Anima

Wajdi Mouawad · Chapitre 4 sur 5

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Anima

IV Homo Sapiens Sapiens. 357

IV

 

HOMO SAPIENS SAPIENS

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AUBERT CHAGNON – MÉDECIN CORONER

Les événements que je vais tenter de rapporter sont survenus il y a plus d’une année, pas très longtemps après le décès de ma femme, mais bien avant que ne me parvienne, par colis postal, le manuscrit du texte qui précède.

À cette époque, j’étais encore coroner et la chronologie des faits avait une certaine importance dans ma vie. Il me restait deux mois avant de prendre ma retraite, j’avais commencé à vider mon bureau et la perspective de ne plus avoir à mettre les pieds en ville pour me consacrer entièrement à mes poissons provoquait chez moi de grands éclats de rire. J’ai beaucoup aimé mon métier, mais le fruit était mûr. Il fallait le cueillir. En trente ans de carrière, peu de choses m’auront déçu. Trente années de cauchemars, de tueries, d’homicides, de drames et de tragédies m’auront permis de voir le plus effroyable et le plus beau du genre humain. C’est une position particulière, coroner, c’est un observatoire tourné vers les abîmes de l’Homo sapiens sapiens. Meurtres d’enfants, de femmes, d’hommes, commis par des hommes, des femmes, des enfants, et toutes les combinaisons sont possibles. Il en va ainsi depuis la nuit des temps. On a beau tourner la chose dans tous les sens, on a beau avoir essayé le détachement, l’amour, le pardon, la loi, la réincarnation, la démocratie, les utopies, les religions, on ne s’en sort pas : un dimanche matin, un homme, exaspéré par son voisin à cause d’une histoire de déneigement, le tuera à coups de pelle dans la face. Au cœur du grand chaos des âmes en déroute, le coroner est le gardien des faits. Ce n’est pas un policier, il ne porte pas d’arme à feu, il ne pourchasse pas les criminels, il n’enquête pas. Il s’occupe des faits. Qui est mort ? Où et quand ? Dans quelles circonstances ? Qu’est-ce qu’il faut comprendre ? Est-ce que quelque chose aurait pu être fait ? Il ne va jamais au-delà de ces quelques questions. Il protège des vies, il fait des recommandations et il écrit des rapports d’investigation. Toujours. Selon le même plan, invariablement.

1. Cause probable du décès.

2. Identification.

3. Circonstances du décès.

4. Recommandations.

5. Conclusion.

Étape pénible pour moi, je le confesse. Ce n’est pas que je n’aime pas écrire, c’est la manière dont il fallait écrire qui me pesait. Les règles de rédaction sont strictes, il y a un modèle, il y a les termes appropriés, il y a les manières. C’est normal, il faut bien un jargon pour que tout le monde puisse se comprendre, mais ce que l’on gagne en clarté, on le perd en nuances et à force d’employer le même vocabulaire, les meurtres finissent tous par se ressembler.

Aujourd’hui, c’est terminé. Je n’écris plus comme avant. Ce que Wahhch Debch aura bouleversé et transformé dans ma vie a éveillé mon désir de dire autrement et d’écrire comme ça vient, de parler de moi, de m’investir, de pouvoir enfin dire « je » pour rattraper une partie du temps perdu. Les événements qui se sont déroulés, que je veux relater ici, et la période d’incubation nécessaire à mon esprit pour les absorber m’ont ouvert les yeux vers un monde que la réception de ce manuscrit n’a fait que dévoiler davantage. Il y a un mot anglais que j’aime beaucoup. To shed. To rid oneself of something not wanted or needed. Je veux me défaire de mes peaux… Mais je ne veux pas aller trop vite. Je ne veux pas raconter n’importe comment, même si ma main tremble. Les images, les métaphores, la poésie, je les laisse pour plus tard, une fois la chaleur du soleil et les colères des grands oiseaux entrées en piste. Pour l’instant, je vais me contenter des faits qui prévalaient pour moi avant que tout cela ne survienne, puisque, comme je le disais, à l’époque j’étais encore coroner, qu’un coroner est le gardien des faits et que les faits en question étaient âpres. J’avais perdu ma femme, je quittais mon travail, j’étais devenu un homme transparent et d’autant plus méconnaissable que je m’en allais à la retraite avec un sentiment d’inachèvement.

Le décès de M lle Léonie F. a été mon ultime dossier. Comme dernier tour de piste, j’ai été gâté. Un crime monstrueux et des intérêts qui dépassent mon autorité et le destin des êtres dévastés par cette tragédie. Je peux aujourd’hui en faire l’aveu : le refus des enquêteurs de la police fédérale d’arrêter l’assassin a mis quelques coups de hache dans l’idée que je me faisais de la justice. « Que Rooney ait commis ce meurtre c’est une chose regrettable, très regrettable, effroyable même, m’a-t-on dit, mais il est hors de question de procéder à l’arrestation de notre délateur principal et de réduire à néant deux ans d’enquêtes patiemment menées qui ont déjà coûté la vie à plusieurs de nos hommes dans notre combat contre le grand banditisme. » À moi de faire patienter la famille en leur racontant des histoires. Mais quelles histoires raconter à une mère, un père, un mari, un ami. Quoi inventer. Comment mentir.

