Anatomie des âmes en peine
7 – Trois de coupe
Au bout des pistes de l’aéroport, un sentier parcourait un vaste champ de broussailles, terrain vague poussiéreux en été, gorgé de boue l’hiver, survolé en permanence par les avions au décollage ou à l’atterrissage, selon l’orientation du vent. La nuit, leurs lumières ventrales balayaient le sol comme des projecteurs de miradors.
Aucun citoyen ordinaire ne s’aventurait jamais dans ce no man’s land où l’on ne distinguait rien de particulier ni d’attrayant, à part les lapins courant en zigzag d’un terrier à l’autre. Au bout d’un kilomètre environ, le sentier grimpait jusqu’à un tertre couvert d’une herbe rase et grise. Personne n’aurait imaginé trouver en contrebas autre chose que la suite monotone du no man’s land, les broussailles, la gadoue, encore des lapins. C’est là pourtant, derrière cette butée, que se cachait à l’abri des regards le campement des Dzilim. Niché au creux d’un étroit ravin, une trentaine de baraques bâties de bric et de broc, conglomérat de planches, plaques de tôle, toiles cirées, cordages, tuyaux, carreaux fêlés formant un improbable village avec ses ruelles, sa placette et les bruits qui vont avec : un marteau tape, un bébé pleure, des chiens se disputent, une voix de femme appelle, se fâche, crie des noms d’enfants.
En s’approchant, la vision des alentours n’aurait pu qu’effrayer le visiteur égaré. Avant d’arriver aux premières baraques, il aurait été contraint d’avancer entre les ordures de toutes sortes, des restes d’aliments, des emballages, de la ferraille et parfois même des excréments. Pour le commun des mortels, qui aurait rebroussé chemin face à cette vision terrifiante, les Dzilim vivaient de leur plein gré comme des bêtes sauvages au milieu des immondices. Tout le monde le savait, en était convaincu. Il n’y avait rien de plus à dire.
Les préjugés sont coriaces, et Alma en avait été imprégnée depuis son enfance. Mais quand elle pénétra dans le campement sur les pas de Salitha, elle comprit aussitôt que la réalité des Dzilim ne correspondait pas tout à fait à la légende. Le dépôt d’ordures qu’elle venait de traverser ressemblait plus à une sorte de barrière protectrice qu’à un mode de vie assumé. En vérité, les Dzilim rejetaient la saleté comme ils le pouvaient à l’extérieur de leur communauté, faute d’accès à l’hygiène urbaine. Comment faire pour vivre normalement sans toilettes, sans conteneurs à poubelles, sans point d’eau à proximité ?
Passé l’entrée du bidonville, la propreté essayait de reprendre ses droits. Les seuils des gourbis étaient balayés, les chaussures alignées à l’extérieur, la vaisselle séchait au soleil sur des tréteaux, le linge s’égouttait sur des fils. En s’approchant des baraquements, elle vit que les panneaux de bois qui formaient les cloisons étaient ajustés au plus près, que les toits étaient faits de bâches tendues pour permettre la meilleure étanchéité, que les vitres avaient été posées avec du mastic.
Dans l’univers de son enfance, les cabanes n’étaient pas considérées comme des lieux habitables mais elles symbolisaient l’un des degrés les plus élevés de l’aventure, l’endroit où les chevaliers et les princesses en fuite couraient se protéger des agressions de la nature, la pluie, le vent, la neige, la nuit et ses sortilèges. Fille ou garçon, chacun voulait en construire une pour aller s’y réfugier le dimanche. On ne la quittait que pour rentrer dîner et retrouver une vraie maison en dur avec des tapis, des lustres, des tableaux aux murs et du chocolat dans les placards.
Alma faisait encore parfois ce rêve de petite fille : alors qu’elle cueille des fleurs dans la forêt, l’orage la surprend. Les bourrasques font plier les branches qui se prennent dans ses cheveux. Elle court à perdre haleine, elle est perdue si elle ne trouve pas un abri et soudain, miracle, une vieille masure apparaît. Elle pousse la porte. L’intérieur est recouvert d’une épaisse couche de paille dans laquelle elle se blottit. Dehors, le vent siffle, le tonnerre gronde, mais elle est sauvée. Elle peut fermer les yeux, pousser un grand soupir de soulagement. Ce que son corps ressent à cet instant est proche de la jouissance.
Elle se demanda si Salitha de son côté rêvait de palais merveilleux où elle serait secourue et adoptée par une reine qui la laverait, la parfumerait, lui brosserait les cheveux et lui offrirait les plus riches étoffes. Elle sourit à cette pensée, consciente de son romantisme pathologique, un défaut qui provoquait les sarcasmes de son beau-frère.
Maintenant qu’elle était sur place, le plus dur restait à faire. À son arrivée, les femmes s’arrêtèrent de vaquer à leurs tâches et l’observèrent en silence, les enfants vinrent s’agiter autour d’elle en la bousculant, des hommes s’étaient regroupés à l’écart, probablement pour discuter au sujet de la Ćivia qui venait de pénétrer sur leur territoire. Qui était-elle ? Que faisait-elle ici ?
Un peu en retrait, Salitha observait Alma, les mains sur les hanches avec une lueur dans le regard qui semblait dire : « Voilà, tu sais maintenant où je vis, fais-toi ton opinion et réfléchis bien avant de revenir. Chez moi, il n’y a pas de place pour le rêve. »
La visite dura moins de dix minutes. Il n’y eut aucun échange, on la laissa repartir comme elle était venue. Contrairement à ce qu’elle redoutait, personne ne lui avait craché au visage, jeté un seau d’eau sale ni n’avait brandi un couteau pour la menacer.
*
De retour à son appartement, elle passa une partie de la nuit à emballer dans des cartons tout ce qui ne lui était pas essentiel : bibelots, appareils ménagers, paperasse… Elle n’avait pris aucune disposition concernant ses meubles et ses vêtements, mais qu’importe. Tout pouvait rester en l’état pendant des années, elle s’en moquait. Une fois la porte refermée, elle oublierait son passé dans l’instant.
