Ariel: ou, La vie de Shelley
XIII. Silence de Lord Byron
«Je crois qu'après ce récit, vous ne vous étonnerez plus de ma mauvaise opinion de Shelley. Je reconnais ses talents, mais je ne puis croire qu'un homme puisse être, comme vous le dites, «antimoral jusqu'à la folie» et avoir de l'honneur. J'ai entendu parler de l'honneur des voleurs, mais cela ne signifie que leur propre intérêt, et bien qu'il puisse être de l'intérêt de Shelley de paraître aussi respectable que possible avec les opinions qu'il professe publiquement, il est clair pour moi que l'honneur n'inspire pas une seule de ses actions. Je crains que cette lettre ne soit écrite dans un style incohérent, mais je ne puis me persuader de reprendre une seconde fois ce répugnant sujet. J'espère que vous vous efforcerez de la comprendre comme elle est... Adieu my dear Lord, croyez-moi votre fidèle serviteur.»
R. B. Hoppner.
Byron à Hoppner.
«Mon cher Hoppner, vos lettres et papiers sont bien arrivés, quoique lentement, ayant manqué un courrier. L'histoire Shiloh est vraie certainement, quoique Élise ne soit ici qu'une sorte de témoignage du ministère public. Vous vous souvenez du grand désir qu'elle montrait de retourner chez eux, maintenant elle les quitte et les injurie. Quant aux faits il ne peut y avoir guère de doutes. Cela leur ressemble tant. Soyez certain que je suivrai votre conseil. Toujours fidèlement à vous.»
Byron.
[1]Surnom que Byron donnait à Shelley.
XIII. SILENCE DE LORD BYRON
Shelley, que Byron avait invité à venir le voit à Ravenne pour y parler de choses importantes, trouva le Pèlerin en brillante condition. Le visage, jadis fatigué par les débauches de Venise, avait un bel air de santé. Le règne de la Guiccioli avait écarté les aventures dégradantes. Le valet Fletcher lui-même avait replis de l'embonpoint, ainsi qu'une ombre s'engraisse avec le corps qui la produit.
La maison était splendide, le train royal. Dans l'escalier de marbre, Shelley rencontra des animaux de toute espèce qui vivaient là comme chez eux. Huit énormes chiens, trois singes, cinq chats, un aigle, un perroquet, et un faucon y réglaient leurs querelles en famille. Les écuries contenaient dix chevaux.
Byron le reçut avec de grandes démonstrations d'amitié et les deux amis passèrent la nuit entière à se lire des poèmes et à les discuter. Les nouveaux chants de Don Juan parurent à Shelley admirables. Le contact du génie de Lord Byron le désespérait toujours. À côté de ces constructions si vigoureuses, ses propres vers lui paraissaient bien frêles. Il dit à Byron qu'il le jugeait digne d'écrire une épopée qui fût pour notre époque ce que l'Iliade était pour les Grecs. Mais Byron affectait de mépriser la postérité et de ne s'intéresser à là poésie qu'à partir de mille guinées le chant.
Une fois de plus l'Ascète dut s'adapter au mode de vie du Magnifique. Lever à midi, breakfast à deux heures et travail jusqu'à six heures du soir. Promenade à cheval de six heures à huit heures, dîner, puis conversation jusqu'à six heures du matin.
Byron ne parla pas que de ses poèmes. Dès le premier jour, d'un air amical, il mit Shelley au courant des fâcheuses histoires qui circulaient parmi la colonie anglaise d'Italie, et, bien qu'il eût promis aux Hoppner de ne pas les découvrir, il montra la lettre qui contenait les accusations d'Élise. Il affirma d'ailleurs qu'il n'avait jamais cru à cette absurde histoire, mais le crédit si légèrement accordé aux calomniateurs par les Hoppner attrista profondément Shelley. Il écrivit aussitôt à sa femme.
* * *
Shelley à Mary Shelley.