La mort de Welson Wolf Rooney, survenue dans les semaines qui ont suivi, m’a libéré d’une situation devenue moralement impossible à tenir. Tout se terminait brutalement. Le meurtrier de Léonie F. était mort, le délateur avait disparu, aucun chef d’accusation ne pouvait plus être porté contre qui que ce soit. J’ai rédigé le dernier rapport d’investigation de ma carrière, j’ai fait mes recommandations dans lesquelles j’enjoins le ministère de la Justice à une plus grande prudence dès lors qu’il s’agit d’engager les services d’un criminel notoire pour infiltrer des organisations criminelles, et j’ai tout remis au coroner-chef. Le dossier était clos, demeurait pourtant un terrifiant sentiment d’échec.

Je continuais à penser à cette femme ensanglantée au milieu de son salon, à son mari qui l’avait découverte, à son besoin si impératif de voir le visage de l’assassin pour se prouver à lui-même qu’il n’était pas celui qui avait fait « ça ». Ce n’était pas rationnel, bien sûr, mais je comprenais ce qu’il voulait dire. On a toujours besoin d’incarner l’incompréhensible, l’inenvisageable. Comment vivre sinon dans l’abstraction des corps disparus, si cette disparition ne revêt aucune forme ?

Quand j’ai appris que c’était lui qui avait tué, de ses propres mains, Welson Wolf Rooney, je n’arrivais pas à croire au meurtre prémédité, je n’arrivais pas à croire à un calcul de sa part, une préparation savamment orchestrée pour ôter la vie à l’assassin de sa femme. Les quelques fois où il m’a été donné de m’entretenir avec lui, je n’ai jamais décelé dans ses paroles le moindre mouvement de haine. Son chagrin était immense, mais il le séparait de l’homme qui lui avait valu sa perte. Il ne pensait pas en termes habituels de représailles ou de vengeance, il ne regardait pas le monde de ce côté-là de la lorgnette, il était étranger à ce genre de pulsion. C’était, du moins, ma conviction, une conviction sans valeur juridique puisque la chose s’étant produite aux États-Unis, l’affaire relevait à présent d’une tout autre juridiction. Je n’avais plus à m’en mêler. Je me disais : « Oublie, ce ne sont pas tes affaires, tu ne peux pas agir, occupe-toi de tes poissons ! » Malgré moi, je ne cessais de m’inquiéter pour lui. Il y a des êtres qui nous touchent plus que d’autres, sans doute parce que, sans que nous le sachions nous-mêmes, ils portent en eux une partie de ce qui nous manque. J’appréhendais le jour où l’on allait m’annoncer son arrestation et son inculpation pour homicide volontaire avec préméditation. En ce sens, le témoignage des deux adolescents que les hommes de la police de l’Illinois ont réussi à dénicher a été pour moi un grand soulagement. La description qu’ils ont faite de l’altercation dans les eaux du ruisseau le disculpait de l’accusation de meurtre au premier degré. C’était un cas flagrant de légitime défense. Wahhch Debch n’a pas eu d’autre choix que de tuer Welson Wolf Rooney pour sauver sa propre vie. Je me suis informé quant aux chefs d’accusation qui pouvaient être portés contre lui. Aux États-Unis, l’un des aspects les plus importants du système judiciaire est la large discrétion dont jouit un procureur dans les affaires pénales, et bien qu’il y ait eu homicide, j’étais curieux de voir comment cette affaire allait être considérée.

La décision n’a pas tardé et les charges n’ont pas été retenues. Je crois que le témoignage des adolescents et le passé terrifiant de Rooney ont joué en faveur de Wahhch Debch, mais pour rendre effective cette décision, il fallait d’abord exécuter le mandat d’arrestation porté contre lui. Pour le libérer, il fallait d’abord l’arrêter. Or il demeurait introuvable.

Le téléphone a sonné au milieu de la nuit. L’afficheur a indiqué le code régional 575, Nouveau-Mexique, plutôt rare lorsque l’on habite à Sainte-Émélie-de-l’Énergie, au nord de Montréal. J’ai décroché, j’ai reconnu sa voix, nous avons parlé. Je lui ai demandé de ses nouvelles, mais je n’ai pas abordé le décès de sa femme, je ne lui ai pas posé de questions sur la mort de Welson Wolf Rooney ni s’il était au courant de sa situation judiciaire, je ne lui ai posé aucune question qui aurait pu l’embarrasser. J’ai apprécié sa délicatesse. Il n’a pas cherché à me faire parler non plus, il m’a simplement demandé si je savais qu’il existait, au sud du Nouveau-Mexique, un petit village qui s’appelle Animas et m’a dit qu’il serait heureux si je venais l’y retrouver dans les prochains jours. « Il y a des paysages lunaires. Vers le sud, du côté de Tank Mountain, à midi, le soleil est si brûlant qu’on jurerait le voir danser dans le ciel. » C’était exprimé sur un ton assez dégagé, comme une idée qui venait de lui passer par la tête, une improvisation, une envie de partager avec quelqu’un un paysage étonnant. J’ai dit Pourquoi pas, et nous avons raccroché.

