Anatomie des âmes en peine

Daniel Pasquereau · Chapitre 5 sur 11

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Anatomie des âmes en peine

5 – Le plus beau jour de sa vie

 

Quand elle appuya sur la minuterie, elle vit tout de suite que Salitha était passée. Comme d’habitude, la gamine avait scotché un cœur en papier sur sa boîte aux lettres. Elle le décolla avec soin et, une fois dans l’appartement, elle plaça son petit cadeau du jour avec les autres, dans la pochette qui leur était réservée. Il y en avait treize maintenant, uniquement des cœurs découpés dans du papier d’emballage et coloriés à gros traits.

Salitha appartenait à la communauté Dzilim. Une douzaine de familles vivaient dans un bidonville en aval du fleuve, dans le prolongement des hangars de fret de l’aéroport. Cela représentait près de cinquante personnes en comptant les vieillards et les enfants.

On voyait peu les adultes, mais des grappes de gosses investissaient les quartiers de la ville dès l’aube et couraient à travers les rues jusque tard dans la nuit. Ils mendiaient devant les édifices publics, les banques, les commerces, dans les parcs et dans les transports en commun. Leurs parents vivaient d’on ne savait exactement quoi. Récupération des déchets urbains, sans doute, mais aussi de rapines et de trafics divers.

Depuis sa plus tendre enfance, Alma avait appris à se méfier des Dzilim. Avec leurs vêtements mal assortis et souvent élimés, déchirés, ils avaient l’air sales. Ils parlaient fort, dans une langue qu’on ne comprenait pas, avaient souvent des gestes déplacés, parfois des comportements agressifs. Et surtout, ils semblaient se moquer de tout, de la vie comme de la mort. Personne n’était capable de dire d’où ils venaient ni où ils allaient. Ils se déplaçaient à travers le pays en petites tribus éparpillées qui se croisaient parfois sur les routes. Quand ils se fixaient, c’était toujours dans des endroits improbables aux confins des villes. De temps en temps, sans qu’on sache pourquoi, ils disparaissaient en une nuit pour une durée de plusieurs mois. On détruisait leur camp, mais un beau matin ils refaisaient surface, rebâtissaient leurs cahutes, et les enfants recommençaient à sillonner les rues. Depuis toujours, les Dzilim généraient de la peur, même chez les citoyens les plus ouverts comme les parents d’Alma, des enseignants aux idées pourtant très libérales. Pour tout ce qu’ils véhiculaient de trouble et de mystère, on les craignait et cette impossibilité à les cerner se transformait très vite en haine.

Cependant, il avait suffi d’un fruit qu’Alma avait offert du bout des doigts et à contrecœur à la petite mendiante en rentrant du marché pour qu’une relation particulière s’installât entre elles. Au début, la fillette la suivait de loin en se cachant. Aujourd’hui, dès qu’elle apercevait Alma dans la rue, elle ne se contentait plus de l’aborder dans l’espoir d’une pièce ou de quelque chose à manger ; elle s’enhardissait jusqu’à sa porte et ne s’en allait jamais sans lui avoir fait un signe de la main ou fredonné une chanson. Depuis quelque temps, elle avait pris l’habitude de coller des cœurs en papier sur sa boîte aux lettres.

Salitha était une enfant fluette, dont la peau mate contrastait avec des yeux d’un bleu très clair et une chevelure dorée qui lui descendait jusqu’aux fesses. Elle portait des jupes longues colorées et toujours le même gilet orange trop grand, été comme hiver. Elle pouvait avoir entre huit et dix ans. Par gestes, Alma lui avait demandé son prénom. Elle ne savait rien d’autre pour l’instant, mais le charme était en train d’opérer et elle avait déjà mille questions à poser à la fillette.

Une fois couchée, elle se dit qu’elle devait avoir un don pour les rencontres hors du commun. D’abord Salitha et maintenant Abel. Dans la nuit, elle rêva qu’ils jouaient tous les trois à cache-cache dans la serre du Palais des Sciences. Ils riaient en se poursuivant. Dans le rêve, Salitha n’était nullement effrayée par la difformité d’Abel. Au contraire, elle semblait éprouver une attirance marquée par son aspect étrange. « Tu es mon frère ! » criait-elle en courant dans les allées. Et quand il réussissait à l’attraper, elle disait : « Tu es moche », alors il se mettait à la chatouiller et elle riait encore plus fort.

*

Le plus beau jour de ma vie. Abel posa son crayon. Il ne parvenait pas à décrire ce qu’il ressentait autrement que par cette phrase unique en haut d’une page blanche. Le plus beau jour de sa vie. C’était vrai, il n’y avait rien d’autre à dire.

