Anatomie des âmes en peine
8 – Chacun lutte comme il peut
À présent, Moon se souvient de tout ce qui a précédé. Il est couché sur le ventre, son casque a sauté dans sa chute, il sent la pluie qui ruisselle sur ses cheveux et son visage, la boue qui s’introduit dans sa bouche. Ce n’est pas désagréable ce goût de terre humide. Il n’a pas mal, mais il est comme engourdi. Le mieux serait d’éviter de penser mais, dans la jungle, c’est un luxe impossible. Il faut toujours être attentif à quelque chose. Une araignée velue qui tombe d’une branche, un serpent qui traverse un chemin, un félin qui surgit d’un buisson, c’est déjà un problème à résoudre. En temps de guerre, c’est pire. Le danger peut venir d’un groupe d’hommes en embuscade, armés de machettes. Ils sortent comme des diables d’une boîte en poussant des cris de sauvages. Surtout, ne pas courir. Il faut s’arrêter et tirer des rafales dans leur direction… L’un d’eux aura peut-être la chance d’arriver jusqu’à vous pour vous blesser au bras ou à la cuisse avant de tomber. C’est toujours embêtant. Les plaies ne sont pas belles, elles s’infectent vite. Il convient aussi de faire attention aux pièges : ils enterrent des pieux dont la pointe est enduite de poison. Si vous marchez dessus, elle transperce votre chaussure et s’enfonce dans votre pied. Là, c’est fini pour vous… Quand vous tuez un ennemi, vous devez éviter de regarder son cadavre. Poursuivez votre chemin, sauf si l’officier vous ordonne de le fouiller. Mais en général ils n’ont sur eux ni papiers ni photo d’un parent ou d’une amoureuse, ni même des cigarettes.
Au début, Moon pensait que la jungle était un chaos et que la guerre était un chaos dans le chaos. Avec l’expérience, il a fini par se rendre compte que le foutoir apparent obéissait à des règles, à des lois, parfois. La loi de la jungle, autrement dit : ce qui semble illogique, désordonné, ne l’est pas tant que cela. Rien ne s’écroule vraiment tout à fait malgré les erreurs des uns et l’incompétence des autres. Dans la guerre, la stratégie peut aller de pair avec les coups de poker. Et dans la guerre, chacun a la possibilité de trouver sa place en fonction de sa propre psychologie. Dans la guerre comme en période de paix, d’ailleurs. De la naissance à la mort, chacun lutte comme il peut.
Moon aimait les opérations de ratissage parce que, dans ces moments-là, il ne pensait plus à Alma ni à son existence passée. Il était un autre homme, un homme bête et violent, un homme d’action qui ne s’embarrassait de rien d’autre que de sa survie. Non pas qu’il eût spécialement envie de s’en sortir, au contraire, il se trouvait embarqué de son plein gré dans cette guerre pour y mourir. Mais chaque combat, chaque affrontement était devenu une phase du jeu et chaque soldat voulait gagner sa partie contre l’adversaire. Il n’avait jamais été blessé sérieusement. Il avait tué des hommes mais ne les avait pas comptés. Certains le faisaient. Et pourquoi pas ? C’était bien compréhensible, car tenir un compte permettait sans doute à beaucoup d’entre eux de tenir l’horreur à distance. Quand la patrouille rentrait au camp, ils étaient tous si fatigués qu’ils s’endormaient dans leur tente sans se déshabiller ou simplement dehors, au pied d’un goyavier. Ils ne se lavaient et ne lavaient leurs vêtements qu’après avoir dormi. Ou pas.
Sur ce point, la hiérarchie faisait preuve d’une certaine souplesse. Après ces mois d’une lutte éprouvante, menée dans des conditions sanitaires épouvantables contre des maquisards qui connaissaient le terrain comme le fond de leurs poches, il ne fallait pas être trop pointilleux sur les détails. La discipline se concentrait sur l’efficacité et l’entraide au combat. De temps à autre, un fantassin était puni pour une faute quelconque – un chapardage, un retard à l’appel, un salut oublié – histoire de marquer les esprits. Lorsqu’un manquement grave dans le service ou un délit d’importance était constaté, on mettait le contrevenant aux arrêts sans nourriture, au pire il était fouetté. Personne n’avait été passé par les armes depuis un bout de temps.
— C’est déjà ça…
— Ah, tu es là, toi ?
