Anatomie des âmes en peine

Daniel Pasquereau · Chapitre 6 sur 11

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Anatomie des âmes en peine

6 – Un coup de théâtre

 

Alma se réveilla en sursaut. Il faisait sombre dans la chambre. Moon était assis dans le lit à ses côtés et il tremblait de tous ses membres. Encore une de ces maudites crises, pensa-t-elle. Elle se leva, alluma la lumière de la salle de bains pour donner un peu de clarté à la pièce et se rendit dans la cuisine pour lui préparer un verre de lait tiède et sucré. Quand elle revint, elle vit son regard fixe, toujours le même ; à chaque fois c’était comme s’il scrutait un point sur une ligne d’horizon. Elle s’assit face à lui et le prit dans ses bras en improvisant des paroles apaisantes avec les mots simples que l’on utilise pour calmer les enfants : chut, chut, tout doux, n’aie pas peur, je suis là, Alma est là pour te protéger, tu n’as rien à craindre.

— Il y a un ange mort dans la penderie, dit Moon.

— Calme-toi, ce ne sont que des vêtements.

— Tu es sûre ?

— Oui, c’est ma blouse de travail que tu as vue.

Moon n’expliquait jamais ce qu’il ressentait durant ses crises, il refusait même de les évoquer. Ainsi, Alma ne savait rien de la Voix Fantôme qui venait le perturber à intervalles réguliers. Elle pensait que, peut-être, autrefois dans son enfance, il avait vécu un traumatisme comme la mort de sa mère, ou qu’il avait assisté à une scène pénible, un accident, un crime qui revenait le hanter dans ses rêves. Elle n’insistait jamais trop longtemps. Moon était un jeune homme très secret et, en réalité, cet aspect de sa personnalité, le peu d’expression qu’il laissait apparaître sur son visage, ses gestes mesurés, le ton monocorde de sa voix, tout cela la fascinait.

Elle aimait beaucoup son corps aussi, sa peau orange et lisse, sans poils ni aucune aspérité, ni pli. Que du muscle et de la chair modelés au plus près du squelette. Moon était mince, il avait de longues mains fines qu’il utilisait à merveille pour lui écarter les fesses avant d’y enfouir son visage. Alma adorait ce moment dans leurs ébats, elle adorait sentir la bouche de son amant plaquée sur son sexe. Il faisait l’amour comme tout le reste, lentement, en économisant les gestes et les mots, avec persévérance et concentration. Quand il jouissait, il fronçait les sourcils, comme s’il était plongé dans une réflexion profonde. Elle avait connu des hommes avant lui. Jamais aucun ne s’était comporté de la sorte. Pour la plupart, le plaisir leur faisait pousser des grognements, ils s’enflammaient, se précipitaient et, parfois, finissaient par lui faire mal. S’il lui arrivait d’éprouver quelque douleur dans les bras de Moon, c’était parce qu’elle en avait exprimé le désir. Il obéissait à ses désirs.

En dehors du lit, il pouvait se montrer obtus, borné, fuyant. Au fond de lui existait une menace de volcan éteint : on sait qu’un jour le feu se réveillera mais on ignore quand, alors on finit par ne plus y penser. Moon était un garçon étrange, plutôt sombre, mais Alma était une jeune femme positive, qui voyait surtout le bon côté des choses.

Alma attendit que Moon se rendorme. À sept heures, elle se leva et alla se préparer dans la salle de bains. Quand elle ressortit en peignoir, il venait de raccrocher le téléphone.

— Je n’ai rien entendu à cause de la douche, dit-elle. Qui était-ce ?

— Kriegel. Il veut te voir.

— D’accord, je passerai chez lui ce soir.

— Non, il a dit qu’il voulait te voir maintenant, à son cabinet.

— Mais je travaille aujourd’hui. Tu ne lui as pas expliqué ?

— Il a dit qu’il s’était arrangé avec ton patron pour que tu puisses arriver en retard.

— Je ne comprends rien, dit Alma.

— C’est mieux si tu fais ce qu’il demande.

Kriegel était assis à son bureau, il signait, ou faisait mine de signer, des papiers. Il ne releva pas la tête quand elle entra dans le cabinet, se contentant de tendre le bras pour l’inviter à s’asseoir.

— Sais-tu, lui dit-il en continuant à parcourir son parapheur, qu’un homme passe ses nuits dans la serre du Palais des Sciences ?