Il descendit l’escalier aussi vite qu’il le put et refit, cette fois à grandes enjambées, le parcours qui l’avait péniblement amené quelques semaines plus tôt au Palais des Sciences. Il s’engagea dans les allées du parc. Il courait presque, cherchant un endroit discret en retrait des promeneurs où il pourrait laisser éclater sa joie. Il finit par trouver un kiosque près d’un buisson de pivoines arbustives. Un goût de sang emplissait sa bouche, ses jambes vacillaient et l’air qu’il aspirait par saccades lui brûlait la poitrine. Mais aujourd’hui cela lui était égal.

Au fond de sa poche droite, entre ses doigts, il serrait les trois clés de sa guérison. Une longue, un peu rouillée, qui ouvrait une grille donnant sur une impasse à l’arrière du bâtiment, une autre, plate et lisse, pour accéder aux couloirs de service et la dernière, la plus précieuse, qui permettait de s’introduire dans la serre en passant par le bureau d’Alma. Dans la poche gauche de son manteau, un plan pour ne pas se perdre, sur lequel elle lui avait noté les horaires de ronde. Deux gardiens seulement inspectaient les lieux durant la nuit. Ils circulaient à tour de rôle et ne pénétraient que très rarement dans la serre, où rien de vraiment dommageable ne pouvait se produire, du moins au regard de leurs compétences. Pour ne prendre aucun risque, il avait été convenu qu’Abel s’installerait au plus profond du labyrinthe végétal, sous les piles d’un ponton qui s’avançait vers une mangrove artificielle. Nul endroit ne produisait plus d’humidité que cet écosystème marécageux reconstitué. Il y serait en sécurité et pourrait même se dénuder pour se laisser asperger par les vaporisateurs sans craindre d’être surpris. Chaque matin avant l’aube, il devrait se rhabiller dans le bureau d’Alma puis rebrousser chemin vers la sortie.

Était-elle certaine qu’aucun danger ne le menaçait ? Oui, elle s’en portait garante. D’ailleurs, il lui était arrivé de rester longtemps après la fermeture pour s’imprégner elle aussi de l’atmosphère tropicale, personne ne l’avait jamais surprise.

Désormais, Abel se sentait lié à Alma par un secret à la fois plein de risques et d’espérances. Le kiosque où il avait pris place était à présent envahi d’ombres qui dessinaient sur le sol des messages éphémères. Abel se mit à songer au jour où il ressemblerait enfin à un homme. Il inviterait Alma à dîner dans l’un des restaurants les plus chics de la capitale. Il porterait un costume de lin blanc, elle une longue robe moulante, des gants et un collier de perles. Plus tard, ils se rendraient dans un grand hôtel où ils feraient l’amour. À cette évocation quasi abstraite d’un contact physique avec une femme, il lui prit l’envie de rire. Mais aucun son ne put sortir de sa gorge nouée, et il se rendit compte qu’il était en train de pleurer. De vraies larmes coulaient de ses yeux sur ses joues déformées par les cicatrices. Pour la première fois, depuis une éternité, il pleurait. Comme tout le monde.

Du côté des bassins, il entendit le sifflet du gardien qui annonçait la fermeture. Sa bulle de rêve éclata dans la clarté verte du soir, où le cramoisi des pivoines n’était plus qu’une masse sombre encadrant les allées.

Il sortit, l’air de rien, avec les derniers visiteurs. D’ici une heure ou deux, il reviendrait sur ses pas pour entamer la grande et belle aventure offerte par Alma.

*

Ils ne se virent plus pendant un certain temps. Le soir, quand Abel arrivait sur place, il découvrait des petits mots d’encouragement qu’elle lui laissait sur son bureau. Avant de s’en aller au petit matin, il lui répondait dans ce qu’il nommait ses « bulletins de santé », quelques notes qu’il griffonnait au crayon sur des feuilles de carnet. Elles indiquaient à Alma l’évolution de son état. « Je vis nu comme un ver et, ne vous moquez pas, je parle aux plantes », écrivait-il, ou encore « en apparence, cela ne progresse pas énormément mais je sens que la magie opère en profondeur ».

Il posait également des questions sur la végétation qui l’entourait. Il se rappela ce rêve qu’il avait fait d’une fleur blanche qui poussait à l’envers à l’intérieur de son crâne. Il la décrivit à Alma telle qu’il l’avait déjà retranscrite dans son journal : « On dirait deux mains pâles jointes en prière, gantées de plastique comme celles d’un chirurgien. » Le lendemain, il lut la réponse. Cette fleur existait bel et bien, c’était un arum. La partie blanche au bout de la tige, appelée spathe, renfermait un épi jaune. Les arums ne sentaient pas bon, ils dégageaient une odeur de charogne qui attirait les mouches, un stratagème de la nature pour favoriser la pollinisation. Cela fit rire Abel : « C’est tout moi, lui écrivit-il, d’être attiré par une fleur qui pue la mort. » Elle lui répondit : « Oui, mais qui favorise la pollinisation… »

Quand il rentrait chez lui, épuisé, il passait ses journées à dormir.

