Anatomie des âmes en peine
4 – Ne m’oubliez pas
Sous la peau noire de l’âme se cache et palpite la corolle d’une fleur blanche, précieuse et inconnue. On dirait deux mains pâles jointes en prière, gantées de plastique comme celles d’un chirurgien. Ou des ailes qui galopent dans les méandres de l’esprit et parlent en gazouillant à celui qui les abrite. Mais ce chant n’est pas toujours joyeux, il est le plus souvent paré du désespoir et, parfois, il n’est même pas audible. Ou bien c’est comme un râle. Si l’on est attentif, si l’on s’attache à bien y prendre garde, on ne peut ignorer que ce monde est jalonné de corps meurtris, de cœurs abandonnés, d’oiseaux essoufflés qui meurent après un long voyage et de fleurs qui se fanent.
Abel posa son crayon et se relut. Ce qu’il venait d’écrire correspondait assez bien à ce qu’il éprouvait et qu’il se répétait jour après jour, couché sur sa paillasse à écouter sa fièvre. Depuis longtemps déjà, la fleur noircie de son âme envahie de chiendent venait battre contre ses tempes échardées, comme un oiseau en cage. Elle déposait des cendres derrière ses paupières, badigeonnait ses narines de suie âcre. Petit à petit, Abel se desséchait.
Dans ses cahiers, il se lamentait de ne pas être né dans un endroit plus favorable. Sauvage primitif dans une jungle humide, il aurait couru de sous-bois en clairières, sa corolle suspendue à l’envers tout au fond de lui, diffusant goutte à goutte son bon miel au lieu de cette poussière infâme qui empoisonnait sa conscience et son corps. Insouciant, il serait allé d’un lieu à un autre, agitant son sexe tendu dans sa paume ouverte, distribuant ses faveurs sans complexe. Il aurait eu des malheurs et des bonheurs simples, ne cherchant querelle à personne.
Hélas, depuis la fin de son enfance il souffrait d’une maladie non répertoriée par la science qui le clouait au lit la plupart du temps. Ainsi, il passait des journées entières à suivre à la loupe l’irréversible dégradation de son corps monstrueux dont la surface, comme une planète fossile, était parcourue de craquelures et de crevasses. S’il se laissait aller à se gratter, la peau se détachait et tombait en confettis dans les draps. Un seul regard pouvait suffire à faire choir cette gangue malade qui ne le protégeait plus depuis des lustres.
Abel possédait une pendule qui lui venait de sa grand-mère. Comme son mode de vie était inadapté aux horaires, elle ne lui était d’aucune utilité, mais il la conservait tel un souvenir pieux. Pourtant, cette présence pouvait s’avérer bien cruelle. Dès qu’il la regardait, les chiffres du cadran devenaient vite deux aiguilles affûtées tels des bistouris pour sectionner avec patience la moindre parcelle d’énergie qui subsistait en lui, le moindre morceau de matière vivante. Tic, une mince tranche de peau. Tac, un tendon filandreux. Tic, une touffe de poils rêches. Tac, un nerf nécrosé. La pendule martelait son message en pointant le silence de la nuit. Mais si elle représentait une menace, elle pouvait aussi le secourir car elle contenait encore un peu du bonheur de l’enfance. Du temps d’avant la maladie. C’est pourquoi, malgré tout, il continuait à en remonter les plombs, à l’huiler, à l’entretenir.
À l’époque de ses grands-parents chez qui il passait le plus clair de son temps, les journées se déroulaient sans contraintes. Il dessinait, comme le font les garçons qui n’ont ni frère ni sœur avec qui se battre ou faire du vélo. Il remplissait ses feuilles de fantassins, cavaliers, artilleurs, des armées entières qui partaient au combat dans leurs beaux uniformes, drapeau en tête, au son de la fanfare. Il aimait ces représentations militaires jusqu’à la volupté. Une fois, dans un musée, il avait contemplé une immense scène de bataille où tout s’entrechoquait, les lances, les baïonnettes, les sabres, les casques à plumes, jusqu’aux sabots des chevaux. Au premier plan de valeureux officiers touchés à mort, à la peau bleue et aux yeux révulsés. À l’horizon des incendies sur fond de ciel neigeux. Quelle majesté ! Son cœur battait à tout rompre, il aurait tant voulu être un aigle pour survoler ces grands champs de bravoure et de hargne.
Quand il en avait assez de crayonner la guerre, il rangeait l’épopée dans une boîte jusqu’à la fois prochaine, et il se levait pour donner des graines aux perruches, aider à remplir la lessiveuse, éplucher les légumes, tourner la pâte à crêpes, jeter des têtes de poisson au chat. Ce chat noir, il était si bête, méchant même, impossible de l’approcher sans recevoir un coup de griffes. Il ne rentrait qu’à la nuit tombée pour se blottir sur une chaise au coin du feu, les yeux mi-clos, toujours sur le qui-vive, rétif à tout lien affectif. Il n’avait pas de nom, on l’appelait « le chat ». Quand il finissait par s’assoupir, Abel le croquait sur son carnet en lui donnant les traits d’un diable.
En hiver, la pendule radoteuse les envoûtait tous les quatre, pépé, mémé, le chat et lui, Abel, aux joues écarlates comme des pommes à cause de la chaleur du poêle. La grand-mère calquait sur le tic-tac le mouvement de ses aiguilles à tricoter. Le grand-père faisait de même dans son fauteuil en tapotant du bout de son crayon le journal ouvert sur les mots croisés. Quand ils moururent à six mois d’intervalle, Abel sollicita d’emporter avec lui la pendule à l’orphelinat. Curieusement, on le lui permit. C’est tout ce qu’il prit, le reste de son héritage, mobilier, bibelots et vêtements, fut vendu avec la maison.
La maladie sans nom le frappait déjà. D’abord sournoise : il se grattait, des rougeurs ondoyaient sur son front, apparaissant, disparaissant comme elles étaient venues. Puis, à quinze ans, il perdit ses sourcils, ses genoux et ses coudes étaient devenus plâtreux. Il allait de moins en moins souvent en classe où certains commençaient à le surnommer « le rhinocéros ». Quand le mal progressa jusqu’à le rendre si hideux que ses camarades refusaient de l’approcher et que l’administration recevait maintenant des plaintes, il intégra une institution où on ne l’embêta plus mais où on ne le soigna pas davantage. Incurable, il y attendrait la fin de sa triste existence.
