Anima
II Bestiæ Fabulosæ... 110
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
II
BESTIÆ FABULOSÆ
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CANIS LUPUS FAMILIARIS TERRA AMERICANA
STAFFORDSHIRE
L’humain est un corridor étroit, il faut s’y engager pour espérer le rencontrer. Il faut avancer dans le noir, sentir les odeurs de tous les animaux morts, entendre les cris, les grincements de dents et les pleurs. Il faut marcher, enfoncer les pattes dans une boue de sang et remonter le long d’un fil d’or abandonné là par l’humain lui-même, lorsqu’il n’était qu’enfance et que nul toit ne scellait son plafond. Animal parmi les animaux, il ne souffrait pas encore. L’humain est un corridor et tout humain pleure son ciel disparu. Un chien sait cela et c’est pour cela que son affection pour l’humain est infinie.
Lui a fini de pleurer depuis longtemps. Nul ne peut le rencontrer. C’est un corridor condamné. À travers le treillis de ses yeux, je perçois le visage fantôme d’un enfant terrassé par la frayeur. Je voudrais tant le délivrer. Je suis un chien puissant, je n’ai peur de rien dès lors que mon maître m’ordonne d’attaquer. Il suffirait d’un mot, Kill him, Motherfucker ! et je me jetterais à sa gorge, j’y enfoncerais mes dents, j’arracherais tout ce que je pourrais arracher pour me frayer un chemin jusqu’à l’enfant et le délivrer de sa peur.
Mais mon maître ne m’ordonne rien. Sit, Motherfucker, don’t move ! J’obéis. Cela me demande un tel effort. J’ignore combien de temps je pourrai résister. Nous roulons installés tous trois sur la banquette du truck. La plate-forme est pleine de cartons que les hommes ont passé la nuit à charger. Je suis assis au milieu. Mon maître conduit. Sa main se pose sur ma tête et cela suffit pour me calmer. Lui, dans la lumière du jour, regarde devant, les yeux fixés sur le bout de la route qui défile sans fin. Le voyage sera long. Je le sens.
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LARUS ARGENTATUS
Ils ont traversé le grand dortoir des voitures, étrangers à la cohorte matinale des hommes et des femmes. Lui marchait sans chercher à éviter les flaques de pluie. Un homme allait à ses côtés, un chien suivait derrière. Il a levé la tête pour regarder la course des nuages. Il a vu mon envol et j’ai vu sa folie. Cela m’a suffi. J’ai tracé un grand cercle sans battre une seule fois des ailes, j’ai lancé un cri d’alarme, Aillâk ! Aillâk ! Aillâk ! et j’ai imprimé une légère inclinaison pour laisser le vent me balayer jusqu’au-dessus du fleuve, dont le miroitement n’a su effacer l’empreinte de son visage, imprimée sur mes rétines comme le rond vermeil s’imprime après avoir trop longtemps fixé le soleil.
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CANIS LUPUS FAMILIARIS TERRA AMERICANA
STAFFORDSHIRE
Je me suis étiré. J’ai couru. Je suis revenu vers mon maître puis je suis reparti aussitôt. J’avais une envie folle de bondir dans tous les sens. Je me suis élancé sur une mouette, j’ai bu à la flaque de pluie et j’ai uriné contre un bloc de béton posé au milieu du stationnement. Motherfucker ! Come here ! Je suis revenu. Sit ! Je me suis assis. L’homme a dit :
— Il me faut de la monnaie.
Mon maître lui a tendu une pièce argentée.
— Oublie pas : s’il te parle de Janice ou de la réserve, t’es au courant de rien. Tu sais même pas de quoi il s’agit. S’il te demande ce que t’es venu faire à Châteauguay, dis-lui que t’es venu avec des amis pour prendre un peu l’air.
— J’ai besoin d’une autre pièce.
— Pourquoi faire ?
— Je veux appeler ma sœur.
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COCCINELLA SEPTEMPUNCTATA
L’homme pénètre à l’intérieur de la cabine. La porte pliante se rabat derrière lui. Je suis dans son odeur. Sa sueur. Son acidité. Je retombe en vol plané. Je contourne son épaule. Je me pose sur son dos. Le voilà comme tous les autres lorsque les autres sont là : il tient la tête noire du serpent qu’il a décroché de son reposoir pour la porter à son oreille et, seul, la bouche dans la bouche du reptile, il produit des vibrations. Les parois résonnent, mes antennes frétillent et suivent, précises, les variations des courbes et la longueur des ondes émises.
Le coroner Aubert Chagnon, s’il vous plaît / Wahhch Debch / Merci.
Je grimpe jusqu’à la base de son cou, les pattes agrippées aux mailles du tissu qui le recouvre. Je veux le dévorer. Je tente d’injecter ma salive dans son corps. Je cherche l’entaille. Nulle entaille.
Bonjour / De Châteauguay / Des amis / Je n’ai plus de téléphone / Je m’en suis débarrassé / Pourquoi ? Vous avez des nouvelles ? / Quel genre ?
La nuque se trempe de sueur. Je perçois un frémissement. La peau se hérisse. Il y a des poils épars. Il y a un grain de beauté à la lisière des cheveux, que les légers mouvements de la tête, suivant ses inflexions, me voilent et me dévoilent. Il y a l’odeur. Toujours acide. Âcre. Il y a, dans les interstices de son épiderme, des parasites microscopiques dont je sens la présence.
Est-ce que vous avez une idée de l’endroit où il se serait caché ? / Peut-être / La police doit savoir ce qu’elle fait / Vous avez raison / Non / Je dois prendre un peu d’air et je ne suis pas d’une fréquentation très joyeuse / Je voulais vous prévenir / Je ne sais pas / Aux États-Unis / Mon père / Las Vegas / Peut-être pas / Je l’ai jeté, je vous l’ai dit / Je vous préviendrai / Je n’y manquerai pas / Je voulais vous dire : vous avez sans doute raison. J’ai quelque chose à faire. J’ignore encore ce qu’est cette chose mais je crois que je suis en train d’aller vers elle / Non. Pour l’instant, je suis habité par l’angoisse de me réveiller un matin et de me souvenir que c’est moi qui ai tué Léonie / Je sais, mais tout est tellement abstrait / Je sais que vous comprenez / Je voulais simplement vous dire que vos paroles n’ont pas été inutiles et je voulais vous remercier / Je vais essayer / À bientôt.
