Amor
La politique de nos sexes
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
— Je ne le verrai pas du week-end ?
— … ça m’étonnerait, non.
Maximilien se referma comme une huître, espérant le retour rapide de sa femme. Viviane regretta de ne pas avoir pris le temps de s’épiler correctement.
L’arrivée de Camille fut célébrée comme le Christ sortant de son tombeau. Elle s’excusa pour son retard, Maximilien ouvrit une bouteille, Viviane se leva et serra la mère de famille dans ses bras.
Le bouchon de champagne fit pop, les femmes s’embrassèrent à pleine bouche. Elles échangèrent des mots gentils, à voix basse, des mots sans importance qui soudaient l’affection mieux qu’un serment.
Maximilien se sentait mieux, les règles de cette vie à trois étaient rétablies. Il remplit les coupes du vin pétillant, mais pas assez frais. L’habituelle inquiétude pointa. Serait-il capable d’assurer durant tout un week-end ? Il essaya d’évaluer combien de fois il devrait pénétrer ses femmes jusqu’à lundi matin et préféra ne plus y penser. La semaine prochaine il faudrait demander au médecin de lui prescrire ces pilules qui font bander comme un étalon.
Ils burent une coupe à leur santé, puis une seconde tournée, sans raison particulière à évoquer, puis ils finirent la bouteille.
L’énergie baissa d’un ton, chacun se rassit, le ciel se chargea de nuages, le tonnerre résonna, enfin la pluie drue se mit à tomber pour le reste de la journée. Camille avait imaginé des jeux en extérieur, à partager sur le gazon du jardin, ses projets étaient contrariés.
Le déjeuner était prêt. Viviane revint de la cuisine portant un plat. Le couple était installé, Camille tira la chaise, invitant son amie à s’asseoir.
— J’suis là pour vous servir.
Un moment de flottement traversa la salle à manger. C’était une chose de se caresser, de s’aider à jouir, pêle-mêle. C’en était une autre de mettre en scène cette montée de plaisir. Camille adora la proposition, Maximilien suivit le pas.
— Nous nous sommes trouvé une domestique.
— Oui, oui, enchaîna Maximilien qui n’avait jamais la réplique aisée.
Le visage de Viviane s’empourpra. Elle posa le plat au centre de la table et tourna sur elle-même, petit rat de l’Opéra maladroit et lubrique.
— Approche, tu es plus mignonne toute nue.
— Oui, je suis comme un cadeau, faut me débarrasser de l’emballage.
Quatre mains plus pressées qu’habiles la délestèrent de ses frusques. L’attache du soutien-gorge ne résista pas, l’objet dégringola jusqu’au sol. Prévenante, Viviane n’avait pas mis de culotte. Ne lui restaient déjà plus que ses chaussures. Elle rigola. Les joues cramoisies, elle fila jusqu’à la cuisine, revint en apportant deux plats de légumes.
Camille suggéra à son mari de se mettre à l’aise. Le rôti de porc et les courgettes attendraient. Il éloigna son siège de la table et déboutonna son pantalon.
Viviane tenait à satisfaire ses amants, en tout point. C’était maintenant sa raison d’être. Leurs désirs étaient des ordres. Leurs ordres étaient ses désirs.
Camille, d’un geste accompagné du regard, l’invita à passer sous la table. La servante d’un après-midi s’exécuta en riant comme une enfant dévergondée. À quatre pattes, en trois bonds, elle rejoignit les jambes de son amant et goba son sexe.
Camille se versa un verre de vin, savourant l’instant où son tour d’être léchée viendrait.
Maximilien s’autorisa une réflexion à haute voix :
— J’ai l’agréable impression…
— Oui mon chéri ?
Viviane savait qu’il s’apprêtait à parler d’elle et que Camille lui répondrait sur le même ton. Elle ne voulait rien entendre de leurs commentaires.
Peu importe ce qu’ils diraient, les mots qu’ils emploieraient, les comparaisons qu’ils utiliseraient, ils avaient absolument raison.
Viviane agrippa les cuisses de Maximilien et les serra contre ses oreilles, tout en continuant de lustrer ce pénis adoré.
— Nous sommes dans un porno, lorsque le couple bourgeois se tape la bonne.
— Non, non, chéri, pas des bourgeois.
— Quoi alors ?
— Des patriciens romains.
Maximilien était un Caligula sans démesure, Camille était une Messaline des bords de Seine. Ils ne pataugeraient pas dans la fange, ils ne renverseraient pas la bouteille de bordeaux millésimé, impossible d’ôter des taches de vin sur la moquette qui venait d’être posée. Viviane ne connaissait l’histoire de l’empire romain que par de médiocres films américains à gros budgets.
Aucune importance. La Seine, devant la maison, ressemblait peut-être au Tibre du premier siècle après Jésus-Christ. L’imagination prenait le pouvoir.
Les trois amants n’avaient de comptes à rendre à personne.
Après le café, ils donnèrent son cadeau à Viviane. Elle n’avait jamais vu, ni porté une si belle pièce de lingerie. Elle l’enfila aidée par Camille. L’ensemble lui allait à la perfection.
— Elle te plaît ?
— Si elle me plaît ? Me demande même pas, je voudrais dormir avec !
Maximilien ne parvenait pas à oublier le montant du cadeau qu’ils lui faisaient. Viviane resta pieds nus. Le trio s’installa dans le salon. Les deux femmes d’un côté, Maximilien dans le fauteuil leur faisant face.
Camille se dit que Viviane faisait plus chienne qu’elle, vêtue de cette robe ou non. Camille se promit de faire un effort, mais Viviane ferait toujours plus femelle. Question d’origine sociale. Tous deux pensaient que les classes défavorisées avaient un sens plus débonnaire du plaisir. Qu’avaient-elles d’autre pour se distraire après le travail ?
L’après-midi glissa jusqu’au coucher du soleil entre averse constante, boissons alcoolisées et caresses rassurantes.
Le jeu des patriciens romains profitant de leur domestique était terminé. Il fallait rebondir, ce début de soirée peinait à décoller.
Pour rien au monde, Viviane ne voulait qu’ils soient déçus ou même chagrinés. C’était à elle de les divertir. La robe qu’ils lui avaient offerte était belle. Trop belle. Elle pensait ne pas la mériter. Il fallait éviter de l’abîmer.
— Aide-moi, demanda-t-elle à Camille en se levant.
La fermeture éclair glissa jusqu’au creux de ses hanches. Elle dégagea son épaule gauche puis l’autre. La merveille de lingerie glissa le long de son corps. Les mains sur la tête, elle remua le bassin, comme une danseuse tahitienne.
Maximilien ramassa la robe ; à ce prix, pas question qu’elle traîne au sol. Viviane en profita pour lui passer la main dans les cheveux, il lui embrassa les fesses et se redressa ébouriffé. Elle débarrassa Camille de son tee-shirt et de sa culotte. Maximilien se dit que son tour allait arriver.
Il faisait nuit, la pluie continuait de tomber.
Viviane traversa le salon, ouvrit la porte d’entrée. Ses amoureux la suivirent du regard, interloqués.
— Je vais me baigner.
— Hein ?
— Il fait bon, la pluie est chaude.
Le temps qu’ils rejoignent la porte d’entrée, Viviane avait envoyé ses chaussures voler dans le jardin, puis de l’autre côté du chemin de halage, elle se tourna vers eux :
— Vous venez ?