Dix ans plus tard, l’institution avait fermé ses portes mais Abel vivait toujours, isolé dans un deux-pièces insalubre qu’il louait une misère.
*
C’était un matin comme un autre mais peut-être moins déprimant que d’habitude. Abel se retourna sur son lit de gravier. Il serait bien sorti faire un tour, mais comment oser s’aventurer à l’air libre avec cette tête momifiée ? La dernière fois qu’il était descendu dans la rue, c’était en septembre de l’année précédente : poussé dehors par une subite envie d’acheter des fruits – qu’il ne mangerait sans doute pas ou à force de déglutition poussive –, il s’était enveloppé de bandelettes et avait dirigé ses pas hésitants vers le marché de son quartier. Sur le chemin, les vitrines lui renvoyaient l’image grotesque d’une silhouette informe en imperméable, chapeau et gants de laine alors qu’il faisait bon encore en cette fin d’été. Un enfant qu’il croisa se mit à pleurer. De grosses larmes couleur de vitamines éclaboussaient le visage rond du garçon. Des gens s’étaient arrêtés et observaient la scène. Abel fit demi-tour sans atteindre les étals du marché. Depuis cette triste expérience, reclus, il végétait.
Ses nuits se peuplaient de rêves obsédants où il officiait en grand maître de sacrifices rituels, des bébés amenés en offrande étaient écrasés par des meules et leur sang salvateur s’écoulait dans sa bouche. Tel un prophète, il savait transformer le sable des déserts en sources bienfaitrices. Et du sol devenu spongieux surgissaient des tribus de nomades enturbannés qui venaient le lécher sur tout le corps.
Ce délire venait de le submerger encore une fois juste avant son réveil. Il se toucha avec un vague espoir, mais hélas il était toujours sec. Scarabée épinglé, croûton de pain rassis, trognon flétri. Il déglutit une pâte douloureuse et finalement se leva. Il faisait jour. Son déguisement oublié depuis septembre pendait à la patère de la porte d’entrée. Planté devant le pardessus vide, il hésita un instant et, sans réfléchir davantage, il s’habilla et sortit de chez lui.
Dehors, les immeubles dormaient encore sous un voile rose annonciateur d’une journée chaude. Il marcha longtemps le long des rues encore vides. Çà et là, des plaques commémoratives rappelaient les dates de naissance et de mort des personnages illustres de ce pays, dont la plupart avaient été d’héroïques guerriers, généraux conquérants, maréchaux vénérables. Ou bien des hommes d’État ayant soi-disant mis leur existence au service de la communauté. On honorait la mémoire des hommes, songea Abel, mais celle des femmes presque jamais. Ne connaissant à peu près rien de la marche du monde, cela ne le choquait pas vraiment. C’était un fait, qu’il constatait. Dans son état, Abel se souciait peu des raisons ou des circonstances. Quand on est occupé à survivre, on ne perd pas son temps à étudier le passé ou à analyser les règles sociales. Sa sympathie allait quand même naturellement aux femmes, par instinct.
Le long du chemin, il remarqua de grands panneaux qui ne s’y trouvaient pas la dernière fois qu’il s’était risqué dans la rue. Ils affichaient le visage rayonnant d’un homme mûr, aux cheveux argentés bien peignés en arrière. Il portait un blazer bleu marine, une cravate verte et une pochette assortie. Le portrait était barré d’une phrase énigmatique imprimée en capitales :
POUR LE TRIOMPHE
DE LA LIBERTÉ NATIONALE
VOTEZ PAL ORKESEN
Ignorant à quoi et à qui cette injonction pouvait faire référence, Abel était incapable de reconnaître dans ce slogan l’habituelle rhétorique politicienne. Il ne lisait pas les journaux, n’écoutait pas la radio et, bien entendu, ne votait pas. Tout son savoir, éclectique, parcellaire et sans grande profondeur, lui venait des livres d’école qu’il avait étudiés à l’époque déjà lointaine d’avant sa maladie, puis de ses lectures basées sur le souvenir de celles de ses parents. Une somme de connaissances théoriques et, pour la plupart, obsolètes.
Les rues et les quartiers passaient. Perdu dans ses réflexions, il se laissait aller au mécanisme de sa marche. Sans qu’il s’en rendît compte, il parvint assez rapidement à la périphérie de la ville. Le boulevard qu’il avait emprunté s’arrêtait net à l’entrée d’un jardin public, fermé à cette heure matinale. Et toujours pas âme qui vive, peut-être étions-nous un dimanche ou un jour férié, pensa-t-il.
De l’autre côté des grilles, une série de larges escaliers menait à une esplanade où se dressait un bâtiment moderne dont l’architecture tenait à la fois de l’hôpital et du musée. Il ne se souvenait pas de l’avoir déjà vu. En tout cas, dans sa petite enfance, lorsqu’il se promenait encore avec sa mère et plus tard avec sa grand-mère après le décès de ses parents, cet énorme gâteau de béton n’existait pas, il en était certain. Au fronton monumental, inscrit en lettres dorées : Palais des Sciences. Vaguement intrigué, il ralentit le pas, s’assit sur un banc et attendit l’heure de l’ouverture sans savoir exactement ce qu’il déciderait lorsque les portes s’ouvriraient.
Le moment venu, un gardien en uniforme descendit le perron du Palais et s’avança vers le portail. Une fois qu’il eut déverrouillé les grilles, l’homme rejoignit tranquillement sa cahute au pied des escaliers en se roulant une cigarette.
Visiblement, Abel était le premier visiteur. Malgré le sentiment aigu qu’il s’apprêtait à commettre une folie, il s’engagea dans la grande allée centrale bordée de haies, gravit les marches du perron et pénétra dans le hall d’accueil. Les hôtesses s’affairaient derrière les guichets, encore occupées à compter leurs fonds de caisse si bien que personne ne le remarqua. À l’autre bout du hall, un employé de ménage dirigeait une petite machine électrique. Il avançait très lentement en laissant derrière lui une trace humide qui, en séchant, faisait reluire le carrelage.