Les ondes vibratoires meurent. L’homme n’abandonne pas la tête du serpent. Il glisse une pièce métallique dans la fente du socle. Il enfonce les boutons argentés. Les ondes vibratoires naissent du néant, les parois résonnent, mes antennes frétillent.
Salut, Nabila, c’est Wahhch. Je voulais te dire de ne pas t’inquiéter. Je vais partir pour un certain temps. Peut-être que j’irai voir papa à Vegas. Ne lui dis rien au cas où je change d’avis. Voilà. Je n’ai plus de téléphone. J’ai besoin de silence. Je t’embrasse.
Il raccroche la tête du serpent à sa branche métallique fixée dans le coin de la cabine. Il se retourne. Son odeur se déploie. Je m’envole. Il quitte la chaleur moite, concentrée entre les quatre parois vitrées. Son odeur s’estompe. Je m’agrippe à la vitre. J’appuie mon abdomen. Je les vois à travers la transparence. Un homme, un homme et un chien. Je les vois. Ils s’éloignent. Ils marchent dans des plaques de ciel tombées en pluie sur le sol. La chaleur du soleil me vivifie. Je me saisis d’un puceron. Je lui injecte ma salive. Je le sens se ramollir. Je ne le broie pas. J’aspire sa sève. Je le vide. J’avale tout.
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CANIS LUPUS FAMILIARIS TERRA AMERICANA
STAFFORDSHIRE
L’injonction de mon maître retentit. J’entends sa voix, j’entends mon nom. Motherfucker ! Je cours. Il ouvre la portière. Je saute sur la banquette avant. Let’s go ! Ils grimpent tous deux et s’assoient de chaque côté de moi. Le monde est vaste, mais les humains s’entêtent à aller là où leur âme se déchire.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Qu’il y a eu un autre crime. Que c’était probablement le même gars, parce que la fille a été tuée de la même manière. Ils sont sur sa piste.
— Bullshit ! Il t’a parlé de la réserve ? Il t’a dit que la fille a été tuée dans la réserve ?
— Non.
— Il a pas prononcé le mot « réserve » ?
— Non.
— Il a dit quelque chose quand tu lui as dit que t’étais dans le coin de Châteauguay ?
— Non.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit d’autre ?
— Il m’a demandé où est-ce que je comptais aller et comment il pouvait me joindre. J’ai dit que je comptais prendre un peu d’air et aller voir mon père à Las Vegas. Il m’a dit que c’était une bonne idée.
— C’est tout ?
— Oui.
Mon maître sue. Il ne songe pas à démarrer le moteur. Il pense. Une nervosité orangée émane de lui. Elle envahit l’habitacle du véhicule. Elle nous enveloppe, respire à travers nous et nous noie. Les humains ne perçoivent pas ces choses-là. L’angoisse est là. Mais personne ne peut comprendre. Aucun de nous trois ne peut répondre à cette question qui nous taraude : pourquoi je ressens ce que je ressens ? Mon ventre se noue. Je m’agite. Je grogne. Calm down, Motherfucker ! J’obéis sans réussir à chasser mon malaise ni à comprendre sa raison d’être. Il ne faut pas que mon maître démarre le véhicule. Il ne faut pas que ce truck quitte cette ville, il ne faut pas qu’il s’éloigne d’elle. Je sais cela comme si mon existence tout entière n’avait été hantée que par cette conviction. Il ne faut pas démarrer le véhicule, il ne faut pas obéir à la logique mise en place, il nous faut, au contraire, fuir, nous lancer au-dehors, abandonner ici cet homme répugnant et courir loin de lui, le plus vite possible.
Mon maître se redresse et tourne la clé de contact enchâssée dans le commutateur d’allumage. Le moteur gronde. Mon maître rabat un levier à sa droite et le truck se met en marche. Il avance, quitte le stationnement, trouve sa rue, son mouvement, ses feux rouges et ses feux verts, ses tournants, ses boulevards, ses grands ponts métalliques, ses courbes, ses voies rapides, il s’engage dans le dédale bétonné des bretelles, à travers les entrelacements des piliers posés sur leurs socles de ciment puis, sans heurts ni accélération, emporté par le flot des voitures, il s’engage sur l’autoroute et se saisit de toute sa vitesse pour nous entraîner au lieu où se jouera notre destin. Mon maître semble pressé d’aller à sa perte. Il ne sue plus. Je baisse la tête, résigné, et je choisis de ronger ma peine.
Il n’y a pas eu de mots échangés entre eux. Ou si peu. Rien d’audible. Le frottement du truck contre l’air et le grondement régulier du moteur, les roues et leur obsessif geignement, nos visages épluchés par le défilé de la lumière sur la surface du pare-brise, la confusion des images, la somnolence.
Je rentre dans une maison vide. Je cherche mon maître. Je fais plusieurs fois le tour des pièces sans le trouver. Je suis dans le jardin. L’homme est là. Il a un couteau à la main. Un chiot dans l’autre. Il plante le couteau dans la gorge du chiot. Le sang ne gicle pas. Je veux sauter sur lui. Je suis figé par la peur. Il ôte son couteau. Il y a un trou rouge dans la gorge du chiot. L’homme sort son sexe. Il l’introduit dans le trou. Je veux aboyer. Mais je ne peux pas. Je suis l’homme. Je suis celui que j’exècre. Je ressens un effroi. Une malédiction. Je suis un homme. Je l’avais oublié. Je suis un homme et je ne sais plus ce que cela signifie. Je ne me souviens plus comment on parle ni comment on fait pour marcher debout, ni comment on utilise ses mains. Je suis perdu.
