Ariel: ou, La vie de Shelley
X. Ce Qu'était Hogg
En descendant, Harriet s'aperçut que le vent violent relevait ses jupes et que Hogg, à la dérobée, regardait ses chevilles avec intérêt. Elle s'assit de nouveau sur le rocher et déclara qu'elle resterait là jusqu'à ce que le vent fût tombé. Hogg, qui mourait de faim, fit de grandes protestations et partit seul. Elle le suivit en courant. Ainsi commencèrent quelques semaines d'une vie délicieuse.
Seule la question d'argent était bien inquiétante, mais le brave oncle Pilfold envoyait de nombreux cadeaux. «Être furieux contre son fils c'est très bien, disait-il, mais l'affamer, c'est une autre affaire.» D'ailleurs Hogg avait un peu d'argent, bien que Mr Timothy eût pris la peine d'écrire à Mr Hogg le père: «Je crois de mon devoir de vous prévenir que mon jeune homme vient de fuir en Écosse avec une jeune personne du sexe et que votre jeune homme les a rejoints.»
Tous les matins, Shelley sortait pour aller chercher ses lettres, dont le nombre demeurait prodigieux. Après le breakfast, il écrivait ou travaillait à une traduction de Buffon qu'il avait entreprise. Harriet et Hogg allaient se promener. Si le temps était mauvais, Harriet faisait la lecture à Hogg. Elle aimait beaucoup lire à haute voix et lisait d'ailleurs très bien, avec une grande netteté d'articulation. Hogg entendit ainsi une grande partie du Télémaque et ne se plaignit jamais. Le sage Idoménée donnant des lois à la Crète était terriblement ennuyeux, mais la lectrice était si jolie qu'il l'eût écoutée sans ennui pendant des jours entiers. Shelley, moins poli, s'endormait parfois et se faisait rabrouer. Son ami se joignait à sa femme pour l'accabler de reproches comiques et Hogg trouvait un plaisir inconscient à faire cause commune avec Harriet.
On était en 1811, l'année de la comète et du bon vin. Les nuits étaient claires et brillantes.
X. CE QU'ÉTAIT HOGG
Comme les vacances de Hogg finissaient et qu'il lui fallait rejoindre son poste chez l'avoué de York, Shelley et Harriet qui n'avaient rien à faire à Édimbourg, ni d'ailleurs en nul lieu au monde, se décidèrent à le suivre. Devant eux un plan de vie se développait, simple et nécessaire. Ils resteraient à York, avec leur inséparable ami, pendant les quelques mois de la fin de son apprentissage, puis tous trois iraient à Londres et y passeraient le reste de leurs jours à écrire, à lire et à se faire la lecture les uns aux autres.
Pour ne pas trop fatiguer Harriet, ils louèrent une chaise de poste. Des deux côtés de la route les champs d'orge et de betteraves alternaient avec monotonie.
—Mais où est l'orge? Où est la betterave? disait Harriet.
—Oh! petite fille des villes! répondait Shelley avec indignation.
Hogg le moqueur se demandait dans son coin comment le sage Idoménée, si grand docteur en agriculture, n'avait pas mieux instruit sa disciple.
Pour charmer le long voyage, Harriet continuait à haute voix la lecture de Télémaque, Shelley poussait de grands soupirs: «Harriet chérie, est-il indispensable de tout lire?
—ui, absolument.
—Vous ne pouvez pas sauter un peu?
—Non, c'est impossible.
Au premier relai Shelley disparut. Il avait toujours eu l'étonnant pouvoir de s'évanouir dans les airs comme une Elfe. Hogg finit par le retrouver au bord de la mer; il regardait le soleil couchant d'un air mélancolique.
York lui déplut tout de suite, et vivement. La grandeur théologienne et civile de la vieille capitale du Nord ne pouvait le toucher. Ils n'y trouvèrent pour tout logement que des chambres misérables. «Nous ne pouvons rester ici», dit Shelley.
Mais pour partir, il fallait de l'argent. Il décida d'aller à Cuckfield voir le brave capitaine Pilfold, protecteur des bons esprits. Là il pourrait rendre à revenir avec lui à York, et en passant par Londres il ramènerait Eliza dont Harriet désirait la visite. Ainsi se trouveraient réunies, pour la première fois, toutes les sœurs spirituelles de Shelley.