Le hall était baigné d’une lumière tamisée venue à la fois de partout et de nulle part. Une fresque couvrait tout le mur du fond. Elle représentait un troupeau d’antilopes en pleine course dans les hautes herbes d’une savane. Aucune d’entre elles ne touchait le sol, elles semblaient voler, et la grâce de leurs mouvements était comme une provocation à la déchéance d’Abel, lui qui eût tant aimé disposer d’un peu d’agilité, ne serait-ce que pour lacer ses chaussures. Un vieux proverbe disait que beauté et sérénité étaient sœurs jumelles. Comme c’était vrai ! La laideur, elle, n’engendrait que le désespoir, et tout ici lui criait son usure et sa lente fatigue. Les antilopes en liberté, le carrelage rutilant, les ventilateurs ronronnant au plafond, la lumière diffuse et chaude, les jolies caissières se pomponnant devant leur miroir de poche avant l’arrivée des visiteurs.
Comme on ne lui prêtait pas attention, Abel entreprit de monter une série de marches jusqu’à un large palier qui desservait trois directions. À gauche, le planétarium et l’aquarium. En face, le département d’anthropologie, qui proposait une exposition mystérieusement intitulée « Race, type ou ethnie ? ». Le couloir de droite, plus étroit que les deux autres et faiblement éclairé, n’indiquait rien, même pas la direction d’un service ou d’un local technique. D’instinct, Abel s’y engagea, comme s’il était susceptible de le mener vers un lieu oublié où il pourrait demeurer caché un moment, et de préférence une éternité.
Après quelques dizaines de mètres et un coude vers la gauche, les balises lumineuses du plafond disparurent, et Abel se retrouva au cœur de la pénombre. Au lieu de le rassurer, l’obscurité lui donna soudain le sentiment d’être épié. De tous côtés, il se sentait observé par des yeux fendus, des bouches ouvertes et des pattes griffues. Le souffle lui manqua. Il réussit à faire encore quelques pas chancelants, puis il perdit toute sensation et tomba.
*
Quelqu’un avait crié, il en était certain. L’avait-on surpris étendu sur la dalle, les bras en croix ? Avait-on couru pour donner l’alerte ? Les vigiles étaient-ils en route pour le secourir ou pour l’arrêter ? Rien de tel. Il était allongé près d’une porte. Il le savait parce qu’un rai de lumière en marquait le pourtour. De l’autre côté, un bruit étouffé et intermittent faisait penser à de l’air s’échappant d’une soupape. Plusieurs minutes passèrent sans que personne ne vînt à son secours ou vérifier la présence d’un intrus. Il se souleva sur les coudes et attendit d’avoir assez de forces pour déplier les jambes et se remettre debout.
La porte n’était pas fermée à clé. Il actionna la poignée. Comme un molosse enragé, un flash de lumière crue lui sauta au visage. Son regard resta un moment suspendu dans une aveuglante blancheur qui le paralysa comme la piqûre d’un dard. Puis ses paupières clignèrent et les couleurs revinrent en même temps que la netteté des formes. Devant ses yeux, contrastant avec l’obscurité du couloir dans son dos, se déployait un paysage extravagant : une forêt touffue aux enchevêtrements complexes de lianes, de palmes et de fougères tremblotait sous l’intense chaleur de l’éclairage artificiel. C’était comme s’il s’apprêtait à pénétrer tout entier dans le ventre d’une idole végétale. Comme dans certains de ses rêves nocturnes, l’air était moite, saturé d’effluves tropicaux. Il fit un pas vers le rideau feuillu et commença son exploration. À intervalles réguliers, des appareils ressemblant à des canons de fusils crachaient des jets de vapeur sur les feuillages. Il contempla longtemps le mécanisme qui, associé au système de chauffage, produisait une atmosphère poisseuse. Mais cette moiteur ne l’oppressait pas. Bien au contraire, elle semblait agir de manière positive sur son métabolisme.
À mesure qu’il progressait, la serre s’avéra être un véritable labyrinthe. Il passa un croisement, tourna à gauche, franchit un petit pont sous lequel vibrait un tapis de minuscules lèvres ouvertes ornées de cils d’un jaune fluorescent. Après le pont, il fut obligé d’obliquer vers la droite avant de s’engager dans une allée bordée cette fois d’un fouillis de feuilles sombres et luisantes qui le frôlaient comme des doigts caressants.
Il sursauta. Une femme en blouse blanche venait de surgir devant lui entre deux buissons. Elle souriait, perdue dans ses pensées. À la vue d’Abel, elle se figea. Un petit hoquet s’échappa de ses lèvres et le sécateur qu’elle tenait à la main tomba à ses pieds.
— Pardonnez-moi, dit-il.
Et comme elle restait immobile en ouvrant des yeux ronds, il ajouta :
— N’ayez pas peur.
Elle lui demanda s’il s’était perdu, s’il se sentait bien, si elle pouvait l’aider à retrouver la sortie. Il voyait bien qu’elle était inquiète, mais derrière ce masque provisoire, le visage de la jeune femme respirait la bonté. Elle avait une tête d’enfant – ou plutôt une tête qu’on aurait dite dessinée par un enfant – avec les joues parsemées de taches de rousseur, des yeux ovales et une bouche large qui étirait tous ses traits vers l’extérieur. Le nez, petit, ressemblait à un point marqué au crayon pour indiquer le centre. Mais, comme pour contredire la géométrie élémentaire de ce visage, sa chevelure rousse, abondante, ondulait tout autour de sa tête de manière très complexe à l’image des plantes qui vivaient dans la serre.
Reprenant ses esprits, la jeune femme lui expliqua qu’il n’aurait pas dû être là, ce lieu se trouvant provisoirement fermé au public. Mais cela n’avait pas d’importance, ajouta-t-elle, il était le bienvenu. Elle l’invita à le suivre dans une sorte de laboratoire vitré contigu à la serre. Là, sur un vaste plan de travail, s’alignaient plusieurs séries d’éprouvettes. Dans chacune nageait une tige fragile surmontée d’un petit bouquet vert tendre.
— Ce sont des boutures, dit-elle. Laissons-les se développer tranquillement et passons dans mon bureau.
Ils prirent place de chaque côté d’une table encombrée de paperasses.
— Cela vous dérange si j’allume une cigarette ?
