Anatomie des âmes en peine

Daniel Pasquereau · Chapitre 3 sur 11

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Anatomie des âmes en peine

3 – La fin justifie les moyens

 

J’ai mal, j’ai vraiment très mal, se lamentait Moon, couché en chien de fusil sur son lit. La compresse de glace n’y faisait rien, la douleur le lançait depuis la base du cou jusqu’au sommet du crâne. Il ausculta sa joue gonflée qui lui déformait tout le côté gauche du visage. Il ne pouvait plus ouvrir la bouche et peinait à avaler sa salive. S’il ne consultait pas rapidement un dentiste, l’infection gagnerait la gorge puis les voix nasales, l’empêchant de respirer et, à coup sûr, il finirait par mourir étouffé.

Chancelant, il se traîna jusqu’au tiroir où il rangeait son argent. Il recompta les derniers billets et les quelques pièces qui subsistaient de son magot évaporé plus vite que prévu. Une fois déduite ce qu’il pensait être la somme nécessaire pour se faire soigner, il lui resterait à peine de quoi acheter de la nourriture pour une semaine. Dans ce cas, mieux valait s’opérer soi-même. Mais qui aurait le courage de s’arracher une dent ? On ne voyait ça que dans les films comiques. Il n’avait d’autre solution que de tenter sa chance auprès d’un praticien. Peut-être qu’une bonne âme aurait au moins la bonté de lui prodiguer un calmant.

Le dentiste qui officiait à quelques rues de chez lui refusa de le prendre en charge pour une somme si modique. Poliment, mais il refusa. Un deuxième lui claqua la porte au nez. Le troisième était fermé, le quatrième aussi. Il marchait lentement en se tenant le long des murs, des taches lumineuses explosaient devant ses yeux à chacun de ses pas et il lui fallut traverser la moitié de la ville avant de trouver enfin un professionnel disposé à examiner son cas.

L’enseigne du docteur Kriegel vantait ses nombreux diplômes sur une plaque de cuivre rutilante contrastant avec l’aspect des lieux : le cabinet se situait au rez-de-chaussée d’un sinistre hôtel particulier en pierre grise dont le toit d’ardoises était surmonté de deux tourelles. On aurait dit un manoir hanté. Moon ouvrit la grille, traversa un jardinet mal entretenu et sonna.

Au bout de quelques minutes qui lui parurent durer des heures, on lui ouvrit la porte. Ce devait être le docteur Kriegel en personne, car il portait une blouse blanche et un masque pendu à son plastron. Il était aussi vilain que la façade de son cabinet. Petit et maigre, il penchait du côté droit comme s’il allait tomber subitement. Son teint rougeaud contrastait avec sa chevelure filasse plaquée en mèche sur son front. Ses joues creuses lui donnaient l’air d’un vieillard sans son appareil dentaire, ce qui produisait un effet assez amusant s’agissant d’un dentiste. Il fixa Moon pendant de longues secondes puis il dit, d’une voix chevrotante :

— Je vois ce que c’est.

— Gue n’ai pas gue quoi payer, articula Moon du mieux qu’il pouvait.

— Pardon ?

Retournant ses poches, il fit le geste signifiant qu’il n’avait pas d’argent.

— C’est fâcheux, dit le docteur Kriegel.

— Gue souffre.

— Je n’en doute pas. Pulpite aiguë. C’est une foutue rage de dents, en d’autres termes. Il faut agir, et au plus vite, si vous voulez éviter les complications. Mais je ne suis pas le médecin des pauvres…

— Gonnez-moi au moins un cachet.

— Cela ne suffira pas.

Moon haussa les épaules. Déjà il faisait demi-tour mais le docteur Kriegel l’arrêta.

— Vous n’êtes pas d’ici, on dirait.

— Gue suis arrivé i’gna crois mois.

— Je vois… Vous avez émigré et vous êtes sans travail, c’est cela ?

Moon leva les bras en signe d’impuissance. Il n’avait plus la force de parler.

— Bon, entrez, dit Kriegel, je vais voir ce que je peux faire. Quand je vous aurai soulagé, vous m’expliquerez votre situation. Cela m’intéresse.

Il fallut deux longues séances pour venir à bout du mal. L’inflammation avait entraîné une infection et un début de nécrose. Le premier jour, Kriegel désinfecta la gencive et ouvrit la dent pour laisser le pus s’échapper, après quoi il entreprendrait de la dévitaliser avec un tire-nerf. Entre chacune des phases de l’intervention et à la demande de Moon qui n’en pouvait plus de douleur, Kriegel s’installait derrière son bureau, remontait son masque sur son front et allumait une cigarette. Allongé sur la table de torture, Moon l’observait du coin de l’œil. Il y avait chez le dentiste une attitude qui lui rappelait quelque chose de familier mais il ne savait pas quoi. Ce ne fut que le lendemain, quand Kriegel lui dit « C’est terminé » qu’il comprit. Ils se tenaient face à face de part et d’autre du bureau et Kriegel fumait exactement comme son père, en tenant sa cigarette de la main gauche entre le majeur et l’annulaire. Les deux hommes, d’ailleurs, se ressemblaient beaucoup physiquement. Même silhouette frêle, même dos voûté, même regard terne, presque absent. Seule la voix était différente. Le père de Moon avait du coffre malgré sa maigreur. Il pouvait, dans les rares moments où il lâchait la bride à sa colère, emporter la maison tel un typhon par la puissance de ses cris. Kriegel, lui, semblait incapable d’émettre plus qu’un chuintement monotone. Il s’exprimait en mettant des points de suspension entre ses phrases et en reprenant souvent sa respiration, comme si le souffle lui manquait. Un souffle de fumeur chronique.