Elle retourna au campement le lendemain matin, une nouvelle fois avec la complicité de Salitha qui l’attendait dans la rue à proximité de son immeuble. Comme la veille, elle suivit la petite à distance et pénétra dans le bidonville par le chemin des ordures et des rats. Comme la veille, on l’observa. Des chiens vinrent la renifler. Mais alors qu’elle allait repartir un homme vint à sa rencontre. Il était grand, avait les bras tatoués et musclés et un ventre énorme. Sa tête sans cou paraissait directement vissée sur ses épaules, ses cheveux noirs collés en mèches barraient son front hâlé. Avec un accent indéfinissable, de sa voix rauque, il demanda à Alma en avalant les syllabes ce qu’elle voulait. Il parlait sans animosité mais sans chaleur.
— Je voudrais faire votre connaissance, dit-elle.
— Pourquoi ?
— J’aime bien Salitha, je la vois souvent en ville et j’avais envie de voir où elle vivait.
— Ça y est, tu vois… Salitha, c’mon fille. R’tourne chez toi maint’nant.
— D’accord, mais je vais revenir. J’aimerais vraiment parler avec vous.
— Pas ’jourd’hui.
Près d’une semaine fut nécessaire pour qu’un dialogue s’engage avec les Dzilim. Chaque matin, elle pénétrait dans le camp et s’asseyait sur un bidon ou un cageot renversé au centre de la place, là où les femmes battaient le linge dans les bassines. Au début, elles firent mine de l’ignorer. Elles parlaient fort, riaient en se claquant les paumes sur les cuisses. Puis, une ou deux parmi les plus jeunes commencèrent à lui adresser des regards sombres. Alma ne réagissait pas, elle restait assise sur son bidon. Au bout d’un quart d’heure, elle repartait.
Le quatrième jour, l’une des jeunes femmes s’approcha et lui tira la langue. Comme Alma ne réagissait pas, elles se moquèrent en l’imitant. Elles s’accroupirent en croisant les bras comme elle et prirent un air sérieux. Mais elles ne purent s’empêcher longtemps de pouffer de rire. Finalement, elles s’en allèrent en haussant les épaules.
Le cinquième jour, Alma reçut un fichu mouillé sur ses chaussures. Il y eut un silence. Elle se leva et au lieu de répondre à la provocation, elle prit deux épingles sur un fil et étendit le morceau de tissu fleuri.
Le père de Salitha observait la scène. L’une des femmes lui cria quelque chose et, à contrecœur, il vint jusqu’à Alma.
— Qu’est-ce que t’veux ? demanda-t-il.
— Je veux vivre avec vous, répondit-elle. Habiter ici.
— Ça pas possible, toi pas Dzilim.
— J’ai de bonnes raisons pour faire cette demande, laissez-moi vous expliquer.
— Pourquoi faire expliquer ?
— Si vous n’êtes pas convaincu, je partirai et je ne reviendrai plus jamais, je le jure.
Comme il se taisait, elle se mit à lui raconter l’histoire de sa rencontre avec Abel. Elle décrivit sa maladie et comment en l’invitant à se réfugier la nuit dans la serre il avait petit à petit changé d’aspect, à tel point qu’elle pensa qu’il était en voie de guérison. Elle parla aussi des élections et du danger que représentait une victoire du MLN. Le père de Salitha hochait la tête mais il gardait le silence. Quand elle en arriva à la trahison de Moon, à l’arrestation d’Abel et à sa disparition, le Dzilim leva la main.
— Arrête, dit-il.
— Je vous promets que c’est la vérité.
— Je sais, je compris, mais je besoin réfléchir… Reviens d’main.
Le lendemain, il l’attendait à l’entrée du campement. Il portait une chemise en flanelle grenat ouverte sur un tricot de corps et, sur la tête, un chapeau de paille ramené en arrière, qu’il ôta lorsque Alma vint à lui.
— Bon, dit-il. Nous parler longtemps c’te nuit après que tu m’as raconté. C’est triste pour ton ami, mais le vrai problème c’est avec l’chef Orkesen. C’t'homme dangereux, pas bon pour Dzilim… Nous penser que bientôt lui président. Il faut qu’nous partir loin avant qu’il faire beaucoup d’mal.
— Alors je pars avec vous.
— Non.
— Écoutez, plus rien ne me retient ici, je n’ai plus de famille, plus d’amis. Je vous en supplie…
— Toi pas Dzilim, mad’moiselle. Toi Ćivia.
— Tsivia ? C’est quoi ?
— C’est l’nom des femmes qui sont pas Dzilim. On dit Ćivio pour les hommes. Vous êtes pas comme nous, et aussi je vais te dire une autre chose : c’est pas possible choisir sa famille, même pour une Ćivia.
Quand elle comprit qu’Alma était sur le point de renoncer, Salitha poussa un cri aigu. Son père sursauta. La gamine déboucha en courant d’une ruelle où elle s’était cachée pour les écouter. Elle se précipita sur Alma, lui prit la main et planta son regard dans celui de son père. Une grosse larme coulait sur sa joue bronzée. Alma ne bougeait plus, son cœur tambourinait sous son corsage. Le père voulut faire les gros yeux mais, comme beaucoup de pères, il détestait voir pleurer son enfant.
Après avoir juré copieusement en remuant la tête de droite à gauche, il leur fit signe de les suivre à l’intérieur de sa maison. Dans un tiroir, il prit un jeu de cartes qu’il tendit à Alma déployé en éventail.
— Tire une, n’importe quelle, avec main droite.
Alma tira une carte grasse, jaunie et écornée, et la retourna. Elle représentait un homme marchant sur une route, accompagné d’un chien.
— Hmmm, dit simplement le père de Salitha.
— C’est bien ?
— Sais pas. Tire autre carte.
Alma tira sans marquer la moindre hésitation. Au moment où elle retournait la carte, elle sentit des picotements sur toute la surface de sa main. En découvrant les symboles imprimés, l’homme sourit.
— Trois de coupe, dit-il d’une voix forte.