Le changement de régime du moteur me réveille. Mon cauchemar confirme le pressentiment. L’intuition du malheur est là. Intacte. Il faut fuir et pourtant nous allons au-devant d’une main qui s’apprête à froisser notre existence. Nous ralentissons. Je me dresse sur la banquette. Je reconnais le coin. C’est une halte routière où il nous arrive souvent de nous arrêter.
— On est encore au Québec ? demande l’homme.
— À Rivière-Beaudette. L’Ontario est au bout de la ligne droite, de l’autre côté du pont, là-bas.
Nous entrons dans le stationnement, nous nous arrêtons face au mur arrière et, malgré la poussière soulevée par le va-et-vient des voitures, je sens l’odeur de la viande brûlée, de la graisse cuite et de la friture.
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PAPILIO POLYXENES ASTERIUS
Les humains se ressemblent. Ils ont le même visage. Je ne les différencie pas. Mais lui, je le remarque. Je le vois. Il traverse le grand espace à poussière. Je volette, fleur à fleur, nectar odeur parfum. Mes ailes palpitent. Je m’approche. Mais il va. Il est rapide. La lumière du contre-jour déchire les lignes de sa silhouette. Il s’engouffre là où s’engouffrent les autres, à l’intérieur du bâtiment à friture. Les humains vont et viennent. Apparition disparition. Je reste sur le seuil. Un chien est là. Il reste là. Il attend. Le chien.
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RATTUS NORVEGICUS
Ils se sont installés dans le coin le plus obscur de la grande pièce où les humains viennent manger et boire à satiété. J’ai entendu le mouvement de leurs chaises et le froissement de leurs manteaux. Deux mâles. Ils n’ont pas proféré un seul mot, mais à leur odeur, j’ai deviné leur fatigue et leur inquiétude sans en connaître les raisons. Je me suis méfié. Je n’aime pas les humains inquiets. Ils se sont assis l’un en face de l’autre. Ils se sont appuyés contre le mur et j’ai senti leurs pieds se poser sur le rebord du radiateur électrique fixé à même la plinthe et derrière lequel je me tiens caché. Je suis toujours là. Entre le mur et le radiateur. Le plâtre est poreux. Il nous a suffi de peu d’efforts pour en venir à bout. Nous avons réussi à déjouer tous les pièges qui nous ont été tendus, nous avons creusé des galeries en dessous de celles que nous avions creusées et où les humains ont posé leurs appâts et leurs poisons, nous avons même sacrifié quelques-uns des nôtres, des rats âgés portés volontaires vers la mort, pour leur faire croire à l’efficacité de la procédure, et nous avons réussi à rejoindre le bâtiment, loin des cuisines et des lieux où défèquent les humains, pour pratiquer, au-dessus du bois de la plinthe, une ouverture par où, la nuit venue, mes congénères et moi passons pour fouiller poubelles et garde-manger. Nous ratissons le moindre recoin. Nous sommes méthodiques, mais nous tâchons de prendre juste ce qu’il nous faut de nourriture, sans rien ravager afin de ne pas éveiller leurs soupçons. Jamais de razzia. Cela semble fonctionner. Nous sommes tranquilles, mais demeurons vigilants. Nous montons la garde. Chacun notre tour, chacun à notre poste. Pour ma part, je reste là, sentinelle le jour, blotti entre le mur et le radiateur. J’écoute et je sens. Je surveille.
— Comment ça va se passer ?
— Quoi ça ?
— Quand on va le retrouver, quand il va me voir, comment ça va se passer ?
— Il faut juste réussir à lui faire croire que tu l’as retrouvé tout seul. Par hasard. Par luck. Ça, ça va être le plus tough. Si on y arrive, tu vas pouvoir faire ce que tu veux, tu pourras même aller lui parler si ça te tente. Oublie pas : il parle français comme toi puis moi. Il a grandi à Montréal. Oublie pas ça. Ton accent français va te protéger. Oublie pas ça. Au pire il saura que t’es le chum de la fille qu’il a tué, au mieux il te prendra pour un touriste. Anyway, il se méfiera pas de toi, il aura pas peur de toi.
— Et si on n’y arrive pas ?
— Alors on verra.
Il a le moins parlé des deux, mais j’ai été happé par la fêlure de sa voix, son étrange froideur, la béance de ses graves, impuissants à trouver leur profondeur. Il y a des abysses insondables. Cette voix en est un. Pas de fond à atteindre ni de ciel à gagner tant elle semble avoir perdu ses modulations. C’est une voix sans chute ni élévation. Elle plane, portée par le vent des douleurs. Qu’elles cessent et ce sera sa ruine, qu’elles persistent et ce sera les confins de sa raison. La voix d’un homme dénué de toute ambition, découragé de lui-même, délivré de ses désirs et de ses envies et qu’aucune illusion n’est plus en mesure d’effleurer. Un homme seul. Dans la tonalité de chaque voyelle, dans l’éclat mouillé de chaque consonne, j’ai entrevu le boueux détroit de son âme, bras de mer qui sépare la perte de la joie, effritées depuis peu l’une dans l’autre. Mon cœur s’est ému. Il m’est arrivé quelquefois de mettre mes jours en péril dans le but de venir en aide à un congénère tombé dans un piège. Nous savons la valeur de nos compagnons et nous pouvons nous sacrifier pour assurer leur survie, mais jamais je n’avais encore ressenti cet élan envers un membre d’une espèce animale étrangère à la mienne, et encore moins envers un humain. Je me suis redressé, attentif à ce que le frottement de mon pelage ne produise le moindre bruit, et je me suis tenu debout, tête levée, pour mieux entendre.
Une femme s’est approchée d’eux. J’ai senti l’odeur musquée de ses écoulements menstruels et perçu les vibrations de ses pas.
— Bonjour messieurs, ça va bien ? On a une bonne p’tite soupe aux pois, et pour le plat du jour, ce sera un bon p’tit pâté chinois. Sinon y a toute la carte.