... Lord Byron m'a parlé d'une histoire qui m'agite au plus haut point parce qu'elle montre une méchanceté si désespérée que je ne puis me l'expliquer. Quand j'entends de telles choses, ma patience et ma philosophie sont mises à sévère épreuve et je dois me retenir pour ne pas chercher quelque obscure retraite où je puisse ne plus jamais apercevoir le visage d'un homme. Il paraît qu'Élise (là il racontait à Mary toutes les accusations contenues dans la lettre de Hoppner)... Imaginez combien il est pénible pour une nature aussi faible et aussi sensitive que la mienne de continuer à lutter dans ces conditions au milieu de cette diabolique société des hommes. Vous devriez écrire à Hoppner une lettre réfutant l'accusation et citant les preuves de vos assertions, si, bien entendu, vous croyez, savez, et pouvez prouver que cette accusation est fausse. Je n'ai pas besoin de vous dicter ce que vous devriez dire, ni, je pense, de vous inspirer la chaleur nécessaire pour réfuter une calomnie que vous seule pouvez réfuter complètement. Envoyez-moi la lettre ici et je la ferai suivre aux Hoppner.
Mary Shelley à Shelley.
My dear Shelley. Bien qu'affectée au-delà de toute mesure, j'ai immédiatement écrit la lettre ci-jointe. Si la tâche n'est pas trop horrible, copiez-la pour moi; je ne puis pas. Copiez aussi le fragment de votre lettre qui contient l'accusation; j'ai essayé de l'écrire mais n'ai pas pu. Je crois que j'aurais pu plutôt mourir. J'envoie aussi la dernière lettre d'Élise. Joignez-la, ou non, comme vous le jugerez meilleur. Je vous avais écrit hier soir dans des sentiments bien différents, oh! mon ami bien-aimé. Notre barque est vraiment secouée par la tempête, mais aimez-moi comme vous l'avez toujours fait, que Dieu me garde mes enfants et nous aurons assez de force pour résister à nos ennemis...
Adieu, très chéri, prenez bien soin de vous-même. Tout va bien malgré tout. Pour moi le choc est passé et je méprise la calomnie, mais elle ne doit pas rester sans contradiction. Je remercie sincèrement Lord Byron pour la bienveillance avec laquelle il a refusé d'y croire.
P.—S.—Ne me croyez pas imprudente pour avoir parlé de la maladie de Claire à Naples. Il est bon de regarder les faits en face. Ils sont aussi rusés que méchants. J'ai relu ma lettre que j'ai écrite en hâte, mais il valait mieux exprimer les sentiments dans leur première vigueur.
Mary Shelley à Mrs Hoppner.
Après un silence de deux ans, je m'adresse à vous de nouveau et je regrette amèrement de devoir vous écrire dans de telles circonstances... J'écris pour défendre des calomnies les plus odieuses celui auquel j'ai le bonheur d'être unie, que j'aime et estime au-dessus de toute créature vivante; et c'est à vous que je dois écrire ceci, à vous qui avez été si bonne, et à Mr Hoppner, alors qu'il m'était si agréable de penser que je ne vous devais à tous deux que de la gratitude. C'est vraiment une tâche bien pénible.
Shelley est en ce moment en visite chez Lord Byron à Ravenne et j'ai reçu aujourd'hui une lettre qui fait trembler ma main au point que je peux à peine tenir ma plume... On dit que Claire a été la maîtresse de Shelley, que... Sur mon honneur je vous jure que je ne puis écrire ces mots. Je vous envoie une partie de la lettre de Shelley pour que vous voyiez ce que je vais réfuter, mais je mourrais plutôt que de copier quelque chose de si vil, de si méchant, de si faux, de si monstrueux au-delà de toute imagination.
Mais que vous ayez pu le croire, que mon bien-aimé Shelley ait pu être ainsi calomnié dans votre esprit, lui le plus fin et le plus délicat des hommes, cela m'est plus pénible oh! beaucoup plus pénible que les mots ne peuvent l'exprimer. Ai-je besoin de vous dire que l'union entre mon mari et moi-même n'a jamais été troublée? L'amour a causé notre première imprudence, un amour qui, augmenté par l'estime, par une parfaite confiance de l'un dans l'autre, n'a fait que grandir et ne connaît plus de bornes...
Ceux qui me connaissent bien ne croient toujours sur parole. Il n'y a pas longtemps que mon père me disait dans une de ses lettres qu'il ne m'a jamais entendu dire un mensonge. Mais à vous qui, bien que vous ayez si facilement accueilli le mensonge, serez peut-être plus sourds à la vérité, à vous je jure par tout ce qui m'est sacré au ciel et sur la terre, par un serment que je mourrais d'écrire s'il s'agissait d'un mensonge; je jure par la vie de mon enfant, par mon bien-aimé enfant, que je sais que tout cela est faux.
N'en ai-je pas assez dit pour vous convaincre et n'êtes-vous pas convaincus? Réparez, je vous en supplie, le mal que vous avez fait, en retirant votre bienveillance à un être aussi vil que cette Élise, et en m'écrivant que vous ne croyez plus à rien de son infâme récit. Vous avez été bons pour nous et je ne l'oublierai jamais, mais je demande justice. Vous devez me croire et, je vous en prie solennellement, soyez assez justes pour confesser que vous me croyez.
Shelley montra cette lettre à Byron et lui demanda l'adresse des Hoppner, mais Byron le pria de lui laisser le soin de la faire parvenir.
«Les Hoppner» dit-il «m'avaient arraché la promesse de ne pas vous parler de cette histoire; en leur confessant ouvertement que je n'ai pas tenu mon serment, je dois observer quelques formes. C'est pourquoi je désire envoyer la lettre moi-même. Mes commentaires, d'ailleurs, ne lui donneront que plus de poids».
Shelley y consentit volontiers et remit la lettre à son hôte. Mary ne
reçut jamais de réponse [1].
* * *
La question importante dont Byron avait voulu entretenir Shelley était le sort d'Allegra au cas où lui, Byron, quitterait Ravenne. La comtesse Guiccioli désirait partir pour la Suisse; Byron, qui préférait la Toscane, pria Shelley d'écrire à la comtesse pour lui peindre la vie de Florence et de Pise de façon assez plaisante pour qu'elle acceptât de s'y rendre.
Shelley n'avait jamais vu la maîtresse de son ami, mais il était si habitué à ce qu'on le priât d'intervenir dans les affaires de tous ceux qu'il connaissait, qu'il n'hésita pas à écrire la lettre demandée. Elle fut si vigoureuse qu'elle emporta la place. Brusquement il fut décidé que Byron et son amie rejoindraient les Shelley à Pise. Quant à Allegra, Byron acceptait de l'y emmener aussi. Claire n'y étant plus, il ne voyait aucun obstacle.
Avant de quitter Ravenne, Shelley alla voir l'enfant au couvent de Bagna-Cavallo. Il la trouva plus grande, mais aussi plus délicate et plus pâle. Ses beaux cheveux noirs tombaient en boucles sur ses épaules. Elle paraissait au milieu de ses compagnes un être d'une race plus fine et plus noble. Une sorte de sérieux contemplatif s'était superposé à son ancienne vivacité.
Elle fut d'abord timide, mais Shelley lui ayant donné une chaîne d'or, qu'il avait rapportée pour elle de Ravenne, elle devint plus familière. Elle le guida dans le jardin du couvent, en courant et en sautant à la corde, si vite qu'il pouvait à peine la suivre. Elle lui montra son petit lit, sa chaise. Il lui demanda ce qu'il fallait dire à sa maman.
—Che mi manda un baccio e un bel vestituro.
—E come voi il vestituro sia fatto?
—Tutte di seta e d'oro.
Et à son papa.
—Che venga farmi un visitino e che porta seco la mammina [2].
Message difficile à transmettre à son noble père.
Le trait dominant de l'enfant parut à Shelley être la vanité. Elle était peu cultivée, mais elle savait beaucoup de prières par cœur, parlait du Paradis, en rêvait, et connaissait de prodigieuses listes de Saints. Cette éducation plaisait à Byron.