— C’est mieux ?
— Ça va. Rentre à ta maison, j’vas réfléchir à tout ça.
Depuis qu’elle avait fait le vide chez elle, Alma dormait dans un duvet à même le sol, près d’une valise où elle avait entassé ce qu’elle avait de plus précieux, c’est-à-dire presque rien, des affaires de toilette, quelques vêtements de rechange, l’enveloppe avec les petits cœurs de Salitha et une photo d’Abel prise un soir dans la serre.
Chaque matin, elle se précipitait à la fenêtre en espérant voir Salitha mais il n’y avait personne en bas de son immeuble. Cela dura une semaine de plus sans la moindre nouvelle. Mais, alors qu’elle commençait à désespérer, elle fut réveillée bien avant l’aube par des sifflements. Salitha n’était pas seule, elle avait amené avec elle toute une ribambelle de gamins qui l’escortèrent dans la nuit jusqu’au camp.
Les Dzilim étaient tous rassemblés sur la place autour de leurs roulottes à cheval et de quelques camionnettes antiques chargées jusqu’à la gueule. Le père de Salitha ouvrit la porte arrière de son véhicule où il avait aménagé un espace minuscule entre deux matelas roulés.
— J’ai apporté des paquets de café, dit Alma pour engager la conversation, ils sont dans ma valise.
— C’est bien, merci. Maint’nant monte dans l’camion, on s’en va.
*
Le dimanche suivant, le MLN triompha aux élections, remportant la majorité absolue des sièges. Pal Orkesen serait nommé Premier ministre dans les jours à venir, plus aucun doute ne subsistait. C’est dans cet esprit d’euphorie conquérante qu’il prépara son intervention, entouré dans son quartier général par ses plus proches fidèles, dont le docteur Kriegel.
À vingt et une heures, une limousine déposa Orkesen devant le Parlement où il se fraya un chemin à travers une nuée de photographes et de supporters. Il portait son costume bleu marine fétiche, une rose blanche épinglée à sa boutonnière, rasé de frais, la moustache taillée fin, les cheveux gominés. Le Premier ministre en exercice, vieil homme défait, chef d’un gouvernement critiqué et d’un parti en ruine, lui serra la main à regret. Orkesen lui rendit son salut en se forçant à garder son sérieux mais il ne put s’empêcher de lui administrer une tape sur l’épaule en lui susurrant à l’oreille : « C’est à moi, maintenant, de dire le temps qu’il fait. » Puis, après avoir traversé la grande salle des réceptions, il s’avança vers le balcon. Il entendit la foule scander son nom et, restant un instant en retrait de la fenêtre, il se délecta de ce grondement retenu. Enfin, en bombant le torse, il gravit le marchepied qui menait au pupitre. La clameur s’intensifia. Il leva les bras pour marquer le V de la victoire avant de faire signe de se taire.
Le temps était comme suspendu. Au moment où il déployait les trente feuillets de son discours sur la tablette, on entendit un claquement sec par-dessus les murmures, comme le battement d’ailes d’un hibou qui prend son envol. Pal Orkesen poussa un soupir, leva les yeux au ciel et tomba de tout son long en arrière. Un flot de sang jaillit de son cou, se répandant sur le balcon. Il était mort.
*
Les Dzilim avaient levé le camp dans la nuit du mercredi au jeudi, quatre jours avant l’ouverture du scrutin. Au petit matin, ayant depuis longtemps quitté les derniers faubourgs, le convoi laissa la route nationale trop exposée et bifurqua pour emprunter une route secondaire presque invisible au milieu des champs de maïs. Lors d’une pause, Alma apprit que les hommes les plus vigoureux s’en étaient allés à pied bien avant minuit pour préparer le premier bivouac. Le point de rendez-vous avait été fixé à une soixantaine de kilomètres au nord, dans un bois. Quand ils y parvinrent en fin de matinée, un grand feu flambait au milieu de la clairière et une dizaine de lièvres pendaient à une branche.
Les véhicules formèrent un cercle, et les familles se partagèrent la viande chassée par les éclaireurs. Pas de chants, pas d’alcool, l’ambiance était morose. Des guetteurs armés parcoururent le bois toute la nuit suivante. Une équipe de relève avait déjà quitté les lieux pour préparer la deuxième étape.
Le vendredi soir, ils avaient atteint les contreforts du Kojnland. Le père de Salitha expliqua à Alma qu’il restait encore une journée de route avant de franchir un col et de redescendre vers un plateau où ils s’installeraient en lisière d’une forêt de sapins, non loin d’un torrent. L’endroit était sûr et bien connu de leur communauté. Plus bas dans la vallée, un gros bourg marquait la frontière. On y descendrait pour s’approvisionner en denrées alimentaires mais il était hors de question de vouloir passer la douane par le poste officiel. La frontière serait franchie clandestinement, toujours de nuit et par des sentiers forestiers, famille après famille. Cela prendrait plusieurs semaines s’il le fallait, même s’il y avait peu de risques de se faire prendre sur ces chemins forestiers, souvent empruntés par les Dzilim de génération en génération. Une seule fois, l’un d’eux s’était trouvé nez à nez avec des douaniers dans un sous-bois. L’affaire avait été rondement négociée en concédant quelques bouteilles de gnôle à ces valeureux fonctionnaires. On se racontait souvent cette anecdote qui, encore aujourd’hui, faisait pleurer de rire autour du feu de camp.
Le col fut franchi sans encombre par un chemin de berger tracé à travers les alpages. La colonne progressait lentement, ce qui laissait du temps aux enfants pour gambader avec les chiens dans l’herbe jaune. Peu d’arbres poussaient à cette hauteur mais dès que le chemin redescendit en lacets vers le plateau, on commença à distinguer des bosquets de mélèzes. Les prairies devinrent plus vertes et parsemées de fleurs.