— Un cheese avec une bière pour moi, s’il te plaît.
— All dressed, ton cheese ?
— Pas d’oignon.
— Parfait. Et pour le p’tit monsieur ?
— Un peu de miel.
— Du miel ?
— Oui. Dans un bol. Avec un morceau de pain.
— Tu veux rien d’autre ?
— Non.
— Une crêpe ? Un muffin ? Un yogourt ? Du fromage ? Quelque chose… ?
— Non. Simplement un morceau de pain.
— Coudonc ! Tu fais-tu partie d’une secte ?
— Non, madame.
— Ben on dirait pas ! Elle est repartie.
— Tu manges pas ?
— Je n’ai pas faim.
— Tu vas avoir besoin de toutes tes forces.
— J’imagine.
— Non, t’imagines pas vraiment.
Il s’est mis à rire. Tant d’humains se ressemblent. Leurs voix sont d’une banalité agréable. Elles ne me dérangent pas. Ne heurtent pas mon ouïe. Elles me sont indifférentes.
— Pourquoi tu laisses pas la police s’arranger avec ses troubles ? Le jour où ils auront plus besoin de lui, ils seront bien forcés de le pogner.
— Je ne sais pas.
— Qu’est-ce que tu vas faire quand tu vas l’avoir en face de toi ?
— Rien.
— Tu sais que ce gars-là peut te tuer ?
— Oui.
— C’est peut-être ce que tu recherches.
— Peut-être.
Les pas de la femme se sont rapprochés, avec eux l’odeur sucrée de la nourriture :
— Le p’tit cheese pas d’oignon avec la bière, et le p’tit pot de miel et le p’tit morceau de pain pour le p’tit monsieur. Bon appétit !
Ils ne lui ont pas répondu. Elle s’est à nouveau éloignée. Ils ont commencé à manger.
— T’aimais ta femme ? Je veux dire : est-ce que tu l’aimais encore ? On aime toujours sa femme comme quand on dit J’aime ma femme, j’aime mes enfants, et tout ça, mais des fois on a juste envie de se retrouver seul. J’ai pas eu d’enfants, fait que je peux pas savoir, mais j’ai déjà eu envie, avec mes blondes, qu’elles disparaissent, qu’il leur arrive quelque chose, pour que je sois débarrassé. Tu vois ce que je veux dire ? Je veux pas dire que je voulais qu’elles meurent, mais je m’imaginais qu’elles n’existaient plus, j’imaginais que ça m’arrangeait. Toi, ça t’arrange pas de te retrouver seul ? Avec ton sac à dos puis plus rien à t’occuper ? Plus de ménage à faire, plus de courses, plus de loyer ? La liberté ?
Il n’a pas répondu. Il s’est enfoncé dans le silence comme s’il essayait de pénétrer l’obscurité où l’autre cherchait à le jeter.
— Elle était enceinte aussi, je crois, ta femme. J’ai lu ça dans le journal… elle était pas enceinte ?
— Oui.
— Ça t’arrange pas ? Je veux dire OK, c’est effrayant, c’est pas ça, mais tu te sens pas délivré ?
— De quoi ?
— Je sais pas. La maison, la voiture, le siège de bébé à installer, à enlever, la poussette, la famille, les vacances, tout le kit, les gardiennes, les couches, l’enfer. Faut vouloir. Une femme, j’sais pas pour toi, mais ça finit toujours par virer sur le top quand elle accouche, c’est plus la même. Je connais plein de chums qui sont passés de chien méchant à gros toutou, gentil caniche bien frisé avec une couverture sur le dos, des coussinets dans les pattes parce qu’ils ont rencontré une femme. C’est pas gérable. Y a que la mort qui peut t’en sortir. On dira bien ce qu’on voudra, mais ça reste le meilleur liquid paper qui existe. Je connais un couple d’amis qui vivait du côté de Sorel. Ils avaient un gars de dix-sept ans. Handicapé comme il faut. Pouvait pas marcher, pouvait pas manger, il pouvait à peine parler. Ils ont tout organisé leur vie autour de lui. Ils ont refait la maison, refait les escaliers, installé des monte-charges, toute l’affaire. Ils lui organisaient des voyages, l’amenaient dans une école spécialisée, lui ont trouvé des amis, tout ce que tu veux, y a rien qu’ils n’ont pas fait. Un jour, en rentrant chez eux, ils ont eu un accident. C’était pas de leur faute, un camion a dérapé, je connais pas les détails, mais le petit gars est mort sur le coup. Eux, ils s’en sont tirés. Pas une égratignure. Rien ! Ils l’ont pleuré, ils lui ont fait un bel enterrement, plein de gens sont venus pour dire combien il était beau puis fin puis intelligent puis courageux, combien c’était épouvantable, toute cette endurance, pour en arriver à ça ! Tout ce que tu peux t’imaginer, ils l’ont dit, sauf qu’après, tout le monde est parti et ils se sont retrouvés seuls avec personne à s’occuper. Ils ont retrouvé leur vie, ils ont vendu leur maison, ils ont fait le tour du monde en moto, ils ont recommencé à sortir, à boire et à avoir du fun. Leur problème était réglé. Je veux dire : oui, le petit gars est mort puis c’est triste, et chaque année de son anniversaire ils vont le pleurer, mais en même temps, ils étaient « débarrassés » du problème. Ça reste que c’est ça, tu vois ce que je veux dire ? Toi, tu te sens pas un peu « débarrassé » du problème ?
— Je ne peux pas savoir, tout ça n’a pas eu lieu.
— C’est ça que je veux dire : t’es délivré.
Depuis mon réduit, j’entends souvent les humains parler ensemble. Je les entends aussi se taire. Leur silence n’a pas toujours la même texture. Il y a des’ silences lourds et des silences vides. Le sien était plein de sa pensée.