*
Désormais, la Voix Fantôme intervenait jour et nuit sans crier gare, et Moon n’avait d’autre choix que de la traiter comme une compagne. Souvent, il devait l’admettre, elle pouvait lui être de bon conseil. Ensemble ils faisaient le point sur les événements de la journée, ils essayaient d’analyser une situation particulière. Elle s’exprimait sur un ton neutre et monocorde mais elle employait des mots forts et des images suggestives qui savaient le pousser dans ses retranchements.
— Donc, tu faisais partie de l’escouade qui a traqué les villageois, c’est vous qui les avez ramenés au village…
— Oui, mais comme je l’ai dit, on est reparti aussitôt… À l’appel, il manquait quelqu’un de chez nous, un traînard… En fait le type avait sûrement déserté, on ne l’a pas retrouvé. Bref, quand nous sommes revenus, bredouilles, tout était sens dessus dessous. Des cris, des pleurs, des insultes. Cela ne présageait rien de bon pour la nuit. J’ai dit aux hommes d’aller se sécher puis je suis allé au rapport. En tant que sous-officier, je devais rendre compte de ma mission avant de vaquer aux obligations de service ordinaire. J’ai juste changé de bottes. Pendant que je patientais devant la porte du bazar, un planton m’a expliqué les raisons du remue-ménage.
Ayant refusé de nous renseigner sur l’armée clandestine, le chef du village venait d’être exécuté ainsi qu’une jeune fille prise au hasard. Ils avaient été enterrés vivants sur la place du village. Sur le coup, le châtiment me parut d’une cruauté inutile de la part du capitaine et surtout très risqué. J’ai pensé que les villageois allaient se révolter et que cela se terminerait au corps à corps. Il y aurait des morts des deux côtés. C’est pourquoi, m’a précisé le planton, le capitaine a ordonné de placer un garde en habit d’apparat devant les deux tombes pour impressionner les villageois. Le capitaine croit qu’un soldat arborant étendard, cape, fourragère, plumeau et gants blancs inspirera de la crainte, de telle sorte qu’ils hésiteront à se rapprocher du lieu du supplice. Pourquoi pas ? me suis-je dit. Et pourquoi pas moi ? Je suis déjà trempé de toute façon.
*
Quand la porte s’ouvrit sur la bedaine volumineuse du capitaine, Moon avait pris sa décision. Il ne sortirait du bureau que pour aller prendre cette garde symbolique qui le transformerait à jamais.
Le capitaine a accepté sa requête. Moon a vaillamment pris sa garde mais, depuis deux heures qu’il se tient immobile au pied des deux tombes, il commence à regretter de s’être porté volontaire. Il ressent une sorte d’appréhension qui se mue de manière insidieuse en inquiétude. Ce n’est pas la pluie qui continue à transpercer le ciel, les toits, les vêtements. Ce n’est pas l’orage qui lance sur la forêt ses éclairs violets comme un crépitement de flashs photographiques. Ce n’est même pas la population qui maronne nerveusement derrière le cordon des sentinelles. C’est quelque chose de personnel, qui n’appartient qu’à lui. L’effort qu’il déploie pour ne pas exploser est au-delà de tout ce qu’il a pu endurer jusqu’ici.
Dans la tombe gît cette fille dont la vie s’est arrêtée net alors qu’au réveil ce matin, tout lui était encore possible, une existence entière, et peut-être qu’elle aurait connu l’amour, ce sentiment à la fois si léger et si profond. Aussitôt, Moon fait le parallèle avec Alma, elle aussi stoppée dans son élan vital, humiliée et trahie. La honte, lui avait dit son père, est le pire sentiment qu’un homme puisse éprouver. Mais il y a pire encore : le déshonneur. C’est une tache indélébile. Non, une plaie. Le déshonneur est une plaie qui suinte et qui ne guérit pas. Tant que battra son cœur, plus jamais le sergent Moon ne sera en repos.
