Anatomie des âmes en peine
2 – Le manteau de la honte est lourd à porter
Chaque conversation avec son père avait toujours été une torture. Le même long monologue radoteur émaillé de mille et une digressions, anecdotes et conseils sentencieux. Il lui fallait des heures pour parvenir à l’essentiel, et quand le moment tant attendu arrivait, c’était comme l’énoncé d’un verdict implacable : tu es puni ! Cela se terminait invariablement par une condamnation.
— Le deuil et la solitude, commença-t-il, sont parmi les sentiments les plus redoutables que l’on puisse endurer. Mais le pire d’entre eux, c’est quand même la honte. Quand je n’étais qu’un simple fossoyeur…
— Oh, père, épargnez-moi cette histoire, je la connais par cœur.
— Laisse-moi parler, Yoyo.
— Et ce surnom ! Ne m’appelez pas Yoyo, je vous en conjure !
— C’est ta mère bien-aimée qui te l’avait attribué à cause de tes cheveux si noirs aux reflets bleus. Tu étais comme le petit corbeau Yoyo dans le livre que te lisait chaque soir la gouvernante. Et tu riais bien volontiers de cette ressemblance…
— Plus maintenant. J’ai grandi, voyez-vous.
— Sauf qu’aujourd’hui encore, tout le monde te connaît comme étant Yoyo, c’est comme ça, on n’y peut rien… Bref, à cette époque, bien que très jeune, je dirigeais une équipe de dix ouvriers et – je crois te l’avoir déjà dit – ce n’était pas facile de tenir par la bride cette bande de joyeux lurons, occupés toute la sainte journée à jacasser comme des pies, des ivrognes sans cervelle, que je m’efforçais de calmer chaque fois qu’une famille éplorée venait mettre au tombeau un parent… Comme tu le sais, notre province avait conservé la tradition des catacombes léguée par nos ancêtres. Tu les as visitées bien des fois, tu voulais toujours que je t’y emmène quand tu étais enfant. Les galeries de notre nécropole s’étendaient sur plusieurs lieues, de telle sorte qu’en surface les terres restaient libres pour être cultivées ou bâties. C’est un avantage réel par rapport aux cimetières, si laids, et qui prennent tant de place…
— Je sais tout cela, père.
— Tais-toi, idiot ! Tu vas m’écouter jusqu’au bout, et ensuite seulement, je te donnerai peut-être la parole. Où en étais-je ? Ah, oui, l’organisation des cérémonies funéraires… Mais nous étions aussi chargés de creuser les galeries et les niches à mesure des besoins d’extension ainsi que d’en assurer la garde nuit et jour. J’avais alors une conception assez libérale du commandement, et d’un commun accord, les tâches s’effectuaient par roulements, auxquelles j’aimais prendre part comme un simple ouvrier. En tant que chef d’équipe, en plus de la gestion administrative, la municipalité m’avait confié le privilège de diriger les inhumations, ce qui ne se pratiquait pas partout. En général, les fossoyeurs creusaient et rien d’autre. Mais comme j’avais la confiance du maire, j’accueillais les familles et les prêtres, je les accompagnais jusqu’à leur chapelle pour la cérémonie et de là, dans la chambre funéraire, où je scellais moi-même la dalle devant l’assemblée. Dans la mort comme dans la vie…
— Dans la mort comme dans la vie, répéta Yoyo en prenant un ton comiquement sentencieux.
— Mais vas-tu te taire à la fin ? explosa son père. Tu n’es pas en position de te moquer de moi ! Dans la mort comme dans la vie, disais-je, nous ne sommes pas égaux. Les plus pauvres n’avaient droit qu’à une vulgaire niche creusée dans la paroi brute. Les épouses étaient séparées des maris, les pères des fils, les frères des sœurs à moins qu’ils ne fussent décédés en même temps, auquel cas les emplacements se suivaient mais, en général, ils étaient intercalés entre d’autres corps. Seules les mères mortes en couches avec leur bébé avaient droit à une sépulture commune. Ces règles ne concernaient pas les notables, bien entendu. Tout est question de moyens. Eux, ils se faisaient construire des chambres funéraires au format familial et pour les plus fortunés, l’emplacement prévoyait une chapelle privée fermée à clé par une grille. Quelques familles nobles bénéficiaient de véritables mausolées souterrains dont les parois étaient peintes, l’autel fleuri et les niches éclairées.
