Anima
I Bestiæ Veræ... 9
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
I
BESTIÆ VERÆ
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FELIS SYLVESTRIS CATUS CARTHUSIANORUM
Ils avaient tant joué à mourir dans les bras l’un de l’autre, qu’en la trouvant ensanglantée au milieu du salon, il a éclaté de rire, convaincu d’être devant une mise en scène, quelque chose de grandiose, pour le surprendre cette fois-ci, le terrasser, l’estomaquer, lui faire perdre la tête, l’avoir.
Lâchant le sac plastique jaune, le matin même elle lui avait dit de sa voix enjouée Tu achèteras du thon car le-thon-c’est-bon, il comprenait qu’elle était morte puisqu’elle avait les yeux ouverts, le regard fixe et tenait, entre ses mains, sa blessure, le couteau planté là dans son sexe.
Ôtez la terre dessus ma tête, voulut-il hurler, comme au jour ancien où des hommes l’avaient enterré vivant. Il ne faut pas que je pleure, s’était-il répété, si je pleure, si je crie, ils recommenceront, me sortiront, me tueront et me remettront dedans. Et là encore, debout au milieu du corridor de l’entrée, perdant la mesure du temps, il n’a pas bougé, n’a pas respiré, de peur que cela ne recommence, quelle ne meure de nouveau, ce qui était absurde enfin puisqu’elle était morte de toute évidence, les mains agrippées à la lame, bouquet de fleurs sur son ventre cassé. Sans doute avait-elle tenté de retirer le couteau durant son agonie, je l’ignore, mais si tel était le cas, elle a dû mourir avant, l’effort exigeant trop de sang. Il a imaginé, j’en suis sûr, les derniers battements de son cœur, poisson-chat au milieu de la poitrine, abandonné à lui-même, entraîné vers les profondeurs. Il a imaginé, j’en suis sûr, son sang courir une dernière fois, fuite effrénée, aveugle, à travers le dédale de ses veines pour jaillir comme un éclat de rire par la blessure ouverte, son sexe, où le couteau avait été planté puis replanté puis replanté et replanté encore.
Léonie !… Léonie !… Ce n’était rien, ni un appel, ni une plainte, à peine un souffle, le réflexe du quotidien. Il aimait tant dire son prénom, il y mettait chaque fois toute la douceur dont il était capable, Léonie, j’aime tellement dire ton prénom, Léonie, et on fait naître des libellules à chaque mouvement des lèvres, Léonie, il n’y avait plus de libellules. Devant lui se dressaient mobiliers et objets, insupportables dans leur mutisme, leur indifférence au malheur.
La lumière du jour, demi-teinte par demi-teinte, s’est retirée de l’appartement, aspirée à travers les deux grandes fenêtres comme au fond d’un entonnoir, par le mouvement général du monde. C’était l’heure où le ciel, dans sa limpide beauté, conservait sa luminosité azurée semblable aux vitraux de la cathédrale où j’aime traîner quelquefois.
Je ne peux pas dire combien de temps il est resté sans bouger, combien de temps est passé avant qu’il n’aille s’agenouiller à ses côtés. Je le voyais dans la lueur jaunâtre des lampadaires extérieurs qui éclaboussaient, par taches, une partie du salon. Il a approché son visage de son visage, chaque instant nous éloignait d’elle, Léonie était pâle comme une étoile trop lointaine, bleuie par les ténèbres de la nuit. Il s’est redressé, a relevé la tête, il a cherché son souffle et, se prenant le ventre de ses bras croisés, comme pour calmer une crampe aiguë, il a eu un gémissement, ni cri ni pleur, davantage un vomissement rauque, créant une vibration telle que les vitres de l’appartement se sont mises à trembler dans leur cadre de bois.
Le monde est immobile tant que les humains se tiennent debout. C’est une loi innée, inscrite dans mes gènes. Voilà pourquoi ma frayeur a été grande lorsque je l’ai vu à quatre pattes, les mains à plat dans la flaque de son sang, penché vers la surface pour en boire la couleur. Se relevant, il a regardé ses paumes et les a posées sur son propre visage.
J’ai mangé le thon qui était dans le sac et bu l’eau des toilettes. Il y a eu la nuit puis le soleil et encore la nuit puis des nuages et la pluie et encore la nuit et des oiseaux avant que la porte ne soit fracassée et que des hommes, que je ne connaissais pas, ne viennent les prendre et les emporter tous les deux.
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PASSER DOMESTICUS
Deux jours durant il n’a pas quitté le lit dans lequel on l’avait couché. Se levait-il, la nuit venue, pour arpenter l’espace de sa chambre, en proie à son chagrin ? Notre nature, liée au mouvement diurne de l’existence, nous interdit de l’affirmer avec certitude malgré l’attention portée à son égard par l’ensemble de notre bande. Depuis son arrivée, une vigile improvisée s’est organisée parmi nous, les uns relevant les autres dans un va-et-vient incessant entre nos différents lieux de repos et le rebord extérieur de sa fenêtre, située au huitième et dernier étage du grand pavillon de pierre dont la façade, surmontée d’une toiture en ardoise, est tournée vers le couchant. C’est un bâtiment entouré d’un jardin où vit une importante communauté d’arbres avec lesquels nos ancêtres entretenaient, déjà à l’époque où cette ville n’était qu’une immense et profonde forêt, une relation amicale et pacifique. Mais le monde a changé par l’usage qu’en font les humains. L’architecture de la ville et la prospérité de ses habitants attirent, au fil des saisons, diverses races venues ici dans l’espoir de sauvegarder leur espèce. Cela nous oblige à une vigilance accrue. Dès les premières lueurs, nous nous jetons en nuées sur les arbres du jardin, lançant des cris stridents, pour rappeler que l’ensemble de ce territoire nous appartient. Nous sommes petits, mais la vivacité de nos déplacements et notre capacité à agir de manière groupée nous permettent de nous défendre contre nos prédateurs, souvent solitaires dans leur action.