— Oui, je le sais.

— Bien sûr que tu le sais, puisque c’est toi qui lui as donné les clés.

— En effet.

— Tu ne le nies pas ?

— Non.

— Ma foi, tu ne manques pas d’aplomb.

— Ce n’est pas un voleur, j’ai confiance en lui.

— Là n’est pas le problème.

Piquée au vif, Alma s’apprêtait à demander où était donc le problème mais elle s’arrêta net, songeant au sort d’Abel.

— A-t-il été arrêté ?

— Non, temporisa Kriegel. Il a été surpris par des agents effectuant une ronde. Cela s’est produit hier matin vers cinq heures. À ma demande insistante, la police s’est bornée à le reconduire chez lui. Quant au directeur du Palais des Sciences, il est dans tous ses états, il veut porter plainte, et j’ai eu un mal fou à le calmer. Heureusement que cet homme raisonnable est un ami de longue date…

— Auquel je dois également beaucoup, comme tu t’apprêtes à me le rappeler, puisqu’il m’a embauchée sans même examiner ma candidature.

— En effet, mais l’heure n’est pas à peser le poids de ta faute morale. Pour l’instant, la situation est sous contrôle, et il ne se passera rien de fâcheux pour toi dans l’immédiat. Je veux mener ma propre enquête, c’est la raison pour laquelle je t’ai demandé de venir. Selon tes réponses, j’aviserai sur les suites à donner.

— En quoi l’initiative que j’ai prise te regarde-t-elle ?

— Tu n’es pas sans savoir que nous sommes en période électorale…

— Personne ne pourrait l’ignorer, coupa-t-elle.

— Ne prends pas la politique à la légère, chère belle-sœur. Le pays s’apprête à vivre dans les prochains jours un tournant historique, et il se trouve que je suis engagé auprès du parti que les sondages indiquent comme vainqueur probable. Dans ces conditions, je ne souhaite pas être mêlé de près ou de loin au moindre fait divers dont pourrait s’emparer une certaine presse. Tu vas donc m’expliquer ce que ce type magouillait et quel est ton rôle dans cette affaire. Nous ferons en sorte de l’étouffer dans l’œuf, au pire, nous trouverons une explication qui conviendra à tout le monde. L’intrus s’en tirera avec un rappel à la loi et toi avec une sanction administrative… Je t’écoute.

Alma resta silencieuse pendant plusieurs minutes. Elle pesait le pour et le contre sur les informations qu’elle allait lui livrer. Kriegel ne montra pas d’impatience. Au contraire, il lui sembla plus efficace de la laisser « mariner dans son jus ». Il alluma une cigarette, se versa un whisky et se mit à fredonner l’hymne de son parti.

— Parle sans crainte, répéta-t-il d’une voix qu’il voulait rassurante.

— L’avez-vous interrogé ?

— Au cours de cet entretien, ce n’est pas toi qui poses les questions, Alma, c’est moi. Mais je vais jouer franc jeu et te dire tout ce que je sais : oui, la police l’a interrogé sur place – sans violence, je le précise – mais il n’a rien voulu révéler et il n’a pas prononcé ton nom. Sauf qu’il détenait le double exact de ton propre trousseau, ce qui a permis à l’inspecteur de remonter jusqu’à toi en montrant simplement les clés aux gardiens et au serrurier le plus proche. Première chose. Ensuite, et ce détail est encore plus gênant, l’homme était nu dans la serre lorsqu’il a été appréhendé. Nu ! D’après les agents, son corps était parsemé de cicatrices et de plaques rouges comme s’il avait été brûlé, mais nous n’avons pas d’explications sur ce point à ce stade. Ils l’ont emmené au poste. Ayant été prévenu très vite que tu étais dans le coup, j’ai demandé, et obtenu, que la procédure soit suspendue. Les agents l’ont donc raccompagné chez lui en lui confisquant ses papiers. Il sera convoqué au commissariat dès que tu auras donné les éclaircissements attendus. Maintenant, c’est à toi.

— Je ne dirai rien.

— Ma patience a des limites, Alma, tu n’es pas en position de force.

— D’accord, je t’explique, mais à la condition qu’il ne soit pas inquiété, il n’y est pour rien, et je prends tout sur moi. J’ai ta parole ?

— Parle d’abord.