— T’es malade ? Si un voisin t’aperçoit ? dit-il sans élever la voix.
— Cam’ ? Tu viens ? Tu m’accompagnes ?
Sans attendre sa réponse, Viviane rejoignit le ponton.
— Mais elle a pété un plomb ?
— Laisse donc, le rassura Camille.
— Fais quelque chose, va la chercher.
— OK, j’y vais.
Il la retint par le bras :
— Tu mets un maillot ! Si quelqu’un te voit.
— Il fait nuit et avec la pluie, ça m’étonnerait qu’il y ait beaucoup de passage.
— Tu n’y vas pas toute nue, pas comme l’autre.
Viviane glissa le bout du pied dans le fleuve. L’eau de la Seine était plus fraîche que la pluie. Sans forcer son imagination, elle était en Inde, au bord d’une rivière traversant la région du Tamil Nadu. Elle ouvrit la bouche pour boire l’eau de pluie. Derrière elle, la porte du jardin était entrouverte. Camille allait-elle la rejoindre ?
Chacun fait ce qu’il doit faire.
Viviane plongea dans la Seine.
Il y avait quelque chose de grisant et de risqué à nager dans le noir quasi absolu, d’entendre le fleuve glisser et la pluie clapoter. Elle s’imaginait être un reptile de race inconnue, frayant son chemin dans ces eaux. Elle remplit ses poumons d’air et se laissa glisser sous la surface. Ouvrir les yeux ne servait à rien, Viviane était dans une nuit aquatique absolue. Incapable de se diriger, elle descendit de plusieurs mètres, espérant toucher le lit du fleuve ; la pression commença à peser sur ses tympans. Aucune drogue ne pouvait procurer ce sentiment d’abandon absolu. Balançant entre terreur et volupté du vide, Viviane se laissa couler aussi longtemps qu’elle le put, puis remonta chercher de l’oxygène à la surface.
La pluie redoublait, couvrant le fleuve d’un crépitement continu. Elle était intriguée par cette autre rive, par cette végétation sauvage étouffant la ligne des arbres qui longeait le bord de Seine, l’ensemble évoquant un monde mystérieux. Quelques lumières de lampadaires, plus loin, en dessinaient une vague silhouette en ombre chinoise.
Elle était fatiguée d’attendre que Camille se décide à la rejoindre. Que fabriquait-elle ? Viviane eut envie de traverser le fleuve, et tel un Cortez à poil, d’envahir cette contrée sauvage.
Plusieurs planches du ponton étaient pourries et le bois s’effrita entre ses doigts, Viviane perdit son amarre. Son corps redescendit à la verticale, disparut sous le niveau de l’eau, le bruit de la pluie qui claquait en surface la surprit. Comme tout le monde, elle croyait le monde aquatique silencieux. Sans faire le moindre effort, son corps remonta à la surface. Le chemin de halage devint plus flou, lointain.
Viviane ne tenta pas de résister, le ciel restait plombé, elle ferma les yeux et dériva au gré du courant.
Abandonnant la rive de ses amants, elle atteignit aisément l’autre berge mais des ronces et des arbustes en interdisaient l’accès. Elle se piqua le pied et se griffa l’intérieur de la cuisse en tentant de franchir cette muraille végétale. Elle longea la rive, nageant à contre-courant, cherchant un endroit pour rejoindre la terre ferme. L’endroit lui resta interdit. Viviane se sentait épuisée, l’obscurité devint menaçante.
Elle avait laissé le hasard la guider et s’était fait posséder.
Il n’y avait rien, pas même une ruine ou les restes d’un feu de camp pour justifier l’existence de cette île, était-ce seulement une île ? Rien à voir, rien à attendre, rien à découvrir. Viviane sentait que le doute disparaissait, remplacé par une panique montante.
À une quinzaine de mètres, de l’autre côté, un point de lumière, éclairant la porte du jardin, l’invitait à venir se réchauffer chez ses amants.
Elle avait froid, elle avait peur, les forces lui manquaient, la pluie recommença à tomber, plus drue qu’avant. Viviane n’avait d’autre solution que de retraverser la Seine ou de se laisser mourir. Elle se donna un moment pour récupérer des forces et s’accrocha à une branche morte, plantée dans la rive, formant un abri ridicule.
Pourquoi n’étaient-ils pas venus la rejoindre ?
Camille avait convaincu Maximilien. Personne ne la verrait par une nuit sombre sous une telle pluie.
— Tout de même, c’est pas très malin.
— Ça va, c’est rien, je vais la chercher.
— Rhabille-toi, pas question que tu sortes à poil.
Camille sauta sur le canapé en criant. Elle ne voulait pas d’un Maximilien sérieux. Elle riait comme une enfant. Il essaya de l’attraper, manqua sa jambe. Elle retourna la situation en le poussant, Maximilien se laissa tomber sur le canapé, à ses pieds. Elle lui sauta dessus et essaya de lui ôter ses vêtements.
— Attention, tu vas les arracher !
— Tant mieux ! On va te violer, chéri. Tu entends ? La petite et moi, on va te passer à la casserole.
Camille tirait sur son caleçon quand le téléphone portable de Maximilien sonna. Puis sonna de nouveau, le temps qu’il retrouve son pantalon et fouille ses poches. Numéro masqué à vingt et une heures trente. Pourquoi répondit-il ?
— Oui ?
— Je vous dérange, mon cher Maximilien ?
Camille, vautrée sur le divan, se pinçait le bout des seins en chantonnant une comptine d’enfant. Il lui fit signe de se taire, elle ne le regardait pas, il couvrit le téléphone.
— Delgado.
Camille referma les jambes.
— Allô ? Maximilien ?
— Oui cher Alain, non vous ne me dérangez pas du tout. Je travaillais sur une note.
— Vous travaillez ? C’est formidable. Dites, vous allez rire, j’ai une idée de folie.
— Oui, dites-moi.
— Je suis sur l’A5. Au niveau de Melun. À cinq minutes de chez vous.
— Oui, effectivement…
— Voilà, j’ai une chose à vous dire. Mais pas au téléphone, de vive voix plutôt. Allô ?
— Oui ?
— Je peux ?
— Vous pouvez ?
— Je passe. Je suis là dans cinq minutes.
Vite.
Panique.
Il fallait ramasser ses affaires, ranger les sous-vêtements, s’habiller à toute allure. Il fallait courir, se précipiter mais redonner calme et sérénité à cette maison. Il fallait. Il n’y avait pas assez de temps.
— Viviane ! hurla Maximilien.
Camille jeta sa culotte sous le canapé, passa un chemisier :
— Je m’en occupe. Vérifie que tout semble normal dans la maison. Qu’est-ce qu’il veut ?
— S’il la croise, nous sommes…
— Il ne la verra pas. Elle n’existe pas.
Lorsque Camille sortit et traversa le jardin, les phares d’une grosse voiture la cueillirent avant qu’elle n’ait pu rejoindre le ponton.
Abandonnant son abri fluvial de misère, Viviane décida de retraverser la Seine et de rejoindre la maison. Elle pivota. Là-bas, devant la porte entrouverte du jardin se garait une berline. La porte du conducteur s’ouvrit, éclairant la silhouette d’un homme qui contourna son véhicule. Camille l’attendait sur le pas de la porte.