Nous ne savons pas si c’est un effet de sa volonté, mais de toutes les fenêtres de la façade ouest, la sienne, seule, demeurait entrouverte du matin au soir, laissant filtrer vers l’extérieur la chaleur des calorifères. Attirés par ce bien-être, nous avons appris à profiter du mouvement des rideaux pour l’observer à travers l’entrebâillement. Le premier jour, il a refusé de boire, de manger et, en dehors du personnel hospitalier, il n’a accepté aucune visite. Sa chambre se remplissait de fleurs, votre sœur, vos amis, lui disait-on. Sur la table, roses, jonquilles et tulipes s’ajoutaient aux lis et aux marguerites, dans les vases en plastique et lorsqu’il n’y a plus eu suffisamment de place, on a déposé ce qui arrivait sur le carrelage, contre le mur de la pièce. Sans effusion, on lui lisait la carte qui accompagnait chaque bouquet : Nous sommes là ! Pensées sincères ! Avec toi dans la peine ! Il ne réagissait jamais, se laissait flotter et semblait attendre que terre chambre et ciel se dissolvent pour que son être poursuive sa chute, sa disparition. Dans les vallées profondes de son visage, une ombre saignait en raz de marée rendant plus déchirant l’éclat de son regard labouré.
Le deuxième jour, les humains se sont succédé à son chevet pour lui tenir compagnie après avoir ôté leurs chaussures maculées de neige fondue. Un soleil froid empoignait toute la chambre, par flaques entières de lumière, donnant aux fleurs ouvertes, chatoyantes dans l’éclat saturé de leurs couleurs, l’illusion du printemps. Tous repartaient sans avoir prononcé une parole. Les plus émus se penchaient pour lui baiser le front, pleuraient sur son épaule, remettaient leur manteau, attachaient leur écharpe, se mouchaient, balbutiaient un vague adieu, pleuraient encore puis sortaient, prenant soin de refermer la porte derrière eux.
Il est demeuré seul jusqu’au déclin du jour. Un froid tout gris, annonciateur d’une nuit glacée, nous obligeait à des rondes de plus en plus fréquentes dans l’espace du jardin, selon une trajectoire circulaire qui nous menait de la fenêtre à la fenêtre. Nous n’étions plus que quelques-uns à nous tenir éveillés et la chute du soleil nous enjoignait de regagner notre abri mais, à l’instant où nous nous apprêtions à l’abandonner, la porte de sa chambre s’est ouverte et l’on a vu entrer un homme, colossal dans son manteau matelassé beige et ses couvre-chaussures en caoutchouc noir, d’où s’échappaient les rebords d’un pantalon évasé. Un géant. Il a ôté son chapeau, il s’est avancé vers le lit et s’est assis sur le bord de la chaise, les pieds bien posés sur le sol, le torse penché en avant, les coudes appuyés sur les genoux et la tête légèrement baissée.
— Monsieur Wahhch Debch ?
Entraînés à nouveau par le souffle du vent, nous avons dessiné une courbe plus large que les précédentes, englobant dans son aire les premiers arbres du jardin, avant d’être ramenés sur le rebord extérieur de la fenêtre.
— Je suis désolé de venir vous embêter à cette heure-là, il est tard, mais je tenais à vous voir. C’est important. Les heures de visites sont passées, je le sais, mais je ne voulais pas déranger vos proches. Bon. Je m’appelle Aubert Chagnon, je suis médecin coroner et j’ai été saisi du dossier de votre femme. Je suis chargé d’établir les faits et les circonstances de son décès. Je vais vous accompagner tout au long de l’enquête qui est à présent entre les mains des policiers de la Sûreté du Québec dont le rôle est de retrouver le coupable. Je serai votre relais, celui qui va vous tenir informé du déroulement des investigations et des procédures éventuelles. Bon. Tout ce jargon pour vous dire que vous ne serez pas livré à vous-même et que vous pouvez compter sur moi. Voilà. Je vais vous laisser. Je suis désolé, mais je tenais à me présenter parce qu’on va devoir se parler bientôt et ça ne sera pas facile.
Lui a-t-il répondu ? Se sont-ils salués comme se saluent les humains, tendant leur mystérieuse main libre vers celle de l’autre pour y déposer un rien bouleversant ? Nous ne le saurons pas. Emportés loin de lui, nous avons précipité dans l’obscure nuit la vibration de notre sommeil. Au matin du troisième jour, il avait disparu : le lit avait été refait, on avait enlevé les fleurs et quelqu’un avait refermé la fenêtre de la chambre, nous privant ainsi de sa chaleur réconfortante.
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CANIS LUPUS FAMILIARIS INAURATUS INVESTIGATOR
Vouant une adoration certaine à celle qui m’a intimé, de l’index, l’ordre de l’attendre devant les portes de l’épicerie, je n’ai pas osé contrevenir à ce pacte et courir vers lui malgré mon envie de le flairer, de le toucher, de le côtoyer. La lenteur de sa démarche cassait la cadence effrénée du quotidien. Il s’est dirigé vers les voitures stationnées en contrebas et s’est s’arrêté sans raison apparente au milieu du trottoir, les mains dans les poches de son manteau, le dos courbé, fixant le sol comme en proie à un oubli. Sa peine teintait l’air frais du printemps. Magnifiquement jaune, elle s’imprimait, radioactive, sur la surface de mes rétines. Cet homme-là errait, ne savait plus où il était, ne regardait plus devant lui. Un chagrin le dévorait. J’aurais voulu lui faire part de ma présence mais, vouant une adoration certaine à celle qui m’a intimé, de l’index, l’ordre de l’attendre devant les portes de l’épicerie, je ne pouvais pas le rejoindre. Je me suis alors dressé et, dans mon désir de lui aboyer mon attention, j’ai donné naissance au vol des oiseaux.
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COLUMBA LIVTA
Le jappement du chien a tout tranché.
Oui.
Ensemble, obéissant à l’appel de la prudence, nous avons glissé sur les parois du présent pour quitter les statues et les anfractuosités du clocher où nous nichons.
Ouvrant nos ailes, nous avons lancé nos corps dans le vide.