Et puis un jour, alors qu’il se préparait à sortir, il regarda ses mains. Elles étaient comme neuves, blanches et cicatrisées. Il s’était depuis longtemps habitué au paysage cataclysmique que la maladie avait creusé au fond de ses paumes comme des canyons en miniature. À force de scruter en détail chaque parcelle de son corps, il ne se voyait plus qu’en gros plans séparés, et cette obsession du cloisonnement avait morcelé sa pensée. Il s’était rendu incapable d’apprécier son corps d’un seul bloc. À cet instant, cette vision subite de ses mains réparées recolla ensemble toutes les pièces du puzzle.

Il s’assit au bord du lit et se plongea dans cette blancheur miraculeuse qui se prolongeait sur les avant-bras, enveloppait les coudes et montait jusqu’à l’arrondi des épaules. « Il faut lui montrer ça », s’écria-t-il. Sa propre voix, soudain pleine d’assurance, le fit sursauter.

*

Le quartier populaire où vivait Alma, dans la vieille ville, ne ressemblait en rien à celui où résidaient sa sœur et son beau-frère.

Ici, au bord du fleuve, les rues étaient étroites, les odeurs fortes, et les trottoirs grouillaient d’une vie désordonnée, bruyante, mouvementée, que les habitants considéraient comme la marque de leur communauté, loin de l’atmosphère aseptisée des collines. Les artisans travaillaient portes ouvertes et passaient d’un magasin à l’autre pour boire un café ou changer de la monnaie. Tout le monde se connaissait, se saluait et continuait à se respecter même dans les disputes. Quand un différend tournait à la bagarre, il y avait toujours quelqu’un pour séparer les deux camps, et l’affrontement se terminait en discussion dans un bistro. On s’énervait souvent mais on ne se détruisait jamais. On ne se jalousait pas. On ne se trahissait pas. Chacun veillait sur les enfants des autres quand ils jouaient dans les rues. Le voisinage s’inquiétait d’une vieille qui n’avait pas ouvert ses volets depuis deux jours. Si un voisin malade devait rester cloîtré chez lui, le boulanger lui portait son pain, le crémier lui montait du lait, etc.

Depuis quelque temps, pourtant, une inquiétude inhabituelle était palpable. Des rumeurs circulaient sur une « réhabilitation du cœur de ville », dont le quartier faisait partie. On ne savait pas vraiment quoi mettre derrière cette expression technocratique, à part qu’elle contenait une menace. Des gens bien informés avaient parlé de démolition des immeubles vétustes et d’expropriations, ce qui ne signifiait rien de bon. Des hommes en costume s’étaient déplacés pour des réunions publiques. Ils avaient agité des documents et présenté des projets auxquels personne ne comprenait rien. Puis ce microcosme était reparti comme il était venu, en coup de vent.

En matière d’urbanisme comme en économie, en politique sanitaire ou sociale, il s’écoulait souvent des décennies entre l’intention et la réalisation. Cependant, le mal était fait, les architectes avaient semé le doute. Il y avait les optimistes, comme le cordonnier :

— Si le centre-ville est reconstruit à neuf, c’est pour y installer des familles aisées, médecins, avocats, industriels… Ils en ont peut-être marre des banlieues chics où l’on s’enferme chez soi à double tour dès qu’il fait nuit, loin de l’animation des rues. Je suis sûr qu’ils préféreraient sortir à pied le soir pour boire un verre en terrasse, flâner devant les vitrines, acheter une glace à leurs mômes… Ce serait bon pour le commerce.

Mais un employé de la mairie, un homme sérieux très écouté, déclara :

— Je ne suis pas d’accord. Les nouveaux riches réclament l’uniformité, l’ordre, le silence. Pour eux, le monde moderne est fait de grandes avenues blanches tirées au cordeau. De parkings souterrains. De codes aux portes. De jardiniers, de laveurs de carreaux et de livreurs. Tout le reste, tout ce qui subsiste encore du monde ancien, c’est-à-dire le nôtre, fait de rafistolage et de débrouille, rime avec insalubrité, insécurité, nuisance. Ceux qui ont les moyens d’investir dans le neuf ne souhaitent pas ouvrir leurs fenêtres sur des cris d’ivrognes et des odeurs de friture. Quand ils veulent s’amuser, les riches ne vont pas au troquet du coin, ils vont à l’opéra.

— Ou au cinéma. Il y a des cinémas dans nos quartiers.