— J’ai rencontré Abel par hasard, il visitait le musée et s’était égaré dans la serre. Il est atteint d’une maladie de peau dont j’ignore le nom, qui le ronge à petit feu. Mais il se trouve qu’en parcourant les allées du palmarium, nous nous sommes aperçus que l’environnement naturel de la serre agissait de manière positive sur son état général. Je l’ai autorisé à y passer ses nuits pour voir si le phénomène se confirmait, et je dois dire qu’après seulement quelques semaines, les effets sont spectaculaires. Considère cela comme une expérience scientifique…

— Et ?

— Je n’ai rien d’autre à ajouter.

— Tu veux me faire avaler ça ?

— C’est la stricte vérité.

— Bon sang, Alma, il n’y a que toi pour te fourrer dans ce genre de pétrin. C’est comme cette manie de fréquenter les Dzilim.

— Ils ne t’ont rien fait. Et je ne les fréquente pas particulièrement.

— Cela vaut mieux. Ces gens sont à peine humains, des parasites qui n’ont pas leur place dans notre société. Mais toi, tu les nourris, tu les habilles, tu t’affiches avec eux.

— Je participe de temps à autre à des collectes de vêtements et de nourriture dans le cadre d’un groupement de citoyens…

— Ah, stop ! Il serait grand temps que tu te comportes comme une adulte responsable, parce que d’ici peu les choses vont changer et je n’aurai peut-être plus l’envie de couvrir tes frasques d’adolescente attardée. Ta nouvelle lubie pourrait bien être la goutte d’eau qui fera déborder le vase de ma patience. Autre chose ?

— Oui, une question. Qui a vraiment découvert la présence d’Abel ? Cela ne peut pas être l’un des gardiens, aucune ronde n’est programmée dans la serre ni dans le laboratoire.

C’était au tour de Kriegel de peser le pour et le contre. Non qu’il cherchât à ménager Alma, mais il se méfiait des conséquences de ce qu’il allait lui révéler. Le choc serait tel qu’une réaction hystérique, voire désespérée, n’était pas à exclure.

Il se lança néanmoins. Elle l’écouta jusqu’au bout en retenant le plus possible son émotion. Elle avait plaqué ses deux mains devant sa bouche pour étouffer ses sanglots, elle contrôlait sa respiration, mais il lui était impossible d’empêcher sa jambe droite de s’agiter. Tout en parlant, Kriegel la surveillait attentivement redoutant une explosion soudaine, mais il se rassura peu à peu, elle se maîtrisait assez bien. Dès qu’il s’était mis à parler de Moon, expliquant combien il se félicitait d’avoir pris le jeune étranger à son service, Alma avait compris que son amant avait joué un rôle dans l’arrestation d’Abel.

Sur le chemin du retour, elle remarqua à peine l’agitation sur le boulevard. Des gens la croisaient en courant, ils la bousculaient sans s’excuser. D’autres formaient des groupes animés en vives discussions devant les porches et les devantures des magasins. Le choc reçu en apprenant que Moon les avait dénoncés tous les deux l’empêchait de constater la réalité, pourtant très audible et visible, d’un mouvement de foule incohérent.

Malgré les cris et la cavalcade, Alma continuait à avancer tant bien que mal en zigzaguant sur le trottoir, jusqu’au moment où elle se heurta à une importante concentration de badauds, retenus par un cordon de police. La rue qu’elle voulait prendre était bloquée. Par-dessus les têtes et les épaules, elle aperçut alors un dégagement de fumée et les éclats des gyrophares.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle.

Mais son voisin ne sut rien lui dire d’autre que :

— C’est fini, tout va bien.

Sur sa gauche, quelques personnes avaient réussi à grimper sur un muret pour mieux voir. Parmi elles, elle reconnut Moon qui lui faisait signe. Elle se faufila jusqu’à lui, il tendit la main et l’aida à monter. Bien qu’elle n’en eût aucune envie, elle ne put faire autrement que de s’agripper à son bras pour se maintenir en équilibre.

— C’est un attentat, expliqua Moon, ils ont plastiqué l’épicerie où je fais mes courses d’habitude.

Il précisa qu’il s’était rendu sur place parce que l’épicier, Monsieur Dadala, était devenu presque un ami.

De ce qu’il en savait, il s’agissait certainement d’un acte raciste. D’ailleurs, un slogan avait été peint sur la façade de l’immeuble qui ne laissait aucun doute sur les intentions des criminels.