Oui.
Nous avons survolé franc ouest le grand carrefour vers les bâtiments opposés à l’église, puis, redressant notre courbe en direction nord, nous avons dépassé le chantier de construction adjacent à l’hôpital.
Nous avons atterri sur le granit enneigé de la fontaine située au bout du terre-plein qui sépare le grand boulevard en deux parties égales, à l’intersection exacte de la rue de l’église.
Depuis ce nouveau poste d’observation, nous l’avons aperçu monter dans une voiture.
Oui.
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CARASSIUS AURATUS CAPUT LEONIS
Je suis capable de tout. Manœuvrant dans une relative obscurité je parviens à déceler la moindre anomalie susceptible d’affecter mon milieu naturel. Mon territoire est vaste infini et se noie dans les confins. J’y règne en maître et ne rencontre nul congénère. Je ne fais face à aucun prédateur. La nourriture est abondante et régulière. Algues et vers de vase garantissent ma subsistance apaisent mon esprit et me libèrent du moindre souci. La végétation constante sur toute l’étendue du domaine ne fait pas preuve d’une grande diversité. Glycines vallisnéries ou fougères de Sumatra ne laissent place à nulle autre variété. Des cailloux aux couleurs chatoyantes tapissent le fond. Dans ces abysses je découvre une multitude de rochers creusés dont les entrelacements créent un savant dédale où il m’arrive de me perdre lorsque je cherche à me reposer. Je suis capable de tout. Mon territoire est vaste infini et se noie dans les confins. Je n’ai de cesse de l’explorer. J’avance. Droit devant moi. Je suis un découvreur. Pourtant une malédiction plane un mauvais sort s’acharne et rend mon existence impossible puisque malgré tout mon allant à me diriger vers les contrées inconnues je me vois condamné à aboutir en des lieux maintes fois arpentés. Quelque chose ne tourne pas rond. Il y a une paroi invisible. Au-delà il y a l’air séparé de l’eau. Je me noie dans la contemplation de ce monde hors de ma portée où évoluent deux formes étranges et spectrales. Je les observe elles sont là tout près j’entends les sons j’entraperçois les visages.
— C’est à vous de voir. Des gens disent que plus on en sait, plus le deuil est facile. Je ne sais pas. Je n’en sais rien. C’est vous qui décidez. L’enveloppe est là, tout le rapport de l’autopsie se trouve dedans, mais sincèrement je vous conseille de ne pas y toucher. L’essentiel, vous le savez déjà. Elle est morte. Les détails n’y changeront pas grand-chose. Asseyez-vous. Donnez-moi votre manteau. L’hiver ne finira donc jamais. Les tempêtes au mois d’avril, c’est à vous faire brailler matin et soir. Bon. J’aimerais pouvoir vous dire quelque chose de réconfortant, mais tout ce que je peux faire, c’est vous assurer que je vais tout mettre en œuvre pour que la police le retrouve le plus vite possible. Ça ne la ramènera pas à la vie, mais ça peut vous apporter un peu de paix. Je ne suis pas censé entretenir un rapport affectif avec les gens à l’intérieur du cadre de mon travail, mais ce dossier est le dernier dossier de ma carrière de coroner. Je me sens concerné malgré moi. Excusez-moi. Bon. En tout cas, vous n’êtes pas obligé de lire le rapport d’autopsie. On marquera simplement que vous ne vouliez pas en prendre connaissance et personne ne vous le reprochera.
J’ignore si ces êtres ont conscience de ma présence. Le monde marin dans lequel j’évolue ne semble pas exister pour eux et bien qu’il me soit possible de les observer ils me demeurent empreints de mystère et relèvent d’un incompréhensible absolu. Énigme des énigmes.
— En tout cas, quoi que vous décidiez, on va s’épargner les photos. Il y a une limite au supportable. OK ? Bon. Vous n’êtes pas obligé de parler pour me répondre, vous pouvez juste me faire un signe de la tête. OK ? Voulez-vous prendre connaissance des résultats de l’autopsie qui a été pratiquée sur le corps de votre femme ?
— Oui.
— Bon. Je vais chercher deux ou trois litres de café, on va en avoir besoin. Moi, du moins, je risque d’en avoir besoin.
Je longe la paroi. Je suis seul dans l’univers. Aucune autre forme vivante n’existe à part moi. J’avance vers l’insondable. Je plonge vers les abysses et traverse un entrelacement de rochers. Je crois avoir découvert un passage encore inconnu. Je suis un découvreur. Je remonte. Me voici à présent dans un lieu nouveau. Je me heurte à une paroi transparente. Au-delà il y a l’air séparé de l’eau. Je me noie dans la contemplation de ce monde hors de ma portée où évoluent deux formes étranges et spectrales. Je les observe. Je les entends.
— OK. Je vais passer par-dessus les aspects techniques. Vous pouvez m’interrompre à n’importe quel moment. Bon. Votre femme est décédée à la suite des blessures infligées à son abdomen et à ses organes sexuels à l’aide d’un objet tranchant. Le vagin a été déchiré à trois reprises, la vessie a été perforée. L’hémorragie qui s’en est suivie a provoqué le décès au bout d’une quinzaine de minutes. La mort a eu lieu entre 16 h et 16 h 30…
— Continuez.