— Vous en voulez une ? demanda Kriegel.

— Non merci, je ne fume pas.

— Ce n’est pas ce que racontent vos gencives, ni votre émail… Je laisse le paquet sur le bureau… N’hésitez pas à vous servir quand vous en aurez envie.

Du bout de l’index, Kriegel fit glisser le paquet vers Moon, puis il ouvrit un tiroir et sortit une ordonnance qu’il commença à remplir. Moon se leva.

— Excusez-moi, docteur, mais je vous ai prévenu, je n’ai pas de quoi acheter des médicaments et encore moins vous régler.

— Voyons, détendez-vous… Je vais vous proposer un marché : vous acceptez de me raconter en détail comment vous vous êtes retrouvé dans notre beau pays… et en échange, je ne vous demande aucun dédommagement… Je vous donne même un peu d’argent pour l’achat des calmants… Pas plus de six cachets par jour pendant cinq jours.

— Pourquoi feriez-vous cela ?

— Racontez-moi d’abord et ensuite, nous verrons.

— Eh bien, je suis arrivé par bateau à la fin de l’hiver.

— Commencez plutôt au début. Je veux tout connaître de votre histoire.

Pourquoi pas, après tout, se dit Moon, alors que l’intense douleur causée par l’intervention de Kriegel se dissipait peu à peu. Il tira une cigarette du paquet et se cala dans le fauteuil. Après avoir aspiré quelques longues bouffées d’un tabac brun et poivré qu’il goûtait pour la première fois, il se mit à faire le récit de son aventure.

D’abord, sa rencontre avec des étudiants qui l’avaient apostrophé dans un parc pour lui demander ce qu’il pensait de l’aggravation des inégalités sociales. Moon n’en pensait pas grand-chose, n’ayant jamais réfléchi à la question, mais les autres l’avaient si bien titillé, provoqué, qu’il était revenu le lendemain avec cette fois quelques idées.

— Et pourquoi êtes-vous revenu ? demanda Kriegel.

— Parce qu’ils avaient de l’humour. Ils s’étaient fichus de moi, mais gentiment. Je m’étais senti bousculé, cela m’avait plu.

Bref, à force de l’entraîner dans les cafés, puis chez l’un ou chez l’autre, ces jeunes gens chevelus et surexcités lui avaient fait découvrir une autre façon de voir le monde, à travers la politique, certes, mais aussi par la fréquentation de la boisson et des filles. Dans une chambre enfumée où tout le monde se marchait dessus, une nuit, il avait pour la première fois entendu parler de la Cause.

— La Cause ?

Oui, la Cause, en d’autres termes la Révolution, qui aplanirait les inégalités et, mieux encore, donnerait enfin le pouvoir au peuple. À ces mots, Kriegel haussa les sourcils, mais comme Moon suspendait son récit, l’autre lui fit signe de poursuivre. Alors, il parla de leurs réunions et des tracts qu’ils écrivaient et distribuaient furtivement à la sortie des usines et des lycées. Puis il en vint à l’affaire qui l’avait amené ici. Pour s’approvisionner en papier, encre et provisions de bouche (on mangeait beaucoup et buvait sec pendant les réunions), son groupe avait souvent recours au chapardage dans les magasins. Ce n’était pas du vol mais de la redistribution, puisqu’en définitive tout appartenait au peuple. Vint alors le jour funeste où ils décidèrent d’acquérir du matériel d’imprimerie. À vrai dire, personne ne se sentait capable d’aller braquer une machine la nuit dans un entrepôt. Mais il est bien connu que les convertis de la dernière heure deviennent souvent les plus fanatiques. Ainsi, Moon passait alors pour le militant le plus ultra de sa cellule. C’est donc lui qui convainquit ses camarades d’acheter tout simplement le matériel avec l’argent issu d’un larcin sans risque : l’entreprise de pompes funèbres de son père s’apprêtait à inhumer une vieille rombière couverte de tous ses bijoux. Il n’y aurait qu’à dépouiller la morte, et il se chargerait lui-même de convertir les bijoux en pièces sonnantes et trébuchantes.

— Une profanation, s’écria Kriegel, quelle audace !

Comme Moon avait pâli et rougi à la fois, il le rassura :

— J’ai déjà entendu bien pire, je vous l’assure, poursuivez, poursuivez…

À ce moment de l’histoire, Moon se demanda s’il allait aussi raconter le parallèle troublant entre cet acte et le forfait perpétré par son père trente ans auparavant. À quoi bon ? Kriegel était dentiste, pas psychanalyste. Il indiqua simplement que son père était un homme très fortuné dont les relations dans la police et au gouvernement lui avaient permis d’éviter une incarcération.

— Donc, vous vous êtes fait prendre ?

