Ariel: ou, La vie de Shelley
III. Ce Qu'était Godwin
D'ailleurs, serviable et cultivé, il aidait volontiers Mary et Claire à traduire Ovide ou Anacréon quand leur maître habituel s'était évanoui mystérieusement; et il accompagnait sans se plaindre ces dames chez leur modiste.
Car elles y allaient aussi, comme la pauvre Harriet, mais dans un autre esprit. Harriet achetait des chapeaux avec enthousiasme, Mary avec condescendance, et Shelley n'avait même pas à lui pardonner une concession au Monde qu'elle était la première à regretter.
III. CE QU'ÉTAIT GODWIN
La servante de la maison meublée apporta une lettre de la part d'une dame qui attendait sur le trottoir d'en face. La lettre était de Fanny et avertissait Shelley que ses créanciers se préparaient à le faire mettre en prison pour dettes. Shelley et Claire coururent en bas de l'escalier. En les voyant, Fanny s'enfuit. Elle avait peur de Godwin qui lui avait interdit tous rapports avec les proscrits, et sans doute aussi avait-elle un peu trop admiré Shelley pour souhaiter le revoir depuis qu'il appartenait à sa sœur. Mais il courait bien et la rattrapa. Elle lui apprit que les huissiers le cherchaient, que son éditeur avait livré son adresse, que Godwin laissait faire.
Faute d'argent pour se libérer, il ne pouvait que disparaître. Il se décida à aller vivre seul en un autre logis, tandis que Mary et Claire resteraient immobiles pour déjouer l'ennemi. Ainsi, pour la première fois, les amants furent séparés; cela leur parut terrible. Ils en étaient réduits à se donner rendez-vous dans des tavernes, écartées, à échanger quelques baisers furtifs, puis à se quitter aussitôt, car Mary pouvait être suivie. Le dimanche, jour où les arrestations étaient interdites, ils pouvaient rester ensemble jusqu'à minuit.
Un soir le courage leur manqua et Mary accompagna Shelley dans un misérable hôtel. Ce couple au maigre bagage paraissant suspect à l'hôte, en refusa de leur donner un repas avant qu'ils l'eussent payé. Shelley fit appel à Peacock, puis, en attendant l'argent, il ouvrit le Shakespeare qu'il avait toujours en poche et lut à haute voix à Mary «Troïlus and Cressida». Cela leur fit oublier leur faim pendant toute une journée. Le lendemain, vers l'heure du déjeuner, Peacock leur envoya des gâteaux. Cette vie était bien difficile, mais ils trouvaient une grande joie à souffrir ensemble. Le malheur et l'amour faisaient bon ménage.
Quand ils étaient loin l'un de l'autre, en attendant la nuit protectrice, ils s'envoyaient par un messager de confiance de tendres billets griffonnés à la hâte.
«O mon très cher amour, écrivait Shelley, pourquoi nos plaisirs sont-ils si courts et si interrompus? Combien de temps ceci va-t-il durer?... Demain à trois heures à Saint-Paul. N'oubliez pas vos vêpres d'amour avant de dormir; moi, je n'oublierai pas mes prières.»
«Bonne nuit mon amour, répondait Mary, demain je scellerai ce souhait sur vos lèvres. Chère et douce créature, presse-moi contre toi; serre ta Mary sur ton dur; peut-être un jour retrouvera-t-elle un père; jusque-là, sois tout pour moi, amour.»
* * *
En janvier 1915, cette difficile existence fut transformée par un événement depuis longtemps attendu, sans hâte, mais sans hypocrite sentimentalisme: le vieux sir Bysshe mourut âgé de quatre-vingt-trois ans. Ainsi Mr Timothy devenait à son tour baronnet, et Shelley héritier immédiat.
Il partit pour la maison son père, accompagné par Claire excitée et curieuse. Il la laissa dans le village et se présenta seul à la porte de Field-Place. Sir Timothy, tout gonflé de son titre nouveau et plus indigné que jamais qu'un baronnet pût avoir un tel fils, lui fit refuser l'entrée par le laquais. Il s'assit sur les marches du perron et se mit à lire Milton en attendant des nouvelles. Bientôt le docteur sortit et lui dit que son père était très fâché, puis Sydney Shelley vint à son tour visiter furtivement le fils maudit et lui donner des détails sur le testament.