— On a retrouvé sur le corps de votre femme des cheveux, des poils, des marques de salive, de sueur, et des sécrétions nasales qui ne lui appartenaient pas. L’analyse du vagin montre qu’il n’y a pas eu pénétration. À l’intérieur de la bouche, le médecin légiste a relevé des traces de sang ne provenant pas de ses propres blessures et des filaments de chair d’origine humaine coincés entre les dents. Ces détails nous ont permis d’élaborer un premier scénario. Le coupable, sous un prétexte qui n’a pas éveillé la méfiance de votre femme, s’est introduit sans effraction dans votre domicile. Une fois à l’intérieur, il a frappé votre femme au visage. La disposition des meubles suggère qu’il a dû la pousser violemment pour la projeter au sol et se ruer sur elle. On pense qu’il l’a frappée à nouveau pour la maîtriser et la déshabiller. Il lui a d’abord planté son couteau dans l’abdomen, entre le thorax et le nombril, et a coupé de bas en haut. Il a ouvert une plaie d’une longueur de quatre centimètres. Il a retiré son couteau et a introduit son pénis dans la plaie. La douleur qu’elle a dû ressentir a rassemblé en elle toutes les forces qu’il lui restait. On croit qu’elle l’a mordu à la joue, jusqu’à arracher un lambeau de chair, le forçant à se retirer d’elle. Elle n’a pas dû le lâcher. Il a repris son couteau. Il l’a planté à quatre reprises dans le sexe de votre femme. La quatrième fois il a traversé le ventre pour fixer la lame dans le bois du plancher. Il a introduit à nouveau son pénis dans l’abdomen. Il l’a violée dans le sang de sa plaie. Il a éjaculé. Il s’est retiré. Il s’est enfui. Elle a dû le blesser sérieusement, puisqu’on a retrouvé du sang dans la cage de l’escalier et sur les marches extérieures. On a pu en prélever jusqu’à la rue Saint-Denis. L’équipe du service a inspecté un kilomètre à la ronde. On a ses empreintes digitales et la police a lancé un appel à tous les hôpitaux, tous les CLSC et toutes les cliniques médicales pour qu’ils signalent toute visite d’un suspect gravement blessé à la joue. Les enquêteurs ont évité de révéler ce détail aux médias et ont fait diffuser un portrait-robot imaginaire pour l’inciter à se faire soigner.
— L’enfant ?
— Mort avec elle, un des quatre coups de couteau avait perforé l’utérus. De toutes les manières, rien n’aurait pu être fait pour le sauver, il n’était pas assez formé. C’était une fille.
— Une fille ?!
Plus rien d’articulé n’est sorti de leur bouche. Ces êtres sont conscients de ma présence. L’un d’eux se dirige vers moi. Il s’arrête se penche colle son visage contre la surface de ma paroi. Visage énorme à l’odeur âcre aux yeux chagrins couleur vert de vase. Le monde de l’air séparé de l’eau où il évolue empêche toute rencontre. Je l’observe. On se fixe.
— Il est joli votre poisson.
L’autre forme se rapproche à son tour.
— Cadeau de mes collègues pour mes trente ans de carrière. Carassius auratus caput leonis. Poisson doré à tête de lion.
— Leonis…, Léonie…
— Je suis désolé !
— « Tanjuro Tanjumani » ?
— Oui.
— Qu’est-ce que ça signifie ?
— Je ne sais pas. C’est le nom que mon petit-fils lui a donné. Il est responsable de baptiser tous mes poissons.
— Vous en avez beaucoup ?
— Huit cent soixante-quatre avec celui-ci. Ils sont devenus encore plus importants depuis qu’ils donnent à mon petit-fils l’envie de venir me visiter.
— Quel âge a-t-il ?
— Cinq ans.
— Vous y êtes attaché.
— Évidemment. Je n’ai pas eu de fils. J’ai eu trois filles qui m’ont donné des petites-filles que j’adore. Mais la naissance de ce petit bandit a changé ma vie. Quand il a vu ce nouveau poisson la dernière fois, ça l’a fait bien rire. Il trouvait qu’il avait une tête à figurer dans un manga. Il l’a appelé Tanjuro Tanjumani. Fouillez-moi où est-ce qu’il a été chercher ça à son âge, mais ça colle bien à la tête de ce poisson. Je l’ai mis dans ce bocal en attendant de lui aménager son aquarium. Ce sera mon cadeau de retraite. Un aquarium pour les poissons d’eau salée, il aura plus de place. Il tournera moins en rond. Votre belle-mère est arrivée hier. Elle est allée à la morgue pour voir le corps de sa fille. Je crois qu’elle a décidé de l’enterrer ici, de ne pas le rapatrier. Elle n’a pas souhaité vous parler.
— Vous croyez ça possible, vous, des crimes comme ceux-là ?
— Il y a toujours plus violent, c’est ce que j’ai compris après trente ans de métier. Wahhch, écoutez-moi. Essayez de prendre soin de vous. Malgré tout. Vous avez des choses à faire, faites-les. Je ne veux pas qu’il vous arrive du mal. Mon numéro de téléphone. Vous pouvez m’appeler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, pour n’importe quelle raison.
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FELIS SYLVESTRIS CATUS CARTHUSIANORUM
On m’a arraché à mon territoire, on a décimé mon quotidien et mon bien-être, je ne sais plus où se trouve mon monde, je suis plein d’odeurs évanouies. Il y avait un balcon où j’aimais me prélasser au soleil. Celui-là aussi a disparu, tout est parti, tout est perdu, déchiré. Des sécrétions grasses coulent de mes yeux, ma vue est brouillée, je miaule, mais personne ne vient. Les figures humaines de mon quotidien se sont évaporées. J’entends rôder quelqu’un dont le pas m’est inconnu, son visage apparaît au ras du sol : Pitô, Pitô, viens ! Je ne bouge pas. Il s’agit peut-être d’un piège. Le jour, je reste blotti contre le mur, derrière le meuble en bois. La nuit, la solitude devient insupportable, je sors de ma cachette et me dirige vers le lit où dort cet inconnu. Sans déranger le souffle régulier de son sommeil, je grimpe sur les couvertures et me couche à ses pieds. Dès son réveil, ignorant ses appels, je m’éloigne pour retrouver l’exiguïté de mon refuge. Il y a eu de la neige aux fenêtres, il y a eu la nuit, il y a eu le jour, il y a eu le vent, puis il y a eu la pluie mais où sont les caresses ? Mes yeux coulent.
J’ai entendu des pas familiers. C’est lui ! Je l’ai entendu grimper les marches de l’escalier extérieur, j’ai dressé les oreilles, mon cœur s’est mis à battre plus vite, une porte s’est ouverte et j’ai entendu le son de sa voix.
— Salut, Phil.