— Non, je sais ce que je dis, se fâcha l’employé municipal, ils vont à l’opéra. Vous-même, allez-vous au cinéma ?

— Presque tous les dimanches.

— Avez-vous déjà remarqué des rupins faisant la queue avec vous ?

— Ma foi, non.

— Avez-vous déjà assisté à un opéra ?

— Jamais !

— Et pourquoi donc ?

— Je n’ai pas les moyens. Et puis il faut s’habiller.

— Vous voyez : l’opéra, c’est trop snob pour nous. Et c’est ce qu’ils aiment. Il faut que ce soit cher. Et compliqué.

— Bon, admettons. Alors, pourquoi reconstruire le centre-ville si personne ne vient y habiter ?

— Demandons au facteur, je le vois qui arrive.

— Bonjour, Messieurs. Ne me demandez rien, vous parlez tellement fort que j’ai tout entendu depuis le bout de la rue.

— Alors, qu’en pensez-vous ?

— Je pense que vos boutiques seront remplacées par de grands magasins flambant neufs qui occuperont tous les étages de chaque immeuble devant lesquels des bus déposeront tous les matins des palanquées de touristes venus du monde entier. Alors oui, ce sera bon pour le commerce mais pas pour le vôtre. Vous serez expulsés, voilà tout.

— Ils ne nous foutront pas à la porte !

— Oh que si, ils le feront ! Et plus vite que vous ne l’imaginez. Cette fois, il ne faudra pas attendre mille ans avant qu’ils mettent leur projet à exécution. Je vous rappelle qu’il y a des élections. Et dans tous les cas, le résultat sera le même. Si la majorité actuelle repasse, elle devra concrétiser cette promesse de réhabilitation car les investisseurs sont déjà sur les rangs. Et si c’est Orkesen qui se trouve aux commandes, il reprendra le projet à son compte parce que, contrairement à ce qu’il dit, il ne nous aime pas. Il nous drague, il veut nous mettre dans son lit, mais une fois qu’il nous aura baisés en long en large et en travers, il nous jettera dehors… Et maintenant que je vous ai dit ça, vous irez voter quand même ? Pas moi. Ces types sont tous des salauds et Pal Orkesen est le premier d’entre eux.

La discussion, entamée peu après le déjeuner, se prolongea fort tard dans l’après-midi.

Il avait fait chaud toute la journée. Une chaleur halitueuse qui appelait l’orage. Mais l’orage n’éclatait pas. Des odeurs de grillades s’échappaient par les fenêtres ouvertes. Fritures épicées, fumets de viandes et de poissons qui se mélangeaient et se repoussaient au hasard le long des rues.

Alma avait fait des courses d’été. Poivrons, oignons, tomates, concombres, plus une bouteille de vin blanc et un crabe qui s’agitait au fond du panier, comme s’il avait conscience de sa fin prochaine. Quand elle passa devant ces hommes qui polémiquaient sur l’avenir de la ville, le silence se fit. Ils tournèrent tous la tête en même temps pour la regarder passer. Les éclats de voix reprirent de plus belle quand elle tourna le coin de la rue.

Lorsqu’elle arriva essoufflée sur son palier, elle entendit la sonnerie du téléphone. La porte, balancée d’un coup de pied, tapa contre le mur du couloir. Elle jeta son sac de provisions dans l’évier et bondit sur l’appareil. Tout de suite elle reconnut la voix d’Abel.

— Allô ? Vous m’entendez, Alma ? Vous respirez fort, que se passe-t-il ?

— Rien, dit-elle, mais j’arrive à l’instant, j’ai couru pour décrocher.

— J’aimerais vous voir maintenant si c’est possible.

— Où êtes-vous ?

— Dans une cabine…

— Abel, vous savez téléphoner ?

— Ne vous moquez pas, quelqu’un m’a montré comment faire.

— Quelque chose ne va pas ?

— Au contraire, bien au contraire !

— Mais pourquoi criez-vous ?

— C’est par précaution. N’ayant pas l’habitude de parler dans un combiné, j’ignore si vous m’entendez bien…

— Je vous entends parfaitement.

— Puis-je vous rendre visite ?

Elle lui demanda une heure de répit, le temps de se changer et de faire un peu de rangement, après quoi il serait le bienvenu pour partager son dîner.

Alors qu’elle sortait du bain, sa sœur appela pour l’inviter au théâtre. Alma répondit qu’elle avait la migraine et qu’elle était déjà couchée. Renée lui demanda si elle voulait passer quelques jours au bord de la mer dans leur maison la semaine suivante. Pour avoir la paix, Alma lui répondit qu’elle était d’accord mais elle n’en avait pas envie. De plus, l’administration du Palais des Sciences ne lui accorderait pas de jours de congé si facilement. Comme cela devait être agréable d’être l’épouse d’un dentiste fortuné, se dit-elle, qui ne se soucie pas des horaires ni des fins de mois difficiles. Mais au fond elle n’enviait pas Renée, elle préférait sa vie dans son labo et son salaire moyen à l’oisiveté qui entraînait doucement sa sœur vers l’ennui, la neurasthénie et enfin le néant.