Moon expliqua que le receleur l’avait trompé quand il avait voulu monnayer les bijoux. L’homme était en fait un indicateur. « Ça arrive », commenta Kriegel en riant. Moon dit encore quelques mots sur le pénible entretien qu’il avait eu dans la serre avec son père et sur la punition infligée par ce dernier. Enfin, son refus de consentir à l’exil chez son oncle, sa fuite, son existence ici, d’abord dans l’aisance et l’insouciance, mais…

— Mais vous n’avez pas su gérer votre capital, coupa Kriegel. Comment vous en vouloir ? Vous avez été élevé à l’abri du besoin. C’est même, sans doute, un euphémisme.

— Être né riche n’est pas forcément une situation enviable.

— Possible… Je n’ai pas eu votre chance, j’ai dû me faire ma place tout seul.

— Je voulais couper avec mon milieu, dit Moon.

— Mais on ne fait pas la révolution juste pour couper avec son milieu, vous ne croyez pas ? S’engager dans une activité militante et, à plus forte raison révolutionnaire, nécessite une vision beaucoup plus haute des choses.

— Si votre intention est de me faire la leçon… commença Moon.

— Aucunement. J’ai beaucoup apprécié votre récit et je ne regrette pas de vous avoir soigné à mes frais… Mais dites-moi, votre père vous destinait à faire du droit, si j’ai bien compris. Dans quelle branche ?

— Juge d’instruction.

— Les juges ! Mon Dieu, voilà bien une engeance dont il faut se méfier, s’exclama Kriegel. Croyez-moi, il n’y a rien de bon à attendre de ces jean-foutre, tous inféodés au pouvoir… Vous feriez mieux d’étudier sérieusement la politique puisque vous en avez déjà une petite expérience… Mais n’allons pas trop vite. Je dois à présent me rendre à une réunion avec mon épouse, nous allons donc nous quitter. Êtes-vous libre demain en fin d’après-midi ?

Avant que Moon ait eu le temps de lui répondre que oui, il était libre – désœuvré aurait été plus juste – la porte du cabinet s’ouvrit. Deux jeunes femmes parurent, que Kriegel présenta à Moon comme étant Renée et Alma, respectivement son épouse et sa belle-sœur. Moon les salua et s’effaça. À peine remarqua-t-il avant de quitter les lieux que Madame Kriegel portait un manteau rose et un chapeau cloche de très mauvais goût et que la belle-sœur avait un drôle de visage. On aurait dit une poupée de chiffon.

— À demain ! insista le dentiste, je compte sur vous.

Le lendemain, Moon se présenta comme convenu. Kriegel l’accueillit d’un « cher ami » assorti d’un large sourire et, tout en lui secouant la main, il lui souffla dans le nez une haleine chargée d’alcool.

Dès qu’ils furent dans le cabinet, le dentiste sortit deux verres et une carafe remplie d’un liquide doré.

— Avez-vous déjà bu du whisky ?

Moon lui fit signe que non. Le dentiste s’esclaffa comme s’il venait d’entendre la meilleure plaisanterie de l’année.

— Je n’en crois pas mes oreilles ! Goûtez ça, vous m’en direz des nouvelles. Mais n’en prenez pas trop d’un coup, c’est assez fort quand on n’a pas l’habitude.

Moon grimaça et rougit.

— Eh oui, souligna Kriegel, c’est une boisson d’homme ! Mais si nous faisons affaire ensemble, nous nous verrons souvent, et vous y prendrez vite goût, je ne bois que cela… et aussi du champagne, quand j’ai vraiment très soif.

Il rit à nouveau, cette fois en se laissant franchement aller. Cela dura une bonne minute, jusqu’à ce qu’il soit pris d’une violente quinte de toux. Les joues en feu, les yeux embués de larmes, il s’accrochait au bar d’une main et, de l’autre, se tapait la poitrine. Moon crut qu’il allait tomber à la renverse, mais non.

— J’ai l’air fragile et un peu souffreteux mais je suis un dur à cuire, précisa le docteur après avoir repris son souffle

Un dur à cuire, une de ces fameuses expressions locales que Moon avait encore du mal à traduire. Après s’être essuyé le front avec un mouchoir à carreaux extirpé de sa veste, Kriegel se versa un autre verre et commença à expliquer qu’il avait passé la veille une excellente soirée.

— Excellente, que dis-je ? merveilleuse, époustouflante !

Il avait en effet assisté à une conférence de première importance où il avait entendu des propos tellement galvanisants qu’il avait eu un mal fou à s’endormir. Le discours lui trottait dans la tête, il entendait encore la voix du tribun. Mais à propos, Moon savait-il que le pays était en pleine campagne électorale ? Le vote n’existait peut-être pas chez lui. C’était le cas, en effet, le peuple ne votait pas, on ne lui demandait jamais de se prononcer sur quoi que ce soit, mais Moon savait ce qu’était le suffrage universel ainsi que les grands principes de la démocratie, qu’il avait un peu étudiés avec son précepteur. Cependant, il avouait avoir des difficultés à comprendre ce système qu’il trouvait générateur d’instabilité. Kriegel leva un sourcil. Moon voulut s’expliquer, mais le vocabulaire lui manquait encore lorsqu’il tentait d’exprimer des sentiments ou des opinions précises dans sa langue d’adoption.

— La révolution que vous prônez n’a-t-elle pas pour objectif de donner la parole au peuple ? demanda le dentiste pour l’aider. Et dans ce cas, quoi de mieux que le suffrage universel pour lui permettre de s’exprimer ?