Je n’ai pas dormi cette nuit-là. La mort de ma femme nous avait tous laissés exsangues et m’avait éloigné de mes amis, comme si la terre où j’avais les pieds s’était détachée, entraînée par une lente et douce dérive. J’étais devenu encore plus silencieux que je ne l’étais déjà. C’est mon petit-fils, celui qui baptise mes poissons de noms formidables, qui me l’a fait remarquer. « Grand-papa, tu deviens comme tes poissons ! » C’était vrai. J’aspirais, et j’aspire toujours, à m’entourer d’une coquille pleine d’eau où je pourrais me laisser flotter dans une léthargie dégagée de conscience. Ne plus ressentir la peine ou le manque, avoir, moi aussi, une mémoire inférieure à sept secondes. Dans ces circonstances, un coup de fil du Nouveau-Mexique de la part d’un plus désespéré que moi, pour aller le retrouver dans un village improbable, au nom tout aussi improbable, pouvait correspondre assez bien à mon état, sinon à mes aspirations.

J’ai atterri à Tucson, Arizona, après sept heures de vol et un changement à Denver, Colorado, j’ai loué une voiture et j’ai roulé vers l’est, deux heures durant, à travers un désert de feu, le long de la frontière mexicaine, pour arriver, en fin de journée, à Animas, New Mexico. Une chambre m’attendait au Jim & Dana RV Ranch, j’ai déposé mon sac et je suis sorti marcher dans la fournaise.

Il y avait une seule épicerie, fermée, une école, fermée, deux garages, l’un fermé, l’autre en vente, et un bar, The Rancher, ouvert, où l’on pouvait se restaurer. Je me suis installé, j’ai commandé un cheeseburger et j’ai essayé de comprendre ce que je faisais là. Je me rendais compte de l’absurdité de la situation et je constatais, en disposant avec le plus grand soin les tranches de cornichon sur la boulette de viande, que cette absurdité me plaisait. Je ne savais rien. Ni comment trouver Wahhch Debch, ni comment l’informer de ma présence, ni s’il était encore là. J’ai demandé au serveur s’il voyait passer beaucoup d’étrangers, il m’a répondu que des étrangers, il en passait tout le temps, soit pour aller à l’est, vers El Paso, et traverser la frontière, soit à l’ouest, des touristes en route vers la Californie et le bord de l’océan. J’ai vidé mon assiette et j’ai contemplé le coucher du soleil à travers la grande vitre de la devanture, tout au bout de la rue principale qui s’ouvrait vers le désert et les sommets des Peloncillo Mountains, aux reflets mordorés, bourgogne et brun foncé.

Avant de quitter l’établissement, j’ai vérifié le numéro attribué au téléphone public installé près des toilettes, pour le comparer à celui qui s’était inscrit sur mon afficheur à la suite de l’appel nocturne de Wahhch Debch. Ce n’était pas le même. J’ai passé le reste de la soirée à visiter les cabines téléphoniques d’Animas City. J’en ai trouvé une sur Hildago Road, une autre sur Eldorado Road, une sur la 338 au coin de William Massey Drive, il y en avait une sur Ranchero Drive, mais sans téléphone à l’intérieur, et la dernière se trouvait sur Panther Boulevard en face de la station-service. Les numéros concordaient. Il m’avait donc appelé de là.

Je suis resté longtemps à l’intérieur de la cabine, à habiter le même espace physique qu’il avait habité, comme si la décalcomanie de nos positions allait m’apporter des réponses, m’indiquer comment le retrouver et m’apprendre ce qu’il était venu faire dans ce coin perdu. J’ai décroché le combiné, je l’ai collé contre mon oreille, je me suis imaginé dans sa peau, j’ai fermé les yeux et je nous ai revus, Madeleine et moi, nouvellement mariés, quand nous étions encore jeunes, le temps à nos pieds. J’ai retrouvé comme au premier jour le visage de celle que j’aurai aimée à la folie ma vie durant, sa gracile beauté qui me bouleversait tant, j’ai senti mon cœur battre, j’ai eu les larmes aux yeux, j’ai revu notre appartement dans le quartier Saint-Henri, je me suis vu monter les escaliers, ouvrir la porte et j’ai eu la vision de Madeleine, dans toute la force de ses trente ans, étendue dans son sang, un couteau planté et planté et planté et replanté dans son sexe, dans son ventre, dans le corps de notre enfant, et j’ai eu envie d’éclater en sanglots. Je n’entendais plus les mots dans ma tête, je ne ressentais plus la parole, ou alors c’étaient des mots nouveaux, une parole nouvelle, qui étaient en vérité les mots et la parole de Wahhch que je ressentais en moi et qui me transperçaient, tout à coup, pour avoir touché de trop près à sa douleur. J’avais l’impression de respirer à son rythme et de parler avec sa langue et, en cet instant même où, penché à ma table, je tente de décrire à nouveau cette étrange transfiguration, les mots, sur le papier, semblent me glisser de la main de la même manière qu’ils doivent glisser de la sienne.

J’ai rouvert les yeux, j’ai enfoncé les boutons de mon propre numéro sur le clavier du téléphone et je me suis revu dans mon lit, à Sainte-Émélie-de-l’Énergie, et d’un seul mouvement, notre conversation, celle où il m’invitait à le rejoindre à Animas, a ressurgi, précise, ordonnée, avec l’impression d’entendre les mots vibrer contre les cloisons de la cabine où gigotaient quelques moucherons empêtrés dans les entrelacs d’une toile d’araignée. Je me suis traité d’idiot, j’ai raccroché et je suis retourné au Rancher qui fermait. Le serveur éteignait les lumières. Je lui ai demandé où se trouvait Tank Mountain. Il m’a indiqué la route en direction du sud, à une trentaine de milles d’Animas, une montagne solitaire au milieu de la plaine, en forme de tortue, où il n’y avait absolument rien à voir, sauf des cailloux et des serpents. Je l’ai remercié et je suis rentré me coucher.