Il fit non de la tête. Elle lui en proposa une. Il eut un petit rire sec.
— Mademoiselle, je serais bien incapable de fumer, mes poumons sont déjà en cendres.
— Ces bandelettes… Vous avez eu un accident ? Vous avez été brûlé ?
— Non, c’est une maladie de peau, mais vous n’avez rien à craindre, je ne suis pas contagieux. Je m’appelle Abel, et vous ?
— Alma, répondit-elle. Je suis botaniste et je travaille ici. Êtes-vous fatigué ?
— Un peu, oui.
— Alors reposez-vous un moment pendant que j’ouvre mon courrier. Ensuite, je vous reconduirai jusqu’à la sortie.
Pendant qu’elle lisait, Abel observa Alma, essayant d’apprendre quelque chose d’elle. Il chercha une alliance à son doigt. Elle n’en portait pas. D’ailleurs, elle ne portait aucun bijou, ni bague, ni collier, ni boucles d’oreilles. Donc, pas mariée, pas très coquette ou pas très riche, ou peut-être les bijoux étaient-ils interdits au labo. Ses yeux n’étaient pas maquillés, ni ses lèvres. Pas coquette, ou convaincue de sa beauté naturelle. Prétentieuse ? Non, plutôt indifférente à l’apparence. S’il avait été un homme comme les autres, sans doute se serait-il demandé quel genre de corps pouvait cacher la blouse, si les aréoles de ses seins étaient brunes ou roses et comment ses tétons pointaient sous les caresses. Il se serait imaginé la forme et la couleur de sa toison pubienne (rousse comme ses cheveux ?), la rondeur de ses fesses, le grain de sa peau, le soyeux de sa langue… Mais Abel ne connaissait pas les femmes. Pour lui, il n’y avait rien de particulier sous les vêtements d’Alma, juste un corps blanc, lisse, doux et propre à l’image de ce qu’elle montrait d’elle, assise à son bureau, occupée à lire et à écrire en fumant sa cigarette.
— Je vais prendre congé, dit-il, je me sens déjà mieux.
— Parfait. Dans ce cas, je vous raccompagne.
Une fois dehors, il pensa qu’il allait s’évanouir à nouveau. Cette rencontre fortuite, après des années de quasi-solitude, ne pouvait que conduire à un malaise paroxystique. Les quelques minutes passées en compagnie de cette jeune femme si prévenante avaient été pires qu’une montagne à gravir. Son cœur s’emballa. Croyant que l’heure était venue, qu’il allait mourir sur le trottoir, il parvint à se traîner jusqu’à un chantier et se cacha dans les gravats derrière une palissade. Il se sentait au bord de la mort et pourtant il ne mourait pas. Un instant, une sensation de chaud et froid, très nouvelle, lui parcourut le dos jusque dans les reins, comme si quelque chose de liquide avait coulé le long de sa colonne vertébrale. C’était physiquement impossible dans son état, mais la sensation, elle, avait bien existé. Il lui faudrait sans tarder consigner cette aventure dans son journal. Quelques pages de plus à noircir dans sa malheureuse vie d’écrivain contrarié.
Quand, à la nuit tombée, il réussit à s’extraire de sa cachette pour rentrer chez lui en rasant les murs, il se demanda ce qui venait de lui arriver. Cette sensation inconnue, une goutte froide le long de son dos, c’était inconcevable.
Il s’enferma dans le réduit qui lui servait de cabinet de toilette et entreprit de dérouler les bandelettes. L’écorce lie-de-vin de son crâne apparut dans la glace, enluminée de fioritures macabres, rides profondes, cicatrices et plaies béantes auxquelles il était habitué. Le tissu se déroulait, emportant avec lui des flocons de peau fanée.
Subitement, Abel cria. Au coin de son œil droit la bande restait accrochée à la chair. Il tira plus fort. La douleur était insoutenable. L’arcade sourcilière, la paupière et le haut de la joue restaient collées ensemble. Il donna un coup sec, une poche gluante emprisonnée sous le masque éclata et s’écrasa sur le rebord du lavabo. Abel regarda l’éclaboussure ambrée qui se répandait sur la céramique blanche. Sa joue le brûlait. Il toucha. La chair molle avait la consistance de la viande.
Du liquide, c’était bien un liquide épais qui avait jailli de ses tissus comme une sécrétion. Pour la première fois depuis des lustres, son corps venait de fabriquer une substance vivante. De la matière positive. Cela ne pouvait être spontané, il devait y avoir une raison à cela, comme lorsqu’un puits asséché se réamorce… Il a fallu qu’il pleuve, que la pluie tombe suffisamment pour s’infiltrer dans le sol, l’imprégner et rejoindre les nappes phréatiques qui se mettent à gonfler.
Aussitôt, il se souvint à quel point il s’était senti mieux pendant son court séjour dans la serre.
La nuit suivante il dormit encore moins que d’habitude. Il allait et venait entre son lit et le miroir à l’affût d’un signe mais il ne constatait pas d’évolution. Au moindre contact, la douleur se diffusait dans tout le côté droit, de la mâchoire à la tempe. Le morceau de chair ressuscité scintillait dans la clarté bleue diffusée par la lune à travers l’œil-de-bœuf de son réduit.
Encore surpris par cette brusque transformation, Abel sentait qu’un événement important venait de se produire dans sa triste vie. Il guetta l’arrivée de l’aube. Dès que les premières lueurs de jour apparurent, il s’habilla et descendit. La blessure, térébrante, le lançait sous les bandelettes.
Il devait être un peu plus tard que la veille, car la rue était animée. Des gamins se dirigeaient en ribambelle vers l’école avec leur cartable sur le dos ; les adultes, qui se rendaient sans doute à leur travail, marchaient d’un pas rapide en fronçant les sourcils. Abel passa devant le bureau de poste et se regarda dans la vitrine. Avec son chapeau, son imperméable et ses lunettes fumées, il ressemblait à un espion frigorifié égaré au milieu du printemps. Quand il se retourna pour reprendre son chemin, il se heurta à une femme entre deux âges toute vêtue de noir, un fichu sur la tête. À sa vue, elle poussa un hurlement et se mit à courir en sens inverse en levant haut les bras. Il eut envie de la retenir, de lui dire quelque chose d’aimable pour la rassurer, mais elle avait déjà disparu au coin de la rue. Les cloches d’une église se mirent à sonner à toutes volées, comme pour rappeler qu’il y avait d’un côté le Diable et de l’autre côté un lieu de paix où les veuves effrayées par les démons pouvaient se réfugier et se laisser doucement caresser dans la pénombre par le souffle sucré du Seigneur, si tant est qu’il demeurât en ce lieu.