Moon secoua la tête. La démocratie pouvait être utile pour que le peuple accède au pouvoir, mais une fois que ce serait fait, à quoi bon continuer à voter ? Il ne restait plus qu’à écrire des lois justes, utiles à tous, et à les appliquer. De plus, il lui semblait que l’exercice de la démocratie favorisait la bourgeoisie et nuisait au peuple.

— Comment ça ? demanda Kriegel avec un léger trémolo dans la voix.

Eh bien, pour ce qu’il en savait, dans les démocraties, le pouvoir était plutôt exercé par des notables ignorant les souffrances de la vie quotidienne, des hommes souvent médiocres, plus motivés par les avantages de la fonction que par l’intérêt commun. De ce fait, ils décevaient forcément une fois élus. Les électeurs les remplaçaient par d’autres notables et ainsi de suite. Rien n’avançait jamais. À la limite, un souverain issu d’une longue dynastie et régnant à vie était préférable. Sa position exceptionnelle l’obligeait à une forte conscience de son rôle et de ses responsabilités face à la nation. Kriegel trouvait le discours de Moon contradictoire et confus. Il le laissa néanmoins développer ses arguments, car il sentait chez lui un vrai potentiel de raisonnement. Même exprimée avec beaucoup de naïveté, il appréciait en particulier cette intuition de la démocratie comme un moyen et non comme une fin, un point sur lequel il se promit de revenir plus tard avec le jeune homme. Il aimait moins l’image du souverain bon et juste installé sur son trône pour l’éternité.

— Vous ne pouvez pas à la fois aspirer au changement et admirer un roi, ou un empereur – appelez-le comme vous voulez. Ces hommes-là sont voués à un immobilisme total, leur esprit de caste les place encore plus loin du peuple que nos vulgaires politiciens bourgeois.

— Oh, je vois ce que vous voulez dire, docteur. Je suis prisonnier de ma culture. Il y a toujours quelque chose chez nous qui nous empêche d’aller au bout de nos rêves.

— Mais moi aussi, je veux la révolution, dit Kriegel.

Il avait soudain changé de ton, sa voix avait pris de la puissance, et Moon remarqua qu’avec l’alcool, le dentiste semblait moins essoufflé.

— Je veux changer les choses autant que vous, répéta-t-il, à quelques différences près. Avez-vous entendu parler de Pal Orkesen ?

— Ce nom ne m’est pas inconnu, mais je ne vois pas qui c’est.

— Le nom vous semble familier parce que vous l’avez vu en photo sur des affiches, les murs en sont couverts en ce moment. Pal Orkesen est l’homme que je suis allé entendre à la tribune hier soir. C’est un excellent orateur et un grand leader politique. Lui aussi veut la révolution par la volonté du peuple. Lui aussi pense que le pouvoir, pour qu’il soit légitime, doit être pris par les urnes. Et lui non plus ne fait pas confiance aux démocrates tels qu’ils osent se définir aujourd’hui.

— Pal Orkesen va prendre le pouvoir ?

— Nous n’en sommes pas encore là. Il s’agit pour le moment d’élire les députés qui représenteront le peuple au parlement pour la nouvelle législature. La majorité actuelle est très affaiblie et pourrait être renversée si les forces de l’opposition parviennent à s’allier. Vous me comprenez ?

— Je crois…

— Bien ! Pour être plus précis, le principal parti de l’opposition, Force Républicaine, ne peut prétendre obtenir à lui seul une nouvelle majorité, car depuis déjà plusieurs années, le MLN, Mouvement pour la Liberté Nationale fondé par Pal Orkesen, lui grignote des voix à chacun des scrutins intermédiaires, renforçant doucement mais sûrement son socle électoral. Et donc, l’espoir est permis cette fois-ci de remporter un nombre suffisant de sièges pour réclamer une alliance avec Force Républicaine et ainsi pouvoir négocier des postes ministériels dans un gouvernement issu d’une majorité nouvelle. Pal Orkesen pourrait même briguer un portefeuille important et qui sait – si la dynamique enclenchée s’accentue encore – celui de Premier ministre !

— Vous êtes un partisan de Pal Orkesen, n’est-ce pas ?

Le docteur Kriegel se renversa dans son fauteuil et souffla au plafond un nuage de fumée bleue. Oui, oui, il était un partisan convaincu de Pal Orkesen. Et plus encore, un admirateur. Des hommes comme Pal Orkesen, il n’y en avait peut-être qu’un par génération.

— Nous avons besoin d’un sauveur et c’est lui qui va nous sauver, dit-il en frappant le bureau avec son verre.

Alors il expliqua à Moon à quel point la situation du pays était grave. Laxisme, corruption, dette publique, insécurité, immigration galopante, chômage, grèves à répétition, on sentait bien que tout pouvait exploser à n’importe quel moment. Alors, une révolution ? Pourquoi pas ? Mais pas n’importe comment. Le danger, dans une période révolutionnaire, c’était la tentation du chaos. Or, ce à quoi aspirait la société et en particulier les petites gens sans défense, c’était l’ordre. Car la liberté, la vraie, n’existe pas sans règles strictes.

Moon hochait la tête à la démonstration de Kriegel mais il ne l’écoutait plus depuis un bon moment. Son attention avait été détournée par un air de musique qui semblait venir de dehors.

— Vous entendez ? demanda-t-il.

— Quoi donc ?