Tout à coup, quelqu’un siffla et tendit le bras vers l’horizon. Des silhouettes blanches comme des fantômes couraient sur la crête. C’étaient les fameux chevaux sauvages du Kojnland, des pur-sang qui vivaient sur ces pentes depuis des siècles, indomptables, adulés comme des dieux par les habitants de la région. Ils passèrent en file comme pour rappeler qu’il fallait compter avec eux et respecter leur territoire. Les Dzilim souriaient de toutes leurs dents, certains leur firent des signes, d’autres poussèrent des cris secs, « yep, yep ! ». Les enfants galopaient autour de leurs parents en se cabrant pour imiter les chevaux. L’excitation était à son comble.
— Je rêve d’monter une bête comme ça, dit le père de Salitha, un léger trémolo dans la voix.
En fin d’après-midi, le convoi arriva en lisière d’une épaisse forêt d’épicéas. Les éclaireurs avaient déjà coupé le bois pour le feu et scié des troncs pour les cloisons destinées aux cabanes. Cette fois, en plus des lièvres, ils avaient attrapé un bouquetin qui grillait sur la broche. Comme les jours précédents, les roulottes et les camions formèrent un cercle autour du feu. Malgré la fatigue, le moral était remonté au plus haut, chacun paraissait soulagé d’avoir mis de la distance avec la capitale, et le repas dura longtemps, entrecoupé de palabres et de chants.
Épuisée par le trop-plein d’émotions, Alma s’était retirée à l’arrière du camion. De temps en temps, Salitha jetait un œil par la portière pour voir si elle dormait. Au réveil, elle trouva la petite à ses pieds, le pouce dans la bouche.
Dès le lever du soleil, les femmes descendirent laver le linge et la vaisselle dans le torrent qui coulait en contrebas de la forêt. C’était aussi dans ce torrent qu’on ferait sa toilette, en respectant l’intimité de chacun, car les Dzilim avaient un sens très développé de la pudeur, contrairement à ce que les ragots colportaient sur leurs mœurs dissolues, voire contre nature.
Pendant ce temps, les hommes avaient entrepris la construction des habitations. Ils martelaient en chantant et en se lançant des plaisanteries. Alma, assise sur une bûche, écoutait en fermant les yeux. Pour la première fois depuis des mois, elle se sentait heureuse et détendue.
Quand les femmes remontèrent du torrent, elle se joignit à elles pour étendre le linge. On ne se moquait plus. Une jeune qui l’avait agressée à l’une de ses premières visites lui tendit un panier et l’entraîna vers la prairie pour cueillir des plantes. En tant que botaniste, Alma connaissait toutes les fleurs de la montagne, leurs noms communs aussi bien que leurs appellations scientifiques, leurs bienfaits et leurs contre-indications. Très vite, elle s’aperçut que les Dzilim en savaient autant qu’elle. Ils ne désignaient pas les plantes par leurs noms : on disait « de l’herbe », « des fleurs », « des branches », rien de plus. Par contre, leurs vertus médicinales étaient parfaitement maîtrisées. L’arnica et la reine-des-prés étaient utilisées comme anti-inflammatoires, le sureau noir guérissait les rhumes et les maux de gorge, la gentiane facilitait la digestion. Les plantes nocives étaient systématiquement évitées. À quoi bon faire des études ? se dit Alma. Et elle eut le bon réflexe de ne jamais faire aucun commentaire savant.
De cette première cueillette, elles revinrent avec plusieurs kilos de pissenlits. Le père de Salitha les observait en se roulant une cigarette, un large sourire aux lèvres. Quand Alma passa près de lui, il dit :
— C’est bien.
— Que vont-elles faire de tous ces pissenlits ? De la salade ?
— Non, elles préparent balikserla… Tu faire griller morceaux d’cochon dans marmite. Après tu mettre beaucoup pissenlits et aussi beaucoup d’eau. Quand tout cuit, tu enlèves pissenlits et mélanger avec farine pour faire une bouillie. Tu manges le cochon avec bouillie et beaucoup piments.
— Une bouillie de pissenlits ? Ça doit être amer ?
— Un peu, mais très bon pour stomac.
— Oui, c’est vrai. Et aussi pour le foie.
— Et pour faire bien pipi.
— Je vois que vous savez tout sur les plantes. Bravo.
— C’est obligé. Nous pas aller chez l’médecin, pas d’médicaments.
Pendant qu’ils discutaient, les femmes avaient déballé d’un sac de toile un quart de porc dont elles brossaient la couenne recouverte de sel.
— Vous mangez aussi du hérisson ? osa demander Alma en faisant la grimace.
— Non ! Jamais ! C’est les amis de Orkesen qui disont ça pour faire peur. Mais on mange blaireau, quand même, avec sauce vin rouge et champignons.
— C’est bon ?
— Oui, ça va, pas mal. Je préfère l’canard. Je vais préparer un pour toi.
— Il y a des canards dans la montagne ?
— Non, mais dans l’vallée il y a.
— Tu vas en voler un, c’est ça ?
— Acheté, volé… C’est l’même goût.
Il partit d’un éclat de rire en se tapant sur les cuisses avec ses grosses mains. Son ventre et ses bajoues tressaillaient comme des baudruches. Il n’était pas beau, mais il émanait de lui beaucoup de force, physique et mentale. Il inspirait le respect et l’autorité.
— Est-ce que vous êtes le chef du camp ? demanda encore Alma.
— Non, non, il y a pas d’chef, c’est pas comme chez les Ćivio. Chez Dzilim, il y a un conseil, on parle et on décide.
— Je peux vous poser une autre question ?
— Tout ça qu’tu veux.
— Où est votre femme ?
— Elle est avec Dieu.
Avant le coucher du soleil, le village était entièrement construit et les tuyaux de cheminée fumaient comme en plein hiver. Salitha et ses copines étaient occupées à un jeu qui rappelait la marelle. Un peu plus loin, son père semblait en grande discussion avec un groupe d’hommes de son âge.