— Il ne faisait pourtant rien de mal, dit Moon.

Alma le regarda en fronçant les sourcils. Il semblait ne pas se rendre compte du lien évident entre cet attentat et le succès actuel des opinions nationalistes attisées par le parti d’Orkesen.

— Tu es stupide, réussit-elle seulement à répondre, bouleversée par cette horrible matinée où tout s’écroulait autour d’elle.

Tout à coup, un murmure parcourut l’attroupement. De l’autre côté du barrage policier, on apercevait des pompiers qui sortaient des décombres. À leur suite, deux civières portées par des brancardiers. Les corps couchés étaient recouverts de la tête aux pieds d’une couverture, signifiant que le pire s’était produit. Moon raconta à Alma que l’épicier avait une fille adolescente, jolie et très aimable, et qu’il avait espéré qu’elle ne figurât pas parmi les victimes, mais maintenant il semblait bien qu’elle soit morte dans l’attentat.

— Allons dans le parc, répondit Alma, il faut qu’on parle de quelque chose.

Elle l’entraîna au bord d’un bassin. Ils s’assirent sur un banc et observèrent pendant un moment des enfants qui poussaient des modèles réduits de bateaux avec de longues perches. L’idée qu’il faudrait tôt ou tard aborder le rendez-vous avec Kriegel la torturait tellement que le sang s’était retiré de ses poings serrés. Ce fut Moon qui aborda le sujet.

— Il m’a ordonné de ne pas dire pourquoi il te convoquait.

— Tu te rends compte de ce que tu as fait ?

— J’ai obéi. C’est mon patron, je suis à son service.

— Quel brave petit soldat !

— Mais toi aussi, Alma, tu me dois des explications… Qui est ce type bizarre que tu caches sur ton lieu de travail et que tu reçois chez toi ?

Prenant sur elle, Alma décida de revenir en détail sur la genèse de sa relation avec Abel. Pendant tout le temps de son récit, Moon resta le buste droit, les bras collés au corps. Il fixait la fontaine au centre du bassin.

— Tu m’as trahie, dit-elle pour finir.

— Je suis au service du docteur Kriegel. Quand je suis arrivé, il m’a recueilli et offert un travail. Sans son aide, je ne me serais jamais intégré. En fait, c’est le serrurier chez qui tu as fait réaliser les doubles de clés qui a prévenu l’administration du Palais des Sciences, et le directeur en a parlé à Kriegel. Seulement ensuite il m’a demandé de te suivre discrètement et de lui rapporter tes faits et gestes. Je n’ai pas eu le choix. J’ai fait mon rapport, et ils ont appelé la police.

— Tu n'avais pas le choix ? Mais si, tu avais le choix, entre lui et moi.

Moon poussa un long soupir. La réponse qu’il devait faire paraissait lui causer un énorme dilemme.

— Je ne suis pas d’accord, dit-il enfin. Je ne pouvais pas faire autrement… Tu ne le sais pas, mais dans mon pays je me suis comporté en rebelle. Mon père est un homme riche et respecté. Et moi, j’ai défié son autorité. De plus, au lieu d’accepter la punition bien légère qu’il m’avait infligée, je me suis enfui. Quand je suis arrivé ici, nanti de mes économies, j’ai pensé que je vivrais éternellement comme un prince, mais j’ai vite déchanté. L’argent file plus vite que l’eau d’un torrent et, quand la source tarit, la vie devient rapidement très dure. En me secourant, Kriegel s’est comporté comme un père d’adoption. Je me suis alors juré de réparer, par respect pour lui, la faute commise vis-à-vis de mon père biologique.

— Mais tu as commis une faute encore plus lourde. Quel drôle de raisonnement…

— Je suis désolé de t’avoir causé de la peine, je t’aime beaucoup.

— Oh, peu importe la douleur que tu m’infliges, Moon, car après tout tu te rendras vite compte que je n’étais pour toi qu’une amourette, ces choses-là vont et viennent. Ta faute véritable, c’est que tu es devenu un délateur, de surcroît au service d’un homme dont les idées sont en train de détruire notre société.

— Pourquoi dis-tu cela ?

— Tu vois bien que cet attentat contre ce pauvre épicier innocent a été perpétré par un fanatique du MLN.