— On dirait que quelqu’un chante.

Kriegel se retourna et regarda par la fenêtre.

— C’est ma belle-sœur, elle cueille des fleurs dans le jardin… Tiens, en voilà une, par exemple, qui n’entend rien à la politique, on lui ferait avaler n’importe quoi. Mais j’y pense, je vous séquestre depuis au moins une heure, vous devez en avoir assez de mes discours.

— Non, c’est intéressant.

— Vraiment ? Ah, tant mieux. Je ne voudrais pas monopoliser tout votre temps.

— Vous savez, je n’ai pas grand-chose à faire.

— C’est vrai, j’oubliais. Ou plutôt, non, je n’oubliais pas ! Je vous ai demandé de revenir parce que j’ai un projet pour vous… Et justement, ce que je souhaite vous proposer a un rapport avec la conversation que nous venons d’avoir… Il se trouve que je viens de renvoyer mon secrétaire particulier pour incompétence, un abruti toujours en retard et surtout occupé à en faire le moins possible… N’y allons pas par quatre chemins : accepteriez-vous de le remplacer ?

— Mais, je ne connais rien à la médecine dentaire.

— Il ne s’agit pas de cela, ma femme s’occupe très bien de mon cabinet. Non, j’ai besoin d’un assistant pour mes activités politiques, les élections approchent et je ne puis m’occuper de l’intendance à moi seul : organiser les rendez-vous, les réunions publiques, la distribution des prospectus, enfin toute la paperasse. Mon énergie doit être désormais consacrée à la victoire de Pal Orkesen.

— Mais pourquoi moi ?

— En tout bien tout honneur, vous me plaisez, et surtout vous possédez un atout indispensable dans la période actuelle. Je m’explique : nous avons besoin d’intégrer des jeunes dans nos rangs, car la jeunesse est une partie de l’électorat qui nous échappe encore. Traditionnellement, ce sont surtout les retraités et les chômeurs qui nous suivent. Depuis peu, nous captons les artisans et les cadres moyens ainsi qu’une proportion grandissante d’ouvriers. C’est bien, c’est même très bien que ces gens-là se reconnaissent en nous. Mais cela ne suffit plus. Pour espérer gagner, il nous faut cette dynamique, cet enthousiasme que représente la jeunesse. Nous dirons même que vous correspondez au profil idéal pour un parti comme le nôtre.

— Idéal ?

— Oui, dans la mesure où – comment dire ? – votre physique, votre faciès différent… On voit tout de suite que vous n’êtes pas d’ici, et si vous décidiez de nous rejoindre, cela montrerait à quel point nous sommes ouverts. Les personnes de couleur ont une opinion négative de notre parti, souvent qualifié de xénophobe. Pour montrer qu’il s’agit d’une allégation dénuée de tout fondement, nous devons rallier à nos idées des gens de races et de religions différentes. Pas en masse, bien entendu, il ne faut pas effrayer la base de nos sympathisants, mais cette stratégie peut s’avérer nécessaire, ne serait-ce que pour rassurer nos adversaires sur nos intentions. Il me semble que vous répondez aux critères… Vous voyez, je suis direct. Cela ne vous choque pas ? Parfait ! Je vous expliquerai tout ce que vous devez savoir, et croyez-moi, vous adorerez ce travail, je le sens, je le lis en vous.

Ainsi Moon s’installa-t-il trois matinées par semaine dans une petite pièce attenante au cabinet du dentiste, que Madame Kriegel avait fait aménager en bureau. Le travail n’était pas difficile. Après avoir présenté le parapheur à son patron, il mettait le courrier sous enveloppe et le timbrait. Ensuite, il confirmait les rendez-vous par téléphone, réservait les salles de réunion et commandait les buffets auprès des traiteurs. Il lui arrivait parfois d’accompagner des militants pour installer les chaises, accrocher les guirlandes et les lampions aux couleurs du parti. Il vérifiait aussi la constitution des équipes de colleurs d’affiches et se chargeait de l’approvisionnement des stocks de tracts. Avant de rentrer chez lui, il passait au bureau de poste pour déposer le courrier.

Kriegel ne semblait pas être un cadre important du MLN. Les réunions auxquelles il participait avaient toujours lieu dans le quartier, souvent dans l’arrière-salle d’un restaurant ou d’un café. Le dentiste arrivait à pied, il jetait son manteau sur une patère et s’adressait aux consommateurs en allant d’un groupe à un autre. Quand la salle était pleine, il montait sur une table pour les haranguer.

Il consacrait une grande énergie à ces assemblées, ce qui surprit beaucoup Moon la première fois qu’il assista à un meeting. Malgré son apparente fragilité physique, le docteur Kriegel savait capter l’attention. Il commençait en marmonnant. Cela poussait ceux qui l’entouraient à réclamer le silence aux autres tables. Certains quittaient leur chaise pour se rapprocher. Petit à petit, il élevait la voix jusqu’à une sorte de paroxysme, concluant chacune de ses interventions par quelques slogans à la gloire du parti, repris aussitôt par l’assemblée, conquise. S’ensuivaient des applaudissements nourris, et pour clôturer la soirée, tournée générale aux frais du MLN.