En pénétrant dans le hall du Palais des Sciences, Abel remarqua avec étonnement que tout un pan de la fresque représentant la course des antilopes lui avait échappé la veille. En se penchant un peu vers la gauche, on voyait une dizaine d’hommes nus à la peau brune, lancés à la poursuite des élégants bovidés. Ils avaient de longues jambes, des bras disproportionnés largement écartés, et chacun tenait en l’air une sagaie qu’il s’apprêtait à lancer sur les pauvres bêtes en détresse. Si l’on contemplait le tableau dans son ensemble, ce qu’Abel n’avait pas fait la première fois, on comprenait qu’il s’agissait en vérité d’une scène de chasse. Cette nouvelle lecture s’avérait très différente de la première. Les antilopes ne s’adonnaient plus à un jeu, elles ne gambadaient plus en liberté dans l’immensité de la savane, au contraire elles essayaient de ne pas être rattrapées par la mort, de ne pas finir dépecées et rôties à la broche à la lueur d’un brasier. Mais peut-être que ces hommes luttaient aussi pour leur survie.
Les caisses étaient ouvertes, Abel fut obligé cette fois de payer son entrée sous le regard de profond dégoût de l’hôtesse, de prendre d’autres couloirs et de faire poinçonner son ticket – nouvelle grimace de l’employé – avant de pouvoir enfin accéder à la serre en revenant discrètement sur ses pas.
Alma l’attendait. Du moins en eut-il la certitude dès qu’il l’aperçut en train de chantonner parmi ses plantes. Elle lui fit un signe pour l’encourager à la rejoindre. Sans rien dire, ils arpentèrent ensemble les allées, passant d’une atmosphère chaude et humide à des enclos presque aussi arides et secs qu’une steppe. De temps en temps, elle s’arrêtait, soulevait une feuille, pinçait une tige, égrenait une motte de terre, vérifiait la température ambiante, prenait des notes.
— Nous rouvrons au public dès demain, dit-elle sans cacher sa joie. Il faudra que je vous fasse visiter les lieux en détail, que je vous explique tout ce qui vous entoure. Vous verrez, c’est passionnant : il y a ici des essences exceptionnelles, de véritables bijoux. Mais les plantes les plus extraordinaires ne sont pas toujours les plus belles. Certaines ne donnent qu’une fleur par an et, quelquefois, une seule dans toute leur vie, comme cet agave, là, sur votre droite, qui mourra après sa floraison.
— Vraiment ?
— Oui, c’est dommage, mais avant de faner, elle vit très longtemps et elle est très utile. On tire une boisson de sa sève et ses fibres servent à fabriquer des cordages. Hélas, nous n’aurons pas le loisir d’admirer ses fleurs car l’événement devrait se produire dans une vingtaine d’années avec un peu de chance. Et qui sait où nous serons alors… D’autres espèces sont carnivores, le saviez-vous ? Les insectes sont attirés par leurs feuilles qui servent de piège. Une fois posés, ils ne parviennent plus à s’envoler, les feuilles se referment et ils sont engloutis.
— C’est affreux !
— Pas tant que ça, tout organisme doit se nourrir pour vivre, et la stratégie de l’héliamphora est beaucoup moins perverse que celle de la lionne qui fatigue sa proie à coups de griffes avant de lui planter ses crocs dans le cou. À vrai dire, j’ai plus d’affinités avec les simples fleurs des champs qu’avec ces végétaux sophistiqués. Et pourtant, je suis ici pour les chouchouter, les ausculter et les mettre en valeur. Si mon patron savait que je préfère le chiendent, le cresson de fontaine et les pissenlits, il me ficherait à la porte. Vous ne le répéterez pas, hein ?
Elle eut un rire léger et lui toucha le bras. Abel ne sursauta pas, mais son cœur fit un bond dans sa poitrine.
— Vous savez, poursuivit-elle, il y a des gens qui dépensent des fortunes pour faire pousser chez eux ces monstruosités exotiques, alors que des quantités de jolies fleurs éclosent naturellement au bord des chemins. C’est le cas des orchidées. On les croit importées des régions tropicales, mais il en existe des dizaines de milliers de variétés dont certaines se cueillent en lisière des forêts à deux pas d’ici. Inutile de dépenser des fortunes chez un fleuriste, croyez-moi. Et le myosotis ? C’est très joli un myosotis, une fleur délicate qui réussit pourtant à proliférer au fond des jardins sans le moindre entretien. On appelle ça « l’herbe d’amour ». En avez-vous déjà vu ?
Abel ne répondit pas. Il écoutait cette voix amie et pensait à sa joue. Elle avait cessé de lui faire mal. Depuis une heure qu’il se trouvait là, il se sentait presque bien. Et la jeune botaniste paraissait de si charmante humeur qu’il craignait de voir disparaître ce moment de grâce s’il exprimait l’idée qui avait germé la nuit précédente dans son esprit. Il devait se montrer patient. Une autre nuit, un nouvel examen minutieux de sa peau étaient nécessaires pour confirmer son intuition. Ils marchèrent encore un peu. Alors qu’ils repassaient près de la porte d’entrée, il la salua poliment et s’éclipsa.
— Ne m’oubliez pas, s’exclama Alma en riant.
— Quoi ?
— « Ne m’oubliez pas », c’est l’un des surnoms du myosotis !