— Je ne m’intéresse pas à la politique.

— Restons-en là. Je crois que tu devrais rentrer chez toi, Monsieur Moon. Si un seul étranger doit retourner dans son pays, c’est toi. Va-t’en retrouver ton père, va lui baiser les pieds et oublie-moi.

Elle se leva, il voulut la retenir par le poignet, mais elle se dégagea d’un mouvement sec.

— C’est la guerre, là-bas, dit-il. Tu le sais ?

— Oui, je lis les journaux, figure-toi. Apparemment, ton merveilleux pays, où le respect de l’autorité est sacré, a décidé d’en envahir un autre.

— Si je pars, continua Moon, ce ne sera pas pour revoir ma famille. Je m’engagerai et j’irai me faire tuer au combat.

— Bon vent !

En traversant le parc en sens inverse, elle pleurait. Mais elle ne pleurait pas sur celui qu’elle venait de quitter, dont les derniers mots, ultime tentative de chantage amoureux, étaient aussi indignes que sa trahison envers elle et Abel. C’était sa propre naïveté qui lui faisait monter les larmes aux yeux. Comment avait-elle pu faire croire à cet homme qu’il s’en sortirait, qu’il guérirait d’un coup de baguette magique et qu’à la fin tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Où se trouvait-il, Abel, à cette heure ? Cloîtré chez lui en attendant que la police vienne le chercher ? En fuite ? Ou pire encore ?

Elle frappa à sa porte avec insistance plusieurs jours de suite, le suppliant d’ouvrir et de lui pardonner. Personne ne répondait. Un voisin finit par lui demander de quitter l’immeuble. Quand elle le questionna, il tourna les talons en haussant les épaules. Elle se rendit dans les gares et les hôpitaux, visita tous les jardins publics, les chantiers et les berges du fleuve où il aurait pu dormir. Abel restait introuvable. Comme s’il n’avait jamais existé. Un jour qu’elle faisait une nouvelle tentative à son domicile, elle tomba sur un agent accompagné d’un serrurier. L’agent lui expliqua qu’une odeur suspecte émanant de l’intérieur était à l’origine de cette intervention. Elle attendit, épouvantée, devant l’immeuble qu’ils aient terminé. En partant, le policier lui apprit qu’ils avaient juste trouvé de la nourriture avariée et des sacs de pansements souillés. Une fois nettoyé, l’appartement serait remis en location.

Alma se rendit alors chez Kriegel. Il ne lui prêta pas beaucoup d’attention, les élections ayant lieu le dimanche suivant. Cependant, il lui indiqua que, comme promis, l’affaire était déjà pratiquement oubliée. Mais Alma ne venait pas pour cela. Elle voulait seulement lui annoncer qu’elle demanderait dès le lendemain sa mutation en province, mutation qui serait facilement acceptée vu les circonstances.

— En effet, j’appuierai ta requête, approuva-t-il. C’est une sage décision.

Ils allaient se séparer quand le téléphone sonna.

— Quoi ? rugit Kriegel dans le combiné. Comment ? Mais c’est impossible !

Quand il raccrocha, il avait l’air de s’être vidé de tout son sang. Alma se leva pour partir mais il la fit rasseoir.

— Attends, lui dit-il, si je reste seul, je vais saccager tout ce qu’il y a dans ce bureau. Aide-moi à me calmer.

— Que se passe-t-il ?

— Un coup de théâtre.

Le chef de la majorité actuelle, qui conduisait la liste Démocratie Pour Tous (DPT), venait de faire un grave infarctus, il était entre la vie et la mort. Selon l’interlocuteur de Kriegel, la campagne s’en trouvait suspendue et les élections ne se dérouleraient pas dimanche comme prévu. Le DPT devait se trouver un nouveau leader et pouvoir participer à égalité de chances. On repartait de zéro, il y aurait de nouveaux meetings, de nouveaux débats, etc. Les bruits de couloirs indiquaient que le scrutin pourrait être reporté à la rentrée de septembre. Recroquevillé dans son fauteuil, Kriegel paraissait effondré.

— C’est la vie, dit Alma en haussant les épaules, et puis ce n’est pas si grave pour ton parti. Avec l’incroyable élan de sympathie dont vous bénéficiez, les deux mois d’été vous seront profitables pour peaufiner encore votre stratégie et engranger de nouveaux soutiens.