Moon l’observait avec attention dans ce rôle de bonimenteur. L’assemblée ne dépassait jamais une soixantaine de personnes. À chaque fois pourtant, il soulevait l’enthousiasme sans coup férir. Peut-être y avait-il des docteurs Kriegel dans chaque quartier de la capitale, dans chaque ville et village de province pour faire monter la mayonnaise, comme disait le dentiste. Le fond du discours échappait à Moon, mais la forme l’impressionnait au plus haut point. Son exaltation pouvait être contagieuse, même si, parfois, on sentait un grain de folie un peu malsaine tapi au fond de cet homme.

Un soir, alors que Moon était resté au bureau pour préparer le parapheur du lendemain, Kriegel vint se placer dans son dos.

— Puis-je vous poser une question ?

— Bien sûr, docteur.

— Moon n’est pas votre vrai nom, n’est-ce pas ?

— Les circonstances ont voulu, comme je vous l’ai expliqué…

— Je ne vous juge pas. Vous aviez besoin d’une nouvelle identité, et pourquoi pas ? À vrai dire je m’en moque. Et pour vous montrer que vous pouvez me faire confiance, je vais moi aussi jouer franc jeu… Mon nom de baptême est Ziegel, pas Kriegel… Mais je trouvais ce « Zi » un peu mou. Le « Kr », plus volontaire, martial, agressif même, me correspondait mieux. J’ai donc fait changer mon nom, c’est un peu compliqué, mais en graissant quelques pattes tout s’arrange. Et du coup, je me disais… Moon, cela ne vous semble pas un petit peu fuyant, avec ces deux « o » qui s’étirent ? Si vous le souhaitez, je peux faire en sorte de vous procurer un nom plus dynamique… C’est comme vous voudrez… En tout cas, lorsque nous serons au pouvoir, je déposerai un projet de loi pour que chacun puisse choisir le patronyme qui lui convient au lieu de garder bêtement celui de ses parents… Cela pourrait être drôle, non ?

— Drôle ?

— Mais oui. La vie est ennuyeuse. Parfois, je me prends à rêver d’utiliser les lois pour mettre un peu de piment dans le quotidien… Par exemple, demain j’oblige les femmes à porter la moustache. La semaine suivante, les prêtres doivent troquer leurs soutanes pour des bleus de travail. Ensuite, je ne sais pas… On verra.

— Vous croyez que les gens accepteront d’obéir à ce genre de loi ? N’est-ce pas un peu excessif ?

— Les gens feront ce qu’on leur dira de faire, Moon. Et ils seront contents.

Une autre fois, alors qu’il se trouvait seul dans le cabinet du dentiste, Moon remarqua un petit livre écorné ouvert sur le bureau. Au moment où il se penchait pour lire, le dentiste entra. Moon sursauta mais Kriegel le rassura.

— Allez-y, dit-il, il n’y a rien de secret dans cet ouvrage. Au contraire, je vous invite à vous y plonger car vous avez entre les mains la bible de notre parti. Avez-vous entendu parler de Jonas Broll ? Sûrement pas, et c’est normal, même chez nous il reste méconnu. Pourtant, voyez-vous, cet homme était un grand penseur, j’irais jusqu’à dire, un philosophe. Il a vécu toute sa vie en ermite dans les montagnes du Kojnland et n’a écrit que cet opuscule, publié à compte d’auteur : La fleur de la vérité éclot sur le terreau du mensonge. Drôle de titre, n’est-ce pas ? Mais ce paradoxe résume admirablement la pensée politique du maître. En d’autres termes, Broll nous dit que la fin justifie les moyens. C’est moins beau, je vous le concède… Mais je vais vous expliquer de quoi il s’agit. Imaginons que dans un meeting je déclare que les rues ne sont pas sûres de nos jours, que la criminalité y progresse et qu’il faut remédier à cette situation. Tout le monde serait d’accord car il s’agit là de pures banalités. Je poursuivrais en indiquant des ébauches de solutions comme le renforcement des patrouilles de police, des sanctions plus dures, etc. Nouvelles banalités, nouveaux lieux communs. Et rien de concret n’en sortirait vraiment. Ce genre de discours flou ressemble à celui tenu par le gouvernement actuel et cette élite bourgeoise dont nous parlions récemment. Ils ont beau être issus des grandes écoles, ce sont des imbéciles et surtout des couards… Ça cause, ça cause, ça promet, mais ça n’agit pas… Imaginons maintenant un autre type de harangue. Je monte au pupitre, je déploie devant moi des feuilles noircies de chiffres, jusqu’ici je me comporte comme les autres. Sauf qu’au lieu de noyer le poisson, je donne d’entrée de jeu des précisions frappantes : j’affirme que, statistiquement, douze agressions à l’arme blanche sont commises chaque nuit dans notre ville. Après quelques instants de lourd silence, j’enfonce le clou en précisant que ces agressions sont à 80 % perpétrées par ces bandes de romanichels que nous voyons rôder dans nos quartiers depuis quelques années et qui se multiplient. Ils sont dangereux, preuve en est que la semaine dernière, une vieille dame et sa fille ont été égorgées chez elles en plein centre-ville par l’un de ces sauvages. Vous ne le saviez pas ? Rien d’étonnant, l’affaire a été étouffée. En réalité, à travers le pays, une personne est aujourd’hui violentée toutes les quatre minutes… Mon cher Moon, je vous vois perplexe. D’où viennent ces chiffres, me direz-vous ? De nulle part ! Je les ai tout simplement inventés pour marquer les esprits. Bien entendu, on pourrait les contester. Mais des armées d’experts me contrediraient que cela n’y changerait rien. Il serait déjà trop tard, et j’aurais atteint mon objectif de renforcer le sentiment d’insécurité. Car, voyez-vous, peu importe la réalité de ces chiffres, ce qui compte c’est l’aspect concret qu’ils ont donné à mon propos. Et lorsqu’un peu plus tard dans mon discours j’en viendrai aux solutions en suggérant que le seul moyen d’éradiquer le problème serait d’arrêter ces gens et de les expulser hors du pays sans plus attendre, au lieu de mettre en place des commissions inutiles, d’imaginer des lois qui ne voient jamais le jour, « Il a raison, pensera l’homme de la rue, débarrassons-nous de ces gangs malfaisants et ainsi nous vivrons enfin en paix chez nous ». J’aurai sans doute exagéré l’importance de la menace mais j’aurai énoncé une vérité. Une vérité que le peuple veut entendre : nous voulons vivre en paix chez nous. Et ENTRE NOUS, ajouterais-je. Dans son ouvrage, Jonas Broll écrit que la paix est ce à quoi nous aspirons tous, qu’elle reste l’ultime vérité et que tout est bon pour y parvenir, y compris le recours au mensonge. Voilà à peu de chose près le concept qu’il développe, avec beaucoup plus de subtilité, je vous le concède… Voilà ! Vous aurez deviné que Pal Orkesen s’inspire de Jonas Broll. Alors, prenez ce livre et lisez-le.