À cet instant, alors qu’il va crier le prénom qu’il s’interdit de murmurer depuis son engagement dans l’armée, un incident se produit. Un mouvement sur la gauche, à la limite de son champ de vision déjà très restreint par l’eau qui brouille son regard. Un bruit étouffé par le martèlement incessant de la pluie. Il a juste le temps de conscientiser le danger mais pas le délai nécessaire pour le parer. À peine a-t-il tourné la tête que l’ombre qui se rue sur lui se transforme en visage. C’est l’image d’un masque grimaçant que reçoit sa rétine. Un corps vigoureux le heurte de plein fouet en même temps qu’une morsure lui déchire l’abdomen. Dans la seconde qui suit, il perçoit un claquement sec par-dessus les grondements du ciel. Le corps étranger agrippé à son propre corps devient tellement lourd qu’il l’entraîne dans sa chute. Lorsque sa joue s’écrase dans le magma boueux du sol détrempé, Moon comprend qu’il vient d’être poignardé et que son agresseur a été abattu d’un coup de fusil.
Soudain, le voilà plongé dans l’obscurité et le silence. Il ne voit plus rien, n’entend plus rien, pas même son propre souffle ni les battements de son cœur. Après quelques instants de stupeur, il s’efforce de se calmer, mais des images sans queue ni tête commencent à défiler derrière ses paupières, un train qui fonce dans la campagne, un portrait dans un cadre doré, des papiers gras, un rasoir ensanglanté, des corbeaux qui tournoient dans le ciel… C’est un peu comme lorsque le soir au fond de son lit on bascule dans le sommeil et que des scènes incohérentes surgissent les unes derrière les autres.
— Moon, tu m’entends ?
— Oui, je t’entends. Que m’arrive-t-il ? Je suis blessé ?
— Tu as reçu un coup de couteau au ventre. La blessure n’est pas belle, tu es en train de mourir.
— C’est long…
— Tu as l’impression que c’est long, des images défilent dans ton esprit, tu revois des moments clés de ton existence mais en réalité tout se déroule très vite, dans quelques instants, ce sera terminé.
— Pourquoi les autres ne viennent-ils pas me porter secours ?
— Ils n’ont que faire de toi en ce moment. Le geste suicidaire de ton agresseur a déclenché une révolte générale, les villageois se sont aussitôt rués sur les soldats et, quelques minutes plus tard, la résistance est sortie de la jungle… Ils sont nombreux, je crains que la bataille ne soit mal engagée pour vous.
— Que fait le capitaine ?
— Il est mort.
— Ah ? Tant pis pour lui… C’est bizarre, tu n'as pas la même voix que d’habitude, elle est plus douce, comme celle d’une femme… Qui es-tu ?
— Je suis ton âme éplorée dans une époque remplie de larmes.
— Où est la Voix Fantôme ?
— Tu ne l’entendras plus. Je prends la relève.
— Mais je ne veux pas mourir… J’ai changé d’avis… Si tu savais comme je regrette…
— Il y a de quoi, mon pauvre Yoyo. La plupart du temps, tu t’es comporté comme un jeune mâle égoïste, imbu de lui-même et sans le moindre scrupule. Tu as commencé par duper tes camarades, puis ton père, après quoi tu as trahi ton amoureuse et enfin, tu as choisi la pire des voies pour te faire pardonner, tu es devenu un assassin, tes mains sont couvertes de sang. Et voilà qu’au moment de partir, tu deviens lâche.
— Ainsi, je suis redevenu Yoyo…
— C’est parce que tu as bouclé la boucle.
— Tu ne peux donc rien faire pour m’aider, mon âme, pour changer le cours de mon destin ?
— Je ne suis pas ton ange gardien. Je suis ce qu’il y a de plus intime en toi mais je ne pèse rien. Chacun est responsable de sa vie.
— Ce n’est pas qu’une question de choix… Il faut tenir compte des circonstances…
— Sûrement, sauf qu’au milieu des circonstances, tu n’as fait que des mauvais choix. Tout ce qu’il y avait de bon en toi, tu as fini par l’étouffer sous ta noirceur.
— Ne me juge pas.
— Je ne te juge pas, je fais partie de toi.
— J’ai beaucoup souffert, tu sais…
— Tout le monde souffre. La souffrance, c’est le lot commun.
— Sans doute… Je ne comprends pas tout ce que tu dis mais je n’insiste pas… Je suis fatigué… Et j’ai froid…
— C’est normal, tu as perdu beaucoup de sang.
— Avant de quitter ce monde, je voudrais juste que tu me dises quelque chose.
— Parle, je t’écoute.
— J’aimerais savoir si Dieu existe… Il existe, n’est-ce pas ?
— Tu verras bien.
FIN
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