Merde. Quelqu’un l’avait aperçue traversant la route toute nue, malgré la pluie et la pénombre ? Quelqu’un venait se plaindre. Un grincheux comme cette ville devait en compter un paquet, pensa-t-elle. Comment Maximilien et Camille allaient-ils lui répondre ? Ils allaient jouer les étonnés et feindre de croire à une mauvaise plaisanterie de l’importun.
Viviane jugea raisonnable de rester discrète. Le courant l’aida à se rapprocher du ponton. Elle enroula ses jambes autour d’un pilier planté dans le lit du fleuve et attendit.
Camille le précédait, Maximilien était pétrifié. L’ahurissement autant que le malaise les paralysaient.
— J’ai foncé !
Dans l’encadrement de la porte, essuyant l’eau de sa veste, Delgado demanda.
— Je peux ?
Il attendait qu’on l’invite à entrer dans la maison. Camille lui prit le bras et l’amena jusqu’au centre du salon.
Delgado avait des yeux de laser, quelques pas vers un fauteuil suffirent pour qu’il aperçoive la robe guêpière noir et champagne, oubliée sur le dos du canapé. Delgado comprit qu’il s’agissait d’une pièce de lingerie. Sa venue était inopportune, le couple se préparait à faire l’amour, pensa-t-il. Ne rien dire était cavalier, mentionner la lingerie serait grossier.
Delgado serait flic dans une prochaine vie. Il en avait l’œil.
Maximilien avait la bouche entrouverte du benêt ébahi. La réalité et le passé proche se mélangeaient et s’affrontaient devant ses yeux.
La robe glissant jusqu’au sol.
L’arrivée de Viviane se confondant avec celle de Delgado.
Camille prenant leur fils dans ses bras.
Camille pinçant les tétons de Viviane.
Yvan jaillissant le dimanche matin dans leur chambre à coucher.
Le regard de Delgado se reposa sur la robe scélérate :
— Je vous dérange ? Si c’est le cas, je file.
— Non, non, vous plaisantez.
— Je comprendrais tout à fait. Je débarque comme ça…
Que venait-il faire ici, à Saint-Fargeau ? Chez eux ? Pourquoi se déplacer de son VI e arrondissement ?
— Si vous n’avez rien de prévu…
Maximilien luttait contre la paralysie provoquée par son apparition. Il lui serra la main, Delgado fut étonné de cette réaction à contretemps.
— Il n’est pas de plus agréable surprise que de vous accueillir. Vous ne nous dérangerez jamais.
— Merci.
Camille s’arrima à la conversation à son tour en reprenant son rôle d’hôtesse :
— Un café ? Un thé ?
— Un thé. Vous avez du jasmin ?
C’était une erreur de lui donner le temps de s’installer, tandis que Viviane barbotait dans la Seine ou bien se glissait dans le jardin, au risque d’être aperçue. Mais la raison de sa venue ne pouvait pas être anecdotique.
Cette situation ressemblait à ces problèmes de macro-économie où tout et son contraire est attendu, où rien n’est jamais solutionné. La science économique et les situations à la Feydeau tiennent de l’art de la jonglerie.
Camille revint avec des tasses et une bouilloire fumante, elle proposa de laisser les deux hommes discuter, voulant en profiter pour récupérer Viviane. Une fois cela terminé, Camille se dit qu’ils en riraient tous les trois calés au fond du lit.
— Restez, je vous en prie.
Le ton de Delgado était ferme.
Il n’y avait plus qu’à espérer que la jeune femme ne tente rien d’irréfléchi, qu’elle attende qu’ils viennent la repêcher.
Delgado reprit son explication :
— Ce que j’ai à dire vous intéresse aussi, Camille. Je dirais que ma proposition vous implique.
Sur son invitation, elle rejoignit son mari, ils s’assirent dans le canapé. Delgado prit la place où se trouvait Viviane vingt minutes plus tôt.
— Votre petit garçon n’est pas là ?
— Il est dans la famille.
— Ah, je comprends.
Roulée en boule sur le bord du ponton, comme un chien abandonné, battue par la pluie, Viviane était incapable de se décider. Cette voiture de l’autre côté du chemin lui interdisait de rentrer. Par précaution pour la réputation de ses amis, elle jugea plus prudent de glisser à nouveau dans le fleuve. L’eau glacée commençait à lui mordre le corps.
Delgado faisait durer l’attente. L’observer terminer sa tasse de thé au jasmin ressemblait à un supplice. Il reposa la tasse devant lui.
— Accepteriez-vous de m’accompagner ?
Pareille question n’était pas neutre, ce n’était pas la réponse mais ce qu’elle impliquait qui importait.
Maximilien opta pour la réflexion :
— … Heu…
— Je voudrais vous présenter quelques amis qui apprécient votre travail.
— Mon travail ?
Camille et Maximilien n’osaient plus se regarder. Delgado embraya :
— Trois mots vous définissent. Simplicité. À l’image de nos concitoyens, vous n’avez rien à cacher. Famille. Avec Camille et votre petit garçon, vous êtes la quintessence de la famille française. Réputation. Votre réputation est sans tache. Voilà trois paramètres d’un principe de transparence qui est nécessaire pour emporter l’adhésion de nos concitoyens.
— L’adhésion, répéta Maximilien.
Camille ne parvenait pas à effacer l’image des fesses de Viviane traversant la rue pour rejoindre la Seine.
— Que diriez-vous de faire de la politique ? lui demanda Delgado.
— Pardon ?
— Pour le parti, pour l’avenir. Pour vous. Voilà, je suis venu vous demander de vous présenter aux prochaines municipales de Saint-Fargeau.
— Moi ?
Camille lui serra la main comme s’il venait de remporter une médaille d’or.
— Oh chéri. Chéri, répéta-t-elle.
— Et pas pour amuser la galerie, ou être le pion de je ne sais quel combat entre courants du parti. Je vous garantis que vous serez en position éligible, en troisième ou quatrième position.
— À la mairie ? Moi ? Pour faire de la politique ?
— De la politique. Participer à la gestion de votre ville, on peut envisager des responsabilités au niveau régional plus tard. Qui sait ?
Comme s’il venait de trouver un billet de cinq cents euros par terre, Maximilien s’inquiéta d’un piège :
— Pourquoi moi ?
— Je viens de vous l’expliquer. Vous êtes la représentation de cette transparence dont nous avons besoin. Trop de casseroles, trop de scandales, trop de magouilles nous ont ternis. Nos leaders nous ont menti, nos électeurs se sentent baisés. Pardonnez-moi l’expression, ajouta-t-il en se tournant vers Camille.
— Elle est compréhensible par tous, se sentit-elle obligée d’ajouter.
Delgado ne l’avait pas écoutée, quelque chose le tracassait :
— Votre prénom fait penser à Maximilien Robespierre.
— Pas nécessairement…
— Si, si. Max… Simplement Max, c’est transculturel, c’est jeune. Il faut éviter les aspérités, être lisse en politique pour être incisif. Vous comprenez ?
— Des amis t’appellent Max, ajouta Camille.
— Vos débuts dans le monde de la politique impliquent un toilettage cosmétique.
Delgado pontifiait, Maximilien le trouva formidable.
Viviane frissonnait, sa respiration s’accélérait.
La thermorégulation de son corps montrait les premiers signes de faiblesse.
— Eh bien, j’accepte, déclara le professeur d’économie.