Au bout d’une dizaine de minutes, l’un d’eux lui tapa sur l’épaule, ils se saluèrent, et le père de Salitha traversa la place pour rejoindre Alma. « Viens avec moi », lui dit-il d’une voix sourde. Il lui désigna une petite hutte recouverte d’une bâche bleue, attenante à sa propre cabane. Un tapis à grands motifs colorés recouvrait le sol de l’unique pièce. En tas, dans un coin, un matelas roulé, une couverture, quelques ustensiles de cuisine et plusieurs paquets de café. Au centre, le poêle ronflait.
— C’est ta maison, annonça-t-il avec un ample geste du bras.
— Oh, merci ! Je suis confuse, il ne fallait pas vous donner tout ce mal…
— Tu peux pas vivre chez moi.
— Je comprends.
— Je sais que tu comprends. Salitha peut venir te faire visites mais pas moi. On s’voit dehors.
— Ça me va.
— C’est bien.
— J’ai encore une question… Pourquoi les poêles sont-ils toujours allumés ?
— Tu dois toujours avoir café chaud si une personne vient chez toi, été, hiver, tout le temps. C’est la politesse.
Le lendemain, Alma rapporta de l’eau du torrent dans un grand seau et en fit bouillir dans la cafetière. Presque aussitôt, la jeune femme qu’elle avait accompagnée à la cueillette se présenta. En échange d’une tasse fumante, elle offrit à Alma un petit paquet de sel. Quelques minutes après son départ, deux autres femmes vinrent examiner l’intérieur de la hutte et, après avoir bu leur café, elles laissèrent à Alma une cuillère en bois et une branche de laurier-sauce pour la cuisine. Une quatrième arriva avec un cube de savon. Elle expliqua tant bien que mal que l’eau du torrent était pure et que l’on pouvait non seulement s’y laver mais en boire sans risque. Le va-et-vient dura toute la matinée. Entre deux visites, Alma se dépêchait de rincer les deux tasses qu’elle possédait. À midi, il n’y avait plus de café. C’est alors que Salitha et son père frappèrent à la porte, tous deux un large sourire aux lèvres.
— C’est bien, c’est très bien, dit-il en restant sur le seuil.
— Je fais partie de la famille, alors ?
— Pas encore.
— J’aimerais connaître votre prénom.
— Je suis Nanosh.
— C’est un beau prénom.
— Oui, c’est bien. Mon grand-père était déjà Nanosh, mon père et mon oncle aussi, et un cousin… Bon, demain, des femmes allons à la ville pour ach’ter à manger. Tu peux aller avec.
Le mercredi était jour de marché dans la vallée, le moment idéal pour passer inaperçu au milieu des ménagères et des paysannes venues faire leurs emplettes au bourg, et dont les ponchos fleuris et les foulards ressemblaient à s’y méprendre à ceux des femmes Dzilim. Alma et ses trois compagnes flânèrent devant les étals, tâtant les légumes et les fruits, examinant les charcuteries, caressant les étoffes mais sans rien acheter. L’argent était compté, il fallait se contenter de l’essentiel, les produits impossibles à glaner dans la nature : savon, farine, sucre, saindoux, tabac et, bien sûr, du café.
En quittant la capitale, les Dzilim avaient stocké en assez grande quantité du porc salé, des saucisses fumées, des choux et des cornichons en saumure, des pommes, du vin et de la bière. Ils avaient aussi emmené avec eux un coq, quelques poules pondeuses et deux chèvres qui donnaient du lait. Pour améliorer l’ordinaire en attendant le moment de passer la frontière, les hommes chasseraient du petit gibier de montagne et pêcheraient dans le torrent. Alma se proposa pour aller acheter le tabac à la brasserie.
Envahie d’un nuage de fumée, la salle était bondée. Les hommes entrechoquaient leurs verres, s’invectivant d’une table à l’autre autour d’un débat qui paraissait les tenir en effervescence. On se montrait les unes des quotidiens en les brandissant très haut. Un événement important avait dû se produire, si bien qu’Alma décida de se procurer le journal local.
En lisant le titre qui s’étalait en caractères gras sur la première page, elle comprit immédiatement l’ampleur de la nouvelle :
ORKESEN ASSASSINÉ DÈS SON ÉLECTION. LE COUPABLE RESTE INTROUVABLE.
Pour ce qu’elle en percevait dans le brouhaha du café, personne n’était d’accord sur l’attitude à adopter. Il y avait les partisans d’Orkesen qui parlaient de marcher sur la capitale et les autres qui attendaient une déclaration du président de la République. Pour en savoir plus, elle jugea qu’il valait mieux sortir et parcourir le journal à tête reposée. Elle alla s’asseoir sur un banc un peu à l’écart du marché et se mit à lire l’article :
« Le meurtre de Pal Orkesen n’est toujours pas élucidé. Pour mémoire, une foule enthousiaste attendait dimanche soir devant le parlement le vainqueur des élections législatives. À peine Monsieur Orkesen était-il arrivé pour prendre la parole au balcon qu’un coup de feu était tiré sur lui, le blessant mortellement. Aussitôt la panique s’emparait du public, la débandade provoquant la mort d’une personne et faisant de nombreux blessés piétinés par la foule. Ce mercredi, le tireur court toujours malgré les nombreux barrages de police établis sur tout le territoire. Le Président doit s’exprimer dans la soirée pour annoncer les dispositions qui vont être mises en œuvre. Il est probable que nous nous dirigions vers l’organisation de nouvelles élections. En attendant, la confusion règne un peu partout dans le pays. C’est une grave atteinte à la démocratie qui appelle une réponse rapide et ferme de la part du gouvernement, sans quoi la colère du peuple va s’intensifier, je vous le garantis, a déclaré avec force le docteur Kriegel, l’un des proches collaborateurs de Pal Orkesen. »
Depuis le centre-ville, on ne distinguait pas le poste frontière situé à quelques kilomètres en aval mais il était fort probable que les contrôles avaient été renforcés et que des policiers armés étaient déployés le long de la route. Alma se dépêcha de rejoindre les autres et leur fit comprendre qu’il était urgent de remonter vers la forêt.