— Je sais, père, épargnez-moi je vous en supplie…
— Tais-toi ! Mais tais-toi donc ! Comme je viens de le dire, mes compagnons étaient de joyeux drilles. Ils ne respectaient rien, ni les femmes, ni l’argent, ni les institutions, ni même le chagrin des clients, ce qui faillit plus d’une fois nous attirer des ennuis. Une de leurs farces préférées consistait à effrayer les visiteurs en poussant des hurlements sinistres à travers les galeries, une autre à jeter des couleuvres à travers les puits d’aération pour qu’elles tombent sur leurs têtes. J’ai même dû punir sévèrement l’un d’eux le jour où il s’est amusé à déféquer sur la nappe blanche d’un autel… Mais je l’ai fait à contrecœur. Comment leur en vouloir ? Le métier de fossoyeur est ingrat. Outre qu’il requiert de la force physique – creuser, déblayer, charrier la pierre, la remonter à la surface par les rampes d’excavation – il a ceci de pénible qu’il vous oblige en permanence à entrouvrir les portes de l’au-delà. J’avais sous mes ordres des hommes sans instruction qui n’auraient pu supporter longtemps de côtoyer la mort sans quelques distractions en contrepartie. Pour cette raison, je les laissais s’enivrer, tourner les choses en dérision et, de mon côté, je m’arrangeais avec les autorités du mieux que je pouvais. Un seul type de faute ne savait être pardonné : le vol, passible selon l’importance du larcin de châtiments plus ou moins lourds… Quoi que tu en penses, je suis moi-même un homme humble. J’ai fréquenté l’école le temps d’apprendre à compter, à écrire et à lire. Mes parents, cependant, m’avaient transmis des valeurs : le respect, la politesse, l’honnêteté. Tout seul, j’ai appris à regarder, écouter, réfléchir. Ainsi, malgré mon pauvre bagage, je n’étais pas inculte. Par ailleurs, j’étais d’un naturel méfiant. La méfiance, un trait de caractère que mes amis me prêtent encore aujourd’hui. Je n’entreprends rien sans avoir pesé le pour et le contre et vérifié trois fois que tout est en ordre, que mes interlocuteurs sont fiables, que les chiffres sont justes ou que la décision que je m’apprête à prendre est cohérente. Méfiant, mais aussi prudent. S’agit-il de qualités ou de défauts ? Si la prudence m’empêche d’agir, c’est un défaut. Et il est vrai, je l’admets, que je reste parfois au milieu du gué. Suis-je pour autant un indécis ? Je me définirais plutôt comme un homme pondéré. Discret, digne, pudique et pondéré. En tout cas, lorsque, au bout du compte, ma décision est prise, je m’y tiens, je ne dévie pas, et tout au long de ma vie j’ai eu raison, me semble-t-il, dans la plupart de mes choix. Je les ai en tout cas assumés. Bref, je ne suis pas sujet à l’exaltation. Quant à la religion…
— Pourquoi me parlez-vous de religion ? Quel rapport avec ce qui nous préoccupe ?
— Je parle de ce qui me chante. Donc, en matière de religion également, je ne m’enthousiasme guère et je reste sceptique. Nous vivons une époque trouble. Aujourd’hui, chacun choisit de croire comme on choisirait un fruit sur un marché ou la coupe d’un costume. On veut un dieu à sa convenance, il doit répondre à nos besoins, satisfaire à notre confort. C’est une attitude très mesquine. Mais est-il préférable de croire en un dieu tout-puissant qui se pencherait comme un père sur notre épaule, nous récompenserait ou nous châtierait selon nos actes, en lisant dans l’intimité de nos pensées comme dans un livre ouvert ? Si Dieu il y a, j’aime mieux l’imaginer comme une espèce de force spirituelle qui nous appartiendrait collectivement et à laquelle il serait apaisant de se référer dans les moments délicats de l’existence. Certaines religions ont plusieurs dieux doués de pouvoirs différents qu’ils prient en fonction des circonstances. Je me demande si ce n’est pas encore plus compliqué de craindre plusieurs dieux à la fois… Mais Dieu existe-t-il ? Disons que j’ai mon idée sur la question, mais je préfère la garder pour moi. Je peux simplement te dire que je ne souhaite ni un Dieu sur-mesure, ni un Dieu tyrannique. Je ne veux pas non plus d’une multitude de dieux de circonstance. Disons que j’ai ma religion personnelle, comme la plupart des gens d’ailleurs. Pour être franc, s’il n’y avait rien au-dessus de nous, ce serait l’idéal… Mais je m’égare ! Tu n’entends rien à tout cela, revenons-en plutôt à nos moutons…
— Bêêê.
— Oh, Yoyo, comme tu es décevant.
— Avant cette digression fort instructive, vous vouliez me parler, je crois, d’une faute commise alors que vous n’étiez encore qu’un jeune écervelé.
— Ah oui ? Tu as raison, tu as raison… J’étais jeune, en effet, mais sûrement pas écervelé… Trop présomptueux sans aucun doute, et j’aurais ri au nez de qui m’aurait prédit que je commettrais un crime dans l’exercice de mes fonctions. J’aurais crié à la provocation. Comment ? Un homme de devoir comme moi, responsable, respecté, apprécié de sa hiérarchie, vous vous moquez ? Or, je l’ai fait. Et si l’on veut bien prêter un peu de crédit au portrait que je viens de brosser de moi, mon crime ne me correspond pas. En l’espace d’un instant j’ai failli jeter ma vie aux orties, comme ça, d’un simple geste. J’ai pris le risque insensé de balancer mes principes, mon honneur et ma réputation par la fenêtre. Avec désinvolture et sans la moindre hésitation. C’était une folie mais je l’ai fait. Et qu’ai-je donc fait ? L’inconcevable : j’ai profané une tombe pour dépouiller de ses bijoux le cadavre d’une patricienne enterrée le jour même. Bagues, bracelets, colliers, broches et boucles d’oreilles. Tout d’ambre, d’or fin, d’émeraude et de jade. Cela représentait une fortune. Pourtant, je n’ai pas commis cet acte odieux pour l’argent, je n’étais ni endetté, ni dépensier, mon salaire me convenait. Ce n’était pas non plus pour en parer les bras et le cou d’une donzelle, il n’y avait aucune femme dans ma vie à cette époque ni aucun projet de conquête. Ce n’était pas non plus par défi ni par goût du risque, je n’étais pas joueur et ne pariais jamais, au grand dam de mes compagnons. Alors pourquoi ? Aurais-je été victime d’un brusque accès de démence ? D’une pulsion suicidaire ? N’était-ce pas Dieu, justement, qui me mettait à l’épreuve ? Aujourd’hui encore, aucune explication ne me convient. La seule chose dont je me souvienne avec netteté, c’est qu’au moment où je suis passé à l’acte, rien n’aurait pu m’arrêter. Je me rappelle être rentré chez moi dans un état second, comme si j’avais bu. Mais très vite j’ai repris mes esprits et lorsque j’ai contemplé mon butin étalé sur la table, j’ai soudain été saisi d’effroi. Tremblant, ruisselant de sueur, j’ai refait le chemin à l’envers et remis les objets à leur place comme si rien ne s’était produit : les bagues aux doigts, les colliers autour du cou et les peignes de nacre dans les cheveux. Puis j’ai scellé la plaque avec du mortier neuf et balayé la poussière tout autour. Personne n’aurait pu s’apercevoir de mon forfait. Seulement, j’avais honte. Au-delà de l’incompréhension, de la surprise que me causait mon geste, j’étais envahi par la honte. Sais-tu ce que cela signifie ? J’aimerais tellement que tu comprennes le poids de cette ignominie. C’est comme un vêtement très lourd jeté sur tes épaules et qui te laisse courbé en deux au point que le souffle te manque. Tu le sens peser sur toi jour et nuit, et plus le temps passe plus le manteau de la honte est lourd à porter. Si lourd que je me demandais parfois si ce n’était pas la vieille patricienne elle-même qui se tenait accrochée à mon dos. La honte, c’est un fantôme qui circule à travers ton corps comme dans les couloirs d’un château. Et moi, je me sentais hanté, littéralement ! J’ai traîné cette sensation pendant des années jusqu’à ma rencontre bénie avec ta pauvre mère. Une sainte femme…
— Ne mêle pas maman à cet entretien !