— Tu crois ?

— Évidemment. Tu devrais plutôt te réjouir, les gens comme vous retombent toujours sur leurs pattes.

— Fichtre, tu as raison, s’écria-t-il comme s’il ressuscitait. C’est une sacrée chance finalement… Cette fois, c’est sûr, on va tous les bouffer ! Même pas besoin d’alliance ! Un parti unique ! Tout le monde au garde-à-vous derrière le MLN et son leader ! Vive Orkesen !

*

Le patron d’Alma ne semblait pas lui en vouloir. Sans doute Kriegel lui avait-il demandé de rester neutre. Il lui proposa un poste de chef d’équipe dans la jardinerie municipale d’une petite ville côtière du Sud, presque un village. Il ne pouvait rien lui offrir de mieux en ces temps de crise, précisa-t-il en faisant mine de s’excuser. Elle devrait s’en contenter en attendant que Pal Orkesen, devenu Premier ministre, redresse enfin l’économie du pays et redonne un travail décent à tous les citoyens, ajouta-t-il, y compris aux gens de son espèce.

— Que voulez-vous dire ? demanda Alma, piquée par cette remarque.

— Rien de spécial. J’espère qu’avec le temps vous prendrez conscience de vos erreurs et que vous rentrerez dans le droit chemin. À mon avis, vous n’êtes pas totalement irrécupérable.

Très vite, elle se rendit compte que l’ambiance délétère de la capitale s’était propagée. La petite station balnéaire où elle devait emménager jouissait d’un climat doux et ensoleillé, à l’écart de l’atmosphère électrique et des risques propres aux grandes agglomérations urbaines. Pas de débordements de violence ni de misère sociale. Jours paisibles, nuits tranquilles, dimanches bucoliques. Et pourtant, une forme de tension était palpable ici aussi. Dès son arrivée, alors qu’elle traversait la ville pour aller de la gare à son hôtel, quelques personnes sortirent sur leur seuil pour la regarder passer, comme sur leurs gardes, les mains sur les hanches, l’œil inquisiteur. Ce n’était peut-être qu’une impression, mais le lendemain le phénomène se reproduisit. Alors qu’elle se rendait sur son lieu de travail pour prendre ses fonctions, les rideaux se mirent à bouger sur son chemin comme si on l’observait de derrière les carreaux. Quand elle entra dans un bar-tabac pour acheter des cigarettes, les consommateurs s’arrêtèrent aussitôt de discuter.

— D’où venez-vous ? lui demanda le buraliste. Que venez-vous faire ici ? Vous avez de la famille dans le coin ?

Au travail, elle était entourée de véritables rustres, d’autant plus hostiles à son égard qu’elle débarquait nantie d’une fonction d’autorité qu’elle ne désirait pas.

— Pour sûr que c’est bizarre, remarqua l’un de ses adjoints. Moriz, ça faisait dix ans qu’il était là, aucun problème avec lui, on n’a jamais eu un meilleur chef. Pourquoi le remplacer ? Et par une bonne femme, en plus.

— Je vous laisserai vivre…

— Merci, patronne, on est touchés.

Aucun dialogue n’était possible. Ils arrivaient le matin en groupe, traversaient les jardins et les serres pour s’enfermer dans la remise à outils, le temps du premier casse-croûte. Elle les entendait ricaner. Quand ils ressortaient pour vaquer à leurs tâches – taillage des haies, repiquage, arrosage, élagage – ils avaient déjà un peu bu. Ils montaient dans les camionnettes et s’éparpillaient à travers les rues jusqu’au coucher du soleil. Elle restait seule, sans rien d’autre à faire que vérifier les comptes, remplir des bons de commande et étiqueter des boutures.

Cela dura trois semaines insupportables. Un soir, elle les attendit devant le portail et, quand ils arrivèrent, elle s’approcha et demanda du feu. Il y eut un mouvement de surprise amusée. L’un d’eux s’avança, tendit son briquet allumé avec un sourire en coin. Elle pensa : si j’arrive à fumer avec eux, je pourrai aussi bien leur proposer une partie de cartes ou les inviter à l’apéritif, et la glace finira par se rompre. Mais avant de lui tourner le dos, l’homme se contenta de lui dire :

— Il paraît que vous avez eu quelques ennuis dans votre ancien boulot.