Moon lut le livre et assista à de nouveaux meetings où Kriegel mettait en pratique cette étrange et dérangeante stratégie du mensonge. Au fil des semaines, il se rendit compte qu’il ne comprenait décidément rien au monde tortueux de la politique. Tout était à la fois vrai et faux, possible et impossible, permis et interdit. Le monde de la politique était effectivement rempli de paradoxes. Par exemple, Kriegel critiquait les nouveaux riches, vilipendait les petits-bourgeois égoïstes si éloignés des préoccupations du peuple. Pourtant, lui-même ne semblait pas souffrir des sombres tracas du quotidien. Il avait beau claironner que, sorti de rien, il s’était « fait » lui-même, que savait-il réellement des fins de mois difficiles à boucler alors qu’il se rendait au théâtre en taxi plusieurs fois par semaine ? Que savait-il des repas sans viande, lui qui passait son temps à jeter des restes de gigot ? Le linge mal séché, les chaussures trouées, la puanteur des transports en commun, un vieux souvenir tout au plus. Kriegel parlait aux petites gens mais il n’en faisait pas partie.

En fait, ce qui comptait le plus en politique, c’était d’avoir du culot. Une fois qu’il eut fait cette constatation, Moon s’aperçut que tout cela lui était égal. En y réfléchissant bien, la politique ne l’intéressait pas. Il était payé pour répondre au téléphone et poster le courrier, pas pour adhérer aux idées du MLN. Peu lui importait que Orkesen devînt député en juin, ou même Premier ministre. Et peu lui importait qu’il fût élu sur un tissu d’affabulations.

Un matin de bonne heure, alors qu’il était occupé à pointer sur un carnet les nouvelles adhésions – vingt-sept en moins d’une semaine rien que pour son arrondissement –, la satanée Voix Blanche se fit à nouveau entendre. Elle semblait provenir d’un coin sombre situé derrière son épaule droite mais il n’osa pas se retourner. Elle ne dit rien de spécial cette fois-ci, se bornant à murmurer son nom, Moon, Moon… Il posa son crayon, ferma les yeux et se força à inspirer profondément plusieurs fois de suite. Cela ne suffit pas à le calmer, il sentit des picotements dans la nuque, son rythme cardiaque s’accéléra, des gouttes de sueur commençaient à perler sur son front. Il s’entendit appeler au secours puis plus rien. Le trou noir.

Quand il revint à lui, il était allongé sur un canapé. Alma, la belle-sœur de Kriegel, lui tamponnait les joues avec un mouchoir imbibé d’eau parfumée à la fleur d’oranger.

Ce visage penché sur le sien, qui lui avait d’abord fait penser à celui d’une poupée de chiffon, se transforma à cet instant et comme par miracle en une incarnation de la beauté féminine. Comme une définition dans un dictionnaire, il exprimait à la perfection ce que devait être une jeune femme pour exalter le sentiment amoureux chez un garçon comme Moon. Une peau laiteuse, presque crémeuse, saupoudrée sur les joues de minuscules taches comme une constellation de sucre brun. La bouche, large mais finement révélée, étirait ce visage enfantin vers l’extérieur pour l’arrondir en pleine lune. Et, au centre de l’astre sucré, un petit nez rudimentaire, tel un point croqué à la hâte au fusain. Autour de cette lune dessinée par un génie facétieux, une tempête de cheveux roux ondulait en abondance.

Ce qui submergea immédiatement Moon, ce fut l’extrême exotisme de cette géographie. Dans son pays, les filles les plus jolies se définissaient par l’harmonie de leurs traits, qu’elles soulignaient par des soins attentionnés. Mais au bout du compte, quand on les observait de près assez longtemps, il ne se passait rien. Leur bouche, un noyau de cerise ; leurs yeux, deux fentes sans expression ; leurs cheveux, de la laine retenue en pelote par des aiguilles. Elles ressemblaient au mieux à des figurines en porcelaine, au pire à des statues d’albâtre.