*
Comme la veille, il s’assit face à la glace et commença à se dévêtir. À peine eut-il retiré l’étoffe qui bandait sa joue que la brûlure se réactiva. Il dégagea le reste de la tête, puis l’épaule. Il allait découvrir le haut de son bras quand il perçut une résistance sous l’aisselle. Une nouvelle poche s’était formée à cet endroit. Épaisse, elle s’étendait jusque sous l’omoplate. Quand il tira sur la bandelette, la poche explosa de la même manière que la première en répandant un jus gluant sur le carrelage. Mais au lieu d’observer la plaie dans son dos en se contorsionnant devant la glace, il fut saisi d’un besoin irrépressible de fermer les yeux et c’est alors qu’il eut une vision. Comme dans un rêve, sa conscience se détacha de son enveloppe charnelle et, telle une caméra, vint se poser devant lui, puis commença à tourner lentement autour de son corps transformé en écorché de laboratoire. À travers l’imbrication des muscles, des tendons et des nerfs, il percevait l’intégralité de son appareil circulatoire. Distinctement il voyait la pompe de son cœur impulser la circulation du sang dans ses artères, ses veines et ses capillaires. Il distinguait jusqu’aux plus petits vaisseaux et il pouvait nommer par cœur l’ensemble des éléments du système, dont certains portaient des noms chargés de poésie : artère iliaque, axillaire, arquée, veine jugulaire, saphène, basilique… Il parcourait les ramifications sanguines comme des fleuves, des rivières et des ruisseaux sur une carte. Et, à mesure qu’il avançait sur ce trajet, la brûlure le suivait, et le feu s’étendait en le paralysant.
Il rouvrit les yeux et resta un long moment comme statufié devant la représentation de son double qu’il voyait à présent dans la glace, cet autre lui-même aux enchevêtrements de tuyaux rouges et bleus qui enlaçaient ses membres comme les lianes autour des troncs dans une jungle luxuriante.
Au cours de la nuit, son bras retrouva un peu de sa mobilité. À l’emplacement de la poche, les croûtes étaient tombées. Autour et tout le long du bras, la chair était visqueuse et laissait des taches jaunes sur le drap. Quant à sa joue, et c’était cela le plus incroyable, elle était désormais recouverte d’un filtre de peau neuve.
Il faisait encore noir lorsqu’il ressortit. Le parc du Palais des Sciences dormait bercé par la douce brise de l’aube. Il avait choisi de ne pas porter son masque ni ses gants mais, malgré la tiédeur de l’air, il ressentait le froid. Il releva le col de son manteau sur sa nuque. L’attente fut longue et épuisante. Enfin, le soleil pointa derrière les arbres et les projecteurs qui éclairaient le fronton s’éteignirent. Un peu plus tard, le gardien sortit de sa guérite, comme chaque matin, pour ouvrir les grilles.
Abel frappa à la porte du laboratoire. La voix d’Alma lui dit d’entrer. Elle était assise à son bureau, cigarette aux lèvres.
— Tiens, c’est vous ?
Abel sentit un léger agacement dans le ton.
— Je vous dérange.
— Mais non, restez, dit-elle. J’ai travaillé toute la nuit et je suis un peu fatiguée… C’est une petite visite amicale ?
— Je crois que c’est beaucoup plus important que cela. Je voudrais vous montrer mon visage nu.
— Nu ? répéta-t-elle.
— Oui, sans les bandelettes. Il s’est passé quelque chose.
Elle invita Abel à s’asseoir. Il remarqua qu’elle avait posé sa main sur un coupe-papier. Elle respirait bruyamment, ne souriait plus. La cigarette se consumait dans le cendrier en volutes épaisses qui zigzaguaient jusqu’au plafond.
— N’ayez pas peur, Alma.
— Je n’ai pas peur, allez-y.
Il posa son chapeau et ses lunettes sur le bureau et rabattit son col. Alma laissa échapper un long soupir qui pouvait traduire sa répulsion mais aussi, peut-être, un peu de soulagement d’avoir su regarder l’horreur en face. Un silence épais s’installa entre eux. De l’autre côté de la porte, on entendait les piaillements amusés d’un groupe de collégiennes arrosées par les jets de vapeur de la serre. Alma écrasa son mégot et prit une nouvelle cigarette dans son paquet.
— Connaissez-vous la cause de votre maladie ?
— Non, répondit Abel, je ne sais pas.
— Les médecins ne vous ont rien dit ?
— Pour comprendre, Mademoiselle, vous devez savoir que je suis resté cloîtré dans une institution pendant des années. Cela ressemblait à une prison sans surveillance ; ni l’administration, ni le personnel ne s’occupaient de moi, j’étais littéralement laissé à l’abandon, et cela m’arrangeait en fin de compte. Au fil des ans, j’ai fait de cette maladie sans diagnostic une compagne de solitude, je m’y suis habitué et, devenu adulte, quand j’ai dû quitter l’établissement, je n’ai pas cherché à me soigner. Non par désespoir mais avec la volonté de consacrer le reste de mes jours à l’examen minutieux de ma déchéance. J’ai entrepris de prendre des notes au jour le jour, dans lesquelles je détaillais ce que je ressentais au plan physique et mental. J’ai rempli des cahiers entiers jusqu’à ces derniers jours. Comme vous le savez, c’est par hasard que je me suis introduit dans votre serre alors qu’une pulsion irrésistible m’avait poussé à errer à l’aube par les rues. Je ne m’explique toujours pas ce qui m’a fait sortir de mon cagibi. Toujours est-il que je suis parvenu jusque devant votre porte sans être arrêté par quiconque. Lorsque je suis entré dans la serre, pour la première fois de ma vie je me trouvais au contact de l’humidité et de la chaleur propres au climat des tropiques, du moins d’après ce que j’avais lu sur le sujet. Ce fut une sensation presque immédiate de bien-être, je ne ressentais plus ni douleur ni gêne, alors que la souffrance est mon lot quotidien. Le phénomène s’est reproduit lors de ma deuxième visite mais, entre-temps, il s’est produit un changement des plus intrigants. On dirait que depuis mes deux brefs séjours ici mes tissus se reforment. Ce n’est pas encore visible pour vous, mais moi, je l’ai constaté en deux endroits. Le visage boursouflé et grenat qui vous cause tant de dégoût en ce moment même est déjà pour moi redevenu celui d’un être humain. Je crois que je suis en train de subir une mutation, qui m’excite et me fait peur en même temps.
Abel se confia à Alma comme il ne s’était jamais confié à personne. Il lui parla de ses parents morts accidentellement quand il n’était encore qu’un bambin, de son enfance choyée par ses grands-parents, de l’irruption soudaine de son mal et de sa progression en donnant moult détails. C’était une histoire terrible. Sauf qu’à la fin, et contre toute attente, la rencontre entre le monstre et la botaniste qui venait de se produire avait tout l’air d’un conte de fées.