Il prit donc la diligence; Harriet et Hogg restèrent seuls. C'était une étrange et délicieuse situation. Ils étaient aussi libres dans cette ville étrangère qu'ils l'eussent été dans une île déserte, et Harriet trouvait un plaisir enfantin à jouer «au ménage» avec un compagnon si jeune et si divertissant. Le ton sarcastique de Hogg l'amusait beaucoup et faisait un contraste reposant avec la gravité ardente, d'ailleurs si admirée par elle, de Shelley. Hogg lui avait fait à Édimbourg et pendant le voyage mille compliments, ce qu'elle ne trouvait pas si ridicule. Percy était toujours un peu «le professeur»; il lui avait appris ce qu'elle savait; il corrigeait gravement ses erreurs; il connaissait ses talents. Hogg, au contraire, admirait tout. Il remarquait ses robes, ses coiffures. Il écoutait Télémaque en louant la voix de la lectrice. Il était toujours de bonne humeur. C'était bien agréable.
L'état d'esprit de Hogg était différent et beaucoup moins pur. À vivre tout le jour auprès de cette charmante fille avec laquelle Shelley le laissait si volontiers seul et que la famille des Westbrook n'avait peut-être pas élevée à observer toute la réserve qu'il eût fallu, il s'était pris rapidement à la désirer avec force. D'abord il s'était dit que c'était là une pensée affreuse, et que la femme d'un ami aussi tendrement aimé ne pouvait être une femme pour lui. Mais l'Intelligence est une procureuse, et la sienne, qui était vive, s'était mise, comme elle fait toujours, au service de ses instincts soulevés.
«Est-ce ma faute, se disait-il, si Shelley la jette dans mes bras? A-t-on idée de passer les jours à écrire des lettres sur la Vertu quand on a chez soi cette merveille? Car elle est ravissante. Quand elle passe dans les rues d'York, les plus cagots se mettent aux fenêtres... D'ailleurs Shelley l'aime-t-il? Il la traite avec un air de protection affectueux, mais assez méprisant, et il n'a pas tout à fait tort... Qu'est-ce que Harriet? La fille d'un cafetier... elle ne peut être bien farouche.»
Depuis qu'il connaissait Shelley, deux sentiments contradictoires avaient toujours lutté dans son esprit. Il admirait le courage moral, la franchise de son ami, sa loyauté ardente. Il reconnaissait dans cette âme un diamant pur et unique, mais, en même temps, le côté «humoriste» de son esprit était sensible au comique de tant de déclamations véhémentes, de cette activité fébrile qui travaillait toujours à vide. Il avait été à Oxford le Sancho cultivé, humaniste et railleur de ce don Quichotte à boucles blondes; il s'était fait rosser avec lui par de terribles moulins à vent. Pendant les premiers temps de leur amitié et jusqu'à leur rencontre à Édimbourg, l'admiration l'avait emporté, l'ironie se contentant de colorer sa rivale victorieuse d'un reflet fugitif et tendre. Maintenant, attisée par une passion complice, l'ironie grandissait à vue d'œil.
Le premier jour de l'absence de Shelley, en sortant de son étude, il alla chercher Harriet pour la promener au bord de la rivière. Il la regardait avec ravissement et lui dit mille folies. Elle parlait de son mari dont elle attendait impatiemment le retour, d'abord pour le revoir, ensuite parce qu'il devait lui ramener sa chère sœur Eliza: «Eliza est très belle, vous verrez; elle a de beaux cheveux noirs; elle est très intelligente... C'est elle qui m'a toujours guidée dans les moments importants de ma vie...
—Vous avez donc eu des moments importants dans votre vie, petite fille?
Harriet raconta ses malheurs à l'école, son mariage; elle resta un moment silencieuse, occupée par des souvenirs, puis demanda:
—Que pensez-vous du suicide? Vous n'avez jamais songé à vous tuer?
—Jamais, dit Hogg, vous non plus, j'espère.
—Si, moi, très souvent... Même à l'école il m'arrivait de me lever la nuit avec l'intention de me tuer. Je regardais par la fenêtre... Je disais adieu à la lune, aux étoiles, aux élèves endormies... Et puis je me recouchais et me rendormais.