— Salut, Wahhch.
Il y a eu des bruits inaudibles. J’ai senti son odeur. C’était lui et avec lui le retour du quotidien. Les pas se sont rapprochés et son visage est apparu au ras du sol, sa main s’est tendue vers moi : Pitô ! Pitô ! Viens ! Viens, le chat ! J’ai rampé le plus vite possible sous le meuble et je suis sorti de ma cachette. Je l’ai obligé à me caresser, obligé à me masser et à me gratter sur toute la surface de mon dos. Son odeur était si bonne. J’ai ronronné et me suis laissé tomber par terre. Je me suis assoupi.
Je ne peux pas dire combien de temps cela a duré, combien de temps il est resté à masser mon cou, à gratter ma tête. M’endormant, il y avait le soleil et le chant des oiseaux, m’éveillant, il y avait le soir et le souffle du vent. Je me suis redressé. Ils étaient assis à même le plancher. Il a recommencé à me caresser, le regard perdu, la main dans mon pelage, passant, repassant, comme s’il espérait y retrouver la main de Léonie et y retrouver aussi ce temps au présent révolu que les humains nomment le passé quand, prenant sa main dans la sienne, il me caressait en la caressant.
— Je ne sais pas si c’est possible pour toi, Phil, mais si tu pouvais le garder, ça m’aiderait.
— Bien sûr.
— Tu as encore les clés de l’appartement ?
— Oui.
— J’ai rédigé une procuration à ton nom. La police est prévenue. L’enquête achevée, ils libéreront l’appartement. Ils t’appelleront.
— Que veux-tu que je fasse ?
— Si tu pouvais t’en occuper.
— Compte sur moi.
— Prends ce que tu veux. Les disques, les livres, les habits, les meubles. Tout ce qui te plaît. Les plantes, les tableaux.
— OK.
— Je te laisse un chèque pour les déménageurs. Ce que tu ne veux pas, soit tu le jettes, soit tu le donnes aux pauvres, ou à qui tu veux, soit tu le vends, et si tu le vends, l’argent est pour toi.
Ils se sont tus. Quelque chose s’achevait. Ils se sont levés, je me suis étiré, il m’a saisi dans ses bras.
— Il va bien ?
— Pour l’instant il reste caché sous l’armoire.
— Il mange ?
— Oui, quand je ne suis pas là. La nuit, il dort à mes pieds.
— Ça va, alors. Ne le laisse pas sortir tout de suite, il se sauverait. Attends l’été. Je vais laisser mon numéro de carte de crédit chez le vétérinaire. Si jamais il lui arrive quelque chose, n’hésite pas à le faire soigner.
Il s’est remis à me caresser. J’entendais son souffle entrecoupé d’une brève parole à peine murmurée, Hein, le chat ? Pitô, le petit Pitô. Salut, salut le chat.
— Pourquoi vous l’avez appelé « Pitô » ?
— Parce que c’est un vrai clown. Tu verras. C’est le champion toutes catégories du lancer de la chaussette. Plus tu es triste, plus il est drôle, et comme les clowns vivent dans les cirques, on l’a appelé Pitô. Une idée de Léonie.
— C’est quoi le rapport avec le cirque ?
— Le « chat-Pitô ».
Il m’a redéposé sur le sol. Je l’ai vu enfiler son manteau, attacher son foulard, mettre ses chaussures, descendre les marches de l’escalier, ouvrir la porte et sortir sans se retourner pour rejoindre le grand noir de l’extérieur où le vent continuait à tout emporter dans un grondement qui enjoint à ceux de ma race de rester blottis au plus profond de leur refuge.
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CORVUS CORAX
Je l’ai vu arriver au bout de l’allée principale du cimetière, marchant en tête du cortège, tout juste derrière le convoi mortuaire. Décalé du reste du groupe, il donnait l’impression de marcher seul, longue silhouette hébétée, comme si, à chaque pas, il allait non pas s’écrouler mais se volatiliser. Je l’épiais depuis la branche de l’arbre où je me suis tenu perché dès les premières lueurs de l’aube, au milieu d’une nuée de corneilles, espèce avec laquelle il est aisé de me confondre. L’arbre ployait sous tant de poids. Nous sommes toujours nombreux à traîner par ici les jours où flotte dans l’air l’odeur âcre d’un cadavre. Un vent violent venu du nord l’a charriée à travers les rues et les ruelles balayées la nuit par de brusques bourrasques. Il soufflait et tourbillonnait, vissant son dard, gerçant la surface des choses, mordant la peau de la ville de sa morsure glacée sans jamais donner un seul signe de fatigue. Hargneux, il ôtait tout espoir à ce premier matin de printemps, tendant et détendant la lumière du ciel avec la course des nuages en trouée là-haut qui faisait cligner le soleil. Monuments et statues s’animaient à la faveur de ces effets de passages, perdant et retrouvant leur éclat, sorte de respiration fragile de la pierre, comme une révérence pour saluer l’arrivée du cortège. Moi qui suis doté d’une vue suffisamment perçante pour débusquer depuis l’azur la moindre bête agonisante au fond de sa tanière, je pouvais percevoir sur son visage la transparence qui me l’a rendu remarquable à l’instant où je l’ai vu surgir au bout de l’allée principale du grand jardin des morts. Elle annulait toute trace de sentiments ou d’affects, ni peine, ni colère, ni étonnement, ni chagrin. Cela ne m’a nullement laissé indifférent : ouvrant grand mes ailes, je me suis jeté dans le vide en lançant mon cri par à-coups, sorte de croassement bref et sourd, rrronk un peu métallique, pour venir me poser ici, sur le granité gelé d’une stèle, à proximité du trou que des hommes ont creusé ce matin.