La nuit durant, je n’ai pas réussi à trouver la moindre parcelle de sommeil. Des phrases nouvelles, des images, des sensations galopaient dans ma tête. Des visions, prémices de quelque rêve, sont venues déformer la réalité, me laissant croire, par moments, que j’étais étendu chez moi, dans mon lit, par d’autres, que j’étais assis devant la fenêtre de mon bureau, les jambes allongées sur ma table de travail. L’idée d’éteindre la lumière me harcelait sans cesse, mais j’étais bien trop fatigué pour fournir un tel effort. Je me suis tourné et retourné, incapable de faire taire le ronron des fantasmes, incapable d’arrêter le tapis roulant des pensées, m’énervant, m’exaspérant moi-même, jusqu’à ce que je me décide à tendre un bras vers l’interrupteur. Mais j’avais beau baisser et relever le bouton, la lampe avait beau s’allumer et s’éteindre, rien ne changeait. « Tabarnac ! » j’ai pensé avant de tourner la tête vers la source de cette lumière pour découvrir le soleil derrière les vitres de ma chambre qui me regardait, si proche, si présent, si rond, si grand, si innocent, si bon, comme une bienveillance de sa part en prévision des visions qui m’attendaient. J’ai eu l’impression de le voir pour la première fois de ma vie, l’impression qu’il ne s’était levé que pour moi et que partout ailleurs, c’était encore la nuit, sauf ici, à Animas, New Mexico, dans cette chambre du Jim & Dana RV Ranch louée 37 dollars, cowboy’s breakfast inclus. Je me suis levé, j’ai pris une douche, je suis sorti de ma chambre.

J’ai mangé une omelette mexicaine – trois œufs, une gousse d’ail, saucisses, oignons, piments –, j’ai englouti toute la viande qu’il y avait, du lard, du bœuf, du poulet, du canard, j’ai avalé ce que je pouvais avaler et j’ai vidé au complet une cafetière d’un jus de chaussette extraordinairement effroyable. Je me suis à nouveau informé de la route pour Tank Mountain. Dana et Jim, mes hôtes, m’ont indiqué la même direction que celle fournie, la veille, par le serveur du Rancher. Ils m’ont demandé ce que j’allais faire là-bas. Je leur ai parlé de la danse du soleil à midi dans la fournaise du ciel. Cela n’a pas eu l’heur de les impressionner. Ils ont hoché les épaules, m’ont encouragé à me munir d’un chapeau, de deux grandes bouteilles d’eau et à prendre garde aux serpents. Avant de me laisser partir, ils m’ont signalé qu’aucun réseau téléphonique ne se rendait jusqu’à Tank Mountain et que je serais, par conséquent, coupé du monde.

J’ai roulé les fenêtres ouvertes, quarante minutes durant, sur une route droite, sans croiser une seule voiture. Il n’était que dix heures du matin et le cadran indiquait une température extérieure de 38 degrés. J’ai vu la silhouette de Tank Mountain se dessiner au loin, vibrionnant de chaleur. Animal préhistorique endormi sur la platitude rectiligne de la plaine, je ne pouvais en effet pas le manquer. Je n’en finissais pas de m’en rapprocher. La route semblait se diriger droit vers lui mais, peu à peu, elle a commencé à s’écarter vers l’est. Tout était d’un jaune ocre, comme recouvert d’une fine couche d’alabandine, on se serait cru à l’intérieur d’une pierre précieuse, grenat ou citrine, il n’y avait pas un brin d’herbe, pas un arbuste, pas même un cactus, rien, que le ciel, le soleil et le four insupportable à l’intérieur duquel je m’enfonçais.