— Alma ? gémit Moon.

— Chut, taisez-vous, dit Alma en lui passant le mouchoir dans le cou et sous le menton, vous avez eu un léger malaise. Il faut vous détendre et vous laisser faire.

— Je suis fatigué, dit Moon.

— Fermez les yeux.

Il obéit. Alma sourit. Comment n’avait-elle pas remarqué ce garçon si différent de ceux qu’elle fréquentait ? Il était beau, incontestablement, mais d’une beauté si différente. Ses lèvres carmin lui évoquaient du jus de framboise, ses yeux ressemblaient à des noisettes, ou plutôt à des amandes, ses cheveux épais, drus, étaient aussi noirs que les plumes d’un corbeau. Je la veux, pensait Moon en reprenant ses esprits, je la veux pour moi tout entière, il me la faut. J’ai envie de le connaître mieux, songeait Alma, assise sur le bord du canapé, son ventre chaud contre la poitrine palpitante du jeune homme.

*

Quelque temps après, tandis que les deux tourtereaux se tournaient autour sans oser ni l’un ni l’autre déclarer leurs intentions, il y eut une élection dans une préfecture, non prévue au calendrier. Le maire venait de décéder dans des conditions assez gênantes pour la majorité. Cité comme témoin dans une affaire de détournement de fonds publics, il avait choisi de se donner la mort plutôt que d’affronter la justice, invoquant son honneur dans une lettre adressée à ses administrés. Certains remettaient en cause l’hypothèse du suicide, parlant d’un contrat sur sa personne. La lumière serait peut-être faite un jour mais, en attendant, l’urgence était d’organiser un scrutin pour élire un nouveau magistrat, et Kriegel fut envoyé sur place pour coordonner la campagne express du MLN.

Pour le parti de Pal Orkesen, cette élection en province représentait un test grandeur nature avant les législatives. Le résultat dépassa les espérances, puisque le candidat du MLN fut élu dès le premier tour. Tout laissait à penser désormais que la majorité à l’Assemblée était à portée de main.

À son retour, Kriegel organisa chez lui une cocktail party pour célébrer l’événement. On papota, se sustenta en abondance, s’esclaffa et dansa et, comme le dentiste le déclara à ses invités, chacun devait à présent « faire en sorte, à son niveau, d’entretenir et de prolonger la dynamique enclenchée par ce succès phénoménal, annonciateur de bien d’autres victoires ». Pal Orkesen en personne fit une apparition, le temps de porter à ses lèvres une larme de champagne puis de disparaître, escorté de ses gardes du corps et d’une poignée d’aficionados. Des portières claquèrent. Le convoi passa en trombe devant le banc où Alma et Moon échangeaient leur premier baiser et dévala les virages en épingle à cheveux de la colline en faisant vrombir les chevaux et crisser la gomme des pneus.

Cette colline où Kriegel avait fait l’acquisition d’un loft immense, bien différent de son cabinet vétuste, avait été surnommée « l’amphithéâtre » à cause de son architecture en gradins. À cette heure avancée de la nuit, les rues bordées de réverbères se rejoignaient au fond de la vallée comme les allées balisées de repères lumineux dans les salles de spectacle. Les immeubles étaient plongés dans une obscurité protectrice. Seul le centre-ville historique restait éclairé tout en bas, scène bruyante, odorante et moite. Les intrigues les plus folles s’y jouaient sous le regard perplexe des spectateurs assistant de haut et de loin à une comédie qu’ils ne comprenaient pas. Certains ne dédaignaient pas de se glisser, de temps à autre, dans l’envers du décor pour s’encanailler, mais ils remontaient vite sur les hauteurs pour prendre une douche en se pinçant le nez. C’était le cas de Kriegel et de ses amis qui, en dehors des horaires de travail, ne s’aventuraient jamais trop loin du nid douillet.

Pal Orkesen, il faut l’avouer, était d’une autre trempe que ces gens-là. Stratège opiniâtre, il passait le plus clair de son temps à faire le va-et-vient entre le Veau d’or des beaux quartiers et les ruelles de la fange, les bras chargés de promesses pour les uns comme pour les autres. Pour toi, une once de pouvoir quand je serai au pinacle. Pour toi, la petite automobile de tes rêves pour emmener ta marmaille au jardin zoologique. Quelques privilèges par-ci, un peu moins de taxes par-là, le bonheur pour tous. Juré, craché. Cet homme infatigable était l’illusionniste en chapeau claque et jabot à dentelle que tout le monde attendait.

Mai arriva avec ses soirées tièdes, les bras et les jambes se découvraient, on ressortait les chemises à fleurs, on traînait tard dans les rues. Et pendant que Pal Orkesen promettait le paradis, Alma et Moon étaient maintenant devenus des amants pour qui rien n’avait plus d’importance que la découverte minutieuse de leurs corps offerts au plaisir des sens. Tout accaparés par leur amour naissant, ces deux-là n’entendaient rien à la politique ni ne se préoccupaient de l’avenir du pays. Une chance pour eux, sans aucun doute, car, à l’extérieur de leur bulle protectrice, l’atmosphère devenait au fil des jours, franchement nauséabonde.

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