Camille émit un petit cri d’adolescente énervée et embrassa son mari. Il se demanda si elle avait oublié que Viviane flottait à moins de vingt mètres, risquant à tout moment de les rejoindre, hystérique, nue et ruisselante.
Delgado se leva et prit son poulain entre ses bras. Maximilien ne comprit pas ce qu’il lui dit, mais le remercia.
— Filons, annonça Delgado.
— Hein ? Où allons-nous ?
— À Paris, on nous attend mon vieux, vous aussi ma chère, vous nous accompagnez.
Prévenir Viviane.
Les Rommet se regardèrent comme deux rescapés, balançant entre joie et inquiétude. Il était pétrifié, elle utilisa l’excuse de devoir se remaquiller pour s’absenter deux minutes.
— Nous t’attendons dans la voiture, chérie.
La pluie continuait de tomber, le vent s’était levé et courait à la surface du fleuve faisant pencher les branches des arbres sur chaque rive.
Le klaxon de la voiture de Delgado lui rappela de se presser. Leur soirée était une catastrophe, en même temps, l’avenir s’annonçait radieux. Camille se promit de téléphoner à Viviane plus tard, durant la nuit.
Elle griffonna quelques lignes d’explication :
Sommes pris au piège, devons filer, un truc incroyable vient de se produire.
Mille pardons, nous ne t’oublions pas.
Réchauffe-toi.
Love-love-love, ta bouche, tes cuisses.
Elle laissa le mot sur la table basse du salon, Viviane ne pourrait pas le manquer. Elle éteignit la lumière, revint sur ses pas pour ajouter :
Nous pensons à toi.
C’était un petit mensonge, pour s’excuser sans s’excuser véritablement.
Elle reposa le mot sur la table, traversa le jardin, prit soin de ne pas refermer la porte complètement. Elle eut beau plisser les yeux, impossible de voir si Viviane était encore dans le fleuve ou montée sur le ponton ou si elle se terrait sur les bas-côtés du chemin. Camille contourna la voiture et monta à l’avant.
Avant que la portière ne claque, Viviane hissa la tête au niveau du ponton pour apercevoir Camille, sa Camille, monter à côté du conducteur.
Avait-elle essayé de jeter un regard dans sa direction avant de s’engouffrer dans la berline ? Ou Viviane l’avait imaginé ? Peu importe. Elle restait seule. Tremblante, nue, abandonnée.
Les phares éclairaient la pluie et les bords du chemin. Le véhicule démarra. Les lumières rouges des feux arrière disparurent derrière les derniers saules pleureurs à l’extrémité du chemin.
Camille oublia d’écouter la conversation, s’abandonnant au confort de cette luxueuse berline qui coûtait trois fois son salaire annuel. Cette voiture était exceptionnelle car elle les emportait vers un avenir meilleur.
Dommage que Viviane n’ait pu les accompagner.
Camille mit son téléphone sur le mode vibreur et le garda dans le creux de sa main, attendant des nouvelles de la nageuse. Elle devait les avoir aperçus, être sortie de l’eau.
Ses forces l’avaient abandonnée, elle s’était éloignée du ponton. Tel un amas de branches pourries, elle avait dérivé, le courant l’avait déportée, plus bas. Enfin, elle avait réussi à s’agripper puis à rejoindre le chemin de halage.
Frigorifiée, épuisée, Viviane marcha dans ce qui lui sembla la bonne direction, les bras pliés sur le ventre, le dos courbé. Par chance, elle rejoignit le jardin des Rommet sans croiser de voiture.
L’armoire de l’entrée était encombrée d’accessoires de jardin et de jouets, elle se précipita dans la chambre, alluma la lampe de chevet, tria d’un index tremblotant les vêtements et se glissa dans un manteau de fourrure. Le parfum de Camille lui léchait l’épiderme. Elle était glacée jusqu’à la moelle des os. Elle fit couler un bain chaud, descendit au salon, se prépara une tasse de thé brûlant quelle but une fois dans l’eau fumante de son bain.
Sa peau était rose-bleu et fripée. Elle ressemblait à un ravioli chinois cuit à la vapeur.
Elle se trouvait hideuse, elle se sentait grotesque.
Pourquoi l’avaient-ils abandonnée ?
En sortant de la salle de bains, elle enfila le manteau, fouilla la cuisine, trouva une boîte de petits gâteaux, se reversa une tasse de thé, et se pressa de rejoindre leur chambre pour se glisser sous la couette.
Viviane tremblait, incapable de s’endormir, mais le calme de cette pièce et la chaleur du lit la rassuraient. Il fallait laisser le corps se réchauffer, attendre, ils allaient bientôt revenir, ils s’occuperaient d’elle.
S’ils étaient partis, c’est qu’on les y avait forcés. Oui, évidemment.
S’ils n’avaient pas trouvé le temps de la prévenir et de l’aider à sortir de la Seine, c’était parce que leur relation devait rester secrète.
Viviane n’aimait pas cette conclusion. Elle ne demandait pas à avoir sa place sur les photos entre Maximilien et Camille, mais elle se considérait comme un membre adopté de la famille.
Une chaussette et un string sale gisaient sur le lit, comme des vestiges oubliés après une débâcle de ses chéris magnifiques.
Viviane glissa les deux sous-vêtements contre son ventre et se recroquevilla, elle remonta la couette, cherchant le repos.
Ils allaient revenir, elle ouvrirait les bras, la bouche, elle se laisserait faire. Ils reviendraient l’aimer.
Sur elle, en elle, pour elle.
Bientôt, très vite.
Dans les moments d’exception, Maximilien parvenait à faire abstraction des soucis domestiques. Il mit Viviane de côté et jugea le moment opportun pour se confesser :
— J’ai voté pour Revart et son équipe aux dernières élections.
— Vous avez fait comme la majorité des électeurs de Saint-Fargeau. Vous y avez cru, maintenant vous êtes déçu, vous voulez que ça change.
— Mais Revart est membre du parti.
— Nous avons notre lot de brebis galeuses. Revart, on va le pousser vers la sortie.
— Qui sera la tête de la nouvelle liste ?
— Ce n’est pas moi qui décide, ni vous non plus.
Maximilien se pencha vers sa femme :
— Tu savais que le maire avait les mains sales ?
Delgado tourna la tête vers Camille :
— Comme Max, vous êtes sans tache.
Camille se sentit rougir, mal à l’aise avec ce qu’elle prit pour un interrogatoire. Delgado rit, Camille fit de même, Maximilien suivit le tempo.
— La situation professionnelle de Camille est un souci. Vous devez démissionner de votre poste à la mairie.
Logique. La femme d’un futur candidat ne pouvait travailler avec celui qui serait combattu durant la campagne.
— Vous quitterez le plus rapidement possible cette équipe, pour des raisons personnelles. C’est un sacrifice, mais je ne vois pas d’autre solution si nous voulons l’élection de Max.
Sacrifice. Solution. Élection. Mari.
C’était un problème mathématique, il n’y avait donc qu’une solution. Ils la regardèrent, attendant sa réponse :
— Ce n’est pas un sacrifice, c’est mon choix d’aider mon mari.
— Sans cette décision, rien n’était possible… Max, j’ai bien étudié votre profil, je ne vois rien sur quoi vous pourriez être attaqué. Bien sûr, votre maison vous sera reprochée, différente de la maison de monsieur tout-le-monde et située en bord de Seine. Vous avez un crédit à rembourser ?