J’ai quitté la route asphaltée et me suis engagé, sur la droite, le long d’un chemin de pierre. Je suis arrivé aux abords d’une rivière asséchée. Le chemin s’arrêtait là. J’ai éteint le moteur et je suis descendu de la voiture. Coroner, c’est être le gardien des faits. Les faits étaient implacables : Chaleur, aridité, solitude. J’ai repensé à la description que Wahhch Debch m’avait faite de l’endroit et il m’a semblé qu’elle ne correspondait pas tout à fait à la réalité : le paysage n’était pas lunaire, il était vénusien ou mercurien, en tout cas il relevait non pas d’un satellite froid mais d’une de ces planètes brûlées par la proximité du soleil. Au téléphone, il avait évoqué midi, depuis le sommet. Je disposais d’une petite heure pour y arriver. J’ai commencé à grimper en regardant où je posais les pieds. J’avais très peur des serpents. Qu’est-ce que j’étais venu faire ici ? J’ai écarté cette question de mon esprit et j’ai continué à escalader jusqu’à ce que je sente la fatigue me gagner. Je me suis assis sur un rocher marron, j’ai vu passer devant moi, à travers les cailloux, une colonne de scorpions translucides, ambre, luisants dans la lumière. Une mère et ses petits. J’ai bu un peu d’eau, elle était déjà chaude, j’ai levé la tête et j’ai vu de grands oiseaux tourner au-dessus de moi, lents et lourds, ailes déployées, sans mouvement, comme portés par le souffle brûlant de l’air. C’étaient des charognards. Vautours ou autres. Ils m’ont repéré, ai-je pensé. « Je ne vous ferai pas ce plaisir-là » et j’ai repris mon ascension. J’escaladais déjà moins vite, la réverbération de la chaleur me compressait les tempes, j’avais l’impression de délirer. Me revenaient en mémoire des souvenirs anciens lorsque j’allais, enfant, avec mes oncles Arthur, Édouard, Maurice et Gabriel, à l’automne, chasser les bêtes sauvages, orignaux, ours et chevreuils, avant de nous en retourner aux abords du lac Paradis, là-haut, dans notre Abitibi natale, où nous passions plusieurs jours à camper. Ils me demandaient de leur lire les histoires que j’avais préparées en prévision de ces nuits trop merveilleuses. Ils m’écoutaient, me témoignant amour et admiration, illettrés tous les quatre qu’ils étaient. « Un jour, tu écriras la Bible ! » disait toujours Maurice, ému aux larmes de m’entendre, lui le plus sensible et le plus gigantesque de ces quatre fils de Bon Dieu. C’étaient des hommes tendres et justes, comme il ne s’en fait plus aujourd’hui en Amérique du Nord. J’ai pensé à eux couchés sous la même terre, et j’ai songé que j’aurais aimé, à cet instant, les avoir à mes côtés.

Je n’en pouvais plus. Je me suis arrêté à nouveau. J’ai levé la tête. Il restait une centaine de mètres avant d’atteindre le sommet. Les charognards étaient toujours là, plus nombreux, plus bas et plus lents. Qu’est-ce qu’ils faisaient ici ? J’ai bu une gorgée d’eau, j’ai retrouvé mon souffle, il était presque midi et le soleil au zénith. Aucune ombre nulle part, tout bouillait, même le silence. Je me suis mis à prêter attention aux bruits, et c’est alors que j’ai perçu un premier geignement.

Au début, il m’a semblé entendre la rumeur du vent ou celle d’une voiture au loin puis, l’irrégularité de l’émission, la fixité de sa source m’ont convaincu qu’il s’agissait d’un son produit par quelque chose de vivant. Je me suis levé et j’ai continué à grimper. Près du sommet, un promontoire laissait voir le versant opposé de la montagne. La plaine glissait vers le sud, vers le Mexique, dont on pouvait distinguer les premières étendues. L’écho lamentable de la rumeur ne cessait d’augmenter. Je ne parvenais pas à en déterminer l’origine ni à en deviner la nature. Je me suis mis à me déplacer, à monter, à redescendre, à remonter de nouveau pour observer en fin de compte que le chemin vers le sommet m’en éloignait. Je suis revenu sur mes pas. Les gémissements étaient déchirants. Ils m’ont semblé si proches ! Un sentiment d’urgence m’a envahi, tous mes sens étaient en alerte et me commandaient de me dépêcher, de faire vite, le plus vite possible. Je me suis mis à dévaler la montagne, m’arrêtant tous les dix mètres pour écouter, puis, tout à coup, levant la tête, regardant à nouveau vers le ciel, j’ai vu la nuée monstrueuse de ces grands oiseaux macabres toujours plus nombreux à tourner au-dessus du même point en contrebas, et j’ai pensé aux Rois mages, à l’étoile de la Nativité, à la crèche de mon enfance devant laquelle je restais émerveillé lorsque, à chaque 25 décembre, je découvrais le petit rédempteur couché dans son lit de paille, et j’ai compris qu’il me suffisait de faire comme Melchior, Balthazar et Gaspard, de suivre les oiseaux noirs, de faire de leur horde ailée mon étoile, pour trouver ce que je cherchais.