Les gens d’ici auraient dû être sympathiques sous le soleil de leur magnifique région, mais le report des élections avait de toute évidence exacerbé une tendance naturelle au chauvinisme et la reprise de la campagne électorale en août ne fit que remettre de l’huile sur le feu.

Alma descendit une ou deux fois au marché pour mieux se rendre compte. Ce qu’elle y vit confirma ses impressions. Les candidats étaient à l’œuvre, ils s’appliquaient à serrer les mains des commerçants, hochaient la tête en écoutant leurs doléances, goûtaient les produits avec force mimiques satisfaites, caressaient les bébés dans les bras de leurs mères, tapaient sur le ventre des maris, pinçaient des joues, ébouriffaient des cheveux, bécotaient les vieilles dames… Pendant une partie de la matinée, les passants se laissaient faire avec une pointe d’amusement, un petit gloussement ou un haussement d’épaules comme lorsqu’on est titillé par un saltimbanque qui fait son numéro. Certains osaient une remarque ironique par-ci, par-là, que les candidats interpellés prenaient à la bonne franquette. Tous, ils faisaient leur job de politiciens de terrain d’une manière très routinière. Pour la plupart, ils se croisaient en faisant mine de s’ignorer, le ballet semblait bien réglé.

Tout se déroulait sans animosité, jusqu’au moment où les sbires de Pal Orkesen débarquaient. Poitrines gonflées, mentons hauts, visages bronzés et dents blanches, ils glissaient entre les étals, se faufilaient de table en table comme des poissons dans l’eau. À partir de là, l’ambiance changeait. Le petit peuple dont Pal Orkesen se faisait le champion cessait de sourire. Plus les candidats du MLN exprimaient leur volonté de défendre les opprimés contre l’establishment, plus les mimiques haineuses se peignaient sur les visages.

Ce jour-là, sur le marché, ils se taillèrent la part du lion en reprenant la dialectique ultra-rodée de leur mentor. Et les candidats de la « médiocratie », comme Orkesen qualifiait ses rivaux non sans quelque raison, finirent par se retirer dans leurs permanences, écœurés.

Plus tard, alors qu’il ne restait plus qu’une poignée de pauvres hères occupés à ramasser les rebuts laissés par les commerçants, fruits pourris, poissons avariés et autres épluchures, les matamores du parti occupaient encore le terrain à se congratuler en buvant des bières sur le trottoir.

Alma s’était réfugiée au bar de son hôtel pour fumer à la chaîne les cigarettes qui l’apaiseraient peut-être et l’éloigneraient en tout cas du spectacle lamentable auquel elle venait d’assister. C’était le seul endroit tranquille qu’elle connaissait. La fille aux mains gercées qui officiait derrière le comptoir n’ouvrait jamais la bouche, ne levait jamais les yeux. Tout semblait lui être indifférent.

Il était tard. Elle avait un peu bu et venait d’entamer son deuxième paquet. Enveloppée dans un nuage protecteur, elle pensait à sa douce existence de botaniste au Palais des Sciences, à son quartier si vivant où les gens s’entraidaient, à la charmeuse petite Salitha, à tout ce qu’elle avait perdu et surtout à Abel qu’elle avait quitté presque heureux et dont elle redoutait maintenant le sort. La vie aurait pu être belle, aurait dû être belle, mais rien ne se passait jamais comme on l’espérait. Même ici où le soleil, la mer, les fruits, le chant des cigales étaient vantés dans les brochures publicitaires comme un avant-goût du Paradis, c’était toujours l’aigreur qui l’emportait.

Tout à coup, elle frappa du poing sur la table.

— Ça suffit, cria-t-elle, allez tous vous faire voir ! Je m’en vais !

La serveuse, qui lisait un magazine, les deux coudes appuyés sur le zinc, ne releva même pas la tête.

*

Le train n’avançait pas. Il roulait au ralenti entre les gares et s’arrêtait dans chacune d’elles. Pourtant, aucun voyageur ne descendait ni ne montait. Elle était seule dans son compartiment. Quand elle arriva enfin au terminus, elle se rendit compte avec stupéfaction que les rues étaient vides de véhicules et de passants. Bien qu’il fût à peine plus de quatre heures de l’après-midi, on se serait cru au crépuscule tant la lumière manquait. Elle attendit le bus pendant une éternité. Comme il ne venait pas, elle se résolut à parcourir à pied la distance qui la séparait du cabinet de Kriegel. En chemin, elle ne rencontra pas âme qui vive.