Alma l’écoutait, de plus en plus troublée. Elle avait eu envie d’aider cet homme dès leur première entrevue mais elle était inquiète. Pourquoi se sentait-elle aussi attirée par un être si repoussant ? Que pouvait-elle accepter de lui donner alors qu’ils se connaissaient à peine ? Car il voulait quelque chose d’elle, c’était certain. Elle pressentait de quoi il s’agissait mais elle ne s’attendait pas à ce qu’il se dévoile si vite.
— Maintenant que j’ai eu cette révélation, dit Abel, je pourrais prendre le risque de m’exiler dans une contrée où le climat est identique à celui de votre serre. Cependant, j’y serai confronté à tous les dangers de la nature, les animaux sauvages, les virus mais aussi les populations hostiles, je n’y survivrai pas… J’ai beaucoup réfléchi ces dernières nuits et j’en suis arrivé à la conclusion que vous êtes mon seul espoir. Vous saisissez ?
— Je crois, mais vous devriez formuler clairement votre demande, à présent.
— Prenez-moi à votre bord.
C’était joliment exprimé. Alma ne put s’empêcher de sourire, mais ce qu’Abel demandait dépassait ses attributions.
— Que puis-je faire exactement ? demanda-t-elle tout en sachant qu’il s’agissait d’une folie.
— Il me faudrait une clé. Juste un double de la clé de la serre pour y passer mes nuits.
Elle alluma une cigarette et la fuma presque entièrement avant de répondre.
— Vous raisonnez comme une personne privée depuis trop longtemps des règles sociales élémentaires, dit-elle. Vous ignorez ce qui est permis et ce qui ne l’est pas.
— Mais c’est que tout m’est interdit, Alma.
— Je le sais, et je vous prie de m’excuser pour cette réaction. Je ne veux pas être dure mais je ne veux pas non plus vous donner de faux espoirs. Ici, je ne décide de rien. Si je vous remets les clés de ce bâtiment, je commets une faute professionnelle grave qui peut me coûter mon emploi, voire entraîner des poursuites judiciaires. Ne m’en veuillez pas, mais j’ai besoin de gagner ma vie, je n’ai vraiment pas les moyens de perdre mon salaire. Par contre, si vous m’y autorisez, je peux parler de votre cas autour de moi. Mon beau-frère est dentiste, il a beaucoup de relations dans le milieu médical.
— Je vous remercie, coupa Abel, mais c’est une proposition que je ne peux accepter, je ne crois pas en la médecine pour ce qui me concerne… Je ne vous importunerai plus, Mademoiselle. Vous êtes une personne bienveillante, et je vous remercie de m’avoir écouté.
Il remit ses lunettes, son chapeau qu’il enfonça sur son front et s’emmitoufla dans le haut col de son imperméable. Au moment où il allait sortir du bureau, Alma le rappela.
— Revenez me voir dimanche à l’ouverture.
*
Pendant le dîner, contrairement à ses habitudes elle avait bu trois grands verres de vin blanc puis, après le repas, elle avait accepté la liqueur que son beau-frère lui proposait en la défiant du regard. Ma petite, se disait le docteur Kriegel en versant le liquide vert, je vais te faire picoler jusqu’à ce que tu sois malade. Tiens, voilà, avale… Mais Alma lisait dans les yeux de cet homme comme dans un livre ouvert, elle ne lui ferait pas ce plaisir.
Elle se leva de son fauteuil. Par la longue baie vitrée du salon, elle pouvait contempler la cité entière illuminée. La colline, pompeusement baptisée L’Amphithéâtre, était autrefois parsemée de pavillons et de jardins potagers. Quand la ville avait commencé à grignoter la banlieue, des résidences modernes avaient remplacé les pavillons, ou plutôt les avaient balayés comme un typhon. Architectes et promoteurs s’en étaient donné à cœur joie pour bâtir ce quartier hideux.
Le beau-frère et la sœur d’Alma avaient acquis l’un des lots les mieux situés, perché si haut que la garantie de « vue imprenable » stipulée sur le contrat faisait figure de clin d’œil aux futurs propriétaires, une sorte de blague que l’on continuait à se répéter entre voisins encore aujourd’hui. Une vue imprenable ! En effet, qui pourrait avoir l’audace de construire des gratte-ciel au bas de la colline pour boucher l’horizon de ces résidents privilégiés représentant le gratin local dans toute sa diversité, du juge d’instruction au capitaine d’industrie en passant par le politicien, le général à la retraite, le pilote de ligne ou la vedette de cinéma.
Au sein de la tribu des nantis, le dentiste Kriegel aurait pu passer pour du menu fretin, mais il avait de la ressource. Opportuniste à défaut d’être intelligent, il avait sauté tous les obstacles pour faire oublier ses origines modestes. Une opiniâtreté poussée à l’extrême lui avait permis de comprendre les rouages de la réussite : comment obtenir ses diplômes sans s’épuiser au travail, puis comment acquérir un cabinet sans trop s’endetter et ensuite se forger une clientèle grâce à un carnet d’adresses bien entretenu. Patiemment, il avait su engranger de l’argent jusqu’à se constituer une petite fortune et, surtout, au bon moment, il avait eu l’intuition que la politique pouvait consolider sa position, et faire de lui quelqu’un de respecté ou, mieux encore, de redouté. Depuis plusieurs années il s’était engagé corps et âme dans l’action militante avec enthousiasme et férocité. Ainsi avait-il fini par entrer dans le cercle très convoité des notables.