J’ai commencé à lancer des appels tout en me disant que ce devait certainement être les cris de détresse d’une bête, puisque je ne percevais aucun mot. Un humain aurait laissé entendre une voix, une langue, en anglais, en espagnol, qu’importe. J’ai pensé aux clandestins mexicains qui tous les jours tentent de traverser les frontières, j’ai pensé à Wahhch, j’ai pensé aux renards des plaines, aux loups des prairies, à une vache égarée, un cheval évadé, j’ai envisagé mille et une possibilités, mais jamais je n’aurais pu imaginer ce qui m’attendait au bout de ma course lorsque, finissant de dévaler le flanc de la montagne, contournant une grande dune de cailloux, j’ai abouti dans un ancien bassin asséché, sorte de plateau creux, pierreux, au milieu duquel s’agitait, dans une mare de sang, le corps dénudé d’un homme sauvagement mutilé. Je ne voyais pas bien son visage, mais cela ne pouvait être que Wahhch, lui seul m’avait indiqué cet endroit, lui seul désirait m’y retrouver à midi. Je me suis précipité pour lui porter secours quand, surgissant de nulle part, une ombre a bondi avec un aboiement si monstrueux que j’en suis resté pétrifié. J’ai reculé en hurlant, je suis tombé à la renverse, je me suis à demi assommé contre le sol. Je me suis redressé. Devant moi se tenait la créature la plus puissante qu’il m’ait été donné de contempler, un chien, proche du loup, noir, monumental, ossature de fauve, tigre ou lion, sauvage, vision infernale d’une bête née sans doute des entrailles de cette montagne. Il s’est avancé, masse compacte de muscles et de colère, il s’est penché sur moi, il m’a flairé le visage, les lèvres, les yeux, frottant sa truffe contre mon front, mes oreilles, la patte posée sur mon cou. Quelle sensation d’infini ! J’écris cela, bien des mois plus tard, vibrant de tout mon corps, comme si la bête était encore devant moi, conscient qu’il y a, dans mon élan pour raconter sa férocité, les élans et la voix de Wahhch. Comment aurait-il pu en être autrement ? Son monde s’infusait en moi à travers ce chien, cette montagne, cette chaleur et cet homme ensanglanté pareils à une invitation à la démesure des sentiments : « Je vous ai fait venir pour que vous puissiez témoigner pour moi. Mais je vous en prie, faites-le avec la langue que je vais inscrire dans votre chair. » Tout cela était visible dans les yeux de ce chien. Cela était presque audible. Il m’a regardé, une série d’inflexions a traversé les muscles de sa gueule, puis il est retourné vers le corps de l’homme, il s’est approché de lui, il lui a uriné sur le visage, il a gratté le sol pour le recouvrir de poussière comme s’il lui crachait dessus, avant de le mordre à la cuisse et lui arracher un lambeau de chair. J’ai voulu m’enfuir pour chercher du secours, mais à peine je bougeais que le chien revenait vers moi. Les cris de l’homme étaient épouvantables, je me suis mis à l’appeler, à lui parler, à l’assurer de ma présence, en anglais, en français, en espagnol, et je voyais bien qu’il m’entendait. Était-ce Wahhch ? Il n’avait plus de langue, le bas de son visage avait été lacéré, une de ses oreilles arrachées.

Les charognards s’étaient posés sur les rochers ou à même le sol. Je sentais à travers leur excitation l’ombre imminente de la mort. Ils sautaient sur leurs pattes, lançaient des gloussements, sifflaient et marchaient, avides, en se dandinant, leurs ailes immenses déployées de chaque côté. Ils avaient l’air de rire. Au seuil de cet instant où la sauvagerie des bêtes s’apprêtait à se déchaîner, je sens combien la langue qui fut la mienne tout au long de ma vie est loin d’avoir l’ampleur nécessaire pour transmettre ce à quoi j’ai assisté. Il me faut toucher à la langue de l’enfance, retrouver, par la pensée, le calme du lac Paradis, asseoir l’âme de mes oncles en face de moi et leur faire le récit, de nuit, de la dévoration d’un homme. Il me faut à nouveau, non pas la décalcomanie des corps comme à l’intérieur de la cabine téléphonique, mais celle des esprits, le mien et celui de Wahhch, à l’intérieur des mots, pour dire ce que fut le supplice de celui que les oiseaux guignaient d’un œil ravi. Ils étaient à présent plusieurs à danser autour de lui. Ils s’impatientaient, se donnaient des coups de bec, hurlaient, caquetaient, furieux. Ils devaient être une cinquantaine, l’un d’entre eux, parmi les plus imposants, avec une crête noire sur le haut du crâne, s’est envolé depuis son promontoire, il a dessiné un grand cercle, juste au-dessus du corps, avant de se poser à côté de la tête puis, d’un mouvement vif et sec, il a planté son bec dans le visage de l’homme pour extraire un œil de son orbite et l’avaler. J’ai poussé un cri, le malheureux tentait de se débattre, je me suis mis à l’appeler, à faire de grands gestes, je voulais me lever, courir, mais à peine je tentais d’avancer que le chien se dressait. Je pleurais de rage, je me suis mis à l’insulter, à hurler, je jetais des pierres pour chasser les oiseaux, parvenant à en effrayer quelques-uns qui revenaient aussitôt vers leur proie, quand brusquement, sans qu’un seul signal ne soit donné, je les ai vus s’abattre sur l’homme, sauvagerie des sauvageries, dans un grand bruissement d’ailes, froissant ensemble leurs plumages confondus, s’acharnant sur le corps qui se tournait et se retournait. Ils l’ont lacéré, l’ont déchiré, se battant les uns contre les autres avec des cris furieux, des cris barbares, des cris rauques et macabres, ils se coursaient, des fragments de chair entre le bec, ils se volaient leur part, ils se mordaient avant de s’élancer à nouveau sur la dépouille. Ils l’ont démembré, séparant ses bras de ses épaules et ses jambes de son tronc, deux d’entre eux l’ont émasculé tandis que les autres avaient défait le nœud du nombril, épluchant la peau du ventre, l’ouvrant comme une fleur pour se partager ses entrailles, s’envolant quelques mètres au-dessus du sol, intestins accrochés à leurs serres, afin de les déployer dans l’air, les déchiqueter et les porter à leur bouche, morceau par morceau, avant de se jeter à nouveau sur le cadavre dans l’espoir de lui extirper un nouveau lambeau de viande. Ils se délectaient de tout, enfonçaient leur tête à l’intérieur de la carcasse, farfouillaient dedans comme s’ils cherchaient à atteindre l’âme de l’homme et la dévorer. Mais d’âme, il n’y avait pas, il y avait simplement ceci qu’il fallait nettoyer la charogne et à cette tâche, ils s’appliquaient avec attention, avec colère, et plus ils se repaissaient, plus leur rage était grande. J’avais l’impression d’assister à un rituel dirigé contre l’humanité tout entière. Les oiseaux étaient fous de haine, de ressentiment, de rancœur, d’aversion, je ne voyais plus qu’un amas de plumes noires qui s’agitait en montant, en redescendant et en tournoyant dans un nuage de poussière, ils se sont mis à sauter, à bondir, à travailler du bec, j’entendais des bruits de craquement, des claquements secs, des fractures effroyables, jusqu’à ce qu’ils partent chacun avec des morceaux d’os, s’élevant très haut dans le ciel dans un concert de cris afin de les laisser choir et les faire éclater contre les rochers. Ils fondaient alors sur eux, s’abattant de toutes leurs forces, de peur qu’on ne leur vole leur bien, pour les récupérer et en ôter, avec la pointe de leur bec, la moelle qui s’y trouvait logée. Le crâne a roulé sur le côté, blanc, propre, nettoyé. La cage thoracique avait été lavée, lessivée du moindre ligament, du plus petit muscle, de toute graisse. Il ne restait plus rien de l’être humain qui se trouvait là et j’avais assisté, impuissant, à sa mise à mort et à sa disparition.