En recevant le coup de fil d’Abel, Alma avait d’abord eu peur qu’il ne s’agisse d’une mauvaise nouvelle en rapport avec leur arrangement. Mais quand elle lui ouvrit la porte, elle comprit pourquoi il avait tant insisté pour la voir le soir même. L’homme qui se présentait devant elle, sans chapeau de feutre ni col relevé ni bandages, arborant un sourire timide, n’avait rien à voir avec le monstre qui lui était apparu la première fois dans la serre.

— Comment me trouvez-vous ? demanda-t-il.

— Vous avez l’air d’un albinos qui a pris un mauvais coup de soleil.

— Le visage n’est pas encore parfait, je vous le concède, mais regardez mes mains.

Alma prit les paumes d’Abel dans les siennes et les inspecta. À la vue comme au toucher l’effet était extraordinaire. Mais les nouvelles mains de son ami étaient si blanches et lisses qu’elles n’avaient presque plus rien d’humain. Il y avait là quelque chose de surnaturel qui rendait presque suspecte une guérison aussi rapide et complète.

— C’est incompréhensible, murmura Alma.

Son esprit scientifique refusait le processus, mais elle vit qu’Abel souriait, qu’il se laissait examiner, et l’émotion prit le dessus sur la logique.

— C’est merveilleux, dit-elle en l’étreignant. C’est vraiment merveilleux, répéta-t-elle, cette fois avec une pointe de tristesse.

Abel n’avait jamais bu de vin ni mangé de crabe et, a fortiori, jamais assisté à la cuisson d’un crustacé plongé vivant dans un court-bouillon. Lorsque Alma lui expliqua ce qu’elle s’apprêtait à faire, le rituel l’effraya mais, la boisson aidant, la curiosité l’emporta, il se rapprocha du faitout pour assister à la mise à mort. Il se laissa même aller à quelques commentaires, pointant le parallèle entre sa situation et celle de l’animal. La carapace du crabe prit rapidement des couleurs intenses, et le fumet dégagé le mit en appétit. Il trouva que la chair élastique des pattes était excellente, d’un goût subtil, mais il apprécia aussi l’intérieur de la carapace, très différent en bouche, une sorte de bouillie à l’amertume puissante. Pour le dessert, Alma avait préparé des fraises qu’elle servit avec de la crème fouettée. Ces fruits lui procurèrent les mêmes sensations paradoxales. La chair pleine de consistance, presque croquante sous la dent avec des pointes d’acidité, et la crème, onctueuse, légère, dont il aurait pu dévorer un pot entier jusqu’à l’écœurement.

— Vous avez tellement changé, dit Alma en allumant une cigarette, c’est impressionnant.

— Très aimable à vous, balbutia Abel, enivré par le tourbillon de sensations nouvelles que la vie lui offrait de manière si soudaine. Mais je vous dois tout, sans vous je serais mort aujourd’hui.

— Ce n’est pas moi, c’est le hasard de notre rencontre.

— Vous m’avez écouté, vous m’avez cru et vous m’avez aidé. La bienveillance est une qualité rare.

Pendant qu’ils conversaient, Alma ne cessait pas de fumer. Elle allumait chaque cigarette avec le mégot de la précédente sans se demander si la fumée, qui commençait à envahir la pièce, n’était pas un danger pour les poumons fragiles d’Abel. En réalité, cela ne l’incommodait pas. Au contraire, il la regardait aspirer, en creusant les joues ; le bout rougeoyant lui rappelait le fourreau de la pipe de son grand-père, et le subtil craquement du tabac qui se consumait à chaque bouffée le fascinait. Il faillit demander à en allumer une mais renonça. Peut-être valait-il mieux ne pas tout expérimenter le même jour.

La nuit était tombée. En bas, les bruits de la rue s’intensifiaient et, sans se concerter, ils se turent pour écouter les bribes de conversations, les rires, les coups de klaxon, les claquements de talons sur le trottoir, les verres qui s’entrechoquaient sur les terrasses.

Abel continuait à observer la petite luciole rouge des cigarettes d’Alma qui lui faisait tant penser à son enfance, si bien qu’il eut envie de lui faire partager un souvenir.