La nouvelle provoqua une immense stupeur chez les Dzilim. Tous s’étaient réunis autour de Nanosh qui traduisait les propos d’Alma. Les visages étaient sombres, des femmes priaient en silence et chacun regardait son voisin en fronçant les sourcils. Comme la pluie menaçait, on décida de monter une tente au centre du campement où l’on installa le plus de chaises possibles pour préparer la tenue d’un conseil.
Les palabres durèrent une partie de la nuit. L’assassinat d’Orkesen suscitait l’incompréhension. Malgré les menaces que le MLN faisait peser sur la communauté, personne ne se réjouissait de sa disparition. On se demandait plutôt pourquoi quelqu’un avait jugé bon de l’éliminer contre la volonté du peuple qui avait voté pour lui. Jamais un Dzilim n’aurait osé s’opposer à une décision du conseil et encore moins en assassiner l’un de ses membres. À l’unanimité, on pensait que ce sacrilège ne pourrait qu’engendrer un épouvantable chaos. Pendant les échanges, les averses se succédaient en crépitant sur la bâche agitée par le vent. Pour se faire entendre, les orateurs devaient presque crier. Même si tous étaient d’accord sur le constat, les avis divergeaient quant à l’attitude à adopter. Fallait-il passer la frontière au plus vite ou attendre la suite des événements ? Rien n’était clair.
Finalement, au petit jour, Nanosh se rendit chez Alma pour lui expliquer ce qu’il résultait des palabres. Les Dzilim renonçaient à passer clandestinement la frontière pour le moment. Il leur paraissait préférable d’attendre les nouvelles élections avant de réagir. La seule chose à faire dans l’immédiat était de déplacer le campement au cœur de la forêt, de le consolider et de se montrer discrets dans les déplacements.
— Maint’nant tu iras seule en ville, dit Nanosh, juste pour l’tabac, l’café et l’journal.
— Et pour le reste, la nourriture ?
— Toi pas s’occuper d’ça. Tout l’monde va bien manger quand même.
— Ça risque de durer, Nanosh. Il faut du temps pour mettre en place des élections, surtout dans de telles circonstances.
— Jusqu’à quand ?
— Je l’ignore, peut-être un mois… ou deux. L’hiver ne sera plus très loin.
— D’accord. On va couper plus de bois.
*
Comme il l’avait promis, le président de la République s’exprima dans la soirée du mercredi.
Il souhaitait, ainsi que le pressentait la presse, qu’un nouveau scrutin ait lieu, mais les tensions devaient d’abord s’apaiser, les menaces du MLN cesser, sinon il ne signerait pas l’ouverture de la campagne électorale. Selon lui, la frustration des partisans d’Orkesen avait provoqué des affrontements inacceptables en démocratie. Et il refusait avec force l’argument selon lequel on leur volait une victoire bel et bien acquise dans les urnes. Pour lui, il s’agissait d’une erreur de jugement. Le MLN n’ayant plus de leader, il fallait obligatoirement rebattre les cartes et repartir sur des bases saines. « Si au bout du compte le résultat est identique, les choses seront claires, aucune contestation ne sera plus possible, le MLN gouvernera, je m’y engage », précisait-il. Les journaux parlaient d’un report pour fin octobre, début novembre.
Une semaine s’écoula. Caché dans les sous-bois, le camp était désormais à l’abri d’intrusions éventuelles même si quasiment personne ne fréquentait la zone, à part quelques bergers inoffensifs et indifférents au sort des Dzilim.
Le mercredi suivant, Alma se rendit comme convenu au marché pour faire quelques provisions et rapporter les nouvelles. Quand elle revint essoufflée une heure plus tard, sans tabac et sans journal, elle était bouleversée. Faisant signe à Nanosh qu’elle ne voulait voir personne, elle s’enferma dans sa hutte.
Jamais elle n’aurait imaginé la scène à laquelle elle venait d’assister. Dans une alcôve en retrait de la salle enfumée de la brasserie, elle avait aperçu Kriegel ! Aucun doute possible, c’était bien lui, avec son dos voûté, ses cheveux filasse, ses yeux chafouins. Il buvait une bière avec d’autres hommes, et la discussion avait l’air animée. Comment cet imbécile pouvait-il se trouver ce jour-là exactement au même endroit qu’elle ? Personne n’avait remarqué sa fuite, elle en était certaine. Comment aurait-il pu savoir qu’elle avait quitté la capitale en pleine nuit avec les Dzilim ? Et pourquoi la traquer jusqu’ici ? N’était-il pas débarrassé maintenant qu’elle avait disparu ? Pendant plus d’une heure elle se reposa les mêmes questions sans trouver de réponse rationnelle, jusqu’au moment où la réalité lui sauta aux yeux : il n’était pas venu pour elle.
Il fallait à tout prix qu’elle retourne au café pour apprendre la vraie raison de sa présence dans la région, en espérant qu’il serait encore à la brasserie. Elle refit le chemin dans l’autre sens en s’élançant dans la pente abrupte de la forêt, glissant sur le tapis d’aiguilles, se raccrochant aux branches, slalomant entre les rochers. Enfin arrivée sur la petite route de la vallée, elle se mit à courir à perdre haleine, la jupe retroussée jusqu’à la taille. Elle ne ralentit qu’à l’entrée du bourg. Avant d’atteindre la brasserie et de pénétrer dans la salle, elle resta un long moment adossée à un mur pour tousser et reprendre son souffle.
Kriegel et ses acolytes occupaient toujours la même place, les bocks de bière accumulés sur la table. À présent, il était le seul orateur. Les autres le couvaient du regard en hochant la tête. Alma s’approcha discrètement du comptoir en zinc et fit signe à la serveuse.
— Qui sont ces hommes là-bas ?
— Des touristes. Ils sont arrivés samedi, ils ont pris des chambres à l’Hôtel de la Gare. Ils passent leurs matinées ici et ils causent. L’après-midi, à ce qu’il paraît, ils randonnent dans les alpages. Ils reviennent juste pour dîner et après, dodo.
— Vous en connaissez certains ?
— Non, je vous dis, ils sont pas du coin.