— À quoi on tient ? a-t-il demandé.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— À quoi tu décides de tenir ? Et pourquoi ? Tu n’en sais rien. L’enfant, lui, tient à un morceau de tissu. C’est rien, mais il y tient. Il dort avec, il sort avec. Il y tient. Un morceau de tissu, une chevelure, une peau. Une femme. Des yeux. Un regard. Une femme avec des mots et une façon de mettre tous ces mots-là ensemble. Une façon de se taire et d’hésiter puis de marcher, d’embrasser. Tu crois t’être habitué à la beauté de son visage, et puis, des années plus tard, en rentrant, ça te surprend. Dans le reflet du miroir, un profil en contre-jour et tout ressurgit comme au premier instant quand ça t’est apparu la première fois et que ton cœur a chaviré et s’est mis à battre et que tu ne voulais plus que la vie soit différente de ce qu’elle était à ce moment-là. À quoi tu tiens et à quoi tu décides de tenir et ce que tu perds à la fraction de seconde où tu le perds. Je l’aimais. Elle était libre, brillante. Elle était belle, elle était drôle. Je l’aimais. Je ne sais pas pourquoi je ne ressens plus rien. La mort de Janice me touche plus. Janice, Léonie, des morceaux de tissu froissés, déchirés. Je ne sais plus ce que ça veut dire, « tenir à quelqu’un ». Je tenais à elle. Souvent je me disais que si on se séparait, je ne survivrais pas. Tu as déjà tenu à quelqu’un, toi ?
— Avant ?
— Oui, avant.
— C’est peut-être arrivé, mais je m’en souviens plus.
— Et là, est-ce qu’il y a quelqu’un à qui tu tiens ?
— Mon chien.
Ils ont cessé de parler. Ils avaient fini de manger. Quelque chose touchait à son terme.
— Pourquoi tu l’as appelé Motherfucker ?
— C’est comme ça qu’on appelle un motard pour qui on a de la considération.
— Motherfucker. Il n’a pas l’air de m’aimer, Motherfucker.
— C’est vrai. Mais moi non plus, je t’aime pas trop. Bouge pas d’ici, je reviens.
J’ai eu envie de sortir de mon refuge pour l’observer, mais la perspective de mettre en danger l’ensemble de ma tribu m’a glacé le sang. Je me suis ressaisi. La femme s’est à nouveau approchée. Elle a repris les assiettes, ramassé les ustensiles et les verres.
— Café, thé, dessert ?
— Non, merci.
Elle est repartie. Il est resté seul. J’entendais la concentration de sa pensée. J’en ressentais la vibration et l’énergie intense qui s’en dégageaient. À peine pouvais-je percevoir le son de sa respiration. Il n’a pas bougé, conservant une fixité de pierre, jusqu’à ce que son compagnon vienne se rasseoir en face de lui.
— OK. Quelqu’un est venu te voir ?
— La serveuse.
— C’est tout ?
— Oui.
— Et les deux policiers, là-bas, ils t’ont regardé ?
— Je n’en sais rien, je ne les avais même pas remarqués.
— Tu les as pas vus entrer ?
— Non.
— Ils sont encore là ? Je les vois pas.
— Ils ouvrent la porte. Ils sont sortis.
— Tu les vois ?
— Oui. Ils remontent dans leur voiture.
— Dis-moi quand ils auront démarré.
— Ils sont partis.
L’autre s’est levé.
— OK ! Je te laisse le cash, va payer, puis retrouve-moi dehors. Je vais chercher le truck, je te ramasse à la sortie, t’auras juste à embarquer.
Il s’est de nouveau retrouvé seul. Je l’ai entendu se lever. Il a pris son manteau et l’a enfilé. Je l’ai entendu replacer la chaise. J’ai alors perdu la tête. Je me suis avancé et je suis sorti de mon réduit. Je suis resté dans l’obscurité, tapi entre le pied de la table et la plinthe. J’ai émis un couinement à peine audible. Il m’a entendu. Il s’est retourné. Il a d’abord cherché, puis, en se baissant, il m’a aperçu. Il s’est accroupi, il m’a regardé, je l’ai regardé, j’ai couiné, il a tendu sa main en ma direction et a dit Moi aussi ! Moi aussi ! sous terre, sous terre, et seul ! et il a éclaté en sanglots. Bouleversé par son amitié, par sa profonde affection, gratuite et généreuse, je n’ai rien pu lui offrir en retour. Comment être à la hauteur d’un tel don qui me faisait entrevoir ce que le geste de tendre une main vers celle de son semblable a de sublime ? Il s’est relevé et je l’ai vu s’éloigner. Je ne me suis pas attardé. Je me suis faufilé entre le mur et le radiateur. Je me suis immobilisé. J’ai retrouvé mon souffle et mon attention. Les humains ne sont pas tous des pièges, ils ne sont pas tous des poisons, je veux dire par là qu’ils ne sont pas tous des humains, certains n’ont pas été atteints par la gangrène.
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PAPILIO POLYXENES ASTERIUS
Le voici. Je virevolte. Il descend les marches jusqu’au terre-plein. Le vent me porte. Je me rapproche. Il se tourne. Je vois son visage. J’en reconnais la teinte rougeâtre. Il se retourne. Plus de visage. L’air vibre. Une voiture surgit. La poussière qu’elle soulève m’emporte. Je suis balayé. L’homme est immobile. Je suis projeté contre son dos. Je m’agrippe aux mailles du tissu qui recouvre sa peau. La voiture freine. Insecte monumental. Un pan entier s’ouvre sur son flanc. L’homme grimpe à son tour et m’y entraîne. Je lâche prise. Je virevolte pour tenter de sortir, mais le pan déployé se rabat et se referme. Quelque chose s’ébranle. Il n’y a pas d’issue. Je virevolte au hasard. Je me retourne. Ils sont devant : l’homme, l’homme et le chien. Tout se délite : paysage, arbres, ciel et nuages. Le monde se met à glisser. La voiture avance, tourne puis file, mue par une force incompréhensible. Je vais vers le bas. Je tente de trouver un passage. Il y a un peu d’ombre. Il y a un plancher. Je m’y pose. Je ne sais pas où je suis. La voiture. Des hommes. Un chien. Pas de fleurs, pas de fleurs.