— Pour les vingt-deux ans à venir.
— Excellent. Restez vous-même, tel que je vous ai vu ce soir chez vous, simple et serein.
Le Palais de Tokyo ressemblait à un de ces édifices mussoliniens qui parsèment le centre de Rome. Le trio évita la librairie austère et chic qui proposait des livres à la parution discrète.
Delgado pointa le nez à l’entrée du restaurant, toutes les tables étaient occupées, personne ne releva la tête. Rejoignant la terrasse, Delgado retrouva le calme que partagent ceux que la naissance a favorisés. Tout ira bien, toujours, jusqu’au dernier jour.
Il s’excusa un instant. Maximilien interrogea sa femme :
— Alors ?
— J’ai appelé, deux fois. Rien, pas de réponse.
Un sourire d’impuissance, un rictus d’inquiétude.
Delgado joua son rôle à la perfection. Glissant d’un groupe à un autre, il avait ce talent pour ne pas s’imposer tout en faisant de Maximilien une personnalité à saluer. Ce dernier dévoila une nature de politicien. Il savait autant parler qu’écouter, Delgado le félicita.
— C’est très rare, mon vieux. Et très utile.
Le buffet ne ressemblant plus à rien, les gens commencèrent à se retirer. Des cartes de visite furent échangées. Une fois les derniers conseillers en communication salués, Delgado décida qu’il était temps de partir.
Avant de rejoindre la voiture, Camille envoya un nième sms à Viviane. Cette fois, ils ne tarderaient plus à rentrer, c’était juré. Ce message, comme les autres, resta sans réponse.
— J’ai une surprise, une vraie cette fois-ci, annonça Delgado.
À cette heure de la nuit, le voiturier ne travaillait plus. Delgado se gara sur le boulevard Raspail.
Le Lutetia est le seul palace de la rive gauche. Delgado expliqua qu’à l’inverse des autres établissements de luxe, il n’était pas fréquenté par les putains. C’était une raison qui avait convaincu la classe politique de s’y retrouver régulièrement. Sans tentation, pas de risque de se carboniser, pas de journaliste visqueux traquant la photo embarrassante, ni de ragot rapporté par le petit personnel.
Un lieu apaisé. Un palace d’un temps révolu.
Il était quatre heures, Camille était fatiguée, Viviane devait dormir. Elle craignait qu’ils boivent un dernier verre les menant au lever du soleil.
— Je ne suis pas en état de vous raccompagner.
Delgado sortit de sa poche la clé d’une suite du palace et la posa dans le creux de la main de Camille :
— Mon cadeau. Profitez bien de cette nuit, c’est la dernière fois que vous pourrez faire la grasse matinée, les mois à venir seront plus studieux.
La salle de bains ressemblait à un décor de film italien. Une élégance aristocratique un peu fanée, comme dans un film de Visconti. Il y avait une salle de bains à chaque extrémité de la suite. Camille se déshabilla très vite.
Un damier de carreaux rectangulaires noirs et blancs courait sur le pourtour de la pièce, à hauteur d’homme, formant une frise.
— Fais-moi couler un bain ! ordonna-t-elle, si excitée que la fatigue l’avait abandonnée.
— Oui, princesse.
Elle rejoignait la chambre à coucher quand Maximilien sortit de l’autre salle de bains. Tous deux ruisselaient, laissant sur le parquet la trace de leurs pas. Ils sautèrent à l’unisson sur le lit, comme deux enfants, ils s’embrassèrent et se glissèrent sous les draps.
Maximilien pensa qu’elle était un peu ivre, Camille savait qu’il s’excitait de la voir se tortiller sous ses coups de langue.
Il faisait jour lorsqu’il enfonça son sexe dans celui de sa femme. Elle lui attrapa les fesses pour accompagner ses coups de reins. Elle dit :
— Ne te retiens pas.
— Fort ?
— Vas-y, donne tout.
Quelques secondes puis le rythme et l’intensité ralentirent. Il l’embrassa, bouche, seins, bouche. Il cambra le dos et redonna deux puissants coups de reins. Camille sentit le pénis de Maximilien s’amenuiser.
Elle lui gifla le cul. Il se concentra. Sans résultat. C’était terminé.
— Je débande…
— C’est rien, chéri… C’est à cause de…
— Je ne vais pas arriver à rebander.
— … La fatigue de la soirée…
Il glissa à ses côtés, se mettant sur le dos. Le plafond était peint en rose et or.
— Ça n’arrive pas souvent.
— Jamais, dit-elle, comme une moquerie pleine d’affection.
— C’était quand la dernière fois ?
Camille hésita :
— Je sais plus…
— Cet été. Sur la Côte d’Azur.
Camille se souvenait, elle n’avait pas oublié, elle précisa :
— La veille de notre rencontre.
Un jour avant de rencontrer Viviane.
Viviane.
La soirée et ses promesses de jours meilleurs ne l’avaient pas occultée. Ils pensaient à elle.
— Tu as réussi à l’avoir ? demanda Maximilien, abritant son sexe flasque dans sa main.
— J’ai envoyé plusieurs sms. Rien… Je lui ai laissé un mot avant de partir.
— La pauvre, tu parles d’une soirée.
Il parlait de sa médiocre performance sexuelle. Les mains posées sur son bas-ventre, il ressemblait à un gisant, le regard vide.
Camille voulut s’occuper du pénis recroquevillé. Il dit, les yeux mi-clos :
— Tout va changer.
— Tout ?
— Nous aussi chérie. Nous devons changer notre mode de vie.
*
* *
Cette soirée, elle en avait rêvé. Elle en rêvait encore.
Viviane s’endormit dans leurs draps tandis qu’ils se glissaient dans le lit de leur suite parisienne.
Ils s’assoupirent lorsqu’elle se réveilla, nauséeuse. C’était à croire que la tristesse de l’une fournissait le combustible du plaisir des autres.
Leur maison avait un air de salle des pas perdus. Viviane resta dans la chambre à tourner en rond. Elle fouilla l’armoire, glissant la main entre les culottes et soutiens-gorge, une caresse soyeuse.
Le ciel était plombé, l’humidité des pluies de la nuit s’infiltrait dans la maison. Elle enfila un pull marin appartenant à Maximilien.
En rechargeant son portable, elle découvrit les sms envoyés par Camille. Le dernier datait de deux heures vingt.
Il était neuf heures, ils n’étaient pas rentrés. Avaient-ils eu un problème ? Un accident ? Si le pire était arrivé, Viviane ne serait pas prévenue. Qui connaissait son existence, à part Yvan ? Personne. Peut-être s’étaient-ils arrêtés pour le récupérer. Dans ce cas pouvait-elle rester chez eux et les accueillir ?
De son séjour prolongé dans le fleuve, elle avait attrapé la crève. Elle éternua en ouvrant le frigo. Elle mangea de la confiture, se demandant pourquoi ils ne rappelaient pas.
Elle se décida à leur téléphoner quand elle aperçut le mot que Camille avait griffonné :
Sommes pris au piège, devons filer, un truc incroyable vient de se produire.
Mille pardons, nous ne t’oublions pas.
Réchauffe-toi.
Love-love-love, ta bouche, tes cuisses.
Deux lignes plus bas, comme rajouté.
Nous pensons à toi.
Des mots posés à la hâte sur une feuille de papier. Des excuses enrobées de baisers pour la contenter. Elle relut ces maigres mots. Deux fois. Elle était déçue et vexée, mais rassurée par ces cinq lignes.
