Ariel: ou, La vie de Shelley

André Maurois · Chapitre 38 sur 42

Pages du PDF

Ariel: ou, La vie de Shelley

XVIII. Ariel Délivré

 

Depuis longtemps Shelley désirait faire venir en Italie ses amis Hunt, auxquels leurs créanciers et leurs ennemis politiques rendaient, en Angleterre, la vie assez dure. Il était prêt à payer leur voyage, mais ses ressources ne lui permettaient pas d'entretenir un ménage et sept enfants. À force d'en parler à Byron, il obtint de celui-ci la promesse de fonder avec Hunt un journal libéral qui serait édité en Italie et publierait le premier toutes les œuvres de Byron. Ce seul privilège suffisait à assurer le succès du journal et la fortune de Hunt. C'était une offre très généreuse de la part de Byron qui n'avait rien à gagner à cette association, bien au contraire. Mais il alla plus loin; il consentit à céder aux Hunt le rez-de-chaussée de son palais de Pise que Shelley, de son côté, s'engagea à meubler pour eux. Tout était ainsi arrangé et la tribu des Hunt se mit en route.

Non sans peine, vers la fin de juin 1822, ils arrivèrent à Livourne. Dans le port, Trelawny les attendait sur le _Bolivar._ Shelley et Williams étaient venus sur l'_Ariel_ qui fit une entrée de grand style. Après de chaleureuses démonstrations de joie, la tribu, pilotée par Shelley, fut dirigée sur Pise, tandis que Williams attendait à Livourne le retour de son ami pour rentrer en bateau avec lui.

Malheureusement le premier contact des Hunt avec Byron fut désagréable. Bien qu'il jugeât ses idées politiques exagérées, il avait une certaine affection protectrice pour Hunt, honnête écrivain, bon père de famille, bon mari, bon homme. Mais il n'avait jamais pu souffrir sa femme Marianne qu'il jugeait vulgaire. C'était une de ces égalitaires qui passent leur vie à penser aux inégalités. Pour bien montrer qu'elle ne respectait pas en Byron le grand seigneur, elle le traita avec une insolence que l'homme le plus humble n'eût pas toléré. Avec l'aimable Guiccioli, elle prit les allures de matrone britannique. Byron demeura poli, mais glacial.

Au bout de vingt-quatre heures il était excédé. Les sept enfants couraient dans la maison, abîmaient tout, «Kraal de Hottendots, plus sales et plus malfaisants que des Yahoos.» Lord Byron regardait avec dégoût cette vermine humaine, et mettant en faction sur l'escalier son énorme bouledogue, lui disait: «Ne laissez aucun petit cockney venir de notre côté.» Déjà il était las du journal.

Shelley, qui devait repartir le jour même, ne voulut pas abandonner Hunt avant d'avoir arrangé ses affaires. Il adoucit Byron, prêcha Marianne, consola son ami et retarda son départ de jour en jour jusqu'à ce que tout fût réglé. Sa ténacité triomphait toujours de la hautaine langueur de Byron. Il obtint que le premier numéro du

journal publierait la «Vision du Jugement» [1], ce qui le lancerait sûrement. Williams, qui attendait à Livourne, devenait impatient et nerveux. Il n'avait jamais été séparé de sa femme pendant un temps aussi long et se plaignait. Shelley lui envoyait billet sur billet pour expliquer son retard.

Ce début de juillet avait été d'une chaleur suffocante, «le soleil d'Italie au rire impitoyable». Les paysans avaient dû cesser de travailler dans les champs au milieu du jour. L'eau manquait et partout des processions de prêtres, portant les images saintes, imploraient le ciel d'un peu de pluie.

Le matin du 8, Shelley arriva avec Trelawny, alla à la banque, fit de nombreux achats dans les magasins pour l'approvisionnement de Casa Magni, puis les trois amis se dirigèrent ensemble vers le port. Trelawny, avec son Bolivar, voulait accompagner l'Ariel. Le ciel se couvrait peu à peu et une brise légère soufflait dans la direction de Lerici. Le capitaine Roberts dit qu'il y aurait bientôt un orage. Williams, qui avait hâte de partir, affirma qu'en sept heures ils seraient arrivés.