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CANIS LUPUS FAMILIARIS TERRA AMERICANA
STAFFORDSHIRE
Nous voilà repartis. Il n’est plus question de dormir. J’entends battre nos cœurs, j’en entends les additions, tachycardie inouïe dans l’accélération du truck, filant sans compter vers la catastrophe. Je suis sur mes gardes. Le danger est imminent. Je le sens. Mon maître est agité. Ses intestins sont pleins de ses excréments. J’en devine l’odeur ammoniaquée mélangée à celle de sa sueur. Il abaisse la vitre de sa portière et lance au-dehors sa cigarette consumée. Le vent glacé s’engouffre. Le froid gagne. La sueur de mon maître se dissout, elle gèle sur sa peau et s’assèche. Il allume une nouvelle cigarette avant de relever la vitre de sa portière. Il accélère. Il dit des phrases incompréhensibles et les lance à intervalles réguliers au milieu du silence.
« J’espère que le truck va pas nous lâcher. » « Les routes sont maganées en sacrament. » « Rooney doit pas être à’ veille d’arriver. » Lui, ne semble pas entendre la voix de mon maître. Dans la lumière pâle du printemps, son visage est de marbre. Les veines affleurent à la surface de sa peau. Le réseau, d’un bleu laiteux, irrigue son corps et assure sa survie. Il vit, mais je ne veux pas qu’il me touche, je ne veux pas qu’il me témoigne le moindre signe d’amitié, je veux qu’il se dissolve, que sa matière se fractionne. Pourtant, c’est bel et bien un humain, et rien ne m’est plus cher que les humains, mais celui-là est un menteur. Je perçois trop la frayeur de l’enfant enfermé au fond de lui pour être dupe de son visage. Il tourne les yeux vers mon maître. Il demande :
— Comment ça va se passer ?
— Je le sais pas. À Cornwall, faudra appeler Coach. Il va nous dire comment passer la frontière.
— Il faut passer la frontière ?
— Oui.
— Je croyais que la réserve était au Québec.
— Un bout. Il y a un bout en Ontario, un bout dans l’État de New York. La réserve est une île partagée en trois.
— Et nous, on va où ?
— Au village de Saint-Régis.
— Qui se trouve dans quel bout ?
— Dans celui du Québec.
— Et il faut passer la frontière ?
— Ouais. Il faut d’abord prendre le pont de Cornwall, passer les lignes américaines puis repasser les lignes canadiennes pour retourner au Québec et entrer dans le village de Saint-Régis, qui est au bout de l’île. C’est la seule voie officielle pour se rendre là.
La transparence de sa peau me dégoûte. La propreté rougeâtre de son cou, dont l’atroce hérissement me rappelle les cadavres démembrés et déplumés des volailles, m’est odieuse. Lorsqu’il parle, j’entends le plastique gluant de sa salive envelopper chaque son de chaque mot et chaque mot de chaque phrase et c’est un supplice pour qui a des oreilles comme les miennes. Je sens monter l’envie irrépressible de me jeter sur sa bouche, l’arracher, pour ne laisser qu’un grand trou vide et silencieux au milieu de son visage. Je grogne. Motherfucker !! dit mon maître et je tâche de me contenir, mais la vague est puissante, ma volonté n’y peut rien. Je me dresse. Calm down, Motherfucker !! J’aboie. Calm down !! L’injonction m’indiffère. Je grogne, je me tourne vers l’homme et je lui montre mes crocs. Son corps se met à exhaler cette bouffée verdâtre, pleine des embruns de la terreur, si caractéristique des créatures sans force ni courage. Il a peur. Cela me met hors de moi. Mon maître dit Motherfucker !! Sit you fuckin bastard !! Mon maître est lié au mouvement du truck, attaché au volant qu’il tient de ses mains. Motherfucker, no !! Je n’obéis pas. Les mots des humains ne sont pas le sang des bêtes. Arrête ton chien ! crie-t-il, et je me jette sur lui. Je veux la séparation de sa tête d’avec son corps ! Je cherche sa gorge, la caverne abjecte de sa voix. Il se recroqueville et protège son visage de ses mains. Je happe son poignet et je tire de toutes mes forces. Un flot de salive me sort de la gueule. Il y a des cris. Je secoue ma tête. J’y mets toute la puissance de mon cou. Quelque chose se déchire, je tire encore, mais le réduit de l’habitacle du truck m’empêche de prendre mes appuis. Je glisse, je chute, je regrimpe sur le siège sans desserrer les dents. Je n’ai que des lambeaux de tissu à la bouche. Je tends mes muscles, je prends un nouvel élan, je l’attaque à la tête, je cherche ses oreilles. Je me heurte à ses genoux relevés. J’attrape sa main, il la retire, il me frappe du poing, je me lance à nouveau. Je tente de le mordre au sexe, d’arracher ses testicules, de trouer son bas-ventre. Il relève les jambes. Je le mords à la cuisse. Il hurle. Cette fois je sens le sang inonder ma bouche, chaud, bouillant, je sens mes crocs s’enfoncer dans sa chair. Je le hais. Je le tiens. Je verrouille ma mâchoire. Rien ne peut plus me faire lâcher prise. Je m’apprête à tout arracher. La main de mon maître agrippe mes naseaux, l’autre main me broie les testicules. La douleur est inouïe. Let him go !! Let go !! Now !! J’obéis, je desserre ma morsure, je grogne et j’émets une profonde plainte. Le truck est arrêté en bordure de l’autoroute. Les voitures passent à grande vitesse. La portière est ouverte. Sans me lâcher, mon maître me jette au-dehors. Je suis sur le gravier et je sais ce qui m’attend. Je baisse la tête, j’ai du sang dans les yeux, je me soumets, je grogne en signe de détresse. Cela ne suffit pas. Fucking asshole !! Son pied me défonce le ventre, son poing me fracasse le crâne. La douleur n’est rien face à la peine. Qu’il me frappe, qu’il me violente, qu’il m’injurie, mais qu’il ne m’abandonne pas. Que puis-je faire ? Je me jette au sol, je m’aplatis contre la terre et je supplie qu’il veuille encore de moi. Il crie mais je n’entends pas, il hurle mais je n’écoute pas : je geins et je tremble. Je veux rester à ses côtés, je ne veux pas être séparé de lui, je ne veux pas.