Les mots de Yoyo avaient résonné sous la verrière de la serre à la manière d’une cloche fêlée. Un instant, son père sembla pris au dépourvu. Il tendit les mains vers son fils, paumes ouvertes dans un geste d’impuissance, puis il se reprit, se renversa dans son fauteuil et essuya lentement ses lunettes.
— Je retire ce que j’ai dit, que la paix soit sur elle !
— Venons-en aux faits, alors.
— Précisément, venons-en aux faits ! Je crois que tu sais pourquoi tu te tiens devant moi à présent… Trente ans plus tard, la même scène insensée. Quelle ironie !
Le père plissa les yeux, ses lèvres se mirent à trembler comme s’il s’apprêtait à pleurer. Mais à nouveau il se contint.
— On pourra dire ce que l’on voudra sur les conditions et le motif, trouver des différences, justifier les choses autrement, mais la comparaison est bel et bien faisable : toi, Yoyo, trente ans après ton père, tu as profané une tombe et tu as volé son contenu ! Comment pourrais-je y voir la moindre coïncidence ! Je veux comprendre, je dois comprendre ! Quelle mouche t’a donc piqué ?
— C’était pour la Cause.
— Continue, dit le père. Exprime-toi puisque je t’y autorise.
— Je t’ai déjà tout expliqué.
— Fort bien, mais je voudrais l’entendre encore. Parle-moi de la Cause. Qu’est-ce donc que cette fameuse Cause ?
— Mes camarades et moi pensons que la société dans laquelle vous essayez de nous bercer comme dans un couffin n’est pas adaptée aux besoins légitimes de notre génération. Nous voulons sortir de ce berceau fangeux pour construire un monde conforme à nos aspirations. Telle est notre Cause. Mais pour espérer ouvrir les yeux de tous ceux qui restent assoupis, il nous faut des moyens. Nous manquons d’argent pour acheter le papier, l’encre et les machines qui doivent servir à imprimer nos tracts.
— Et ?
— Et il était hors de question que je joue le rôle du banquier. C’est absolument contraire à nos principes, car nous voulons que les classes sociales soient abolies. La plupart de mes camarades sont pauvres, je le suis donc aussi.
— Quel drôle de raisonnement ! Vous considérez la pauvreté comme une profession de foi, une condition sine qua non de votre doctrine, mais en même temps vous déclarez avoir besoin d’argent. Voilà déjà une contradiction, et je suis bien certain que nous allons en découvrir d’autres. En attendant, ce que je crois, c’est surtout que tu refuses de passer à leurs yeux pour un fils à papa. Le rejeton d’un millionnaire qui financerait sur son argent de poche l’avènement d’une révolution sociale, certainement, ce serait le comble du ridicule. L’argent est sale. Plus encore : il est obscène, les riches l’utilisent avant tout pour satisfaire leurs plaisirs de riches. La seule façon de lui conférer une certaine pureté, c’est donc de le détourner pour l’emmener vers une destination plus haute. C’est cela, n’est-ce pas ?
— Si vous le dites.
— Et comment s’y prend-on ? En le volant, pardi ! Le raisonnement n’est pas sans logique. Mais pourquoi avez-vous choisi de profaner un cimetière ?
— Pourquoi pas ? C’est moins risqué que de dévaliser une banque.
— La preuve que non, puisque tu t’es fait prendre ! Je vais te dire, moi, la raison pour laquelle tu as poussé tes acolytes à se transformer en pilleurs de tombes. C’était pour m’humilier. Comment pourrais-je ne pas y voir un attentat délibérément commis sur ma personne. Comme tu es moins bête que tu en as l’air, mon fils, tu as pensé : faisons d’une pierre deux coups et même trois coups. Le butin pour la Cause, le cimetière pour emmerder papa qui a construit sa fortune sur le commerce de la mort. Et en s’improvisant détrousseurs de cadavres pour lui rappeler cette vieille et dramatique histoire de sa jeunesse.
— Il n’a jamais été question d’un règlement de compte. Nous avons un vrai projet qui est de changer radicalement la société, comme je n’arrête pas de te le répéter. C’est déjà beaucoup, il me semble. Et de plus, il y a fort à faire.
— Ce n’est pas faux. Le vieux monde est mort, celui des princes, des chevaliers et des philosophes… Ce monde est mort et la nouvelle époque est vulgaire. Peut-être faudrait-il qu’une nouvelle race d’hommes émerge, et tu vois que sur ce point je peux aller dans ton sens. Mais comment comptes-tu t’y prendre pour améliorer l’ordinaire ? Quel est le programme, cher camarade ?