Les oiseaux se sont envolés. Je les ai vus s’éloigner, chacun dans sa direction, se dissoudre dans la vapeur brûlante du ciel. Le chien s’est levé. Je ne sentais plus aucune agressivité de sa part, je n’avais plus peur de lui. Je me suis levé à mon tour, il a fait un pas vers moi. Jamais je n’avais vu un pareil regard chez un animal. Il y avait une sorte de douceur impitoyable. Ce n’était pas de l’humanité, au contraire, il n’avait rien de l’humain et c’était ce qui le rendait fascinant, il était autre, tout autre que moi. Il a aboyé dans ma direction, il s’est retourné, je l’ai vu partir, courir, dévaler le flanc de la montagne et s’éloigner en direction de la plaine. Il s’enfuyait. Il n’était plus qu’un tout petit point noir. Je ne le quittais pas des yeux. Puis il s’est évanoui. J’ai cru, un instant, entrevoir un reflet métallique dans la lumière du soleil qui m’a fait penser à l’ouverture et la fermeture d’une portière de voiture, et peut-être ai-je deviné le bruit lointain d’un moteur.

Je suis retourné inspecter les lieux. La flaque de sang avait déjà séché, je me suis baissé et j’ai aperçu une corde de chanvre nouée. L’homme avait bel et bien les bras attachés derrière le dos. Ce n’était pas un accident. J’ai pris la corde et je l’ai glissée dans mon sac, conscient de l’infraction qui me rendait complice de ce crime, mais trop d’instinct animal venait de se déployer devant moi pour que je n’en sois pas moi-même traversé.

Je suis retourné à Animas. J’ai retrouvé la civilisation. J’ai averti la police du comté d’Hidalgo de ce que j’avais vu. On m’a dit de ne pas m’en faire, que ce genre de choses arrivait malheureusement souvent. Un imprudent se fait piquer par un serpent, il reste étendu là des heures jusqu’à ce que les oiseaux viennent tout nettoyer. On m’a fait faire une déposition, on m’a promis de me tenir au courant, flatté d’avoir affaire à un coroner québécois, et l’on m’a remercié.

Je ne me suis pas attardé. Les oiseaux avaient disparu, le chien était parti, le corps de l’homme s’était dissous, dévoré. Wahhch demeurait invisible. L’évanouissement de toutes ces forces brutes m’indiquait que je n’avais plus rien à faire ici et l’idée de passer une seconde nuit dans ce patelin me faisait froid dans le dos. J’ai pris la voiture et je suis retourné à Tucson.

Je suis rentré le lendemain à Montréal, je n’ai rien dit à personne, j’ai rangé la corde dans mon bureau et je me suis occupé de mes bêtes aquatiques. J’avais fait venir un grand aquarium japonais pour les poissons d’eau salée et j’ai commencé à le monter. Je voulais le poser au centre de la bibliothèque. Il fallait construire un support à l’intérieur duquel tout le système électrique devait être installé. Cela m’a pris une bonne semaine de travail, au cours de laquelle je me suis senti devenir de plus en plus distrait. Des phrases surgissaient, des mots, des sensations perdues il y a longtemps. J’interrompais mon travail et j’allais, sans réfléchir, noter ces fragments dans un cahier.

Le policier du comté d’Hidalgo avec lequel j’avais parlé, m’a cordialement contacté quelques jours plus tard pour me dire que les analyses avaient permis d’identifier la victime. Il s’agissait d’un homme âgé de soixante-cinq ans, originaire du Liban, nationalisé Canadien puis Américain, répondant au nom de Maroun Debch. Une enquête était en cours, mais tout laissait croire qu’il s’agissait d’un accident. L’étrangeté de l’affaire venait de ce que son fils, un certain Wahhch Debch, était lui-même recherché pour une affaire d’homicide dont les charges ne seraient pas retenues contre lui. Je lui ai demandé s’il existait un lien entre les deux affaires, il m’a répondu par la négative, il s’agissait sans doute d’une triste coïncidence.

Je me suis assis.

