Ariel: ou, La vie de Shelley
XIII. Bulles de Savon
[1]La fin de la semaine.
XIII. BULLES DE SAVON
Le Chevalier de la Triste Figure s'était fait lapider par les galériens qu'il avait voulu délivrer. Shelley fut reçu à coups de sifflet quand, dans un meeting de Catholiques, il déclara qu'on avait bien tort d'écarter les Irlandais des fonctions publiques à cause de leur religion, car toutes les religions se valent. Ses auditeurs préféraient cent fois le fanatisme de leurs persécuteurs au scepticisme de leur défenseur.
La fameuse Adresse était sur le même thème. Elle démontrait que l'émancipation des Catholiques est un pas sur le chemin de l'émancipation totale, que la bonté et non l'habileté doit être le principe de toute politique, et qu'enfin, avant d'attendre leur libération des Anglais, les Irlandais devaient se libérer eux-mêmes en devenant tempérants, justes et charitables. Shelley croyait que sa doctrine irait droit au cœur des pauvres gens de Dublin. Pour prêcher cet évangile, il était prêt au martyre.
Harriet n'était pas moins enthousiaste et l'activité réformatrice prenait en elle un aspect charmant. Les poches bourrées de pamphlets, le ménage enfantin se promenait dans Sackville Street. Quand ils rencontraient un homme ou une femme «à l'air possible», ils lui glissaient un papier rédempteur. Du balcon de leur petit appartement, ils répandaient encore les saines doctrines en laissant tomber des Adresses sous le nez des passants sympathiques. Quand Shelley en jetait une adroitement dans le capuchon d'une vieille dame distraite, Harriet s'enfuyait en éclatant de rire. L'évangélisation des Irlandais était le plus drôle des jeux.
Les amis de Shelley, Godwin, Miss Hitchener, s'attendaient chaque jour à ce qu'il fût arrêté; l'institutrice évoquait même les assassinats politiques. Mais le château de Dublin parut apprendre sans terreur qu'un jeune Anglais, de seize à vingt ans, avait fait un discours moral. La police transmit au Secrétaire d'État un exemplaire de l'adresse. Ce document, où Shelley recommandait à ses frères Irlandais la tempérance et la charité, fut jugé tout à fait humoristique par les fonctionnaires de la Couronne.
L'impunité était décourageante; les mœurs des Irlandais ne l'étaient pas moins. «Ils boivent beaucoup de whisky, disait la bonne Harriet, parce que la viande est trop chère.» Quand Shelley faisait appel à la pitié des policemen en faveur d'un malheureux arrêté pour vol ou désordre, le policeman, avec tristesse et bonté, lui montrait que son client était ivre. Le soir de la saint Patrick, jour où Dublin boit sec, comme il y avait bal au château, Percy et Harriet virent les affamés faire la haie pour admirer les toilettes. Ce manque de dignité désespéra Shelley.
Pour donner l'exemple de la simplicité, ils s'étaient mis tous trois au régime végétarien. Shelley se délivrait ainsi des remords que lui donnaient les «horreurs de l'abattoir» et les «massacres de volailles». On ne faisait infraction à la règle que si Mrs Nugent venait dîner. C'était leur seule amie à Dublin, de son métier couturière. Une des difficultés de leur mission était en effet qu'ils ne connaissaient aucun de ces Irlandais qu'ils aimaient de tout leur cœur. «Je suppose, disait Harriet, que nous les connaîtrons tous d'un seul coup lorsque Percy sera célèbre.»
Mais Percy lui-même était découragé. Dans le pays des Constructions Irréelles qu'il habitait presque toujours, l'Irlande opprimée était une belle figure féminine et fière, Shelley un chevalier et un apôtre prêt à combattre et à souffrir pour elle; des foules en haillons le suivaient dans les rues; de barbares soldats anglais l'arrêtaient et le flagellaient; mais l'héroïque douceur de ses enseignements charmait les oppresseurs eux-mêmes, et la philosophie faisait le miracle de réconcilier les nations ennemies.
Lentement cette vision animée et brillante se dissipait; un dernier lambeau de brume irisée flottait au coin des maisons noires; et l'Irlande véritable était là, masse énorme et solide de villes, de fermes et de forêts, assemblée innombrable d'hommes obscurs et différents, amas séculaire de traditions et de lois, terre de jeux, de chasse, de vengeances privées, siège de magistrats, garnison de soldats, territoire de police, l'Irlande misérable et railleuse, souffrante et bavarde, mécontente et heureuse d'être mécontente; l'Ile énigmatique, l'Ile absurde... Devant cette redoutable et pesante réalité, que pouvait-il faire? Que pouvait-il espérer? Elle l'accablait et le lassait.
Godwin, avec une force grandissante, suppliait son disciple de renoncer à cette entreprise. Depuis que Shelley lui avait écrit qu'il le considérait comme un père, il avait pris un ton hostile et bougon. «Croyez-moi, Shelley, prophétisait-il, vous préparez une scène de sang.» S'il avait pu voir son fils spirituel rédiger un inoffensif «Projet d'association pour le bien du genre humain» entre Eliza qui cousait une cape rouge et Harriet qui préparait un repas de miel et de fruits, il eût été moins inquiet.
Ses adjurations eurent au moins ceci d'utile qu'elles fournirent à Shelley une honnête excuse pour renoncer à se faire le champion d'opprimés trop satisfaits. À part quelques malheureux qui savaient trouver chez lui des secours, personne à Dublin ne le prenait au sérieux. S'il existe aux yeux d'un Irlandais un être plus ridicule qu'un Anglais, c'est un Anglais qui aime l'Irlande, et s'il est au monde un spectacle qu'un ancien élève d'Eton et d'Oxford, même réfractaire, ne peut supporter, c'est celui du désordre irlandais. Ayant vu la folie et la misère de cette nation, Shelley ne put s'empêcher de penser avec avidité à la beauté, à la paix des campagnes anglaises.
«Je me soumets, écrivit-il enfin à son «vénérable ami». Je ne m'adresserai plus à des illettrés... Je me bornerai à être la cause d'un effet qui se produira longtemps après que je serai moi-même poussière.»
Harriet emballa tous les pamphlets restants à l'adresse de Miss Hitchener, qui se fût bien passée de cette «matière inflammable»; Eliza plia son manteau rouge, et les trois apôtres reprirent le bateau.
* * *
Restait à réaliser la deuxième partie de leur programme: louer une maison au Pays de Galles et y réunir l'«équipe» spirituelle, afin de résoudre tous les problèmes.
Ils crurent avoir trouvé l'abri convenable en ces lieux mêmes où Shelley, solitaire, était venu se réfugier avant son mariage. La sauvagerie charmante du pays le tentait. Près de la maison coulait un torrent montagnard sur lequel il naviguait dangereusement dans une nacelle longue d'un pied. Une bank-note de cinq livres était sa voile, un chat terrifié son passager. Il espérait que Miss Hitchener pourrait décider son père à venir exploiter la petite ferme attenant à la maison.
Mais rien ne s'arrangea. La maison était trop chère. Mr Hitchener, indigné par les bruits qui couraient à Cuckfield sur les rapports de sa fille et de Shelley, refusa de l'autoriser à partir. L'imprudente institutrice, fière de l'invitation, en avait parlé, et tout le village, la tante Pilfold en tête, avait conclu sans bienveillance. Une fois de plus, la méchanceté des hommes étonna Shelley. Lui qui avait enlevé sa femme et fait par amour un mariage écossais, serait infidèle à son Harriet! Cette idée lui inspira un étonnement si vif qu'une femme moins vertueuse que la chaste Hitchener l'eût trouvé désobligeant.
Quant à Mr Hitchener le père, il fut traité comme il convenait. C'était, lui aussi, un ancien cafetier, car les Dieux semblaient se divertir à mettre le cristallin Shelley en rapport avec les membres de cette corporation. «Monsieur, écrivit-il au père de son amie, j'ai eu quelque peine à réprimer une surprise indignée en lisant que _vous_ refusez mon invitation à _votre fille._ De quel droit? Qui vous a fait son maître?... Ni les lois de la nature, ni celles de l'Angleterre n'ont mis les enfants au rang de propriété privée... Adieu! la prochaine fois que j'entendrai parler de vous, j'espère que le temps aura rendu vos sentiments plus libéraux.»
* * *
Puisqu'il fallait quitter le Pays de Galles, Godwin indiqua un joli cottage qu'un de ses amis voulait louer. Tout conseil de lui inspirait le respect; Shelley et Harriet firent le voyage et furent très désappointés. La maison était banale, à peine achevée et trop petite pour eux. Mais en revenant de cette inutile expédition, ils découvrirent un village féerique; trente cottages aux toits de chaume, vêtus de roses et de myrtes grimpants. formaient le délicieux hameau de Lynmouth. Par miracle, une des maisons était à louer, et la mieux située, au-dessus d'une gorge boisée. Des fenêtres, on découvrait la mer à trois cents pieds au-dessous. Ils décidèrent à l'instant de s'y installer pour toujours.
Le «vénérable ami», informé, écrivit une lettre pincée. Il dit, assez durement, que les goûts de Shelley étaient trop luxueux, et qu'une petite maison, si modeste fût-elle, devait suffire à qui se disait son disciple. Si Mr Timothy avait écrit cette lettre, les épithètes les plus sévères lui eussent encore été appliquées. Mais il est naturel de supporter d'un étranger ce qu'on ne saurait accepter d'un père. Shelley pensa, non à blâmer, mais à se justifier. S'il avait dit que la maison recommandée par son maître était insuffisante, ce n'était pas par souci du luxe ni même du confort. Mais le nombre de chambres était trop petit et il lui semblait contraire à certaines idées de délicatesse que deux personnes de sexe opposé, non unies par certains liens, dormissent dans la même chambre. Il savait que, dans une société régénérée, ce sentiment disparaîtrait, mais dans l'état de choses présent, la promiscuité lui paraissait imprudente. Il n'exposa cette doctrine (qu'il craignait un peu réactionnaire) qu'avec de grandes précautions. Le maître daigna oublier.
L'adorable maison de Lynmouth fut bientôt le décor d'un grand événement: l'arrivée de Miss Hitchener. Shelley se promettait qu'elle apporterait dans sa vie un élément de collaboration intellectuelle qu'il n'y trouvait pas tout à fait. Harriet d'ailleurs n'y perdrait rien, car sa sœur spirituelle aiderait à la former; toutes deux, pensait-il, avaient l'âme assez haute pour accepter ces rôles.
Les gens de Lynmouth le virent avec surprise faire avec cette maigre inconnue de longues et romantiques promenades. Ce fut avec elle qu'il discuta désormais les plans qu'il formait pour répandre ses idées. La propagande de la vertu devenait difficile. Un imprimeur de Londres venait d'être condamné au pilori. Le sort de Galilée n'effrayait pas Shelley pour lui-même; mais il ne voulait pas mettre en danger un innocent imprimeur.