Ils continuèrent leur promenade en échangeant des confidences, puis rentrèrent à la maison et se mirent à faire le thé, cérémonie pendant laquelle Hogg était toujours très amusant. Puis Harriet proposa de lire à haute voix. Hogg ne sut jamais ce qu'elle avait lu ce soir-là, et quand elle lui dit: «Bonne nuit!» en se retirant dans sa chambre, il pensa: «Peut-elle être bonne?»
Le lendemain, dès qu'il la revit, il lui dit qu'il l'aimait follement.
Harriet fut très émue et très indignée. Et pour une petite fille de seize ans elle se défendit assez bien. Elle parla de Shelley, de la vertu: «Est-ce que vous ne voyez pas l'horreur de votre conduite? Percy m'a confiée à votre protection et vous abusez de sa confiance... Mais je suis sûre que vous êtes déjà guéri... Je vous supplie de ne plus me dire un mot de tout cela... Même, pour ne pas attrister Shelley qui a tant de foi en vous, je ne lui en dirai rien.»
Elle parlait avec animation. Les déclarations sont les batailles de la jolie femme et le bon soldat ne déteste pas le combat. La vaillante Harriet fut victorieuse; Hogg promit d'être sage.
Le soir, quand il rentra de l'étude, il vit, assise à côté de Harriet, sur le divan, une grande femme aux cheveux noir corbeau, au teint blafard, à l'aspect chevalin: «Hogg, dit Harriet, c'est Eliza... Elle est venue: c'est gentil, n'est-ce pas?... Eliza, c'est Hogg, notre grand ami, dont Shelley vous a si souvent parlé.»
Eliza inclina sèchement la tête: «Je croyais que vous deviez rentrer avec Shelley, dit Hogg.
—Oh! dear no! dit Eliza, et elle continua sa conversation avec Harriet, sans s'occuper de l'arrivant. Hogg n'était pas habitué à un tel traitement dans cette maison: «C'est cela, Eliza? pensa-t-il. Elle est affreuse et vulgaire... Voici mon tête-à-tête interrompu... peut-être est-ce mieux ainsi... mais c'est odieux tout de même... Harriet chérie, dit-il à haute voix, est-ce qu'on ne prend pas le thé aujourd'hui? Vous ne prenez pas le thé, Miss Westbrook? dit-il poliment en se tournant vers Eliza?
—Oh! dear no! dit Eliza.
—Et vous, Harriet?
—Moi non plus.
Hogg résigné fit son thé lui-même et le but seul en silence.
À partir de ce moment, cet intérieur lui devint insupportable. Eliza avait pris le commandement, ou plutôt elle l'avait repris. Elle avait dirigé Harriet pendant toute son enfance; elle avait dû l'abandonner à Shelley pendant les quelques semaines indispensables au mariage; elle rentrait maintenant dans ce ménage comme un capitaine sur son bateau, hissait son pavillon au mât et ne tolérait plus d'autre maître à bord.
Elle commença par critiquer sévèrement la conduite de Shelley: «Alors, si je n'étais pas arrivée, il vous laissait ainsi seule avec un jeune homme... C'est inconcevable... Juste ciel! Que dirait Miss Warne?... Et ce jeune homme vous appelle Harriet chérie? Et vous le tolérez!»
Dès que Hogg proposait une promenade:
—Vous n'y pensez pas, disait Eliza, Harriet est très fatiguée, très souffrante...
—Harriet? disait Hogg stupéfait... Qu'est-ce qu'elle a, mon Dieu?
—Elle a les nerfs en très mauvais état; il faut être aveugle pour ne pas le voir.
Et si Harriet voulait lire à Hogg les chastes préceptes d'Idoménée, dont il avait si grand besoin: «Lire à haute voix, Harriet? disait Eliza. Et vos pauvres nerfs?... Juste ciel!... Que dirait Miss Warne?...
—Mais qui diable est Miss Warne? demanda Hogg à voix basse à Harriet, profitant d'un moment où la redoutable Eliza s'était enfermée dans sa chambre.
—C'est la grande amie d'Eliza... Nous tenons beaucoup à son opinion.
—Pourquoi? Est-ce une personne remarquable par sa naissance, par son éducation?
—Miss Warne? Oh! non. C'est la fille du propriétaire d'un bar, comme nous-mêmes.
Hogg soupira et leva les yeux au ciel.
—Et qu'est-ce qu'elle fait, Eliza, dans sa chambre? Est-ce qu'elle lit?
—Non.
Harriet se pencha vers lui et dit d'un air mystérieux: