Anima
III Canis Lupus Lupus. 250
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
III
CANIS LUPUS LUPUS
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CEDAR CREEK, ILLINOIS
Il était étendu dans le murmure du ruisseau. J’ai tourné autour de lui, j’ai senti son odeur, léché son visage. J’ai attrapé entre mes mâchoires le tissu mouillé qui l’enveloppait et je l’ai traîné jusqu’à la rive. Je l’ai sorti de l’eau, je l’ai recouvert de terre pour le réchauffer, je l’ai veillé. J’ai protégé sa vie comme si sa vie était ma vie. Le hibou a récité sa plainte, l’aube s’est ouverte, le jour s’est levé.
Il a redressé la tête, il m’a regardé sans me voir, il a remué les lèvres, balayé de sa main l’air devant lui, les doigts dans la chevelure invisible de la lumière, il s’est mis à trembler, il a refermé les paupières et s’est englouti à nouveau dans son néant.
Le soleil a asséché ses vêtements, le soir a dissipé sa fièvre, il a dormi à la brise nocturne, bercé par le cillement sonore des insectes et le craquement des bambous.
À l’aube du second jour, il s’est levé. Je suis resté immobile entre les arbres. Je l’ai vu se laver le visage dans le ruisseau, je l’ai vu s’avancer jusqu’à un rocher baigné par le courant, puis il s’est tourné dans ma direction. Je n’ai pas bougé. Il ne s’est pas rendu compte de ma présence. Il est revenu à la terre ferme, il s’est agenouillé près de moi sans me voir, il a déchiré un lambeau de son vêtement et l’a noué autour de sa blessure, la plaie ouverte de son visage.
J’ai fait un pas et je suis sorti de l’ombre. Il m’a regardé, je l’ai regardé, j’ai senti sa peur à l’orée de son cou. Je me suis approché. Mon museau a frôlé ses lèvres, j’ai humé l’odeur des animaux morts et, dans l’arc opaque de ses yeux, j’ai aperçu mon reflet. Il a incliné la tête, j’ai appuyé mon front contre son front et j’ai lié ma vie à la sienne.
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JERUSALEM ROAD, ILLINOIS
Je l’ai suivi de ruisseau en ruisseau et d’arbre en arbre sans jamais le perdre de vue. Quand il s’arrêtait pour se reposer, je restais entre les ronces, et quand il se relevait pour reprendre sa route, je me relevais à mon tour. J’allais dans ses pas, caché dans l’obscurité du sous-bois, attentif à ce qui pourrait mettre son existence en péril. Je ne l’ai pas abandonné.
Au soir, il est arrivé à la croisée d’un étroit sentier. Dans un fossé gisait la carcasse rouillée d’une voiture envahie par la végétation. Harassé, broyé par la fatigue, il a dévalé le talus et s’y est abrité. Je l’ai observé depuis le chemin. Il m’a vu, m’a reconnu. Nous sommes restés sans bouger jusqu’à la nuit. Il s’est alors endormi et j’ai veillé à ce que rien ne vienne troubler son sommeil.
Il s’est réveillé avant l’aube et s’est remis en route. Il a suivi le sentier sans se soucier de ma présence, sans même chercher à la deviner. Une lune sèche, recourbée comme une griffe, diffusait sa tache de lumière sous la peau transparente du ciel.
Il a dépassé la lisière de la forêt. Je me suis arrêté. Je n’avais encore jamais vu l’horizon des plaines ni les lignes droites des routes que nul obstacle ne vient interrompre. La courbure immense de la voûte m’était inconnue. Il s’est éloigné. Il a disparu. Je n’ai pas bougé. Le soleil est monté dans la bleuité du jour, j’ai vu mon ombre rétrécir, j’ai senti mon cœur battre et mon sang courir dans mes veines, j’ai alors mis un terme à ma forêt puis, sans me retourner, je me suis lancé à sa poursuite.
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THEBES, ILLINOIS
J’ai perdu sa trace à l’entrée de la ville. Je me suis engagé le long d’une grande artère sous le regard étonné des humains et, à mesure que j’avançais, je sentais grandir leur crainte. Je me suis arrêté. Ameutés, ils ont commencé à s’agiter autour de moi. J’ai observé leurs pieds et j’ai aperçu la peau des animaux morts lacée à leurs chevilles. J’ai voulu continuer, mais des hommes sont apparus au bout de la rue. Ils tenaient en laisse un couple de mes congénères, des molosses au poitrail recouvert d’un duvet blanc, le museau contraint par une sangle. Deux bêtes asservies. Elles étaient encore loin, mais à ma vue, elles ont commencé à se cambrer, à tirer sur leur laisse et à baver de colère. Je ne connaissais pas les humains, je ne connaissais pas non plus les animaux qui vivent en leur compagnie, je ne connaissais pas les villes, je ne connaissais pas les arbres solitaires plantés un à un en bordure des rues. Je me tenais immobile à l’endroit où s’était évanouie l’empreinte de son odeur quand, à nouveau, j’ai flairé sa présence. Je me suis redressé et j’ai aperçu son visage, sa plaie sanglante, son regard défait perdu au milieu des autres. Les hommes ont ôté les muselières et ont défait les mousquetons du collier de leurs bêtes qui se sont élancées dans un nuage de poussière. Une clameur est montée de la gorge des humains tandis qu’elles accéléraient leur course. J’ai attendu qu’elles se rapprochent avant d’émettre un aboiement de menace. Elles ont freiné leur élan et, malgré les réprimandes de leurs maîtres, elles ont commencé à tourner en rond. J’ai montré mes crocs et j’ai fait un pas en avant. Elles ont baissé les yeux. J’ai grogné. Elles ont courbé l’échiné, me témoignant une soumission sans réserve avant de retourner, la queue basse, vers ceux qui les contraignent. J’ai relevé la tête et je l’ai regardé. J’ai voulu le rejoindre, mais une voiture est arrivée d’où est sorti un homme.
— What’s going on ?
Les autres m’ont montré du doigt.
— Fuck ! What is that monster ! Is it a wolf ?
— No, sheriff, I don’t think so. It’s some kind of big dog. Came out of the forest. It must be lost.
L’homme a fait un pas. J’ai grogné, j’ai avancé mon cou, j’ai baissé mon front. Il s’est figé. J’ai senti sa peur. Il a sorti un objet massif muni d’un long canon argenté qu’il a pointé dans ma direction, mon cœur s’est mis à battre, je m’apprêtais à bondir.
— No !! Stop !! Stop !
Ils se sont retournés.
— Please, put down your gun, he’s not lost, he’s mine.
L’homme a baissé son bras.
— What’s your name ? Who are you ?
— I’m a tourist. I lost my dog this morning.
Ils l’ont dévisagé. Le tissu qui protégeait sa blessure était rouge de sang.
— I’m sorry. I’ve been looking for him all day.
— Dangerous animals are forbidden around here, mister. Please keep your dog away from our children and if you have no reason to stay in Thebes, you should leave town immediately.
— Yes sir, you’re right.
Il a fait un pas, j’ai fait un pas. Il a continué et je l’ai suivi. Ils nous ont regardés jusqu’à ce que nous ayons atteint l’extrémité de la rue. Le soir était tombé. Il n’y avait plus de lumière en bordure des routes. Nous nous sommes éloignés de la ville pour retrouver le grand fleuve où nous avons trouvé un chemin que nous avons suivi sans nous arrêter.
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CAIRO, ILLINOIS
Je suis d’une race sauvage, plus tard il me le dira : Tu es d’une race sauvage, un rejeton brut de la nature. Ce sera après qu’il m’aura donné mon nom, bien après qu’il m’aura appris ce qu’est un chien, ce qu’est un mot, ce qu’est le mot chien, qui me nomme et me désigne. Nous allons côte à côte à la surface de la terre. Sous la terre il y a d’autres terres et derrière les noms il y a d’autres noms. Cela aussi il me le dira.
Nous sommes entrés dans la ville en longeant la voie de chemin de fer. L’aube paraissait à peine, infiniment pâle, avalée par la masse charbonneuse du fleuve qui déroulait son fil à travers les plis et les replis du paysage. Tout dormait encore. Nous nous sommes arrêtés en face d’un bâtiment aux portes closes. Il a grimpé les deux marches qui menaient à un perron couvert pour regarder à travers la vitrine de la devanture. Il s’est retourné. La rue était déserte. Un peu plus loin, au-delà du chemin de fer, il y avait un espace laissé en réserve aux arbres, avec un banc orienté vers le levant. Il s’y est assis, il a délacé ses chaussures, il a libéré ses pieds de leur carcan, il a ôté le tissu noué autour de sa blessure puis il a déchiré un pan de son vêtement et s’en est fait un nouveau bandage. Il s’est allongé et s’est endormi.
Je l’ai veillé.
Il s’est relevé avec le passage du train. Un soleil chauve, sans rayon ni chaleur, montait derrière les nuages. Il est revenu sur ses pas. Les portes du bâtiment étaient ouvertes. Nous avons passé le seuil et nous nous sommes enfoncés dans la pénombre où nous avons trouvé un homme, au fond d’une vaste pièce ornée de fenêtres, affairé à l’arrière d’un comptoir. À ma vue, il s’est immobilisé. Nous nous sommes arrêtés, nous ne voulions pas l’inquiéter davantage. Je me suis assis. L’homme au visage balafré s’est avancé vers lui. Sans faire de gestes brusques, il a posé une main à plat sur la surface vernie du comptoir et, de sa voix la plus calme, il a demandé s’il était bien, ici, au Mason-Dixon Line Bar.
— It was. The name was changed to Katrinas Bar in 2005 after the hurricane, but everybody still calls it The Mason-Dixon Line.
— I’m looking for a man, a Frenchman, his name is Humbert. He lives in this town and he often comes to this bar. Do you know him ?
— Mr. One Bear ? He’ll be here in a few minutes.
— May I have a coffee, please ?
— Leave your dog outside, animals are forbidden inside the bar.
— I know, but it would be better for him to stay with me.
— OK, but keep him out of sight, please !
Il s’est installé dans le coin le plus sombre de la pièce. Il faut laisser le chien dehors. Les animaux sont interdits dedans. Ni dedans ni dehors n’existent au cœur de la forêt. Je me suis rapproché de la devanture. Dedans j’ai regardé dehors. L’intensité de la lumière variait au rhéostat des nuages. Dans les vitres de la maison d’en face, je voyais miroiter un monde étrange où, fugaces et transparents, défilaient humains, oiseaux, voitures et nuées, cortège si prodigieux à mes yeux, si admirable, que lorsque la porte s’est ouverte pour laisser entrer un homme dont je n’avais fait qu’entendre le claquement des pas sur les marches du perron, j’ai eu l’impression de voir surgir, corporifié et bien réel, l’un de ces reflets échappés de son cadre de verre. Il m’a regardé, marquant une légère surprise, et il est allé s’asseoir de l’autre côté de la pièce. Il a salué l’homme occupé à actionner différents leviers sur les machines chromées de son comptoir et s’est plongé dans l’observation attentive d’un assemblage de papiers sur lesquels étaient tracées, signe après signe, la parole et la pensée des humains. Il lisait. J’ignorais encore ce que cela pouvait signifier. Écriture et lecture, tout comme dedans et dehors, m’étaient alors inconcevables et ne se révéleront que plus tard quand, entraîné le long des routes du grand froid, dans la solitude des nuits sans sommeil, après qu’il soit devenu le maître et après que je sois devenu le chien, il me lira les pages les plus sombres de son histoire.
— Here’s your coffee.
Un plateau à la main, l’homme avait abandonné son comptoir pour déposer sur le rebord d’un petit meuble une tasse d’un liquide brûlant avant de s’éloigner vers la fenêtre où venait de s’attabler le nouveau venu. Il l’a servi, il s’est penché en avant et s’est mis à lui murmurer des mots furtifs en regardant dans notre direction puis, comme s’il n’avait rien fait ni rien dit, il s’est redressé et a regagné l’arrière de son comptoir. L’homme s’est mis à me fixer. Il a passé deux doigts à l’anse de sa tasse pour la porter à ses lèvres et avaler, sans me quitter des yeux, une gorgée de ce liquide brûlant dont les arômes me parvenaient, âcres et cramés. Il ne me défiait pas, il ne me menaçait pas, il me contemplait. Il a terminé son breuvage, il a redéposé sa tasse sur la table et s’est levé.
— I’ve never seen a dog like that ! Is he yours ?
— Not really.
— Where did you find him ?
— He found me.
Il l’a regardé.
— Where did you come from ?
— North.
Il a fait quelques pas et s’est assis sur une chaise non loin de la sienne.
— Andy tells me that you’re looking for Humbert, right ?
— Yes.
— Why ?
— It’s not your business.
— Of course, it is.
— Do you know Humbert ?
— Sure. I am Humbert.
Ils se sont tus.
— Humbert est Français. Vous parlez français ?
— Je parle français et je suis Humbert. Qui t’envoie ?
— Coach.
— Coach… ? Oui… non… c’est possible…
— Il vous a parlé de moi ?
— Je ne sais pas… qui es-tu ?
— Wahhch Debch.
— Peut-être…
— Coach ma dit que vous m’aideriez.
— Il a toujours son chien, Coach ?
— Non. Coach n’a pas de chien. Ou alors je ne le connais pas. Coach a un chimpanzé qui s’appelle Tomahawk. Il n’a pas de chien. Chuck avait un chien. Motherfucker. Ils sont morts tous les deux. Vous ne le saviez pas ?
L’homme m’a encore regardé. Il était devenu grave. Le bleu de ses yeux, traversé par une ondée imperceptible, s’était mis à vibrer. Il s’est levé.
— OK. Prends ton chien et suis-moi, mais laisse-moi marcher devant, il vaut mieux que personne ne nous voie ensemble.
— Et le serveur ?
— T’en fais pas. Let’s go.
Nous sommes sortis. La rue était animée, meute humaine vaquant à la lumière du jour. Humbert allait devant et nous le suivions sans nous presser. Nous avons dépassé le banc où il s’était allongé le matin même, nous avons dépassé les dernières devantures, nous avons traversé un terrain vague et tout est redevenu désert. Des maisons en ruine succédaient aux maisons en ruine, désolation d’un côté, désolation de l’autre, désolation jusqu’au bout, jusqu’à ce que nous sortions des abords de la ville pour suivre une route bordée de grands arbres solitaires. Quelquefois, les aboiements plaintifs de mes congénères me parvenaient. Les eaux du fleuve s’égaraient à l’intérieur de vastes étendues marécageuses, tapissées de plantes d’un vert nocturne, aux feuilles étales qui flottaient au milieu des roseaux, et au-dessus desquelles voltigeaient libellules, mouches, moucherons et moustiques. Le ciel penchait son front sur toute l’étendue de la terre et l’ecchymose du soleil, monumentale tache blanche où tournoyaient de grands oiseaux, rendait au jour un peu de sa lumière. Nous avons marché la matinée durant. Après avoir passé un petit pont de bois, nous avons vu Humbert bifurquer. Nous l’avons rejoint sur un chemin de terre et avons continué ensemble vers une maison cerclée d’arbres. Humbert a dit C’est ici, il a ouvert la porte et nous sommes entrés.
L’homme au visage balafré s’est effondré sur un long siège, il a ôté le tissu enroulé autour de sa plaie enflée, bleuie, luisante à l’endroit de l’entaille, et s’est allongé de tout son long.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Qui t’a fait ça ?
Il n’a pas répondu. Il s’était endormi. Je me suis couché sur le plancher pour le veiller. Il avait froid. Humbert l’a recouvert d’une pièce de toile dépliée, puis il s’est assis par terre et s’est tourné vers moi pour me regarder. D’où tu sors, toi ? Tu le suis et tu as décidé que tu ne le quittais plus, c’est ça ?! C’est ton maître, mais ce n’est pas encore ton maître ? C’est ça ? Mais toi, tu n’es pas un chien, tu es l’arme des chiens : leur guerrier.
Il s’est mis à gémir. Je me suis levé. J’ai approché ma tête de la sienne. Sa balafre allait de sa joue tuméfiée à sa joue tuméfiée et passait par la crête de sa lèvre supérieure, traçant une ligne de démarcation entre le haut et le bas de son visage. Il a ouvert les yeux. Humbert lui a demandé s’il voulait quelque chose.
— Non.
— De l’eau ?
— Non.
Humbert s’est assis en face de lui.
— Tu es arrivé quand à Cairo ?
— Ce matin.
— Tu as cherché à contacter Coach depuis ton départ de Lebanon ?
— Non.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Coach m’a prévenu de ta visite, je t’attendais.
Il s’était redressé sur son siège. Je sentais son harassement et combien il lui était pénible de faire advenir les mots jusqu’à sa gorge.
— Où est Rooney ?
— Rooney est mort… Je crois qu’il est mort…
— Comment ça, « tu crois » qu’il est mort ?
— Je ne sais pas. Je suis parti de Lebanon comme Coach me l’avait dit, à pied, sans attendre, sans même ramasser mes affaires. J’ai marché sans m’arrêter, dormant à peine… Le deuxième jour, avant le soir, je l’ai vu. Il m’attendait au bord de la route, il avait pris ma voiture, elle était là, stationnée, il savait que je cherchais à te rejoindre, il a dit que Coach avait toujours été prévisible, il a dit qu’il allait me tuer et qu’ensuite il irait te tuer et qu’il tuerait tous les hommes de Coach. Je me suis enfui au milieu des arbres, il m’a rattrapé dans la rivière, il m’a ouvert le visage avec un rasoir. J’étais perdu. C’est une sensation que j’avais déjà éprouvée il y a très longtemps, mais cette fois-ci personne n’était là pour me sauver, j’allais mourir, je ne savais pas comment, je ne savais pas s’il allait m’égorger comme il avait égorgé Chuck, ni s’il allait m’ouvrir le ventre comme il avait ouvert le ventre de Motherfucker, ou me violer dans la plaie comme il avait violé Léonie et Janice, je savais juste qu’il allait me tuer et que ma vie allait se terminer de manière effroyable. Je suis tombé dans l’eau, j’ai essayé de m’assommer, je voulais me noyer, je ne voulais pas souffrir. Je me suis souvenu que j’avais un couteau sur moi, un vieux couteau sioux. Ça s’est passé très lentement… il m’a attrapé par les cheveux, il m’a sorti de la rivière, il m’a dit qu’il allait me scalper… j’ai pris mon couteau et je l’ai planté dans sa gorge, dans sa poitrine et partout où la lame voulait bien entrer. J’ai frappé au hasard et j’ai continué à frapper, je me suis acharné, je crois que je hurlais, je ne sais plus, je ne voyais plus rien, le sang m’aveuglait, j’ai perdu connaissance. Quand j’ai ouvert les yeux, à la place il y avait ce chien… ce chien énorme… comme si…
— Comme si quoi ?…
— Je ne sais pas. Comme si Rooney était devenu ce chien, sa vraie nature… chien sauvage. J’ai pensé à ce que m’avait dit un vieil homme à propos de celui qui tue son propre totem. Tout se confond. Mais ce chien semble né de la puissance de Rooney. Animal il me protège quand humain il a voulu me détruire. Je crois que c’est lui qui a arrêté le saignement de mon visage, qui m’a sorti de la rivière. Sans lui, je crois bien que je serais mort. Depuis, il me suit et ne me quitte plus.
Un éclair a volé à la fenêtre, frappant de sa pâleur son visage balafré. Le jour craquait sans que rien ne s’effondre. J’ai entendu rouler le tonnerre. En ma forêt, lorsqu’il fait de ces ciels-là, je vais parmi les grands arbres aux épais feuillages et j’attends, dans la poudre fine de la pluie, que passent les pires orages. Il n’est pas aisé de comprendre, pour qui ne fréquente pas les humains, pourquoi, quand il pleut dehors, il ne pleut pas dedans. Je n’avais jamais eu de toit au-dessus de ma tête. Humbert s’est levé, il a ouvert la fenêtre, il a allumé un fin cylindre blanc et l’a porté à ses lèvres pour en aspirer une fumée à l’exécrable puanteur.
— Tu ne connais pas le nom de la rivière ?
— Non. Je sais juste qu’en marchant vers l’ouest, je suis sorti de la forêt et je suis arrivé dans une petite ville qui s’appelle Thebes.
— Oui. C’est un peu plus au nord, sur le Mississippi. Ce serait plutôt un ruisseau, non ? Ta voiture doit être restée là.
— Sûrement.
— Quelle marque ?
— Oldsmobile 90, de couleur bleue.
— Bon. Je vais retourner en ville. Je vais essayer de savoir ce qui se passe et je vais avertir Coach. Toi, tu ne bouges pas d’ici. Tu m’attends. Tu trouveras dans l’armoire de la salle de bains de quoi désinfecter ta plaie. Il y a à manger. Fouille.
Humbert a décroché une combinaison de cuir pendue au mur de la pièce et s’en est revêtu. Il en a raccordé les pans, il a ajusté des sangles, il a noué des lacets, il a serré deux ceintures et il est sorti. À travers la porte grillagée, je l’ai vu se couvrir la tête d’une coque rouge dont il a rabattu la visière sur son visage, puis il a enfourché une monture métallique qu’il a redressée grâce à un puissant déhanchement. Elle s’est mise à gronder et s’est ébranlée en direction de la route avant de s’effacer derrière la pluie, emportant son cavalier imbriqué à elle et avec lequel elle ne formait plus qu’un seul corps.
Je me suis endormi sous les arbres. J’ai laissé passer le jour et le jour a coulé avec l’orage. J’ai été réveillé par les vibrations du sol sous mon ventre. Je me suis redressé, je me suis avancé à travers le petit bois et j’ai aperçu Humbert et sa monture ressurgir au bout du chemin. Je suis rentré. L’homme n’avait pas quitté son siège. Enroulé dans sa couverture, il était penché en avant et traçait, à l’aide d’un objet qu’il tenait entre les doigts, des signes fins, insectes figés sur la surface blanche du papier. Il a levé la tête et m’a regardé. J’écris, a-t-il dit, et c’était le premier mot qu’il prononçait en ma direction. Sa blessure avait été nettoyée et n’était plus qu’une ligne rougeâtre gravée en travers de son visage. Humbert est entré à son tour, il a ôté les cuirs qui le recouvraient, il a allumé une de ces tiges blanches à l’odeur si détestable et s’est assis.
— Bon. Rooney est mort. Des gamins qui campaient proche du ruisseau ont découvert sa dépouille. Les parents ont appelé la police, la police a retrouvé ta voiture. Ça n’a pas été compliqué de retracer ton parcours. Ils savent que tu arrives d’Angola, que tu es passé par Lebanon et que tu es descendu au bed and breakfast de la sœur de Rooney sous un faux nom. Ils savent que tu es parti sans payer, ils ont retrouvé tes affaires, ils savent que tu es le mari de la femme que Rooney a tuée, ils en déduisent que c’est toi qui l’as assassiné.
— Ils n’ont pas tort.
— À la différence près qu’ils pensent que c’est calculé et prémédité. Un règlement de comptes. Ils sont à la recherche d’un témoin qui aurait pu assister à la scène.
— Ils ne trouveront personne, c’était désert.
— En tout cas, leur scénario tient en une phrase : tu as vengé la mort de ta femme.
— Je me suis juste défendu.
— Ils vont avoir de la difficulté à te croire, sauf si tu leur racontes ce qui t’a fait venir jusqu’ici.
— Je ne ferais pas ça.
— Pourquoi ?
— Je ne veux pas nuire à Coach.
— Coach te fait dire de penser d’abord à toi.
Il est resté silencieux, fixant devant lui l’obscurité du soir sur la vitre miroitante.
— J’ai commencé à penser à moi le jour où j’ai trouvé la femme que j’aimais éventrée au milieu du salon dévasté. Il a fallu cette effroyable vision pour me mettre à penser à moi. Instantanément. J’ai vu le ventre dévasté de Léonie et je me suis revu dans le ventre dévasté de la terre, et depuis ça ne cesse de s’ouvrir. Je m’ouvre, quelque chose s’écartèle, et plus ça avance, plus ça me dissèque, plus je me disloque. Tu diras ça à Coach de ma part.
— Rooney est mort et c’est toi qui l’as tué. Ça s’arrête là. C’est fini. Maintenant il faut que tu te protèges. La justice américaine ne plaisante pas. Rooney a beau être le pire des hommes, il est Américain et tu ne l’es pas.
— Ce n’est pas fini.
— Qu’est-ce qui n’est pas fini ?
— « Passe par les ténèbres et tu trouveras la lumière. » Rooney m’a dit ça et il a éjaculé en moi en riant. Si les ténèbres sont Rooney, ça signifie qu’il reste une lumière à trouver. Je suis né d’un massacre il y a longtemps, ma famille a été saignée contre le mur de notre jardin, et aujourd’hui, des années plus tard, à des milliers de kilomètres de là, la mécanique du sang semble s’être remise en marche. De Léonie à Janice, de Janice à Chuck et son malheureux chien et de Chuck à Rooney, je revis, un à un, les meurtres qui m’ont vu naître. C’est comme un macabre jeu de piste qui se joue sur la terre d’Amérique où d’autres que moi, Indiens, colons, nordistes ou sudistes, ont traversé les mêmes carnages et je commence seulement à le pressentir. Ce n’est pas fini parce que ça continue à hurler et ça semble m’appeler de plus en plus, ça semble me nommer par mon propre nom.
Comme les bêtes qui meurent font entendre leur colère, il faisait entendre une parcelle infime des hurlements enfouis en lui. Hurlements jamais proférés, toujours tus, toujours ravalés. Il a continué à parler sans savoir ce qu’il disait, évoquant la course effrénée d’un orignal ou les cris inaudibles des chauves-souris. Humbert l’écoutait, sans bouger, entrant à son tour dans cette douleur qui se déployait devant lui et dont il mesurait à présent la puissance. Il lui a demandé s’il avait envie de marcher. Il a dit Non, mais Humbert a insisté. Ça te fera du bien, tu as à prendre des décisions importantes que je ne voudrais pas prendre à ta place et si tu ne veux pas nuire à Coach, je dois te montrer quelque chose.
Ils se sont levés, ils ont enfilé chacun un vêtement pour se protéger de la pluie et ils sont sortis. Je les ai suivis. Le ciel de la nuit était gonflé de nuages, les odeurs de la terre mouillée, celles de la végétation environnante et les senteurs grasses des marécages, portées jusqu’ici par le vent, tournaient au-dessus de nos têtes, ballottées par les volutes de l’humidité, brouillard à la lisière du fleuve. Leurs pas s’enfonçaient dans le sol détrempé. Ils ont marché jusqu’à un rocher qui dominait le paysage et s’y sont assis. Parfois, on pouvait suivre les lumières d’une voiture qui glissait le long du sillon invisible de la route. Humbert a rallumé un de ces cylindres en papier répandant la puanteur de sa fumée.
— Je viens souvent ici. Tu peux contempler la rencontre des deux grands fleuves. À Cairo, l’Ohio vient mourir dans les eaux du Mississippi, qui continue sa course vers le sud, jusqu’à la Louisiane et au golfe du Mexique. Rooney est mort ici, toi aussi tu continueras ta course jusqu’à ce que tu trouves ta Louisiane, le golfe de ton Mexique. On ne sait pas trop ce que c’est, le golfe du Mexique : ni mer, ni lac, ni océan, un peu des trois sans doute, un trou né du fracas d’une météorite qui serait tombée là. C’est ce qu’on raconte. Là-bas, à l’endroit où les lumières s’arrêtent net, il y avait un pont. En 2005, Katrina a inondé les voies ferrées, le pont est parti dans les eaux du Mississippi, maintenant les trains sont obligés de faire un long détour. C’est une terre maudite mais sacrée et malgré son apparence liquide, tout est tellurique ici. J’aime cette terre, j’aime sa candeur, elle me délivre de la peur et de la honte. J’ai grandi à l’ombre des abattoirs de la Villette, en région parisienne, à l’ombre de la guerre d’Algérie et de la mort de mes deux frères pendant la boucherie d’Oran, j’ai grandi à l’ombre des hiérarchies sociales et à l’ombre de l’humiliation d’avoir comme père un homme brutal, raciste et vulgaire, un connard qui était une force de la nature, collabo, fils de collabo et petit-fils de planqué. Je dégueule l’Arabe, je saigne le Juif, j’encule les femmes et j’essuie ce qui traîne avec la peau du nègre. C’était sa prière, sa phrase fétiche, son mantra, son credo. Je ne sais pas si tu peux te figurer ce que pouvaient être en 1967 les dimanches pluvieux à la Villette, dans l’odeur des bêtes que l’on conduit à la mort, où il n’y a que l’ennui et la grisaille des rêves. Pas d’amour possible, qu’une vie rude et l’alcool et la bêtise des chemins asservis tracés d’avance. Alors oui, le simple mot d’Amérique, proféré à voix basse dans mon lit, balayait le désespoir. À seize ans j’en ai eu marre. J’ai frappé mon père. Comme ça. Sans raison. Sans doute pour qu’il ferme sa gueule. Un coup de poing. Il n’a rien compris. Il s’est relevé, j’ai frappé encore. Je ne pouvais plus reculer. J’ai frappé encore, je l’ai mis par terre devant ses copains, j’ai défait mon froc, je lui ai pissé dessus, je lui ai dit merde et je suis parti. Je ne l’ai jamais revu. Je ne sais même pas s’il est toujours vivant. Je suis arrivé à New York, j’ai fait tous les métiers. Quand on me demandait mon nom, je répondais Humbert. Un bear. Un ours. On s’est mis à m’appeler Mr. One Bear. Ça m’allait bien. Je suis devenu Rolland One Bear Humbert. C’est un baptême qui a scellé mon exil. J’ai rencontré un homme plus âgé que moi. Lou Dobkins. Il avait fondé The Pagans, un club de motards le long de la côte Est, et il avait besoin de gros bras dans mon genre pour les sales besognes, il avait besoin de casser pas mal de jambes et j’avais besoin de me défouler. Je l’ai suivi les yeux fermés. Le jour où je suis devenu un Pagan Full-Patch, qu’on m’a remis mes insignes, ça a été le plus beau jour de ma vie. Notre emblème était le dieu Zutar, génie du feu dévastateur qui embrase tout ce qui vit. Que ça ! On allait en bande sur des Triumph Trident, on foutait le bordel, on faisait peur, on cassait, on tabassait, puis on repartait très fiers de nous. J’ai aussi trouvé deux petits frères. Ils étaient arrivés ensemble un matin. Ils dégageaient une telle aura de violence et de colère que Dobkins m’a demandé de me charger de leur formation. Deux Indiens du Nord, deux Mohawks, un Canadien, un Américain, perdus, égarés, détruits par l’odeur de la colle et les volutes de l’alcool, deux clichés sur pattes. Le premier s’appelait Chuck Rain, l’autre, l’Américain, répondait au nom de Welson Wolf Rooney. Tu ne le croiras pas, mais c’était le plus pur des deux, le plus naïf, le plus innocent, le plus bouleversant. C’est pas compliqué : Rooney, tu le regardais et tu te disais que Dieu était là, que Dieu avait choisi sa porte. Adolescent, Rooney, dans sa puissance et sa sincérité, était précisément ça : une porte entre l’humain et le divin. Je les ai formés, on ne s’est plus quittés, rien ne nous arrêtait pendant les combats. On n’avait tellement rien à foutre d’avoir mal, c’en était monstrueux. C’était le bonheur ! Nous avions tellement besoin d’appartenir à un groupe, une fratrie, de trouver un sens. La vérité, c’est que nous étions en train de mettre les pieds dans le pire du pire du crime organisé à l’américaine. C’est Coach qui nous en a sortis. Il nous en a sortis tous les trois. Sans lui, on serait morts depuis longtemps. On était comme des frères. Quand j’ai appris la mort de Chuck, je suis venu pleurer ici pour mettre un peu de mon sel dans les eaux du fleuve, et quand tu m’as annoncé la mort de Rooney, j’ai fait pareil. Malgré ce qu’il a fait, je ne peux pas oublier que c’est moi qui lui ai appris à tuer. Coach nous a libérés, il a essayé du moins. On a trouvé en Coach les valeurs, la bonté et l’autorité qui nous avaient tant manqué. La communauté, la dignité, la fraternité, tous ces mots qui ont étouffé mon adolescence à force d’être aboyés dans des meetings politiques d’extrême droite où on me traînait s’incarnaient dans la réalité de chaque jour que Coach nous offrait. Il a fait avec nous ce qu’il fait en ce moment avec toi. Il a ouvert notre cœur et nous a donné la force de prendre notre vie en main. Mais on n’a pas su. Pas pu. Je ne sais pas. Notre génération n’a pas de talent. On s’est entretués. Janice est morte, Chuck est mort, Welson les a tués et il est mort, et moi je me cache dans la ville de Cairo, qui est sans doute la terre la plus maudite de ce pays. Notre génération n’a pas de talent. Pas vraiment. On n’est pas à la hauteur.
Les étoiles scintillaient dans la trouée des nuages. Je montais la garde, je sentais la présence de quelques bêtes aux alentours, mais rien qui aurait pu menacer leur existence, rien que je n’aurais pas su affronter et terrasser. L’homme balafré s’est mis à parler à son tour.
— Contrairement à toi, je ne connais pas mon cauchemar, je n’en garde aucun souvenir, je n’ai jamais vu une photo de Sabra, je n’ai jamais vu une photo de Chatila. Depuis qu’un homme est venu me déterrer et me sauver, je n’y ai jamais remis les pieds. On croit être sauvé, mais on se trompe sur la logique, le modèle à suivre, l’équation. Aux Jeux olympiques, des hommes lancent le javelot. D’autres vont le ramasser et le ramènent et le voilà à nouveau lancé. Ça ne se termine jamais. Toujours quelqu’un ou quelque chose pour ramener le javelot des terreurs et toujours quelqu’un pour le relancer.
Le roulement régulier d’un train montait jusqu’à nous depuis le fond de la vallée. Je me suis avancé. Là-bas, tout en bas, je l’ai vu passer dans sa rutilante robe noire. Humbert l’a montré du doigt.
— Tu vois le train là-bas ? C’est un train de marchandises. Il va vers la Floride. Dans une heure, un autre chargement va passer, mais dans l’autre sens. Si tu ne veux pas nuire à Coach, il te faudra monter dedans.
— Pourquoi ?
— Pour regagner le Canada avant que la police américaine ne t’arrête. Coach est perdu si les Américains te mettent la main dessus. Ils ne font pas encore le lien entre vous deux parce qu’ils sont convaincus que tu as agi seul, par désir de vengeance. Le jour où ils t’arrêteront, tu vas être obligé de parler de Coach si tu ne veux pas finir ta vie en prison. Et Coach tombera.
— Je comprends.
— L’endroit le moins surveillé de la frontière canado-américaine se trouve au passage du Montana et de la Saskatchewan. Tu devras te rendre à Wolf Point, dans le nord-est du Montana. Tu iras voir Jack Chariot de ma part, tu le reconnaîtras au scarabée tatoué sur sa main gauche. Je le préviendrai. Il se chargera de te faire traverser la ligne canadienne.
— C’est loin ?
— Très loin, mais c’est le moins risqué. Il faut éviter tous les passages du Québec et de l’Ontario. Ils vont surveiller les routes qui vont d’ici vers le nord. Le mieux, c’est de commencer par t’en aller vers l’ouest, d’où l’importance de ce train de marchandises qui descend du Minnesota et qui va passer par le petit village d’Oran dans le Missouri. C’est à quarante minutes d’ici, le temps d’arriver.
— Allons-y.
Nous sommes retournés vers la maison. Ils se sont préparés. Il lui a donné des habits neufs, il lui a donné de l’argent, il lui a donné une arme. Ils ont enfourché la monture de Humbert et ils ont roulé lentement pour me permettre de les suivre. Je sentais mon cœur battre dans la course de mes membres et, pour la première fois, la crainte d’être séparé d’une autre créature m’a envahi, prenant la mesure de mon attachement pour cet homme, un attachement que nul ne pourrait déchiqueter de ses dents.
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ORAN, MISSOURI
Ils se sont arrêtés, ils sont descendus, ils se sont enfoncés à l’intérieur d’un champ, ont traversé un grillage défait et rejoint la voie du chemin de fer.
— Le train va traverser le Missouri. Il fera un crochet par l’Arkansas. Il est obligé de contourner une vallée. Tu ne t’inquiètes pas, tu ne descends pas, tu restes dedans, il retournera après dans le Missouri.
— D’accord.
— Il faudra que tu descendes à Carthage. Tu y seras à l’aube. Dès la première lueur du jour, tu descends.
— D’accord.
— À Carthage, tu devras aller sur Oak Street. Tu croiseras une voie de chemin de fer. La nuit suivante, tu attendras le passage d’un convoi avec les lettres BNSF. En trois jours il te conduira directement jusqu’à Miles City, dans le Montana. Tu ne seras plus qu’à trois cents kilomètres de Wolf Point.
— C’est bon.
Le train faisait entendre son roulement. Ils ont convenu qu’ils ne se reverraient sans doute jamais. Humbert lui a souhaité bonne chance. Le train approchait, on percevait déjà sa lumière. Il s’est tourné vers Humbert et lui a demandé s’il ne voulait pas garder « le chien ». Il le lui a demandé, je l’ai entendu, je l’ai entendu et mon âme s’est éteinte. Il protégera ta maison.
— Non ! C’est ton chien. Il t’a choisi.
— Le voyage est trop long, je ne saurai pas m’en occuper.
— C’est ton chien ! C’est l’âme retrouvée de Rooney que tu as à tes pieds ! C’est toi qui me l’as dit, toi qui l’as ressenti ! Tu l’as tué, il t’a sauvé, il t’a suivi ! Tu n’as pas besoin de t’occuper de lui, il s’occupera de toi. C’est ton chien et on n’abandonne jamais son chien, Chuck ne t’a pas appris ça ?
L’homme balafré m’a regardé. Le train arrivait. Il a vu mes yeux, j’ai vu ses yeux, et la lumière de la locomotive nous a illuminés tous deux. Il a dit Alors donne-lui son nom, et Humbert s’est mis à parler de la mort, cette ligne où tout s’efface, et de la guerre, cette ligne où tout se déchire. Il a parlé des lignes poreuses qui séparent les humains des bêtes et des lignes qui sillonnent les visages des vivants. Il a parlé des lignes qui nous font et nous défont, rides, traits, limites, frontières, démarcations. Il a parlé des lignes qui nous sauvent, conductrices, électriques, musicales, et il a parlé de celles qui nous manquent, ces lignes blanches disparues au tracé de nos routes, ces lignes invisibles à nos âmes égarées au fond de leurs labyrinthes. Il a parlé des lignes verticales au bout desquelles se sont pendues tant et tant d’Ariane sans plus de Thésée à sauver ni de Minotaure à abattre, il a parlé des lignes de vie au creux de nos paumes, il a parlé des lignes sans encre pour s’inscrire sur le papier des mémoires puis, avec le passage interminable du train convoyant ses voitures, il s’est mis à hurler : et je voudrais aussi te parler de la ligne que tu portes sur ta figure, cette balafre qui sépare ton visage comme celle qui, ici même, il y a plus d’un siècle, a séparé ce pays entre le nord et le sud, faisant couler le sang de toute une jeunesse, et puisque le bar où l’on s’est rencontrés portait le nom de cette ligne de démarcation, je donne à ton chien le nom de Mason-Dixon Line. Chaque fois que tu l’appelleras par son nom, chaque fois que tu crieras Mason-Dixon Line, il faudra que ton cœur bondisse hors de ta poitrine ! Promets-le-moi !
— Je te le promets !
— Qu’il bondisse de trop d’âme et de trop de soif, parce qu’on n’a pas su avoir l’âme que nous rêvions d’avoir ni étancher la soif que nous cherchions à étancher !
Il hurlait encore alors que le train déjà nous emportait. Aux portes ouvertes d’un wagon vide de tout chargement, nous nous sommes tournés vers lui pour le regarder. Il avait levé un bras et ses paroles se perdaient dans le vacarme métallique du roulement, mais nous ne l’avons pas quitté des yeux, et nous avons continué à fixer sa silhouette jusqu’à ce qu’elle se dissolve et s’évanouisse dans l’obscurité.
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ASH HILL, MISSOURI – DELAPLAINE, ARKANSAS
Noir des campagnes, lumière des villes et des villages, alternance régulière de l’un et de l’autre, vent s’engouffrant par la portière grande ouverte, ombres hâtives balayant l’intérieur du wagon, le train allait, allait, et nous étions dans son ventre, nous étions dans le fracas de ses voitures bringuebalées de chaque côté de la voie, dans les grincements de ses roues, les sifflements stridents de sa locomotive et dans la nuit qui défilait dehors à grands pans de ciel étoilé.
Il s’était assis dans le sens de la marche, adossé contre la paroi du fourgon, les jambes repliées. Je ne voyais pas ses yeux, mais j’en distinguais la lueur. Entre nous une aube de clarté. Il me savait là comme je le savais là. Je n’étais plus ce chien sauvage, rencontré au creux du ruisseau, chien parmi les chiens. Non. J’étais celui que j’étais, ce chien-là, pas un autre, le sien.
— Mason-Dixon Line.
Je me suis approché de lui.
— Je m’appelle Wahhch. C’est moi.
Le train a accéléré son allure. Nous sommes restés éveillés, sans bouger, parfois dans le vacarme du voyage, parfois dans les mots qu’il proférait, me parlant à moi, vraiment, précisément.
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CHEROKEE VILLAGE, ARKANSAS
« Tu es d’une race sauvage, un rejeton brut de la nature. Il faut que tu le restes. Je ne te domestiquerai pas, je ne ferai pas de toi un craintif, une bête soumise, ni une bête aveugle. Je te donnerai ma voix, je te donnerai ma langue, tu me donneras tes silences, tu me donneras ton présent. Tu es un chien, de la race des loups. Chien est un mot, c’est le mot qui te désigne. Je suis un homme de la race des humains. Homme est un mot, c’est le mot qui me désigne. Homme et chien nous allons côte à côte à la surface de la terre. Mais dans un homme qui marche il y a d’autres hommes qui marchent et sous la terre il y a d’autres terres et derrière les noms des pays il y a d’autres pays. Il importe que tu le saches. »
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CABOOL, MISSOURI
« Au soir, Léonie et moi aimions nous promener dans les rues pour voir devant nous paraître et disparaître nos formes pâles aux lumières des lampadaires. La disparition des êtres est un coquillage vide. Tu le colles à ton oreille et dans ce vide quelque chose bruit. Dans la mienne, quelque chose d’horrible continue à bruire, mais je ne sais pas quoi. »
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CEDAR GAP, MISSOURI – REPUBLIC, MISSOURI
Il s’était endormi, allongé à même le sol, la tête posée sur mon dos. Je ne bougeais pas pour ne pas le réveiller ni troubler son sommeil, accordant ma respiration à la sienne. Le train ralentissait aux passages des villages et s’arrêtait quelquefois dans les villes. Des humains s’affairaient alors autour des machines, j’entendais leurs cris, j’entendais leurs appels, puis les sifflements du train reprenaient et le convoi se remettait en marche.
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AURORA, MISSOURI – LA RUSSELL, MISSOURI
Il s’est réveillé d’instinct au point du jour. Il a regardé dehors. Le violet s’avançait à travers la plaine et, à mesure que les perspectives s’allongeaient, les vallées se sont creusées, les collines ont ressurgi, et l’ensemble du paysage s’est redéployé devant nous.
Une allée d’arbres laissait transparaître à travers les entrelacs de ses troncs et de ses branchages, dans les variations stroboscopiques de son défilement, une route déserte, ligne grisâtre, sans voitures ni humains qui s’entêtaient à courir aussi vite que le train.
« Nous allons continuer à pied. Nous arriverons dans une ville nouvelle, la ville de Carthage. J’ignore ce que nous y trouverons. Les villes ne sont pas faites pour accueillir des chiens de ta sorte, l’animalité intacte qu’est la tienne provoquera souvent la crainte chez ceux qui te verront pour la première fois, tu as pu le constater. Les humains se sont donné des lois et des règles, et ces lois et ces règles n’ont pas été faites pour des créatures telles que toi, mais contre toi. Il faut que tu le saches. Reste à mes côtés et ne t’effraie pas des frayeurs des humains. »
Nous avons traversé une forêt où tout est redevenu sombre, puis le convoi a commencé à ralentir. Wahhch s’est assis, les jambes à l’extérieur du wagon. Maintenant ! il a dit, et nous avons sauté aux abords d’un lac.
Nous avons suivi la voie du chemin de fer puis, à la première occasion, nous avons gagné une route et nous nous sommes, dirigés vers Carthage, dont on devinait les premières habitations, taches fragiles écrasées contre le bleu pastel du ciel.