— Vous savez, je vous ai parlé de ma vie chez mes grands-parents… Une époque bénie… Ils habitaient un pavillon qui me semblait vaste, mais certainement il n’en était rien. La cuisine servait de salle à manger. Un couloir menait à l’escalier, l’étage comportait deux pièces : leur chambre et la mienne, et c’était tout. Des maisons comme la leur, il y en avait des dizaines, occupées par des ouvriers à la retraite qui avaient économisé sou par sou pour devenir propriétaires d’un nid douillet. Ils leur donnaient un nom correspondant à l’idée qu’ils se faisaient du bonheur après des années de labeur : « Mon repos », « Enfin ! », « La belle vie »… L’un d’eux avait peint sur son portail « Villa Piccolo ». J’aimais cette inscription plus mystérieuse que les autres, sans doute liée à un souvenir particulier, à un endroit où il avait vécu. Ou peut-être que cet homme jouait du piccolo, je ne m’en souviens pas… Certains voyaient les choses avec moins d’optimisme. Un voisin avait inscrit au-dessus de sa porte d’entrée : « La dernière étape »… Cette banlieue paisible a été rasée, hélas. Je ne pourrai jamais vous y emmener.

— Je sais, Abel. C’est là qu’ils ont construit l’amphithéâtre. Mon frère et ma belle-sœur y ont acheté un appartement.

— Vraiment ? Cela doit être confortable.

— Le mot est faible… Vous ne sauriez imaginer les aménagements dont ils disposent, sans compter les domestiques qui nettoient leurs vitres, les miroirs et les carrelages, pressent leurs fruits ou tempèrent l’eau de leur bain. D’une façon générale leurs désirs sont exaucés et, dans leur esprit, cela signifie que tout leur est dû. En fait, ils n’ont plus aucun besoin… Ce qui n’est pas le cas des Dzilim, par exemple, qui ne possèdent rien et ne peuvent même pas se soigner quand ils tombent malades. Pourtant, ils sont faits comme tout le monde et respirent le même air.

— Les Dzilim ?

— Ce sont des semi-nomades, sans droits ni considération d’aucune sorte, essentiellement occupés à survivre. Ils s’arrêtent pour un temps dans une ville et quand ils se sentent trop rejetés par la population, ils changent d’endroit. Au début, j’étais pleine d’a priori sur ces gens mais j’ai changé d’avis… Cela me fait penser qu’il faut que je vous présente à Salitha, une petite Dzilim avec qui vous devriez vous entendre.

Quand ils se quittèrent, minuit avait sonné depuis longtemps au clocher de la cathédrale. Elle insista pour lui commander un taxi. Devant l’immeuble, ils s’embrassèrent sur les deux joues et s’étreignirent.

*

Alma ne vivait pas encore avec Moon. Elle le retrouvait chez lui, le plus souvent pour y passer le week-end. La relation hors norme entamée avec Abel s’en trouvait grandement facilitée. Comment aurait-elle pu expliquer une situation pareille à son amant, d’autant qu’elle avait pris l’habitude d’inviter Abel à dîner deux fois par semaine ? En fait, lorsqu’elle se trouvait en compagnie d’Abel, elle ne pensait plus à Moon.

Un soir qu’ils étaient un peu saouls, elle lui posa une question qu’elle n’aurait jamais osé formuler à jeun.

— Si vous aviez été un homme normal, quel métier auriez-vous exercé ?

Abel ne s’offusqua pas. Au contraire, il se renversa dans son fauteuil et se mit à réfléchir.

— Explorateur, répondit-il.

Et comme elle pouffait sur son sofa, il ajouta :

— Vous allez voir ! et aussitôt il se lança dans un long monologue : Alma, arrêtez de rire et écoutez-moi ! L’endroit se nomme les Antipodes… C’est comme une île. C’est une île, en réalité, oui, une île que personne n’est censé avoir abordée avant moi. J’y débarque au soleil levant comme un aventurier. Mais je m’aperçois qu’elle est déjà peuplée de gens dont les pouvoirs sont immenses. Attention ! Je ne parle pas du pouvoir tel qu’on l’entend par ici. Je parle de magie. Par exemple, là-bas, aucune blessure n’est mortelle, et quand il faut mourir, c’est juste parce que le moment est venu… calmement, doucement, entouré de ceux qu’on aime, les yeux tournés vers les nuages. Ils passent très haut glissant comme des voiliers, et vos yeux se ferment sur le ciel indigo… La mort enfin venue, votre corps, enveloppé d’un drap blanc, est porté en terre par des garçons et des filles nubiles, et aucune croix, aucun signe religieux ne vient souiller l’endroit où vous reposez. Ensuite, l’herbe repousse, les amoureux viennent y poser leurs fesses délicates, juste au-dessus de votre poitrine. Leur désir… Leur désir est imprégné d’herbe grasse, d’un vert terriblement vert et de mousse incroyablement tendre. Si la tombe se trouve au pied d’un arbre, l’ombre projetée négligemment par un soleil distrait protège la peau fragile de ces enfants qui sommeillent après l’amour dans les bras du vent… Vous comprenez, Alma, cette île est une contrée où tout est du domaine du possible et où chaque envie est modifiable à tout moment sur la seule volonté du rêveur. Dieu est absent. Et si un peu de notre esprit va quelque part après la mort, c’est seulement dans le cœur des vivants qu’il voyage. Un auteur a écrit : « Les morts ne vont nulle part. Ils sont tous là. » Je trouve cette maxime magnifique… Ils sont tous là, cela signifie qu’ils sont toujours en nous ! Que dire d’autre ? Ah oui ! Aux Antipodes, la tolérance n’existe pas. C’est le respect qui prévaut et si, par le plus grand des hasards, une dispute éclate et que le sang vient à couler, il sèche vite, la plaie guérit toujours, tous les chagrins s’apaisent, et aucun doute ne devient jamais une certitude affreuse… La beauté n’a ni sexe ni âge, elle n’est jamais soumise à des canons. Bien que je n’aie qu’une vague idée de ce que j’avance, là-bas, l’amour physique conduit toujours à la jouissance. Les amants sont égaux, qu’ils soient homme et femme, homme entre eux ou femmes entre elles, jeunes ou vieux, peu importe… Bien entendu, il n’y a aux Antipodes ni élites dirigeantes, ni employés anxieux ou frustrés, ni ouvriers ployant sous le fardeau, ni esclaves opprimés. D’ailleurs, le travail au sens de la productivité n’est pas une valeur comme on veut nous le faire accroire ici. Le sacro-saint travail ? Foutaise. Mensonge. Aux Antipodes, le mot travail lui-même n’existe pas…

Abel s’arrêta pour reprendre son souffle et boire une gorgée de vin. C’est alors qu’il s’aperçut qu’Alma dormait, ronflant doucement comme une chatte rêvant qu’elle se délecte d’une sardine.

— C’était très beau, dit-elle quand elle se réveilla.

Ils se quittèrent alors que le ciel pâlissait.

Il était beaucoup trop tard pour rejoindre la serre. De retour chez lui, Abel resta plus d’une heure devant son miroir, le corps entier parcouru de frissons. Face à lui clignotait une image qu’il ne connaissait pas mais qui s’apparentait au type d’homme qu’il aurait voulu être. À ce rythme, une guérison rapide n’était plus impossible et une relation plus intime avec Alma ne relevait plus du fantasme. Imaginer un rapport sexuel lui était encore difficile, les images érotiques qui se présentaient ressemblaient à celles que l’on construit parfois dans les rêves, une succession de scènes décousues, leurs membres et leurs organes apparaissaient déformés, ils ne s’emboîtaient pas correctement, leurs voix étaient ralenties, leurs halètements amplifiés, leurs mouvements faisaient davantage penser à un combat de boxe qu’à un coït.

En revanche, il visualisait à la perfection ce que pourrait donner une relation de tendresse avec la jeune femme, comment il la prendrait dans ses bras, lui caresserait les cheveux et les épaules, comment il s’allongerait près d’elle et poserait sa tête sur ses genoux. Cette nuit-là il pleura beaucoup, mais la sensation de son corps secoué de sanglots fut comme un enchantement. Décidément, la vraie vie était pleine de surprises.

Trois jours plus tard à l’aube, alors qu’assis dans la végétation foisonnante de la serre il finissait de dessiner sur son carnet de croquis un bananier des îles mélanésiennes, Abel se trouvait toujours dans le même état d’optimisme béat.

Dans moins d’une demi-heure, il devrait se rhabiller et libérer les lieux. Alors qu’il se dirigeait vers le laboratoire pour récupérer ses vêtements, il se trouva nez à nez avec trois hommes en uniforme bleu marine qui lui intimèrent de poser son carnet au sol et de croiser les mains au-dessus de sa tête.

*

Le chemin montait en serpentant le long d’un champ cultivé, puis la pente s’accentuait, et le chemin disparaissait au flanc de la colline dans un taillis de ronces.

Abel s’arrêta pour reprendre son souffle et observer le paysage. À ses pieds, une cascade de hautes herbes jaunes coulait vers la route. Blé ? Orge ? Seigle ? Avoine ? Il avait déjà oublié le nom de cette plante à la tige sèche et dont les épis chevelus piquaient les doigts mais qui, vue de loin, ondoyait en masse sous la brise comme une fourrure. Pourtant, il avait écouté les leçons d’Alma et en particulier tout ce qui concernait les céréales et les fleurs sauvages qu’elle aimait tant. Il se rappelait juste le coquelicot si fragile, dont on se servait en infusion pour combattre les insomnies. Et l’achillée, connue pour stopper les hémorragies… Les soldats les cueillaient autrefois sur les champs de bataille et se les appliquaient sur leurs blessures. Mais il n’en vit pas autour de lui ce jour-là. Peut-être n’était-ce pas la saison ?