— Merci, vous êtes très gentille… j’aime beaucoup votre broche en aigue-marine.
— Elle me vient de ma grand-mère, j’y tiens énormément.
— Vous avez raison. Je suis bijoutière, et je peux vous dire que vous possédez un joyau.
La serveuse dévisagea Alma d’un air suspicieux mais, en même temps, la remarque avait fait son effet. Elle posa son torchon sur le comptoir, se pencha en avant et lui demanda ce qu’elle entendait par « joyau ». Alma lui répondit que la broche avait sûrement plus de cent ans et qu’elle avait été fabriquée par un artiste, certainement à un seul exemplaire. Cela valait une fortune, elle en mettait sa main à couper.
— Je pourrais la voir de plus près ? demanda-t-elle.
— Venez avec moi dans la cuisine.
La serveuse se prénommait Gerda. Moins d’une heure plus tard, elles étaient les meilleures amies du monde. Alma lui avait confié que l’un des types dans l’alcôve était son mari et qu’elle le soupçonnait de profiter d’un voyage entre copains pour retrouver sa maîtresse avec la complicité des autres. Gerda compatissait d’autant plus qu’elle avait eu elle-même des déboires de cet ordre avec son époux. Elles s’accordèrent sur le fait que les hommes étaient des porcs. Alma en profita pour lui demander s’il y avait un endroit dans le café d’où elle pourrait espionner leurs conversations du matin. Elle en apprendrait peut-être un peu plus sur les sales petites magouilles de son mari.
— Il y a un rideau derrière l’alcôve, lui dit Gerda. Il dissimule une porte de service, accessible par l’arrière du restaurant, il faut passer par le couloir que vous voyez au fond de la cuisine. Si vous l’entrouvrez et que vous restez dissimulée par le rideau, vous entendrez tout. Mais je sais pas si j’ai le droit…
— Allez, insista Alma, en échange je vous promets d’évaluer le prix de votre broche.
— Bon, c’est d’accord. Venez de bonne heure demain matin.
*
Ils arrivèrent comme d’habitude en roulant des mécaniques. Ils portaient tous la même veste gris souris avec un col cheminée en velours vert, typique du Kojnland. Cet accoutrement leur donnait l’air de porter l’uniforme, ce qui les rendait à la fois ridicules et menaçants.
Kriegel leva la main pour appeler la serveuse. Gerda prit les commandes. Une fois qu’ils furent servis, elle fit un clin d’œil à Alma qui attendait déjà dans la cuisine. Elle prit le couloir et alla se poster à l’endroit indiqué par Gerda. C’était une sorte de débarras encombré de balais, de cagettes et de bouteilles vides. La porte qu’il fallait entrouvrir servait de sortie de secours. Le rideau qui la masquait côté salle était suffisamment épais pour ne pas provoquer d’appel d’air. Alma s’assit sur une pile de cagettes et tendit l’oreille.
La serveuse n’avait pas menti, Kriegel et ses sbires se trouvaient à moins de deux mètres d’elle.
— Nous avons trinqué, disait le dentiste, à présent mettons-nous au travail, il n’y a plus une minute à perdre, cette farce a assez duré, mes chers camarades. Le temps de l’action est venu.
Elle l’avait toujours entendu pérorer, aussi bien à table le dimanche que dans son cabinet avec ses clients mais, avec sa nouvelle marotte politique, c’était de pire en pire. En préambule, il répéta plus ou moins ce que le journal martelait depuis plusieurs jours, le pouvoir actuel tentait de voler les élections au MLN. Cependant, le gouvernement n’en démordait pas : on revoterait, même si personne ne savait quand la nouvelle campagne démarrerait de manière officielle, ce qui en soi constituait un scandale. Les plus pessimistes parlaient de début décembre.
— C’est inenvisageable, il faut agir avant ! Nous parlions de révolution, eh bien nous y sommes ! gronda Kriegel.
Mais, autour de la table, certains hésitaient encore : « C’est dangereux », « Nous ne sommes pas assez préparés », « Et si nous échouons ? », « On nous surveille, forcément ». Kriegel éleva la voix, ignorant les regards soucieux des consommateurs.
— Quel genre de types êtes-vous ? En tant que militants de la première heure, vous êtes censés représenter l’élite de ce parti ! Ne partageons-nous pas les mêmes idées depuis le début ? (Puis, baissant la voix :) Orkesen nous a menés aux portes du pouvoir en jouant le jeu des institutions, mais vous voyez bien que la démocratie est une mascarade et que ces gens sont des voyous. Qui a payé pour assassiner notre chef ? Le pouvoir en place.
Il y eut un silence.
— Quand même, tu y vas un peu fort, dit quelqu’un.
— Messieurs, Messieurs, je vous en conjure, pas d’angélisme ! Et toi, je te retiens, on en reparlera plus tard… Mais soit, donnons-nous encore deux ou trois jours de réflexion. Pas plus. Vous savez pourquoi nous avons choisi de nous réunir au cœur du Kojnland… Dimanche, nous monterons jusqu’au chalet de Jonas Broll et si, comme je l’imagine, vous répondez tous présents, nous ferons de ce lieu oublié le point de départ de notre croisade… Ai-je besoin de vous rappeler ce que Broll a dit ? « La fin justifie les moyens. » Ce sera désormais notre devise. Vive le MLN !
Ils trinquèrent à nouveau et, revigorés, quittèrent la brasserie en chantant. La plupart des clients gardèrent prudemment le nez dans leur verre, mais quelques-uns se levèrent sur leur passage en les saluant.
Nanosh attendait Alma sur la route. En remontant à travers bois, elle s’excusa de son attitude et entreprit de lui expliquer ce qu’elle venait d’apprendre. Elle pensait, lui dit-elle en lui pressant le poignet, que Kriegel était en train de fomenter un coup d’État.
— Qu’est-ce que c’est, un coup d’État ?
— Cela veut dire qu’ils veulent prendre le pouvoir par la force.
— Mais c’est pas possible !