La plaque professionnelle du dentiste avait été descellée du mur. Elle sonna plusieurs fois. Personne ne vint lui ouvrir. Alors, elle fit le tour, enjamba le portillon du jardin. Kriegel se tenait dehors, assis sur un banc. Il chantonnait, les yeux fermés, un léger sourire aux lèvres. Il n’ouvrit pas les yeux, se contentant d’un geste agacé qui signifiait « laisse-moi, je suis occupé ». Bizarrement, un carré de ciel bleu irradiait au-dessus de leurs têtes, pourtant la lumière n’atteignait pas le jardin, plongé dans la pénombre. Comprenant qu’elle devait réagir avant que l’obscurité ne fût totale, elle sortit le revolver de son sac et tira. La balle atteignit Kriegel à la poitrine, provoquant une sorte d’étincelle sur le halo blanchâtre de sa chemise. Il ne bougea pas. Elle tira une deuxième fois en visant la tête. Il y eut un bruit de bouillie comme lorsqu’on renverse une assiette de sauce sur un carrelage. Kriegel aurait dû être mort mais un râle sortait de sa bouche, qui s’amplifia pour atteindre un niveau sonore insupportable. C’est alors qu’Alma se rendit compte qu’une partie du cerveau de son beau-frère avait giclé sur son manteau.

Quand elle ouvrit les yeux, ses mains frottaient machinalement le devant de sa chemise de nuit. Son cœur battait à tout rompre. Elle se leva, se rendit dans la salle de bains, se regarda dans la glace et se mit à pleurer. Désormais, elle pleurait tous les jours, la plupart du temps pour un rien. Et ses nuits étaient envahies de rêves violents comme celui qu’elle venait de faire.

Ce matin-là, après avoir remis sa démission au service des parcs et jardins de la mairie, elle descendit jusqu’à la plage. L’été semblait sur son déclin. Comme pour aller dans le sens de sa mélancolie, le vent soufflait fort, l’horizon charriait de lourds nuages depuis le large en direction des dunes. La mer était verte, couleur d’huître. En s’écrasant sur la grève, les rouleaux laissaient des paquets de mousse qui s’accrochaient au sable.

Alma se déchaussa et marcha sur la crête des dunes entre les touffes d’immortelles et leur étrange parfum qui rappelle celui du curry. Au fil de sa promenade, ses pensées dérivaient, passant d’un sujet à l’autre mais, au bout du compte, sans qu’elle s’en aperçût, elles se fixèrent sur Moon qui l’avait si cruellement déçue, dépouillée de sa passion naissante en à peine quelques minutes. Elle ne pensait plus qu’à lui tandis qu’elle progressait en luttant contre les bourrasques qui la giflaient au visage en projetant une mitraille de grains de sable sur ses jambes. Où était-il à présent ? Quel destin terrible s’était-il choisi, poussé par le remords ? Tout comme Abel, Moon resterait pour elle une énigme. Elle se dit que la plupart des hommes qu’elle avait connus étaient insaisissables et toujours pour de mauvaises raisons ; l’un trop à l’écoute de sa propre fragilité, l’autre fuyant en permanence ce que lui offrait la vie ; son beau-frère, tendu comme un arc décochant ses flèches empoisonnées, obsédé par le pouvoir et la richesse. Et Orkesen, surtout, qui s’apprêtait à prendre le pays comme on prend une femme par la force au coin d’une ruelle sombre. La plage se terminait en cul-de-sac au pied d’une digue de béton armé, un mur teinté de bronze, zébré de coulures rouille tracées par l’action sournoise de l’eau salée sur les tiges de fer qui en déchiraient la surface. Les vagues venaient s’y briser à un rythme de métronome en provoquant des explosions assourdissantes. À chaque coup de boutoir, les embruns passaient par-dessus bord et venaient s’abattre sur les dunes dans un chuintement de feu d’artifice.

Alma resta longtemps à contempler cette petite apocalypse. Une scène de bataille navale qui ne livrerait ce soir ni vainqueur ni vaincu. Mais l’affrontement se répéterait bien des fois, des centaines, des milliers de fois, il y aurait d’autres tempêtes et, à la fin, centimètre par centimètre, ce serait la mer qui triompherait de la digue.

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