Il posa son bidon et s’assit au milieu du sentier. Les yeux mi-clos, il se força à écouter les bruits de la nature. Il entendait des abeilles, des mouches, des bourdons, toutes sortes d’insectes volants qui s’affairaient autour de lui. L’un d’eux se posa sur sa main. C’était une créature minuscule, presque sans consistance, il aurait fallu un microscope pour distinguer les différents segments de son anatomie. Abel souffla sur l’insecte qui se volatilisa dans les airs.

De l’autre côté de la route, en contrebas, s’étendaient des prés où paissaient tranquillement des vaches à la robe fauve. Une large rivière marquait une deuxième limite. La berge la plus éloignée était bordée de jardins ouvriers, petites parcelles délimitées au cordeau et séparées par des grillages, des palissades ou des murets. Ils longeaient ce qui, de loin, semblait être une rue nouvellement tracée. Plus loin, les premiers pavillons finissaient par s’agglomérer en un quartier. Après, il devenait difficile de distinguer les détails de la ville, vaste étendue blanche comme une mer de gravier, vibrant sous la chaleur de midi, avec, par endroits, des immeubles plus hauts, des barres bétonnées et les pointes hérissées des clochers, des grues, des cheminées d’usines. Le fameux amphithéâtre où vivait aujourd’hui l’élite dominait la partie sud et, tout au fond du paysage, la cité venait buter contre la masse bleue d’une forêt qui, par une illusion d’optique, se dressait sur l’horizon comme une montagne.

En portant son regard sur la gauche, Abel aperçut l’enchevêtrement des pistes de l’aéroport. De temps en temps, un avion décollait ou atterrissait et, l’espace d’une seconde, le soleil frappait la carlingue. D’où il se trouvait, il lui était impossible d’entendre le bruit sourd de leurs moteurs. Par contre, il entendait passer des trains mais il ne réussit pas à les voir. Une sirène d’incendie hulula. Il y eut quelque part une déflagration qu’il ne parvint pas à identifier.

La ville était une masse imposante vibrant de scintillements et de sons confus. Souvent, dans les livres, Abel s’était étonné de l’image de « déesse de pierre allongée » ou de « bête endormie au soleil » employée par les auteurs pour les décrire. On avait aussi coutume d’insister sur le « grouillement de vies et de destins » qu’elles dissimulaient en leur sein. Alors qu’il voyait pour la première fois dans son entier et de haut la cité où il avait vécu toute son existence, il se rendait compte à quel point ces métaphores, qu’il avait jugées ridicules, avaient du sens. Il contemplait à ses pieds un corps gigantesque dont les constructions représentaient le squelette, la chair et l’épiderme, et qui « grouillait », en effet, de micro-organismes en perpétuelle activité. Les habitants, comme des milliers de cellules bactériennes, lui donnaient sa force, son énergie, mais ils représentaient en même temps autant de menaces pathogènes. Il y avait les écoliers, les amoureux, les artisans, les infirmières, les poètes. Il y avait également les escrocs, les délateurs, les assassins, les bourreaux et les gens de pouvoir. Au milieu de ce magma contradictoire, il y avait aussi Alma, sa seule amie, une perle rare dissimulée dans la foule, et pour cette unique raison il se forçait à aimer cette ville. Il chercha des yeux l’emplacement du Palais des Sciences mais ne le trouva pas. Alors, il se demanda s’il devait en vouloir à quelqu’un de sa situation présente.

On les avait trahis tous les deux, c’était pour lui une certitude. Quelqu’un avait eu vent de leur secret et prévenu la police. Et cette trahison signait son arrêt de mort puisque les moyens de sa régénérescence lui étaient ôtés. Dans peu de temps, son corps subirait à nouveau la lente et douloureuse dégradation qui le ravageait avant de rencontrer Alma. À cela s’ajouterait l’amende qu’il ne pourrait régler puis le procès dont il était menacé pour s’être introduit illégalement dans un lieu public. Et Alma, que lui arriverait-il ?

Abel ne voulait plus lutter. Ce qu’il désirait maintenant, c’était disparaître à jamais, corps et âme. Il détourna son regard de la ville et leva les yeux vers le ciel. Il resta dans cette position un long moment, jusqu’à ce que sa vision se brouille. Puis il ouvrit le bidon et le souleva avec peine au-dessus de sa tête. L’essence coula sur le duvet de son crâne, imbiba ses vêtements. Il prit une longue respiration, comme un plongeur avant le saut, et craqua l’allumette.

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