Devait-elle les attendre ? Une heure ? Deux heures ? Toute la journée ? S’ils revenaient accompagnés ? Si le type qui était venu les chercher les raccompagnait ? Comment justifierait-elle sa présence chez eux ? La gêne se transformerait en embarras. Il était plus prudent de filer.
Le plaisir était remis à plus tard.
Maintenant elle s’inquiétait qu’on puisse la trouver dans la maison. Prendre une douche ? Non, oui. Vite alors, puis s’habiller et partir.
Elle rangea le pull de Maximilien, elle replia la magnifique robe guêpière dans son papier de soie et la déposa sur le lit. Elle la porterait pour eux, quand elle reviendrait, inutile de l’emporter à Saint-Ouen.
Viviane vérifia que la machine à café était éteinte, traversa le jardin. Le bord de Seine était désert, elle prit la direction de la gare.
Dix, douze heures auparavant, elle grelottait sur ce chemin, la chair bleuie, abandonnée.
Peu importe, c’était hier.
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Camille retrouva le mot d’excuse écrit la veille, froissé, roulé en boule, au pied du lit.
Viviane avait lavé sa tasse et la théière avant de quitter la maison, sans prendre le temps de les essuyer puis les avait posées sur levier. Il y avait deux larges serviettes de bain en vrac sur le panier de linge sale. Combien de temps était-elle restée dans la Seine ? Elle s’était réchauffée sous une douche brûlante. Elle les avait attendus puisqu’elle avait dormi dans leur lit, elle avait espéré leur retour. Était-elle partie par le dernier train ou avait-elle patienté jusqu’au matin ? Son odeur imprégnait encore la chambre.
Camille changea les draps et les taies d’oreillers puis inspecta chaque pièce, vérifiant que Viviane n’avait rien oublié d’embarrassant. Maximilien se moqua :
— Qu’aurait-elle pu laisser ?
— Je sais pas, mais Yvan, ni personne n’a besoin de savoir qu’elle est restée chez nous, toute seule hier soir.
— Pourquoi ?
— Il y a quelque chose d’inconvenant. Non ? Si cela se savait ?
Maximilien, jouant les libertins, poursuivit :
— À sa place, j’agraferais une culotte au mur, un symbole de ma passion suppliciée !
Il se replia dans son bureau pour préparer ses cours des semaines à venir. Sa tante ramena Yvan en fin de journée. Il avait joué tout l’après-midi et se coucha tôt. Camille prépara des sandwiches italiens et les apporta à son époux qui abandonna un instant son ordinateur :
— Il dort ?
— À poings fermés.
Elle lui tendit une serviette en papier et un sandwich au pain de mie sans croûte. Le professeur ouvrit son pantalon, sortit avec difficulté son sexe qui pointait à la verticale. À force de petits pas, il fit rouler son siège, traversa la pièce pour rejoindre sa femme. Il lui prit la main et la posa sur sa queue.
Ils firent l’amour.
Comme un professeur sauterait une de ses élèves qui l’aurait provoqué.
Comme un clochard se soulagerait dans une journaliste de télé.
Comme un curé éjaculerait sur la croix sacrée.
Maximilien mit beaucoup d’ardeur, désirant prouver que la panne de la veille était un incident anecdotique.
Camille tenait ses jambes hautes et écartées. Elle trouva le moment agréable. Elle se dit qu’elle se faisait sauter. Un terme qu’utilisait Viviane. Elle pensa à elle, à leurs nuits partagées.
Maximilien regarda sa verge pour la féliciter.
— Encore.
Une belle érection ne rendait personne littéraire, encore moins imaginatif. Il répéta son mantra :
— Encore.
Repus, éreintés et satisfaits.
Ils se couchèrent.
Camille se colla contre lui. Ils se regardèrent, la tête à demi enfouie dans l’oreiller. Il voulait dormir, elle serra sa queue, avec force, bloquant le sang, contraignant l’organe à durcir. Il ne détestait pas cela.
Il fallait assurer, tenir la distance. Il se souvint de la langue savante de Viviane quand elle lui énervait le bas-ventre. Sa frimousse de chienne mal éduquée. Il s’agrippa à cette image, y trouva l’énergie, le temps nécessaire pour faire jouir Camille.
Maximilien ne se demanda pas si c’était une forme de tromperie mentale, il s’endormit à poings fermés et ronfla aussitôt.
Camille se retourna sur le côté, elle regretta d’avoir changé les taies d’oreillers. Il y avait un parfum, un dérivé de patchouli que Viviane avait rapporté de Goa, qu’elle regrettait de ne plus sentir. Elle s’assoupit en l’imaginant allongée sur une plage déserte.
Au matin, Camille lui téléphona. Trois sonneries, son message d’accueil, cinglant et moqueur, prit tout son sens : Ici, Viviane, parlez-moi, je vous répondrai peut-être. Biiiip.
— Nous ne savions pas que quelqu’un allait venir, nous sommes désolés. Appelle-nous.
Quatorze mots qui n’expliquaient rien.
Viviane écouta puis effaça le message. Elle crevait d’envie de les revoir, mais se dit qu’elle devait les faire attendre. Elle avait bien attendu toute une nuit.
Rien n’avait changé, le quotidien continuait de régner.
Rien n’avait changé, ils étaient tous trois différents.
*
* *
Qui d’autre que les touristes, japonais ou allemands, arborait encore un sourire ravi dans les allées du Malik ? Tout était plus difficile, les clients moins riches, moins nombreux, la violence plus présente, les négociations de plus en plus âpres. Chaque génération de puciers avait déclamé cette rengaine.
Le chic fortuné avait glissé vers les marchés d’antiquaires, de l’autre côté des Puces.
Dark n’avait pas trente ans. Il squattait un bout de trottoir, pour lequel il payait un loyer, quelques mètres après le stand tenu par Duff. Des jeunots, des enfants presque, de la cité d’en face l’avaient mis à l’amende. Ils ne l’avaient pas rançonné, ils l’avaient testé et facilement percé. Dark était un craintif. Chaque week-end, les gamins le délestaient de deux ou trois chemises Ben Sherman à manches courtes. De la belle fringue anglaise.
Ayant assisté à sa punition hebdomadaire, Duff prit Dark en sympathie et lui expliqua les règles de survie du Malik. Il le présenta aux bonnes personnes, les gamins racketteurs cessèrent de l’importuner.
Pour un dimanche sans pluie, les clients se faisaient rares. Dark retrouva Duff au Piccolo, ils s’installèrent derrière la baie vitrée pour déjeuner. Le gratin dauphinois était à douze euros, Angela, la serveuse, n’était pas jolie mais spirituelle. Elle acceptait les moqueries tant que la vulgarité était évitée.
— Une bonne mentalité et un gentil sourire rattrapent un physique ingrat.
— Elle est franchement moche, souligna Dark.
— Angel’ est imbaisable, et alors ? Elle a compris le truc et se fait de jolis pourboires, tu peux me croire. Ce ne sont pas les plus beaux qui font le plus d’argent ici.
Dark était bien fait de sa personne, un brin vaniteux. Il prit cette dernière remarque pour une pique personnelle.
— Salut.
Viviane avait une petite mine, Dark la salua, Duff posa son verre et la regarda.
— Installe-toi cocotte, je t’apporte une assiette, lui cria la serveuse en déposant les plats.
— Je ne voudrais pas déranger.
Duff comprit que son week-end ne s’était pas bien passé.
Elle l’avait planté, sans hésiter, mais Duff n’était pas rancunier. Dark fit glisser une chaise. Elle se pencha vers Duff :
— Je vais surveiller les cartes postales.
C’était sa manière de demander pardon.
— Laisse le stand tranquille. On ne craint pas le hold-up. Raconte-nous plutôt ta journée d’hier.
Viviane se raidit.
— Je plaisante, ma grande.
Duff expliqua au jeune vendeur que Viviane était entourée de mystères impossibles à percer. Une façon détournée de dire à la jeune femme qu’il aimerait bien savoir ce qu’elle manigançait.
— Je te laisse à tes délires, je vais m’occuper du stand.
Tout l’après-midi, elle se désespéra de ne pouvoir fourguer la moindre statuette. Duff restait au fond du stand. Il marmonnait dans son portable, saluant les vieux clients qui venaient traîner là pour passer le temps et oublier leur femme et leur solitude.
Le Malik ferma, comme toujours, avec le coucher du soleil. Dark vint aider à ranger. Viviane remballait ses Ganesh. Il lui proposa de dîner avec lui.
— On se connaît pas.
— Ben raison de plus. Hein ?
Elle refusa. Le jeune type insista.
— Tu te fais pas chier ici ?
— Non, Duff est sympa.
— Tu vas bouffer avec lui ?
— Et alors ?
Il ne la regardait plus, il la scrutait : c’était du gâchis.
— Tu es avec ce vieux ?
— Quoi ?
— Tu te le tapes ?
— Ça te regarde ?
Dark avait sa réponse.
— Ah d’accord.
Il se pencha, l’œil comme une glaire posée sur elle :
— T’es pas dégoûtée.
— Vas-y, dégage, pauvre con.
Viviane avait répondu entre ses dents, pour que sa voix ne porte pas jusqu’au fond du stand où Duff rangeait les affiches de films grand format. Il n’était pas censé entendre leur conversation, mais fut ravi de sa réponse. Viviane était chouette, Dark venait de signer sa disqualification du Malik.
Après le dîner chez un Kabyle derrière la mairie du XVIIIe, Duff retrouva des jeunes de la cité. Il leur indiqua le numéro du garage où Dark planquait son stock de marchandises. Pourquoi prendre deux chemises quant ils pouvaient tout rafler ?
— T’as changé d’avis ?
— Tu changes jamais toi ? rétorqua Duff.
— On nous a dit de plus l’emmerder.
— L’ordre est levé. Parole de Duff.
C’était la première fois que Duff se comportait comme une saloperie. Il y a un temps pour tout.
Il rentra chez lui, satisfait et serein, rêvant à sa jeune et jolie locataire. L’affection qu’il avait pour Viviane était immense. C’était un sentiment sans réciprocité. Un désir froissé, honteux et masochiste. Elle n’acceptait rien de lui hormis sa camaraderie. Il était l’ami privilégié, celui qui ne devient jamais l’amant.
*
* *
Camille avait abandonné puis repris la rédaction de sa lettre de démission plusieurs fois, tournant autour du bureau, se balançant sur sa chaise, ouvrant puis fermant pour le rouvrir son ordinateur portable. Pour finir, elle écrivit dix maigres lignes qui invoquaient les habituelles raisons personnelles. Une lettre sèchement formelle, sans véritable explication.
Camille avait demandé au maire de la recevoir, le secrétariat de ce dernier l’avait renvoyée sur le premier adjoint. Un con infatué. Camille regrettait d’avoir attendu quarante-huit heures pour tirer sa révérence.
Cet emploi qu’elle quittait était la raison et l’objet de son implication dans le jeu social, l’alpha et l’oméga de son féminisme responsable, comme Maximilien le décrivait durant les repas entre amis.
Démissionner, c’était abandonner ce formidable projet qui mettrait le Burkina Faso à l’honneur à la mairie de Saint-Fargeau. Démissionner, c’était faire une croix sur la soirée de poésie militante qu’elle avait intitulée « Contes burkinabés, leur place dans le village mondialisé ». Démissionner, c’était ne pas préparer le marché artisanal burkinabé sur la grande place de la mairie. Démissionner, c’était laisser le champ libre aux réactionnaires, aux jaloux, qui parlaient de ce projet comme le résultat bobo-écolo d’une pensée molle partagée entre privilégiés ferréolais. Comment osaient-ils, se répétait Camille.
Démissionner, c’était aider Maximilien à être élu sans qu’il prête le flanc aux critiques de bas étage.
Qui reprendrait la charge du dossier Burkina Faso ?
Djamel Affouz, premier adjoint, était-il au courant de l’impact du projet pour l’avenir culturel de Saint-Fargeau ?
— Il faut une personne passionnée pour gérer durant trois week-ends les quatre ateliers de rencontres. La musique, l’agriculture, la couture et la danse, expliqua Camille.
Djamel Affouz pensait que c’était une énorme connerie et qu’elle lui faisait perdre son temps. Il ferait tout pour enterrer le projet.
— C’est clair, dit-il.
Elle lui tendit sa lettre de démission, il plia la feuille et la posa à côté de son clavier d’ordinateur.
— Ce n’est plus votre problème, mais je vous tiendrai au courant, dit-il en tendant la main vers l’ex-responsable des affaires culturelles.
Affouz était un sale type. Une saloperie nimbée d’arrogance. Lui aussi se rêvait maire, le premier maire d’origine africaine des bords de Seine. Une sorte d’Obama de Seine-et-Marne.
Un con certifié.
Assise dans sa voiture, Camille était volubile et excitée. Le siège du passager lui rappela la fois où Viviane lui avait griffé l’intérieur de la cuisse, sur le chemin de la gare.
Pourquoi n’appelait-elle pas ? Quatre jours sans nouvelles, sans réponse. Maximilien l’avait convaincue de ne pas insister. Il fallait laisser filer un peu de temps. Tout de même. Viviane lui manquait… Viviane ou sa bouche et son sexe ?
Maximilien aussi espérait un appel, mais Delgado ne se manifestait pas. Pour s’occuper l’esprit, il avait listé les axes de travail des prochaines semaines :
Ne plus écrire de rapports macro économiques. Ses erreurs de jugement lui seraient reprochées, les points exacts ne seraient pas reconnus.
Travailler sur la ville. Le culturel. Définir une politique originale.
Éviter tout problème à l’ENS, faire profil bas.
Faire des photos. De belles photos. Acheter un manteau. Un costume aussi. Pas trop cher, ni trop chic… Camille s’en chargerait.
Rédiger cette liste l’occupa douze minutes, le temps de brancher son ordinateur et d’imprimer la feuille inclus. Il lui restait beaucoup de temps pour réfléchir.
Réfléchir au futur, c’était analyser les fautes du passé.
Ce qui ne pouvait continuer.
Ce qui devait disparaître.
L’image de la robe guêpière lui gifla le cerveau.
Cette robe était symbolique et la preuve de ces secrets qui ne devaient surtout pas suinter hors de sa vie privée.
Une évidence.
De la folie.
Viviane.
Il existait des rapports amoureux moralement scandaleux. Les électrices et les électeurs de Saint-Fargeau lui pardonneraient une aventure, mais pas d’entretenir un ménage à trois, sous le toit familial. Forniquer avec deux femmes à côté de la chambre de leur fils équivaudrait à un crime. Son futur politique s’évaporerait, le scandale mettrait sa carrière de professeur en danger, Camille serait réduite à jouer la femme abusée et forcée par un mari retors.
Une maladresse ou une dispute avec Viviane et leur couple ferait la première page des hebdomadaires à scandale.
Viviane. Son rire, ses cheveux, sa façon de s’occuper d’Yvan. Son appétit pour le sexe. Elle était bandante lorsqu’elle se lovait aux pieds de Camille.
Viviane était le plus doux des cancers. Il ne fallait plus la fréquenter. Il fallait s’en débarrasser.
C’était une évidence qu’il décida de partager avec Camille. Lorsqu’elle revint de la mairie, Camille avait, elle aussi, à lui parler.
— Devine à qui je pensais quand je suis montée dans ma voiture ?
— À elle.
— Toi aussi ?
— Oui, elle occupait mes pensées ce matin.
— Je caressais le fauteuil, tu sais, cette manière qu’elle a de soupirer quand elle s’assoit.
Maximilien l’interrogea :
— Tu penses souvent à Viviane ?
— Pourquoi cette question ?
— Réponds-moi. Très souvent ?
— Elle est là, dans mes rêves. Souvent.
— Trop souvent.
— J’imaginais qu’elle était avec nous quand tu m’as fait jouir l’autre soir.
— Moi aussi, elle me léchait le cou, avoua-t-il.
— Tu vois, il faut qu’on la rappelle.
— Il faut qu’on arrête. Viviane a pris trop d’importance.
La remarque de Maximilien était une évidence douloureuse à admettre.
— Mais c’est Viviane… soupira-t-elle.
— Notre Viviane. Son odeur. Son rire. Ses coups de langue. Ses petites fesses. Sa gentillesse. C’est tout cela que nous devons oublier. Regarde ce qui a failli nous arriver samedi, avec l’arrivée de Delgado. Ça va trop loin. Lorsque nous faisons l’amour, lorsque nous jouissons, nous pensons à elle, cette relation est malsaine. Elle t’a recontactée ?
— Pas encore.
— Envoie-lui un mot, il faut la voir, qu’on lui explique que c’est terminé.
— Quand ?
Maximilien y avait déjà réfléchi.
— En semaine c’est trop compliqué avec Yvan.
— Je lui dis samedi soir pour vingt heures, chez nous ?
— Non. Il ne faut plus qu’elle vienne chez nous. Plus jamais.
— Plus jamais, répéta Camille pour se convaincre. Au bar d’un hôtel à Paris ?
— Tu penses au Lutetia ? interrogea Max. Elle croirait que nous lui proposons de passer la nuit à l’hôtel.
— Au restaurant alors.
Tout était un problème potentiel, tout était important, il fallait prévoir chaque détail. Au fur et à mesure, le ton de leur conversation baissait pour ressembler à un murmure de confessionnal, cette décision et ses implications étaient trop crues pour être exprimées à haute voix.
Ils choisirent un restaurant italien de l’avenue Marceau.
Camille était tendue.
— Je lui envoie un sms ? Je lui téléphone ?
Maximilien évita de répondre.
*
* *
Le sms de Camille l’invitant à dîner avec eux samedi soir lui fit l’effet d’un doigt glissant de son cou jusqu’à sa poitrine.
Un bonheur soyeux.
Viviane regretta sa bouderie de la semaine passée, quelle sotte d’avoir effacé les sms précédents de Camille. Tout cela n’avait plus d’importance. Ses amoureux allaient s’excuser, ils en rigoleraient puis ils iraient au lit. Viviane avait envie de baiser, le message de Dark lui proposant de prendre un verre, l’énerva.
— Il m’emmerde celui-là !
— Qui ? demanda Duff.
— L’autre là, ton copain.
— On ne le reverra pas de sitôt ce p’tit con.
Viviane se foutait de Dark, de son invitation et de l’insinuation de Duff qu’elle n’écoutait pas : elle avait rendez-vous avec ses amoureux.
Elle renvoya une onomatopée, smack, en guise de réponse, puis un second sms, plus clair : OK, super, à samedi.
La semaine fila. Le samedi aux Puces glissa sans anicroche, sans clients non plus.
Viviane avait réfléchi à la meilleure façon de s’habiller pour retrouver Maximilien et Camille. Le matin, elle hésitait encore. Cela n’avait aucune importance, elle finirait nue, après le dîner. Elle ne repasserait pas à l’appartement pour se changer, elle laisserait Duff fermer le stand tout seul.
— Où tu vas ? l’interrogea Duff.
Viviane termina de ranger les cartes postales dans une boîte en plastique sans lui répondre. Duff insista :
— Je sais pas qui tu vas retrouver, mais tu devrais pas.
— Qu’est-ce qui te prend ?
— T’es là, depuis ce matin, toute guillerette, le sourire aux lèvres…
— Et alors ? Ce serait bon pour le commerce, si on avait des clients.
Le ton de Viviane était mordant, Duff la trouva laide un instant. Il se radoucit, d’autres auraient dit qu’il ramollissait :
— Allez quoi…
— Quoi ?
— Reste.
— Pourquoi ?
— Reste avec moi.
— Demain si tu veux, ce soir c’est impossible. On dînera ensemble demain, d’accord ?
Duff n’avait pas besoin de répondre, Viviane remontait la rue menant au métro de la porte de Clignancourt.
Les informations obtenues sur Google, en tapant Casa Nostra et avenue Marceau, mentionnaient un excellent menu, un chef exceptionnel, une table réputée. Viviane gloussa en pensant que le plus important de cette soirée n’était pas dans les assiettes.
Le restaurant se situait à deux pas des Champs-Elysées, dans un quartier quelle ne fréquentait pas, dans un arrondissement quelle traversait en métro, sans jamais s’y arrêter. Que viendrait-elle y faire ? Tout était trop cher et destiné à des femmes différentes d’elle.
On lui ouvrit la porte du restaurant en la saluant. Des mises en bouche et ses deux chéris l’attendaient au fond du restaurant, à une table d’angle. La lumière était douce, basse, il n’y avait pas de musique de fond, une différence avec les pizzerias qu’elle pratiquait, pensa-t-elle en saluant Camille.
— Tu sens bon, dit Viviane à sa belle maîtresse.
— C’est toujours le même parfum.
— On en mangerait.
Maximilien l’embrassa à son tour ; Viviane s’étonna qu’il évite ses lèvres. Tout le monde s’assit. Bien qu’ils soient installés à une table ronde, Viviane leur faisait face.
En poussant son pied, elle sentit celui de Camille sous la table, ce qui la rassura. Elle se dit qu’elle avait des émotions de chien fidèle. Et alors ? Était-ce une mauvaise pensée ? Ils étaient beaux, ils étaient séduisants. Elle leur dit :
— Vous êtes superbes.
Plutôt que de lui rendre la politesse, le couple plongea en silence dans la contemplation du menu.
Ils lui appartenaient, autant qu’elle voulait leur appartenir, se dit-elle en parcourant à son tour la carte.
Elle bougea le pied vers la droite et frôla la chaussure de Maximilien. Il sursauta, Viviane pouffa. Son petit cri ludique fusa dans la salle de restaurant. Elle s’excusa d’être bruyante.