— Ne t’adresse pas à moi avec tant de condescendance.
— Détrompe-toi, je ne te méprise pas, tu as le droit d’avoir tes idées et de les défendre. Je suis seulement en train de mesurer mon échec. Ta mère est partie trop tôt, pardonne-moi d’y faire à nouveau référence mais c’est précisément qu’elle est une référence pour moi, l’unique et véritable référence. Sa mort fut un déchirement, un drame irréparable. Mais en ce temps-là, j’étais accaparé par mes affaires, et le tort que j’ai eu a été de te confier à des précepteurs serviles qui jamais n’auraient osé m’alerter sur quoi que ce fût te concernant. Je ne te voyais pas vivre, je te négligeais et c’est pourquoi, sans doute, tu te révoltes aujourd’hui. Somme toute, c’est bien normal, tu as manqué… tu as manqué…
— D’amour.
— Bien sûr, je m’attendais à ce reproche.
— J’ai terriblement manqué d’amour, père. Toutes ces années, je les ai passées dans un perpétuel sentiment d’abandon. Jamais aucune caresse ni un sourire, pas le moindre encouragement de la part de ceux que tu employais à mon service. Et le plus effroyable, c’est qu’il n’y avait pas non plus de reproches, ni jamais aucune réprimande. Ils se montraient neutres, froids et aussi absents que tu l’étais toi-même. Je n’avais plus de mère, tu te tenais toujours plus loin de moi, je n’avais aucun moyen de savoir si j’avançais sur le bon chemin. J’aurais pu imposer mes quatre volontés si mon caractère m’avait porté au vice mais ce ne fut pas le cas. Chaque soir je m’endormais avec la peur au ventre, non par crainte d’un châtiment quelconque puisqu’on ne jugeait ni mes paroles ni mes actes, mais parce que j’étais aussi perdu qu’un petit animal sans défense au fond d’une forêt.
— Allons, allons !
— Je n’exagère pas. Cependant, j’étais prêt à te pardonner car toi aussi, père, tu étais malheureux et seul.
— Par exemple !
— Ose me dire le contraire.
— Il suffit ! Cette conduite est intolérable. Mais qui es-tu, bon sang, pour t’arroger le droit de t’immiscer dans mes pensées ? J’ai dépensé, en effet, beaucoup d’argent pour assurer ton éducation et en fin de compte qu’es-tu devenu ? Un arrogant. Pas un rebelle, ce que je pourrais encore admettre sinon l’accepter. Non, tu es simplement imbu de toi-même. Ta récente conversion révolutionnaire n’est qu’une farce. J’ai fait l’effort de t’écouter, je fais aussi celui de battre ma coulpe concernant mon erreur de t’avoir confié à ces sots de précepteurs. Cela, je te l’accorde, mais pour le reste je n’ai que faire de ton avis. Ma faute, je ne vois qu’une seule façon de la réparer, et c’est en sanctionnant la tienne.
— Voilà une façon très particulière de rendre la justice. Mais enfin nous y sommes. Comment comptes-tu t’y prendre ?
— C’est très simple. Avec l’accord du ministre de la police, qui me fait l’honneur de m’accorder son amitié – et j’espère que tu mesures ici la chance d’avoir un père proche de la classe dirigeante – voici comment nous allons procéder. Ta seule échappatoire pour éviter un procès est de quitter la région. C’est pourquoi je t’expédie loin dans le Sud chez ton oncle qui veillera sur ta conduite et me rendra compte de tes progrès. Cet exil mettra à la fois une distance physique et morale entre toi et tes déviances actuelles. À ma demande, ton oncle t’a inscrit à l’université dont il est le président et où tu étudieras le droit. Tu ne seras admis à reparaître devant moi que lorsque tu auras obtenu tes diplômes. Tu voulais participer à l’avènement d’un monde meilleur et plus juste ? En devenant juge d’instruction, tu apporteras ta contribution à la stricte application des lois, seul et unique moyen pour assurer l’égalité entre les hommes.
— Juge d’instruction ? C’est ridicule.
— C’est cela ou le procès, et à coup sûr la prison. À toi de voir.
— Puis-je demander une faveur ?
— Je t’écoute.
— Je voudrais choisir mon moyen de transport pour faire le voyage.
— C’est puéril, mais soit.
— Merci bien. Je prendrai donc le bateau.
— Le bateau ? Et pourquoi ?
— Parce que, ainsi, je pourrai emplir une dernière fois mes poumons de l’air du large et de la liberté. Adieu, père.
Yoyo posa sa tasse de thé encore pleine et déjà froide sur le guéridon, se leva et quitta la serre.
Resté seul, le père alluma une cigarette qu’il fuma lentement en la tenant entre le majeur et l’annulaire de la main gauche comme il l’avait toujours fait. Puis il l’écrasa dans le cendrier, attendit la dispersion complète de la fumée, saisit l’arrosoir et le sécateur qu’il avait posés à ses pieds au début de leur entretien et disparut au fond de la serre en direction de ses orchidées chéries.
*
Sur le papier, le trajet en mer pour se rendre chez son oncle durait une nuit et une journée entières entrecoupées d’escales.
Il n’arriva jamais à destination.
Dès la première étape, il descendit du ferry-boat, s’enfonça dans les ruelles du port et ne reparut sur les quais que le lendemain matin à l’aube, mais pour embarquer en passager semi-clandestin sur un cargo céréalier. La place lui avait coûté cher et plus cher encore sa nouvelle identité.
Tout se passa dans un bouge au cours de la nuit. Entre chaque phase de négociation, au cours desquelles l’alcool coulait à flots, Yoyo s’éclipsait pour aller humer dehors avec délice les effluves de pisse et de mazout tandis que des grappes de catins répugnantes venaient l’aguicher. En fumant sa cigarette, il levait les yeux vers une lune ronde et gorgée du miel de la liberté, qu’il apercevait coupée en tranches à travers les fils électriques enjambant la ruelle.
Quand il quitta le trafiquant de faux papiers au petit matin, l’encre du passeport n’était pas encore sèche, mais il y avait un nom sur la page de garde, le nouveau nom que Yoyo s’était lui-même choisi : Moon. Ainsi commençait pour lui le vrai voyage. Il lui faudrait vingt-trois jours pour parvenir à la destination que le capitaine du rafiot lui avait vendue.
Quand il débarqua au bout de ces trois semaines de cabotage ennuyeuses, il pensait avoir eu le temps de se familiariser avec les us et coutumes de son futur pays d’adoption. Il faut dire que la chance était avec lui : une escale de ravitaillement, passée à fureter dans les rues d’une grande ville côtière, lui avait permis d’acquérir dans une librairie bien achalandée un dictionnaire et une grammaire dont la méthode promettait un apprentissage accéléré de la langue, ce qui lui suffirait pour se nourrir, se loger et se diriger, pensait-il. Grâce à un guide touristique assez récent, qu’il s’était également procuré, il savait qu’en arrivant il lui faudrait d’abord prendre un train pour rejoindre la capitale.
Là-bas, c’était la fin de l’hiver, un soleil pâle à demi caché par la bruine baignait la grisaille des quais d’une faible lueur.
Avant de se rendre à la gare de chemin de fer, Moon changea de l’argent dans la zone portuaire, acheta un havresac et quelques vêtements dans une coopérative maritime. Après quoi il se rendit à pied jusqu’à la station, où on lui délivra un billet. Non sans difficulté. Le préposé ne paraissait pas comprendre ce que Moon lui disait. Il haussait les épaules, agitait les mains, grimaçait, levait les yeux au ciel, faisait mine de se fâcher ou de fermer son guichet. Est-ce parce que je suis étranger, se demanda-t-il ou ce méchant fonctionnaire se comporte-t-il aussi stupidement avec tout le monde ? En désespoir de cause, comme on manifestait de l’impatience dans la queue, il montra à l’employé une phrase type de son guide, censée correspondre à la situation. Il l’avait pourtant prononcé vingt fois au moins mais sans doute pas correctement. Ah oui, d’accord, sembla alors penser l’employé en lisant la phrase. Et à partir de là, tout alla très vite, le billet fut imprimé, on lui rendit sa monnaie avec un sourire un peu forcé, un vieux monsieur distingué le salua en levant brièvement son chapeau, et il put enfin aller commander un verre d’eau au buffet de la gare en attendant le départ du train. On lui servit un café au lait.
Dans le wagon, il s’aperçut que les passagers avaient tendance à réagir comme le guichetier lorsqu’il leur adressait la parole. Quand il s’installa en baragouinant une formule de politesse, on le regarda d’abord en fronçant les sourcils, une femme eut même un mouvement de recul. Mais, après le départ, la méfiance se mua progressivement en curiosité. Quelqu’un finit par se tourner vers lui, et comme il se démenait pour essayer de communiquer en s’aidant du guide, la femme se mit à rire, et dix minutes plus tard, le compartiment entier le prenait en charge, lui apprenait les vrais mots utiles et lui offrait à boire.
Chez lui, les choses étaient bien différentes. La politesse devait se manifester d’emblée et de manière très ostensible, surtout avec les inconnus, mais ensuite les relations évoluaient peu. On mettait des mois avant d’inviter une nouvelle connaissance à prendre le thé, parfois il fallait des années aux amis pour oser se faire une confidence, et certaines personnes mouraient de vieillesse avant d’avoir eu le temps de dire à leurs proches qu’elles les aimaient. On ne se touchait pas, sauf quand on faisait l’amour et encore, du bout des doigts et en fermant les yeux.
Dans ce train, au contraire, tout le monde touchait tout le monde. Une main sur la cuisse ou sur le bras, une tape sur l’épaule, voire un pincement d’oreille ou de la joue. Ces manifestations affectueuses délivrées à tout va gênèrent Moon. Elles lui semblaient factices, et elles l’étaient sûrement un peu. Mais il constata plus tard que la tendance était générale. Les gens ne se serraient pas la main, ils se les secouaient longtemps en se parlant très fort et de très près, nez contre nez. Ils se hélaient d’un côté à l’autre des boulevards et surtout, ils s’embrassaient en public, même entre hommes.
Cela pouvait aller très loin. Quelques semaines après son installation, une jeune femme laissa tomber un calepin sur le trottoir sans s’en apercevoir. Moon le ramassa et rattrapa la jeune femme pour le lui remettre. En remerciement, elle lui déposa un baiser sur la joue. Il rougit et s’enfuit, choqué. Dans son pays, seules les prostituées de certains quartiers spécialisés se permettaient de telles familiarités en pleine rue. Mais en y réfléchissant plus tard dans sa chambre, il admit que la situation n’avait pas manqué d’avantages. La fille était jolie, le baiser frais et agréable, et personne n’avait fait attention à eux. De là à en profiter il n’y avait qu’un pas à franchir. Qui ne tente rien n’a rien, se dit-il. Il se mit alors à guetter les incidents du même genre, espérant renouveler l’expérience. L’opportunité se représenta cette fois dans un grand magasin où il achetait des rasoirs. La femme avait laissé ses gants sur une console, il les ramassa et courut les lui rendre. Mais elle le toisa, lui arracha les gants des mains et tourna les talons sans un merci. Une autre fois, il bouscula un homme dans l’autobus qui se mit à rugir et faillit l’étrangler bien que Moon se fût excusé platement. Mais un soir qu’il avait marché sur le pied d’un autre homme dans une cohue, celui-ci se contenta de lui faire un clin d’œil amusé. Décidément, le comportement des autochtones était impossible à décoder. Trop imprévisible, il ne semblait pas répondre à des règles clairement établies. Pour une situation identique, les réactions différaient selon les individus et leur humeur du moment, ce qui troublait Moon au plus haut point.
Pour le reste, heureusement, climat, architecture, mode vestimentaire, nourriture et commodités du quotidien, il s’habitua sans grande difficulté. Le plus attrayant était la gastronomie locale, réputée à juste titre dans cette partie du monde. Produits de qualité, mets variés, saveurs subtiles lui mettaient les papilles en éveil, même si les viandes étaient souvent accompagnées de sauces épaisses et lourdes à digérer. Il est vrai que certains plats pouvaient avoir un aspect dégoûtant. Ceux-là, il n’y touchait pas encore mais il savait que l’accoutumance viendrait avec le temps et qu’il y trouverait peut-être du plaisir. D’une manière générale, tout ce qu’il découvrait ici revêtait un caractère suffisamment exotique pour l’intriguer et le pousser à la découverte. Jusqu’ici, l’argent n’était pas un problème. Son père avait pris la précaution de lui bloquer son compte en banque pour mieux contrôler ses dépenses à distance quand il serait à l’université. Mais Moon avait depuis longtemps ouvert un autre compte en cachette, qu’il avait réussi à vider in extremis avant son exil. Il disposait ainsi d’une énorme liasse de billets, une somme suffisante pour vivre ici sans travailler pendant plusieurs mois, loyer compris.
Il avait pris un meublé, constitué d’une chambre avec coin cuisine et salle d’eau, au dernier étage d’un immeuble modeste mais bien entretenu. Sa fenêtre donnait sur la contre-allée d’un large boulevard. De l’autre côté s’étendait un parc boisé, qu’il contemplait le soir en fumant des cigarettes blondes locales au goût de miel. Elles lui rappelaient la lune ronde qu’il avait choisie pour talisman avant la traversée.
Son quartier se trouvait proche du centre historique, que l’on pouvait atteindre à pied en quinze minutes. Cependant il restait prudent. Les premiers temps, il ne s’aventura pas, consacrant ses journées à peaufiner l’apprentissage de la langue à l’aide de cours théoriques bien plus efficaces que la soi-disant méthode infaillible chinée au cours du voyage. Il s’entraînait à la prononciation en répétant les mots et les phrases à voix haute comme un chanteur fait des vocalises. Devant sa glace, il engageait le dialogue avec son reflet : Bonjour cher ami, comment vous portez-vous ? Fort bien, et vous-même ? Ma foi, on fait aller. On fait aller ? Il éprouvait beaucoup de difficultés à comprendre certaines expressions où les mots paraissaient avoir un double sens, comme ça marche ou je m’incline. Sans parler des je ne vous le fais pas dire, ce n’est pas la porte à côté, ou pire : ça ne mange pas de pain. Cette mécanique existait aussi chez lui mais ici, l’affaire prenait des proportions à vous donner la migraine. Le manuel d’apprentissage allait sans doute trop vite et trop loin pour un nouvel arrivant.
Quand il se sentit prêt à affronter une conversation basique, il passa aux travaux pratiques. Pour cela, rien de tel que d’aller remplir son garde-manger. Ses hésitations amusèrent beaucoup l’épicier, Monsieur Dadala. Lui-même d’origine étrangère, il avait connu ce que Moon éprouvait et, de ce fait, une sorte de complicité s’installa entre eux. Poisson se disait de telle manière dans la langue de l’épicier, de telle autre dans la langue de Moon et d’une autre façon encore dans leur langue d’adoption. Tomate se prononçait ici presque pareil que dans le pays de l’épicier mais chez Moon, tomate était un mot composé que Dadala ne parvint jamais à dire correctement. Pour certaines expressions courantes de la langue de Moon, il n’existait aucune traduction dans les deux autres langues. Mais, parfois, la sonorité d’un mot était si proche dans les trois qu’ils en restaient bouche bée. L’épicier avait une théorie sur ces rapprochements étonnants : selon lui, des échanges commerciaux entamés dès l’Antiquité à travers le monde avaient permis d’adopter des usages communs. Par exemple, pour plus de commodités dans le négoce on s’était forcément entendus sur une appellation identique de certaines denrées. Je suis persuadé que les hommes parcourent la planète depuis toujours pour partager leurs richesses et leurs coutumes, insistait l’épicier avec tant de conviction que ses gros yeux noirs semblaient vouloir sauter de leurs orbites. Les mots ont voyagé avec les poteries, les tissus, les épices, les fruits… On sentait qu’il avait beaucoup cogité pour parvenir à cette conclusion. Il avait en partie raison dans le cas des échanges commerciaux et sur l’interpénétration des cultures et des idiomes, mais il lui arrivait aussi de soutenir des raisonnements invraisemblables avec un aplomb qui ne souffrait aucune contradiction. Dans ces moments-là, il n’était même pas question d’émettre un avis nuancé et encore moins d’opposer un contre-argument. Chez ce petit homme tout rond, certaines choses ne se débattaient pas. Par exemple, il avait une fille adolescente qui plaisait beaucoup à Moon. Mais bien qu’il fût d’un naturel assez débonnaire, voire facétieux et même parfois un peu leste, Monsieur Dadala ne plaisantait plus lorsqu’il s’agissait de l’honneur de sa fille. Ayant surpris plusieurs fois le regard des deux jeunes gens se croiser alors qu’elle passait dans le fond du magasin ou qu’elle rentrait du lycée, il se braqua subitement contre Moon, l’accusant d’avoir des intentions perverses, et il fallut à celui-ci des trésors de diplomatie pour désamorcer l’imminence d’un conflit.