C'était un acte assez extraordinaire. L'idée fixe du vieux sir Bysshe, avait été de constituer une énorme fortune héréditaire, et pour cela d'accroître le majorat autant qu'il était en son pouvoir. Il laissait deux cent quarante mille livres sterling, dont quatre-vingt mille constituaient le majorat qui revenait nécessairement à Percy à la mort de son père; le reste était libre. Mais sir Bysshe désirait que ce reste fût joint aux quatre-vingt mille livres pour former un énorme bloc transmissible de fils aîné en fils aîné aux barons Shelley de l'avenir. Pour cela il fallait le consentement et la signature de son petit-fils, et il avait espéré l'acheter de la façon suivante: si Shelley consentait à prolonger le majorat, il aurait l'usufruit de la fortune tout entière; dans le cas contraire il hériterait seulement (après la mort de son père) des quatre-vingt mille livres sterling qu'on ne pouvait lui enlever.
Shelley revint à Londres en méditant ces étranges nouvelles et alla les discuter avec son avoué. Il n'estimait pas pouvoir coopérer à la prolongation du majorat puisqu'il désapprouvait toute cette législation ploutocratique; d'ailleurs il ne désirait ni pour lui, ni pour ses enfants la propriété d'une immense fortune. Ce qu'il souhaitait, c'était avoir tout de suite un revenu suffisant pour vivre selon ses goûts, et une petite somme pour payer ses dettes. Il fit proposer à son père de lui vendre ses droits contre une rente immédiate. Cette combinaison plut à sir Timothy qui, ayant abandonné tout espoir de ramener Percy à la soumission, ne pensait plus qu'à son second fils; malheureusement les hommes de loi n étaient pas sûrs qu'elle fût légalement possible à cause des termes du testament. Ils autorisèrent seulement la revente par Shelley à son père de l'héritage d'un grand-oncle, acte par lequel Shelley devint titulaire d'une rente annuelle de mille livres sterling et reçut comptant une somme de trois ou quatre mille livres pour ses dettes; ce n'était pas la grande fortune, mais c'était la fin de la misère, des chambres meublées et des visites d'huissiers.
Sa première pensée fut de faire une rente à Harriet. Il lui promit deux cents livres par an qui, s'ajoutant à ce que lui donnait le père Westbrook, devait la mettre à l'abri de toutes difficultés. Ensuite il entreprit de payer les dettes de Godwin et engagea pour y parvenir toute sa première annuité.
Le vénérable ami trouva l'offre de mille livres bien au-dessous de ce qu'il attendait. À l'entendre, rien de plus facile que d'emprunter sur un héritage maintenant proche les milliers de livres dont la librairie de Skinner Street avait si grand besoin. Shelley, excédé, mais poli, s'étonna avec une imperceptible indignation que le père de Mary pût trouver naturel d'écrire au ravisseur de sa fille pour lui demander de l'argent, et de se refuser en même temps à toutes relations avec cette fille elle-même qui avait la faiblesse d'en souffrir. À quoi Godwin répondit que c'était justement parce qu'il empruntait de l'argent au séducteur qu'il ne pouvait recevoir Mary; sa dignité ne le lui permettait pas. Il ne pouvait risquer que le Monde en vînt à dire qu'il avait troqué l'honneur de sa fille contre le paiement de ses dettes. Ses scrupules, étaient si exigeants qu'il retourna à Shelley un chèque établi au nom de Godwin, en lui faisant remarquer que les noms de Shelley et de Godwin ne pouvaient plus décemment figurer sur le même chèque. Que Shelley établît son chèque au nom de Mr Smith, ou de Mr Hume et lui, Godwin, pourrait consentir alors à le toucher. Les lettres suivantes furent alors échangées:
Shelley à Godwin.
«Monsieur, j'avoue ne pas comprendre comment les engagements pécuniaires existants entre nous vous obligent à des restrictions dans votre conduite envers moi. Ces engagements n'existaient pas au moment de notre retour de France et cependant votre conduite fut exactement ce qu'elle est à présent. À mon avis, ni moi, ni votre fille ne méritons le traitement que nous recevons de tous côtés, et il m'a toujours semblé que c'était tout particulièrement votre devoir à vous de qui l'opinion a tant de poids, de veiller à ce qu'une jeune famille innocente, bienveillante et unie, ne fût pas assimilée à un couple de prostituée et séducteur. Mon étonnement et, je l'avoue, mon indignation ont été extrêmes, surtout quand j'ai constaté que pour vous-mêmes, votre famille ou vos créanciers, vous étiez prêt à reprendre ces relations avec moi qui vous avaient inspiré tant d'horreur et qu'aucune pitié pour ma pauvreté et pour des souffrances encourues pour vous, n'avait pu vous décider à renouer. Ne me parlez plus de pardon, car mon sang bout dans mes veines, et mon cœur se soulève contre tout ce qui a forme humaine quand je pense au mépris et à l'hostilité que moi, votre bienfaiteur et ardent ami, ait reçu de vous et de tout le genre humain.»