Le cortège serpentait entre les tombes. Il a grimpé la petite colline et s’est arrêté en face de moi, de l’autre côté de la fosse. Lui, les mains crispées dans les poches de son manteau, tête nue, insensible au froid, regardait ailleurs. On a sorti le cercueil du corbillard. Quelqu’un a hurlé à la mort. C’était une femme vêtue de noir, le visage déformé par une plainte qui ne trouvait plus, dans son souffle même, ni son début ni son achèvement. Les corneilles, restées jusque-là accrochées à leurs branches, se sont envolées en nuée. Elles se sont rapprochées, jetant dans leur sillage quelques cris. Cris bas : crè, cris aigus : cra et cris durs : crrr, qui s’ajoutaient aux sanglots sonores de la femme que nul ne tentait de consoler. Les oiseaux ! a dit un enfant en nous montrant du doigt. Nous étions, il est vrai, nombreux et nous éprouvions une grande difficulté à conserver notre calme tant l’odeur du cadavre nous faisait perdre la tête. Nous sortions de l’hiver et nous étions affamés, enragés par le besoin de nous repaître à satiété d’une charogne. Attentifs, tendus à l’extrême, nous avons scruté les hommes qui transportaient cahin-caha leur lourde charge, les pas emmêlés dans les mottes de boue gelées. Piétinant nos socles de granité, nous espérions l’accident : certains, émus et bouleversés, sans force dans les jambes, laissent parfois tomber le cercueil. On voit alors l’armature du coffrage voler en éclats et le cadavre se dévoiler à la lumière du jour. Cela peut arriver, mais cela n’arrive jamais et advenant le cas où cela puisse un jour arriver, nous ne pourrions profiter de cette manne tant les humains répugnent à nous voir lorgner le corps de ceux qu’ils ont aimés.
Une foule de plus en plus nombreuse s’étendait jusqu’au pied de la petite colline. Le cercueil avait été déposé sur deux madriers de bois que l’on avait placés en travers du trou. Trois hommes s’affairaient et disposaient les couronnes de fleurs autour de la bière. La femme en noir s’est écroulée, anéantie, entre les bras de son compagnon. Lui, absent à cette douleur, les mains toujours crispées dans les poches de son manteau, s’est avancé d’un pas, laissant affleurer son reflet sur le vernis jaune du couvercle du cercueil. Depuis mon promontoire, surélevé grâce au dénivelé du terrain, j’ai pu observer son visage renversé, lavé par la course monotone des nuages. Cet homme-là, si cela avait pu dépendre de sa volonté, aurait préféré confier sa raison à la démence au lieu d’être mesuré dans sa douleur comme il l’était. Quelqu’un est venu le prendre par le bras. Il n’a pas opposé de résistance, se laissant faire, inconscient de cette main qui le guidait vers une chaise où on l’a aidé à s’asseoir.
On finissait de s’organiser : des cordes ont été glissées sous le cercueil, on s’affligeait, on s’enlaçait. L’allée principale était noire de monde. Le vent avait fléchi, il ne me transperçait plus les os, à peine faisait-il bouger mon plumage. Un homme s’est avancé. Il a levé un bras et, de sa main, il a accompli une succession de gestes incompréhensibles : désignant son propre front puis son thorax, il a indiqué son épaule gauche, son épaule droite, avant de prendre la parole d’une voix puissante.
— Mes chers amis, chers amis de Léonie. Nous voici rassemblés pour rendre hommage à quelqu’un dont la mort nous laisse démunis. Permettez-moi, au nom de chacun, de tenter de dire quelques mots pour témoigner de notre émotion. Léonie n’était pas particulièrement croyante et encore moins pratiquante, mais comme nous tous elle cherchait à donner un sens à sa vie, et cette vie lui a été brutalement enlevée. On pourrait se demander comment apaiser notre révolte, quelle religion pourrait nous consoler, à travers quelle vie éternelle, et même si une vie éternelle existait par le plus grand hasard, comment pourrait-elle nous faire accepter la réalité ? Comment accepter que l’on ne voie plus le visage de cette amie, de cette fille, de cette épouse, de cette amoureuse, de cette artiste ? Comment nous consoler de cette vie perdue ? Comment nous consoler de Léonie ? Ceux et celles qui l’ont connue peuvent en témoigner : Léonie était heureuse, Léonie était joyeuse, Léonie avait tout de l’ange rieur, Léonie aimait la vie et la vie aimait Léonie et la vie était dans Léonie puisque, vous le savez comme moi, on l’a dit à la télévision et écrit dans les journaux, Léonie portait un enfant dans son ventre au moment de sa mort. Oui. Même pour le prêtre que je suis, cette mort monstrueuse est impossible à accepter. Impossible. C’est bouleversant de vous voir si nombreux, bouleversant pour sa mère et son frère, bouleversant pour Wahhch, son mari, et bouleversant pour tous ses amis de constater que, sans la connaître, vous avez bravé le froid, sans la connaître vous êtes, vous aussi, dévastés par sa disparition. Dans un moment comme celui-là, on voudrait croire en quelque chose, croire en cette vie après la vie et se convaincre que Léonie continuera à rire quelque part, en un lieu où nous irons un jour la rejoindre. Oui. On aimerait tellement y croire. Tout de même, je vous le dis comme ça vient : lorsque je nous vois si nombreux, venus, comme sa famille l’a souhaité, avec une fleur rose et une fleur rouge, rose et rouge qui étaient, côte à côte, la couleur préférée de Léonie, lorsque je nous vois réunis en sa mémoire, je ne peux pas m’empêcher de me dire que c’est précisément cela, la vie éternelle : l’addition de la compassion de chacun, de la peine de chacun, du chagrin de chacun dans la mémoire de chacun ici même, sur la terre. Oui : l’addition de tous nos souvenirs, l’addition de ce que nous ressentons en cet instant donnent un temps infini qui sera pour Léonie une vie éternelle et bouleversante. Grâce à nous. Mes amis, je voudrais vous dire, là, devant sa tombe, qu’aussi impossible que cela puisse paraître, la vie consiste à espérer malgré tout. Peu importent les moyens puisque, en matière d’espoir, tous les moyens sont bons : espérez. On ne sait jamais de quel côté le salut arrive. À présent, je convie pour ceux et celles qui le désirent à joindre leur voix à la mienne en une ultime prière, dernier adieu à l’âme de Léonie.
Il n’a prêté aucune attention ni au discours ni à la prière qui a suivi. Dans le murmure timide de la foule, il gardait les yeux ouverts, fixés droit devant lui, vers ce qui semblait être le vide. Les pleurs montaient et se confondaient. Debout, ces êtres surprenants cachaient leur visage entre leurs mains et, se blottissant les uns contre les autres, les uns dans les bras des autres, ils donnaient libre cours à leur désarroi. La peine s’est propagée à travers toute l’assemblée mais lui, impassible, s’est mis à battre du pied dans un geste d’impatience imperceptible, et cela a été son seul signe extérieur d’humeur au fil de cette cérémonie. On recommençait à s’activer. Quatre hommes ont soulevé le cercueil et ont dégagé les madriers de bois. Coordonnant leurs mouvements, ils ont ensuite procédé à sa mise en terre à l’aide des cordes qu’ils ont laissées glisser au fond du trou une fois leur manœuvre terminée.
Sous les encouragements d’une vieille femme, un enfant s’est avancé et a lancé dans la fosse une première fleur rouge et une première fleur rose. Il a été suivi par un couple en larmes, lançant lui la rose, elle la rouge, puis, roses et rouges se sont succédé en une procession sous un ciel qui dévoilait enfin le bleu de son cristal. Le vent avait chassé les nuages et la lumière, oblique, froide, faisait vibrer le rouge et le rose dans les mains des humains.
J’ai déployé mes ailes et je les ai claquées pour prendre mon envol et m’élever au-dessus de la colline. J’ai tourné d’abord à basse altitude et j’ai lancé un premier cri, croassement ample et profond, croak rauque qui a fait taire tous les oiseaux. Je l’ai vu lever la tête et me suivre du regard. J’ai lancé alors mon second cri et j’ai pris de la hauteur pour contempler l’assemblée des vivants et des morts, les arbres aux branches nues, la ligne de démarcation du cimetière bordée de rues, les voitures, les passants, les bâtiments, le fleuve et ses plaques de glace et là-bas, aux confins, transparentes, les montagnes irisées dans la blanche clarté de l’horizon. Tout cela était le monde, et ce monde, depuis l’azur où je me tenais presque immobile, soutenu par la masse épaisse de l’air, m’est apparu animé par le mouvement monumental d’un cyclone dont l’œil était cette fosse au fond de laquelle reposait le cadavre recouvert de fleurs roses et rouges de celle qu’il aimait.
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SERINUS CANARIA
Ils s’assoient. Elle verse un liquide sombre dans des tasses posées devant eux. Je chante. Je passe d’un trapèze à un trapèze puis du trapèze à la pierre et de la pierre au trapèze. Je chante. Il me regarde. Je chante. Je quitte le trapèze, agrippe mes pattes au grillage, use mon bec contre le métal, me retourne, la tête à l’envers, je chante. Elle se lève, ouvre la fenêtre de ma maison, tend son doigt. Je chante. Je grimpe sur sa main. Elle retourne s’asseoir. Elle me pose sur son épaule. Il me regarde. Je chante. Elle dit :
— Papa a essayé de t’appeler.
Je chante. Je gratte son oreille. Je chante. Il répond :
— Je n’arrive pas à lui parler.
— Il s’inquiète. Il aurait voulu venir à l’enterrement, mais il ne peut plus voyager.
— J’ai l’impression qu’il est déçu.
Je chante. Je saute. Je quitte son épaule et le creux de son cou pour me poser sur sa tête. Il me regarde. Je chante.
— Déçu ? Déçu par quoi ?
— Je ne sais pas. Il m’a sauvé la vie. Dans un contexte effroyable. Il m’a sauvé la vie. Il a réussi à me sauver la vie. Je n’ai pas su sauver Léonie. Si j’étais rentré plus tôt, si je n’avais pas fait les courses…
— Wahhch… ce n’est pas de ta faute.
— Je ne dis pas que c’est de ma faute, je dis juste que je n’étais pas là. Je prenais mon temps pendant que… J’ai des images. Elle, seule pour mourir, cette vision, je te jure, c’est insupportable.
Je m’envole, je frôle les murs, je tourne plusieurs fois autour de la pièce, je me pose sur le rebord de la fenêtre. Il y a l’éclat brillant du soleil sur la surface de la neige. Je chante. Je chante.
— Tu n’y peux rien. Ils vont retrouver celui qui a fait ça, il va y avoir un procès, ça va t’aider un peu, ça ne la ramènera pas à la vie, mais la vie reprendra. Tu es déjà passé par des endroits tellement éprouvants. Ça va t’aider.
— Najma est au courant ?
— Je l’ai appelée. Elle n’était pas là. Je lui ai laissé un message, mais elle n’a pas rappelé.
— Elle a dû parler à papa.
— Je ne crois pas. Elle s’est fâchée avec tout le monde, ta sœur. Avec moi, avec son mari, avec papa. Elle a été le visiter à Las Vegas, ils se sont engueulés. Il lui a dit qu’elle n’était plus sa fille et elle lui a répondu que c’était tant mieux et qu’elle était enfin débarrassée.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Papa n’a pas voulu me dire. Je ne sais pas ce qu’elle lui a dit, mais pour lui c’est terminé. Ce n’est plus sa fille. Elle reste à San Diego et lui à Las Vegas. Ils ne se voient plus, ne se parlent plus.
Je fais pivoter ma tête sur mon cou. Comme un mécanisme à ressort. Par-ci par-là, par-ci par-là, par-ci par-là. Elle parle, sa voix monte en tonalité, elle me donne l’impression de vouloir chanter avec moi. Je chante. Je chante. Il dit :
— Ils se ressemblent, tous les deux.
— Elle ne comprend pas que ton père est comme il est. On ne peut plus le changer. Il a ses idées. Elle le contredit sur ses valeurs, sur ses façons de voir, sur sa façon de comprendre sa propre vie et surtout elle lui parle toujours de maman. Elle lui dit Non, ce n’est pas un accident, alors il s’énerve ! Elle ne veut pas comprendre.
— Je vais l’appeler.
— Appelle aussi papa.
Ils se lèvent, il se revêt d’un long vêtement sombre, ils s’enlacent, Je t’aime, petit frère, elle l’accompagne jusqu’à la porte, il sort, elle referme la porte. Elle vient me rejoindre à la fenêtre, elle me prend et me pose sur son épaule, je chante. Il est dans la rue, il se retourne, il lève la main, elle lève la main, il se retourne, marche et se volatilise. Je chante. Je chante. Je chante.
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SCIURUS CAROLINENSIS
Dans la grande pataugeoire du printemps, l’étendue blanche fait paraître noirs les troncs des arbres du parc aux fontaines. Là, tout s’en va suintant dans la grande pataugeoire du printemps. Comment manger ? Quoi manger ? Réserves dissipées, égarées. Agrippé à l’écorce de l’érable dont je suce des fragments arrachés pour en aspirer la sève, je l’observe de haut. Dans la grande pataugeoire du printemps, assis sur un banc dans le jardin fondant, il met la main dans la poche de son manteau. Je m’arc-boute, anticipant une nourriture, noix ou bourgeons, mais rien. Je dois manger. Je bois la sève de l’érable, mais cela ne suffit plus et nul oisillon à dévorer. Rien, c’est-à-dire rien dans cette grande pataugeoire du printemps. Un objet porté à son oreille, il parle.
Le coroner Aubert Chagnon je vous prie / Wahhch Debch / Merci /
Bonjour coroner, c’est Wahhch / Je voulais savoir où vous en étiez / OK / Mais ça avance ? / Ils pensent lui mettre la main dessus bientôt ?
Un chien dans la grande pataugeoire du printemps. Pelage luisant dans la neige ruisselante, avance, langue pendante à travers l’étendue blanche du jardin aux fontaines. Je m’arc-boute. Il me fixe. Il aboie, tire sur sa laisse, retrouve sa liberté et fonce. Un bond, dans l’agilité propre à ceux de ma race, me porte jusqu’à la branche supérieure. Filer le long du câble métallique, bondir encore à la cime du bouleau dont le ploiement permet une chute contrôlée vers les branchages inférieurs puis, tournant tout autour du tronc, y enfoncer d’un seul geste mes griffes recourbées, m’immobiliser à quelques mètres du sol, plaquer mon corps contre l’écorce de l’arbre dont le blanc cassé se confond avec celui de ma fourrure. Le chien, semé, saute, aboie, se roule dans la neige ruisselante, rage enrage sous les sifflets de sa maîtresse.
Dans la grande pataugeoire du printemps, la main portée à son oreille, il tourne en rond et parle.
Je ne sais pas si vous pouvez comprendre / Non, vous ne pouvez pas / Vous ne pouvez pas, comment vous voulez comprendre, vous voulez comprendre quoi, qu’est-ce qu’il y a à comprendre ? Ils sont morts tous les deux à coups de couteau et lui dans son ventre, vous pouvez imaginer ça ? Je veux dire au milieu du feu vous voyez votre peau fondre mais vous ne ressentez rien, comment voulez-vous comprendre / Je dois voir le visage du type qui lui a fait ça / Je ne comprends pas / Vous avez établi son portrait-robot, vous avez diffusé son signalement, vous avez toutes ses empreintes digitales, son sang, son sperme et des milliards de rapports d’autopsie / Je m’en fous / Je m’en fous / J’ai besoin de voir son visage / Kahnawake ? La réserve indienne ? / Je n’y suis jamais allé, mais oui, pourquoi ? / Quoi ? / Pourquoi la police ne va pas le chercher ? / Attendez, la police fédérale ne peut pas entrer dans une réserve indienne pour arrêter un tueur / Je rêve / On fait quoi alors ? / Parce que tout est tellement irréel, sans point de vue possible, une soûlerie qui n’en finit pas avec les murs qui tournent et se déplacent et un trottoir en coton sous les pieds. J’ai l’impression que ce n’est plus de moi qu’il s’agit, comme si la réalité avait perdu de son adhérence, de sa colle. Je veux dire par là que je commence à douter. Aujourd’hui, je n’ai pas pu m’en empêcher, je suis repassé devant l’appartement, convaincu que j’allais la croiser. J’ai joué à rentrer chez moi pour la retrouver. J’ai joué et je savais que je jouais mais je n’arrivais pas à m’arrêter. C’est comme si le temps glissait sur cette peau de banane que vous, vous appelez « le jour de sa mort », et tout recommençait encore, et quand j’essaie de trouver quelque chose, un visage, une main, sur quoi tout ce cauchemar pourrait rebondir, je ne trouve rien, ou bien je trouve mon propre visage, ma propre main, et c’est terrible parce que pendant une seconde, une seconde plus rapide que ma pensée, je me dis que c’est moi qui l’ai tuée, c’est moi l’assassin et c’est pour cette raison que vous ne l’avez pas encore arrêté, c’est moi qui ai planté et planté et replanté et replanté encore le couteau dans son ventre avant d’éjaculer dans la plaie, alors je m’assois sur le lit et j’attends que ça passe, mais ça ne passe pas parce que tout ça me paraît possible, me paraît plausible, voilà pourquoi, si vous me montriez un visage en me disant Voici celui qui a fait ça, il y a une chance que j’y découvre quelque chose qui saura me convaincre que ce n’est en effet pas moi qui l’ai tuée / C’est vous qui le dites / Je vous raconte ça à vous parce que vous avez été le seul à me parler avec une voix qui n’était pas celle de la pitié mais celle d’une sorte d’humanité partagée. Je sais que vous êtes sans doute le seul à me comprendre parce que vous êtes le seul à ne pas m’avoir connu avant, avant tout ça, avant la mort de Léonie, vous êtes le seul à me parler au présent / J’espère qu’ils vont l’arrêter, surtout s’ils savent où il se cache / Vous savez son nom ? / Oui, l’assassin, vous savez son nom ? / Welson Wolf Rooney ?