L’arrière-plan était bloqué par un grillage situé devant un immeuble. La façade en briques rouges d’un second immeuble mordait le bord de l’image. L’endroit était en mauvais état ou à l’abandon.
— Dingue je te dis ! Elle est complètement dingue !
Camille tournait en rond dans la cuisine en massant l’anse de sa tasse à thé. Maximilien se concentra sur le visage de Viviane.
Ni haine, ni fissure de folie n’étaient apparentes. Elle ne menaçait pas, elle ne jugeait pas. Détachement. Oui, un détachement physique, semblable à l’amorce d’une dérive. Comme un plateau de glace se séparant de la banquise pour glisser vers la haute mer.
Viviane était devenue glaciale. Peut-être inhumaine.
— Papa ! Maman !
Yvan courut jusqu’à ses parents, il avait un après-midi de jeux à leur raconter. L’instant était aux épanchements familiaux et à la conversation anémiée avec la voisine. Les interprétations de l’image attendraient le coucher.
La lumière était éteinte. Il ne leur serait pas venu à l’idée de se caresser, encore moins d’essayer de faire l’amour. Chacun se cala la tête sur son oreiller, cherchant une position confortable.
Camille se décida la première :
— Elle est complètement folle.
— Essaie de dormir…
Elle se tourna vers son mari :
— Tu as vu cette mise en scène ? Les yeux droit vers l’objectif, vers nous en somme. Elle nous menace.
— Rien ne l’indique véritablement…
— Elle est venue chez nous, qu’est-ce qu’il te faut de plus ?
— Une preuve.
— Une preuve qu’elle est dangereuse ? Qu’elle nous veut du mal ?
— Calme-toi chérie, je ne pense pas qu’il faille trop interpréter cette boîte et son contenu.
— Je sur-analyse ? Je m’affole pour rien ?
— Je pense qu’elle a tourné la page. Cette boîte n’est qu’un paquet d’adieu. Le Ganesh pour nous souhaiter bonne chance. Elle a choisi de tirer un trait. Sur nous aussi.
— Tu te crois en train de décrypter des glyphes mayas ?
Camille n’était pas moqueuse, ni méprisante. Elle était excédée. Elle ne lui avait jamais parlé sur ce ton. Maximilien essaya de conclure par un argument consensuel.
— On l’a involontairement blessée.
— C’est une dingue qui veut se venger. Une pyromane nous envoie une image d’elle brûlant des photos personnelles et tu trouves que c’est sans importance.
— Qu’elle brûle des papiers indique qu’elle va partir. Certainement pour retourner en Inde.
Camille se rua hors du lit en repoussant la couverture, elle retourna dans la cuisine, fouilla sous l’évier et revint dans la chambre. Elle ouvrit la boîte en carton, sortit l’enveloppe, récupéra la feuille imprimée et retourna se poser au bord du lit, du côté de son mari.
— Allume.
Il obéit. Elle lui colla la feuille sous le nez, du doigt elle montra ce que Viviane allait brûler :
— C’est une photo.
— Une photo ? D’accord. Et alors ? demanda Maximilien qui se redressa et se cala le dos contre son oreiller.
— La photo est déchirée, je suis sur cette moitié. C’est moi qu’elle élimine.
Maximilien lui prit la feuille des mains, il approcha la lampe de chevet et en modifia l’inclinaison pour mieux éclairer la feuille imprimée. Il la tourna et retourna, il approcha puis recula la tête, essayant de déceler les détails de la photo qui ne représentait qu’un rectangle de deux centimètres de hauteur dans la main de Viviane. On n’y voyait rien, le grain était important, la qualité de la reproduction tout juste passable, pourtant :
— C’est toi.
— C’est ce que je te dis. Enfin c’était Viviane et moi sur la photo.
— Je vois tes seins et ta hanche. Qu’est-ce que… ?
— C’était il y a deux ou trois mois. Tu étais là. Je te rassure, je ne l’ai jamais vue sans toi. C’est la fois où Yvan est resté chez tes parents. Tu étais parti dans la cuisine pour nous préparer des sandwiches…
Maximilien se souvenait, il hocha la tête. Elle poursuivit :
— … elle a posé l’appareil sur le rebord de la fenêtre et m’a rejointe. Le flash n’a pas fonctionné, nous avons recommencé, j’ai suggéré qu’on se mette debout, devant le lit, en s’embrassant. Voilà, une seule photo.