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PAPILIO POLYXENES ASTERIUS
La voiture a perdu sa puissance motrice. Elle est immobilisée. Peut-être morte. Je m’élève. Les pans latéraux sont déployés. La voie est libre. Je virevolte vers la sortie qui donne sur la grand-route. Mais juste là, dehors, il y a le chien. Je me dirige vers la sortie opposée, ouverte sur le ciel. Je vois l’homme. Il est dehors. Le sang coule de sa jambe dénudée. Je virevolte. Je sors. L’homme dévale le talus. Il gagne un champ enneigé. Il tombe. Il se retourne. Il recouvre sa jambe de neige.
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PROCYON LOTOR
L’homme s’est effondré dans le champ où je suis blottie. J’ai mes petits dans mon ventre. Je détale et grimpe le fossé qui conduit sur la grande voie où passent les bêtes métalliques. L’une d’entre elles est là, ouverte. Je sens l’odeur de l’humain, l’odeur d’une bête furieuse, je l’entends se lamenter, je perçois un insecte bleu, il s’évade, il papillonne, j’entends la voix d’un mâle.
— OK ! Reviens ! Reste pas dans le champ ! Remonte !
— Pourquoi ?
— Une police arrive ! Motherfucker ! In the truck ! Now !
L’homme se remet en position verticale. Il geint. Il entreprend de grimper le talus. Il boite, il tombe, se relève, retombe, s’approche. J’aperçois le chien, j’entends le son d’une sirène, le chien bondit à l’intérieur de la voiture, je panique, mes petits dans mon ventre, je fuis à travers la grande voie où passent les machines.
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PAPILIO POLYXENES ASTERIUS
Une bête traverse le grand espace où vibrent les voitures. Elle hésite, s’arrête, s’engage, recule et explose dans un éclair de sang. Elle rebondit et roule, inerte, démembrée, sur le bord du chemin. Je m’éloigne. Une voiture s’arrête. Des feux sur son toit tournent. Bleu, rouge. Je m’éloigne. Je virevolte. Je ne vois pas arriver le danger. Je ne le vois pas. À peine ai-je conscience du bruissement d’ailes. Je ne sais pas que je suis perdu. Je suis perdu.
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CORVUS BRACHYRHYNCHOS
Avalé, le papillon happé au vol. Pas même mâché. Gobé. Les ailes fondues à l’acidité de ma salive. Goût d’écailles nacrées le long de ma gorge. J’ai croassé. J’ai posé mes pattes à l’extérieur de la ligne blanche tracée en bordure de l’autoroute. Les humains parlent.
— Bonjour ! On peut savoir ce qui se passe ?
— Rien, tout va bien.
— Vos papiers, s’il vous plaît.
Là-bas, fauché par le va-et-vient des voitures, le raton remue encore. Désarticulé, plaie ouverte, tête à moitié arrachée, pattes sectionnées. Le sang coule, l’odeur affame. J’ai croassé. J’ai ouvert mes ailes à la rafale du vent pour m’élever au-dessus des hommes, leurs voitures.
Dans le ciel, nul oiseau, ou alors très haut, des migrateurs de passage aux confins des lumières. Je suis le seul charognard à la ronde visible du paysage.
Plus noir que mon ombre, je retombe non loin des hommes, leurs voitures, sur le gravelas du terre-plein. Je croasse, je progresse par petits bonds d’abord, puis par élans impatients malgré moi, au ras du sol, jusqu’au raton, son bassin, son dos, sa carcasse, tout cela escaladé pour dominer la bête, l’accaparer aux yeux et au su de tous : cette viande-là est à moi.
C’est une femelle. Une rate. Sa progéniture dans le ventre. Elle bouge encore. Son cœur bat. Je croasse. Je lui arrache le globe laiteux de l’œil d’un seul coup de bec. Le nerf suit, injecté de sang, fragments de cervelle à son extrémité. C’est chaud. Fondant. Âcre. La rate sursaute. Réflexes vitaux dépourvus de sens, de conscience, vidés de leur douleur. Elle suffoque. Mon bec pénètre sa gueule et s’enfonce jusqu’au puits de sa gorge pour délier le nœud de sa langue, l’aspirer et l’avaler à son tour. Elle s’agite et souffle son dernier souffle, te cœur bat son dernier coup. Elle s’éteint. Je lui perce le thorax, défais les os de sa cage et mange son cœur. Les hommes sont là. Tout près. Ils parlent. Ils ne s’occupent pas de moi. Je croasse.
— Qu’est-ce que tu transportes dans ton truck ?
— Du stock pour les touristes.
— Quel genre de stock ?
— Des mocassins et des tee-shirts.
— C’est tout ?
— C’est tout.
Je plonge ma tête à l’intérieur de la carcasse. C’est une caverne chaude. Je purge les poumons. Le sang inonde ma bouche, la matière s’effrite sous ma langue. Plus bas s’agitent les embryons, paniqués sans doute au mouvement interrompu du flux et reflux, du battement silencieux du cœur de leur mère, de la défaite du corps sans vie, sans sang. Je ressors au grand jour pour avaler à l’aise.
— T’arrives d’où ?
— Kahnawake.
— Tu vas où ?
— Akwesasne.
— Ton chum ?
— Il faisait du pouce. Je l’ai ramassé du côté de Châteauguay.
— Où il va ?
— Cornwall.
— Le chien ?
— C’est le mien.
— OK. Passe-moi tes papiers, les papiers du truck, le certificat d’enregistrement de ton chien puis les papiers du gars.
Je maintiens entre mes pattes le corps de la rate contre le sol. J’enfonce mes griffes dans sa chair et je lui ouvre le ventre. J’aperçois la poche translucide où grouille la silhouette des bêtes en devenir. Ombres bleuies et rosées dans leur sommeil détruit. Je perce le sac, je bois et mange tout à la fois, j’avale les effluves électriques de ces vies initiales, leur ossature encore gélatineuse, les yeux aveugles et les cœurs battants qui se taisent sous la lame de mon bec, hachant, tranchant.
— Remonte t’asseoir dans ton truck, puis attends là. Bouge pas, descends pas, sauf si on te le demande.
Des congénères approchent, j’entends leurs bruissements d’ailes, ils croassent, je croasse, cette viande-là est à moi.
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CANIS LATRANS
Il a tiré plusieurs fois en direction du policier assis au volant de sa voiture. Le pare-brise s’est troué, strié d’autant de toiles d’araignées qu’il y a eu de coups de feu. À l’intérieur de l’habitacle, le policier tressaillait à chaque détonation. Je l’ai vu se démener jusqu’à ouvrir la portière pour s’extirper du véhicule, faire quelques pas avant de s’écrouler dans la neige, en bordure de la route. Il a remué les jambes. L’homme s’est approché de lui, l’arme au poing, puis, l’abaissant, il a tiré à deux reprises, le clouant contre le sol. Derrière, à côté du truck, le chien avait toujours dans sa mâchoire serrée la gorge du second policier qui ne se débattait plus. Il se laissait faire comme un chiffon. Le chien le tenait entre ses crocs et, avec de violents mouvements de va-et-vient, il semblait se servir du corps de l’homme pour essuyer la flaque de sang épaisse qui sortait du cou de sa victime et dans laquelle il n’arrêtait pas de patauger. L’homme a dit Let’s go, Motherfucker !! Et son chien l’a suivi dans le truck à l’intérieur duquel j’ai entraperçu la silhouette d’un autre homme qui, sans descendre du véhicule, n’a pas cessé de hurler. Ils sont partis. Les corps des deux policiers, ensanglantés, sont restés étendus, non loin de la rate dévorée par la corneille. L’odeur de la charogne m’avait arraché à mon sommeil, mais je suis arrivé trop tard. Il n’y avait plus rien. J’ai voulu regagner mon gîte. Les policiers étaient morts, mais je n’ai jamais dévoré un cadavre plus grand que moi. Sur la route, les voitures ont continué à passer. Celle des deux policiers, les portières grandes ouvertes, m’a paru désœuvrée. Je me suis avancé sans franchir la ligne blanche et j’ai aperçu, sur la banquette avant, un sac d’où fleurait bon la viande. J’ai attendu. La voie m’a paru libre. J’ai lancé un hurlement accompagné d’une série de jappements pour rappeler à mes congénères mon autorité sur ce territoire, puis j’ai traversé la route, j’ai grimpé à l’intérieur du véhicule et je suis resté assis là pour tout dévorer à mon aise.
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CANIS LUPUS FAMILIARIS TERRA AMERICANA
STAFFORDSHIRE
J’ai la gueule pleine du goût de l’homme. Mon maître fume cigarette sur cigarette. Il ne réagit pas aux lamentations de l’autre, il ne répond pas à son incessante question : Ils sont morts ?… Ils sont morts ?… Ils sont sûrement morts ! Blotti contre la portière du truck, il ne cesse de geindre, sa cuisse endolorie entre ses mains. La morsure que je lui ai infligée a laissé une empreinte charbonneuse. Du pus suinte de la plaie et auréole le tissu du pantalon. Une odeur amère s’en exhale.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Où est-ce qu’on va ?
— On va appeler Coach.
— J’ai mal !
— On arrangera ça une fois arrivés à la réserve.
— C’est encore loin ?
— Loin, non. Ça risque juste d’être long.
Le truck ralentit, mon maître tourne le volant et s’engage le long d’une courbe. On s’éloigne de la violence des pistes où les voitures se déchaînent. À la sortie de la bretelle, nous empruntons un pont et nous enjambons l’autoroute. Nous nous éloignons. Nous sommes seuls. En haut d’une côte, la campagne apparaît, blanche et immobile, traversée par un ciel sans nuage. Tout dort. La route est déserte. Un arbre solitaire dresse le treillis de ses branchages dans le cristal du jour qui chute. La lumière blêmit et nous roulons vers son déclin. Nous nous éloignons, nous nous enfonçons. À côté de moi l’homme ne cesse de gémir. C’est pas vrai !… C’est pas vrai !… Ils sont morts !
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SUS SCROFA DOMESTICUS
Un véhicule s’est arrêté à côté de la bétaillère où mes congénères et moi avons été enfermés pour être transportés je ne sais où. Une portière s’est ouverte, puis une seconde, des pas ont crissé dans la neige, un chien a aboyé. Quelqu’un a dit :
— Attends-moi dans le truck.
— Je ne veux pas rester seul avec ton chien.
— T’en fais pas, il osera plus te toucher.
Il y a eu des bruits imprécis, des cliquetis, des tintements imperceptibles, le silence puis, à nouveau, la voix : Coach / Chuck speaking / We ran into some trouble.
J’ai relevé la tête sans heurter mon groin contre les fils métalliques et j’ai regardé à travers les entrebâillements de la carlingue. Il est là. Je le vois. Il est assis juste en face de moi, sur le siège avant d’une camionnette. Il a ouvert sa portière et s’est tourné pour laisser pendre ses jambes. Je le vois de face. Je grogne, je couine, un chien jappe dans ma direction. Lui, alerté par l’aboiement, lève la tête et me voit à son tour. Je couine. Il me fixe. Un autre homme s’agite à l’intérieur d’une cabine téléphonique.