Une fois levé, ce quiproquo aurait dû s’effacer de l’esprit de Moon comme n’importe quel désagrément passager, cependant l’incident fut symptomatique d’un malaise qui commençait à l’envahir. Après les premières semaines d’euphorie et passée la période des découvertes, Moon prenait conscience de la difficulté à vivre loin de chez soi sans relations et sans repères. Le bonjour du matin à la concierge ou les discussions avec l’épicier ne suffisaient plus. Souvent, en se couchant, il sentait comme un vide au creux de son estomac et des picotements dans sa nuque qui se prolongeaient dans les épaules et descendaient le long de ses bras. Ces malaises étaient en général précédés de crises d’éternuements incontrôlables. Pour ne pas perdre connaissance, il se couchait, mais quand le malaise était passé, la sensation se prolongeait d’une autre façon. Pendant des heures, il se retournait dans son lit en se remémorant des scènes de sa vie d’avant qui le plongeaient dans une sorte de mélancolie. En réalité, ce sentiment dérangeant n’était-il pas le fameux mal du pays, ce vide impossible à combler que perçoivent un jour ou l’autre tous les émigrés ?
Un dimanche matin, alors qu’il se rasait le menton, il se mit soudain à pleurer devant le miroir de sa salle de bains. Le visage de jeune homme à la peau lisse – presque imberbe à vrai dire – qu’il scrutait dans la glace avait pris une tournure dramatique. Le pantin qui lui faisait face, avec sa chevelure épaisse et drue, ses joues de bébé au teint abricot, sans rides et sans la moindre aspérité, lui apparut soudain pathétique. Tu n’es qu’un freluquet, aurait jugé son père et c’était bien cela en effet. Un freluquet pathétique, indigne et sans projet.
Tandis qu’il séchait ses larmes du coin de sa serviette, assis, nu comme un ver, sur le rebord de la baignoire, il perçut un bourdonnement dans ses oreilles qui aussitôt lui rappela quelque chose de très ancien et de terrible.
Dans son enfance, il avait souffert de la Voix Fantôme, comme l’appelait sa mère. Les perturbations auditives se déclenchaient sans prévenir, elles duraient parfois quelques semaines, avant de s’en aller tout aussi mystérieusement qu’elles étaient venues. Après l’adolescence, les crises s’étaient espacées jusqu’à disparaître tout à fait. Mais voilà que le phénomène se reproduisait aujourd’hui ! Très vite, les bourdonnements se transformèrent en grésillements, puis en sifflements stridents entrecoupés de plages silencieuses. Puis, comme il le redoutait, l’acouphène se mit à émettre des signaux semblables à ceux produits lorsqu’on déroule la bande d’un poste de radio. Le rythme et les ondulations acoustiques devinrent si rapides qu’ils finirent par ressembler à des sortes de syllabes… Kri… ui… chui… Moon commença à percevoir des mots isolés qui flottaient sur la houle sonore, et finalement une phrase se forma mais dont seul le premier mot, attention, était intelligible. Il lâcha sa serviette et se précipita dans la chambre. Elle était vide. La porte d’entrée était fermée à clé, personne n’avait pu s’introduire dans son appartement et pourtant, il avait distinctement entendu cette voix qui lui susurrait attention, attention, attention… Il retourna dans la salle de bains, se regarda dans le miroir. Ses paupières grises et des cernes sous ses yeux témoignaient de son manque de sommeil mais aussi d’un état général beaucoup plus inquiétant. Sans crier gare, la Voix Fantôme avait repris possession de son esprit.
*
Une heure a passé. Moon essaie de reconstituer ce qu’il vient d’entendre mais n’y parvient pas. Bi, cro, nan, niou, kek, cra, dah… Il articule à voix haute pour vérifier si ce chapelet d’onomatopées est sorti de sa propre bouche. Mais non, c’est bien la Voix qui a parlé depuis l’intérieur de son crâne. Elle a un timbre plus sourd que la sienne et, comme elle l’a toujours fait, elle chuchote comme si elle s’adressait à lui en se penchant sur son épaule.
Il voudrait se lever mais, à chaque essai, il tombe sur le carrelage. Lentement, il finit par ramper pour regagner la chambre et il parvient à s’allonger sur son lit. Je dois trouver une solution pour atténuer la crise, gémit-il. Comment faire ? Respirer ? Oui, respirer très fort, avaler de larges bouffées d’oxygène, puis expirer jusqu’à se vider les poumons. Recommencer, autant de fois que nécessaire pour que le rythme cardiaque ralentisse et que le trouble disparaisse… Humm, Pftt… Mais cela ne fonctionne pas. Au lieu de l’apaiser, l’air qu’il engloutit bruyamment lui tourne la tête. Il sait pourtant qu’il existe une technique pour se concentrer sur sa respiration et la contrôler. Il le sait, il le sait, c’est quelque part en lui… Et voici qu’une image se dessine, dont il se souvient… C’est son père en train de méditer. Un vieux souvenir sépia, venu de sa petite enfance. Il est debout dans la salle de gymnastique, appuyé contre un panneau de bois ciré et il regarde son père faire ses exercices, rare moment d’échange entre eux… « C’est facile, Yoyo, lui dit-il. Il suffit de s’asseoir le dos bien droit, de croiser les jambes en tailleur, de baisser le menton en dirigeant son regard vers un point à quelques mètres devant soi et de ne pas respirer trop fort. Les pensées qui t’égarent à droite ou à gauche doivent être ramenées dans l’axe et disparaître. Au bout d’un moment, il n’y a plus que ton souffle imperceptible, tu es entré en toi, là où rien ne t’agresse plus. Tu es seul et tu es bien. »
Ainsi se comportait son père, passant de l’enthousiasme à la colère, de l’hyper activité à la concentration silencieuse. Et deux fois par jour, pour réguler ses humeurs changeantes, un quart d’heure de méditation. Quand il se relevait, un léger sourire flottait sur son visage, il quittait la pièce d’un pas très lent sans même remarquer la présence de Yoyo. L’enfant restait seul dans la pénombre de cette pièce en bois ciré pareille à un grand cercueil.
*
Finalement, Moon parvint à s’endormir et fit des rêves sans queue ni tête. Ce n’étaient que successions d’objets anodins qui passaient dans son cerveau sans être reliés les uns aux autres : un papier froissé dans une corbeille, une paire de chaussures crottées, une poire tombée d’un arbre, un téléphone… Et justement, à cet instant, le téléphone sonna. Moon se réveilla en sursaut, chercha l’appareil avant de se rappeler qu’il n’avait pas le téléphone.
La nuit était tombée, une forte pluie frappait les carreaux de la fenêtre et le vent faisait battre le volet. Il se leva pour aller fixer le battant sur son crochet. Quand il referma la fenêtre, il était trempé, cheveux, visage, chemise collée au corps. Dehors, la tempête faisait rage, on ne voyait plus les arbres du parc tellement le rideau de pluie était opaque.
Une journée entière de sommeil fit disparaître les acouphènes, échappés de son oreille comme une nuée d’oiseaux piailleurs. Mais à présent, une douleur lancinante s’était installée sans raison à l’intérieur de sa mâchoire.
Il alluma une cigarette, se versa un verre de bière et prépara son dîner – haricots blancs, bœuf en boîte, gaufrettes au chocolat – des mets sans caractère qu’il suffisait de réchauffer ou de grignoter tristement à même l’emballage. Décidément, rien n’allait plus. Il mangea sans grand appétit, concentré sur sa mâchoire endolorie.
Plus tard dans la soirée, le vent se calma et une fine neige d’avril remplaça la pluie. Il resta une partie de la nuit à fumer en regardant les flocons recouvrir l’asphalte de la rue d’une dentelle fragile qui prenait une teinte ivoire sous les réverbères.
Ça ira mieux demain, pensa-t-il. Mais ce ne fut pas le cas, le moral avait encore baissé d’un cran, le mal de dents s’était intensifié, et les jours suivants son état empira encore.
Le bilan que Moon faisait du temps écoulé depuis sa fuite l’amenait à des sentiments contradictoires. Certes, il avait déjoué sans difficulté les plans de son père et était parvenu à lui échapper. Ici, il ne manquait de rien, il maîtrisait maintenant les rudiments de la langue et se débrouillait de mieux en mieux face aux aléas du quotidien. D’un autre côté, il n’était pas encore parvenu à se faire des amis, il n’avait pas trouvé la bonne façon d’aborder les femmes et surtout, avec le recul, il comprenait que ses choix avaient eu des conséquences négatives pour son entourage. La décision qu’il avait prise, sur un coup de tête, de disparaître au lieu d’assumer sa faute lui posait maintenant un problème de conscience. La bonne solution eût été d’obtempérer à l’injonction paternelle et, une fois installé chez son oncle, de profiter de son inscription à l’université pour continuer à lutter pour la Cause, à porter la bonne parole auprès des étudiants. Un acte militant authentique. Et si son oncle s’en était mêlé, s’il avait prévenu son père ou la police, Moon serait alors entré dans la clandestinité. Il aurait envoyé un dernier télégramme codé à ses camarades en les enjoignant de faire comme lui. Puis, en redoublant d’attention, en multipliant les fausses pistes, les membres du groupe se seraient donné rendez-vous dans un village de montagne où, cachés par des paysans compatissants, ils auraient écrit un manifeste révolutionnaire, diffusé petit à petit dans toute la région puis sur tout le territoire… Au lieu de quoi, il avait pris peur à l’idée d’un séjour en prison et s’était carapaté à l’autre bout du monde comme un couard, comme une femmelette. C’était la stricte vérité. Ses compagnons devaient le maudire, l’accuser de trahison. Petit salaud de parvenu ! Parvenu et fils de parvenu, tout ce que les membres de la Cause exécraient. Les autres, à présent, en étaient réduits à jouer à cache-cache avec les autorités et peut-être avaient-ils été arrêtés et jetés aux oubliettes. Alors que Moon se vantait de mépriser l’argent, préférant voler pour financer leur activité politique plutôt que de toucher à son compte en banque, à la première alerte il s’était volatilisé, les poches remplies de billets. Quelle stupidité, mon pauvre Moon ! L’autoflagellation n’était sans doute pas la meilleure des méthodes pour aller de l’avant, l’ivresse non plus. Pourtant, ce soir-là, il but plus que de raison, jusqu’à se rendre malade.
Quelques jours plus tard, alors que la douleur s’était propagée dans toute la gencive et qu’il ne pouvait presque plus mastiquer du côté gauche, la Voix Fantôme se fit à nouveau entendre. Cette fois, ce ne fut pas le rasoir mais son bol de thé fumant qu’il lâcha sur la table.
— Tu devrais faire tes comptes, dit la Voix.
Cette fois, plus d’onomatopées, criii, breuh, gna, bla… Le propos était non seulement intelligible mais parfaitement explicite.
— Fais tes comptes, répéta la Voix doucereuse. Il ne te reste presque plus rien, ta fortune a fondu.
— Oui, oui, je sais, répondit Moon en levant les yeux au ciel. J’ai mangé mon pain blanc, comme on dit ici. Et maintenant, tout va de travers.
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