— Si, c’est possible. C’est mon beau-frère qui est à la tête du complot. Il se croit plus puissant et charismatique qu’il ne l’est en réalité mais je ne sais pas, il est tellement incontrôlable…
— Tu as bien fait d’partir avec nous, Alma. Les Ćivio, ils sont tous fous.
Après une nouvelle nuit passée à débattre sous la tente, les Dzilim firent le choix d’attendre l’éventuel coup d’État. Le calcul était aussi simple que naïf : si Kriegel prenait le pouvoir, chaque famille tenterait de quitter le pays aussi vite que possible en s’éparpillant sur les différents sentiers de montagne et ils se retrouveraient plus tard, C’était jouable, ils avaient l’habitude de décamper. Si le complot échouait et que la majorité actuelle était reconduite aux élections, ils repartiraient tranquillement vers la capitale où ils savaient comment subsister sans trop d’efforts.
Alma n’approuvait ni la fuite qui les mettrait en grand danger si le pays se fermait d’un seul coup, ni le retour vers « la civilisation », qui les replongerait dans une existence précaire. Avec un peu d’amertume, elle demanda à Nanosh s’ils avaient tiré les cartes pour privilégier l’option de l’attente. Il rit et lui répondit que les cartes, c’était juste pour le folklore. Entre eux, ils n’y croyaient pas plus que ça. Pourtant, Alma se souvenait que, dans son cas, le tirage avait dû fonctionner puisqu’ils avaient accepté de la prendre avec eux.
— Quelquefois ça marche, répondit Nanosh en souriant.
Il n’avait pas oublié la première lame tirée par Alma, le Fou, qui avait montré sa volonté de prendre un nouveau chemin, de vivre librement et sans attache. Mais cet arcane pouvait s’interpréter aussi de façon négative : je ne sais pas où je vais, je suis perdue, je m’égare dans une fuite en avant. Heureusement, elle avait ensuite tiré le Trois de coupe, qui symbolisait l’amitié et l’harmonie. La part positive avait triomphé.
— Tu vois que tu y crois ! s’écria Alma.
Pour la première fois, elle le tutoyait. Il s’en rendit compte et la fixa d’un air moqueur jusqu’à ce qu’elle baisse les yeux. Alors, il prit délicatement son menton entre ses gros doigts et lui releva le visage.
— Dis-moi c’que tu penses.
— Je veux continuer à vivre avec vous mais je ne veux pas retourner en ville.
— Donc, tu veux qu’ton beau-frère il gagne le coup d’État.
— Certainement pas ! D’ailleurs, je suis persuadée qu’il va perdre son pari, mais j’aimerais surtout que vous fassiez un autre genre de choix… Ce n’est pas une vie d’aller d’un endroit à un autre en permanence. Et pour quel résultat ? Végéter dans la crasse près d’un aéroport, d’une gare ou d’une usine ? Faire des kilomètres chaque jour pour trouver un point d’eau ? Laisser les enfants mendier dans les rues ? Se faire insulter en permanence ?
— Tu as raison, c’est difficile cette vie.
— Alors, pourquoi ne pas rester dans la montagne d’où personne ne viendra vous déloger ?
— Pas sûr, ça. Personne il aime les Dzilim. Ici aussi. Partout.
— Peut-être, mais moi, je crois qu’il existe des moyens pour se faire accepter… Écoute ce que j’ai à dire, ne dis pas non tout de suite.
— J’écoute.
— Il y a beaucoup de hameaux désertés dans la région qui ne demandent qu’à revivre… J’ai pensé que vous pourriez devenir fermiers, élever des animaux, faire pousser des fruits et des légumes et vendre vos produits au marché.
— Impossible, les Dzilim sont vagabonds, ils ne pouvont pas être fermiers.
— Mais si, Nanosh, c’est juste une question de volonté… Je vous ai vus faire, je sais que vous êtes capables de retaper n’importe quelle bâtisse… Les familles ne seraient pas séparées, elles continueraient d’appliquer les règles de la communauté mais chacun aurait un vrai toit. Et un métier. Ce n’est pas si terrible d’habiter quelque part et de gagner sa vie, non ?
— Tu n’comprends rien.
— Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le au moins pour Salitha. Tu n’aimerais pas que ta petite fille puisse aller à l’école ?
— C’est toi la petite fille, tu rêves trop.
Pendant qu’ils discutaient âprement sur le seuil en buvant café sur café, une fine couche neigeuse était en train de recouvrir les alpages et des flocons tourbillonnaient au-dessus de la forêt. Une simple averse d’octobre, un peu précoce. Le camp restait protégé des intempéries par l’épaisseur de la canopée mais d’ici quelques semaines, la neige tomberait pour de bon. Accumulée sur les branches les plus hautes, elle finirait par dégringoler en paquets sur les cabanes, il faudrait alors déblayer les seuils chaque matin à la pelle, secouer les bâches de toit pour qu’elles ne s’effondrent pas, couper du bois encore et encore pour se chauffer au mieux, fabriquer des couvertures supplémentaires, empêcher les enfants d’attraper du mal en allant courir dans la forêt. Et, coup d’État ou pas, le moment viendrait de reprendre la route dans des conditions devenues défavorables.
Aujourd’hui, Alma avait échoué à convaincre Nanosh. La prochaine fois elle y mettrait plus de subtilités et peut-être qu’elle emploierait des arguments plus intimes… Après le dîner, assise devant sa hutte elle l’observa faire les cent pas sur la place en fumant, les mains croisées dans le dos, la tête baissée comme un homme qui médite à la résolution d’un problème complexe.
Il faisait froid. En allant se coucher, elle se demanda comment les chevaux sauvages du Kojnland parvenaient à passer l’hiver, depuis la nuit des temps, sur ce territoire désolé où la température était glaciale de novembre à mars. Comment pouvaient-ils survivre sous la neige et dans le vent, sans abri et sans nourriture ? Ils résistaient pourtant car, chaque printemps, ils réapparaissaient aussi majestueux que l’année précédente, avec dans le regard cet éclat de folle insoumission que les Dzilim ne possédaient plus.
OceanofPDF.com