Wahhch Debch m’avait fait venir à Animas pour que je sois témoin de la mort de son propre père dont il avait dû attacher les mains pour l’empêcher de se défendre. Le sens de tout cela m’échappait, et tant que l’axe de ce sens allait m’échapper, j’allais devoir me demander ce qu’il fallait faire de cette corde rangée dans mon bureau. J’ai choisi d’attendre que Wahhch Debch se manifeste à nouveau ou que quelqu’un le retrouve.

L’attente a duré une année entière. Jusqu’à la semaine dernière, jusqu’à ce que je reçoive par la poste un courrier recommandé, une large enveloppe matelassée contenant un manuscrit original de deux cent vingt-sept pages, séparé en trois parties distinctes, – Anima, veræ, Anima fabulosæ, Canis lupus lupus – d’une écriture fine, serrée, facilement lisible, contenant très peu de ratures et un dessin au lavis noir.

Je l’ai lu. Livre de fiction qui raconte les faits. Depuis la mort de Léonie à celle de Janice, depuis la parole de Coach à la fuite des chevaux, depuis la mort de Chuck à celle de Rooney, depuis les célébrations de la guerre de Sécession aux combats de chiens de Virgil et depuis le vol du pick-up abandonné près de Denver à la colère de Winona, tout était fidèlement rapporté, tout était réel et tout conduisait aux charognards de Tank Mountain. Pourtant, plus rien ne me semblait vrai. J’ai déposé le manuscrit sur la table et j’ai entendu le grand silence qu’il a produit en moi d’où ont émergé, comme le dirait un de ces animaux, cheval, mouche ou cochon, les cris de tous ceux qui sont morts dans le silence et l’oubli, enfants, femmes, hommes, bêtes et dieux, qui tapissent par couches épaisses les siècles et les ciels. C’était la nuit. Je me suis levé, j’ai cherché la corde de chanvre, j’ai fait un feu dans Pâtre de la cheminée et je l’ai brûlée. J’ai pris l’enveloppe. Le timbre indiquait qu’elle avait été expédiée deux semaines auparavant depuis un bureau de poste de Whitehorse dans le Yukon. Je l’ai brûlée aussi.

De quoi étais-je tout à coup devenu le complice ? Malgré la mise à mort d’un homme, je ressentais la joie d’avoir vu de mes propres yeux un animal de fiction, d’avoir eu le privilège de croiser le regard de Mason-Dixon Line dont j’écris ici le nom en tremblant, comme si je posais là un geste sacrilège. J’ai tenté de me remémorer son regard, de me souvenir de ce que j’avais ressenti lorsque je me tenais en face de lui et en cela, le dessin au lavis noir m’est devenu précieux. Je n’ai pas osé imaginer sa parole, non, cela je ne le pouvais pas. Cela ne m’appartenait pas, n’était pas de mon ressort. Tout au plus pouvais-je tenter de raconter, d’une manière nouvelle pour moi, éloignée de tous les rapports que j’ai pu faire au cours de ma carrière, dans une langue trempée dans celle de Wahhch, les derniers déroulements de son histoire pour les joindre à son propre manuscrit. Cela, oui, je me sentais en droit de le faire, puisque c’était à moi qu’il l’avait confié. Pour quelle autre raison, sinon, m’aurait-il demandé d’aller le retrouver à Animas ? Pour quelle autre raison, sinon, m’aurait-il demandé d’être témoin du châtiment qu’il avait réservé à celui qui avait tué ses parents, effaçant à jamais son nom et son prénom de la mémoire des hommes ?

Il y a quelques jours, j’ai demandé à un ami de la police fédérale de mener une petite enquête pour moi. Il m’a confirmé qu’un homme, une jeune fille et un chien aux dimensions hors du commun avaient été aperçus dans la ville de Whitehorse. Plus tard, un employé de la station-service de Pelly Crossing, au nord du 60 e parallèle, leur a fait un plein d’essence. Quelqu’un croit les avoir vus passer par Eagle Plans où ils auraient dormi, puis leurs traces se perdent du côté de Fort McPherson, à la frontière des Territoires du Nord-Ouest, par-delà le soixante-septième parallèle.

J’ai vérifié sur une carte. Je les ai imaginés tous les trois monter encore plus haut, pour arriver à Inuvik, attendre la glaciation, avant de poursuivre le long des chenaux gelés, vers Tuktoyaktuk, dans la baie de Kugmallit, ouverte sur la mer de Beaufort et le grand océan Arctique.

Que jetteront-ils dans le tumulte des vagues ? Que voudront-ils confier aux abysses ? Quelle douleur ? Quel chagrin ? Il existe, tout au fond des mers, des poissons monstrueux doués de parole, gardiens d’une langue ancienne, oubliée, parlée jadis par les humains et par les bêtes aux rivages des paradis perdus. Qui osera jamais plonger pour les rejoindre et apprendre auprès d’eux à reparler et à déchiffrer ce langage ? Quel animal ? Quel homme ? Quelle femme ? Quel être ? Celui-là, s’il remontait à la surface, aurait à l’intérieur de sa bouche bleuie par le froid les fragments d’une langue disparue dont nous cherchons inlassablement et depuis toujours l’alphabet. Nous réapprendrions à parler. Nous inventerions des mots nouveaux. Wahhch retrouverait son nom. Tout ne serait pas perdu.

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Mason-Dixon Line

 

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