Aujourd’hui, il se disait que non seulement l’objectif était atteint mais il pouvait sans doute être dépassé, car il avait choisi le bon cheval. Pal Orkesen gagnerait les élections législatives, cela ne faisait plus aucun doute. C’était un homme solide, déterminé et qui savait remercier ses amis. Kriegel l’avait soutenu depuis le départ, il s’était investi sans compter pour contribuer à son ascension. Alors pourquoi ne pas espérer un retour sur cet investissement ? Pourquoi ne pas envisager un portefeuille dans le prochain gouvernement ? Secrétaire d’État au moins, ministre encore mieux. Bon Dieu, se répétait-il dix fois par jour, ministre de la Santé ! Ou encore, ministre de la Santé et de la Pureté de la race ! C’était une plaisanterie, bien sûr, dont il riait tout seul en se rasant le matin. Personne n’aurait l’audace d’aller jusque-là, et cependant l’idée ne lui semblait pas si farfelue, avec tous ces métèques qui envahissaient le territoire… Il fallait faire le distinguo, évidemment, entre les étrangers. D’un côté des gens très bien venaient s’installer ici par amour du pays et de sa culture, à l’image de son nouveau secrétaire, le petit Moon, un jeune homme policé, apparemment issu d’une excellente famille. Rien à dire, à part peut-être son épaisse tignasse noire d’encre et ses yeux bridés. Mais bon… D’un autre côté, il y avait ces gueux qui traversaient les frontières en s’abattant sur le sol national comme des vols d’étourneaux dans les semailles, véritables hordes de misérables sans éducation, sans hygiène, sans valeurs, sans foi ni loi et qu’on était « démocratiquement » forcé de nourrir, de soigner, de loger à défaut de pouvoir leur donner du travail (on en manquait déjà pour les nôtres). En voulaient-ils, au moins, du travail ? La paresse, voilà qui était leur caractéristique principale. Aujourd’hui, aussi bien le gouvernement que les administrations et le monde associatif, tout le monde se refilait la patate chaude, alors qu’il suffisait purement et simplement de les refouler, « Allez vous faire voir ailleurs ! » en d’autres termes. Les étrangers illégaux, c’était le leitmotiv du docteur Kriegel, son obsession, un thème majeur de sa pensée politique qu’il avait peaufiné et qu’il servait désormais systématiquement à ses divers auditoires. Force était de constater que ce discours haineux rencontrait un succès grandissant dans les meetings. Bien que prudent en public sur le sujet, Pal Orkesen le laissait agir. Les gens comme Kriegel, expliquait-il en privé, il en fallait toujours et toujours plus. Ils personnifiaient la force brute, celle qui permet de remporter les vraies batailles.
Alma se tourna vers son beau-frère. Vautré dans un sofa, il se massait les tempes, affichant le sourire de chat repu qu’il prenait habituellement après quelques whiskies. Sans doute songeait-il à un projet ou un plan particulier qui provoquait en lui une sorte de griserie. Ce soir-là, il était vêtu d’un pantalon de flanelle grise et d’un blazer bleu à écusson qui lui donnait l’air d’un croupier de casino dans une station balnéaire. Il n’était pas toujours aussi soigné quand il la recevait mais il avait participé à une réunion au sommet dans l’après-midi. Encore émoustillé par l’ambiance, il avait décidé de conserver son déguisement de super militant et, à présent, il se remémorait les belles paroles entendues.
Si Alma avait accepté de boire plus que d’ordinaire, c’était pour se donner du courage mais, finalement, dès le début de la soirée elle avait renoncé à lui parler d’Abel. Sur le plan médical, le cas semblait intéressant. Et du point de vue humain, comment ne pas compatir à une situation aussi désespérée ? Il aurait suffi à Kriegel de passer un ou deux coups de fil. Il connaissait tous les spécialistes susceptibles de venir en aide d’une façon ou d’une autre à Abel. Dermatologues, neurologues, oncologues, il entretenait des relations avec les plus grands pontes du pays. Mais, tout comme lui, ces gens-là ne levaient le petit doigt que s’ils pouvaient en retirer un bénéfice. Et comme les temps n’étaient pas aux calculs à long terme, c’était peine perdue. Avec les élections, Kriegel et ses amis avaient d’autres chats à fouetter que de rendre service à un pauvre type qui végétait dans son coin. Tel était du moins le raisonnement d’Alma, maintenant résolue à trouver une autre solution.
Alors que Kriegel et elle fumaient en silence, une détonation proche les fit sursauter. Intrigués, ils se rendirent sur le balcon et se penchèrent. Le trottoir et la rue étaient vides, mais au bout de quelques minutes une voiture s’arrêta en catastrophe devant l’entrée de l’immeuble d’en face. Deux hommes s’engouffrèrent dans le hall. Quand ils réapparurent, ils portaient un énorme paquet qu’ils tassèrent à l’arrière. La voiture bondit en avant et tourna au coin de la rue en laissant dans son sillage un épais nuage de gaz d’échappement.
— Bon, je dois retourner travailler une heure ou deux à mon cabinet, dit Kriegel sans autre commentaire, comme si rien de suspect ne s’était produit. Je te ramène chez toi ?
— Que se passe-t-il ? demanda Renée derrière eux.
Elle avait disparu dans la cuisine après le dessert pour surveiller la bonne. Depuis quelque temps, elle trouvait que le service manquait de rigueur.
— Comment ? dit Kriegel
— Qu’est-il arrivé en bas ?
— Des gens ont chargé quelque chose dans une voiture.
— On aurait dit un corps, précisa Alma.
— Un corps ? s’écria Renée, c’est épouvantable !
— Mais non, voyons, ta sœur plaisante, s’esclaffa Kriegel. De toute manière, un corps, un tapis, du linge sale, quelle importance ? Il se passe toujours des trucs louches dans une grande métropole. Et pas seulement dans les quartiers populaires comme celui où tu t’obstines à vivre, Alma. Il n’y a pas que les pauvres qui s’entre-tuent. Les gens riches aussi ont leurs inavouables petits secrets.
— Tu ne devrais pas dire des choses pareilles, gémit Renée.
— Et pourquoi donc ? Quel est le problème ?
— Cela pourrait nous porter malheur…
Kriegel partit d’un rire tellement forcé qu’il s’acheva en une interminable quinte de toux.
— Pourquoi ris-tu ? Qu’est-ce que j’ai dit de si drôle ?
— Tu n’as rien dit de drôle ni même de raisonné et encore moins d’intelligent… En vérité, tu me fais rire parce que tu ne comprends rien à rien… Tu es une imbécile, ma chère épouse, qui ne pense pas plus haut que son gros cul de bourgeoise. Retourne plutôt à la cuisine pour houspiller la bonne qui est en train de chaparder les restes.
Ce fut cet accès de vulgarité avinée envers sa sœur qui décida Alma. Dimanche, elle confierait à Abel un double des clés de la serre, et advienne que pourra.
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