À midi, Shelley, Williams et leur mousse étaient à bord de l'Ariel; Trelawny, à bord du Bolivar, faisait ses préparatifs. Le bateau du garde-port les accosta pour vérifier leurs papiers: «Barchetta Don Juan? Capitaine Percy Shelley? Cela va bien.» Trelawny, qui n'avait pas son certificat sanitaire, essaya de passer outre: l'officier le menaça de quinze jours de quarantaine. Il offrit d'aller se mettre rapidement en règle, mais Williams ne tenait plus en place. D'ailleurs ils n'avaient pas de temps à perdre il était deux heures; il y avait peu de vent et ils arriveraient à grand' peine à la nuit tombante.

L'Ariel sortit presque en même temps que deux felouques italiennes. Trelawny mécontent se mit à l'ancre, fit amener ses voiles et avec une longue-vue suivit des yeux le bateau de ses amis. Son pilote génois lui dit: «Ils auraient dû partir ce matin, à trois ou quatre heures... ils se tiennent trop à la côte; le courant les y fixera.»

—Ils auront bientôt le vent de terre, doit Trelawny.

—Ils en auront peut-être beaucoup trop, dit le Génois; cette voilure sur un bateau sans pont, et sans un marin à bord, c'est une folie!... Regardez ces lignes noires là-bas, et les chiffons sales qui passent au-dessus, et cette fumée sur l'eau. Le Diable prépare un de ses tours.

Du bout de la jetée le capitaine Roberts, lui aussi, observait l'Ariel; quand il le perdit de vue, il monta sur le phare et vit l'orage s'avancer vers le petit bateau qui bientôt amena une partie de sa voilure; puis les nuages le cachèrent complètement.

Dans le port l'air était devenu brûlant et irrespirable; une sorte de calme pesant paraissait solidifier l'atmosphère. Trelawny accablé descendit dans sa cabine et, malgré lui, s'endormit. Au bout d'un instant, il fut réveillé par un bruit de chaînes; les matelots mouillaient une nouvelle ancre. Dans tout le port c'était l'agitation qui précède la tempête; on amenait des voiles et des mâts, on arrimait des câbles, des ancres grinçaient. Il faisait très noir. La mer était unie et sombre comme un bloc de plomb; des bouffées de vent la parcouraient sans la rider et de larges gouttes de pluie rebondissaient sur sa surface. Des barques de pêche passèrent à toute vitesse, dans un grand désordre; on entendait des coups de sifflet, des ordres, des cris. Soudain un coup de tonnerre formidable couvrit tous les bruits humains.

Quand quelques heures plus tard le ciel se fût éclairci, Trelawny et Roberts explorèrent longuement tout le golfe de leurs longues-vues; il n'y avait plus sur la mer un seul bateau.

* * *

De l'autre côté du golfe, les deux femmes attendaient des nouvelles. Mary était inquiète et mélancolique; cet été si chaud l'effrayait. C'était par un tel temps que son petit William était mort et elle regardait son bébé avec inquiétude. Il allait bien et buvait joyeusement mais elle, sur cette terrasse, devant le plus beau paysage du monde, ne pouvait s'empêcher de se sentir accablée de tristesse. Sans raison, ses yeux se remplissaient de larmes: «Enfin, pensait-elle, quand lui, quand mon Shelley reviendra, je serai heureuse, il me consolera; si son boy est malade, il le guérira et m'encouragera.»

Le lundi, Jane eut une lettre de son mari, datée du samedi: il disait Shelley toujours retenu à Pise: «S'il n'est pas ici lundi, je viendrai seul dans une felouque; attendez-moi lundi au plus tard.» Le jour où cette lettre arriva était celui de l'orage. Mary et Jane, voyant la mer démontée, ne pensèrent pas une minute que l'Ariel, si fragile, eût pris la mer. Le mardi, il plut toute la journée, une pluie douce, monotone, sur une mer très calme. Le mercredi le vent souffla de Livourne et plusieurs felouques arrivèrent. Le patron de l'une d'elles dit que l'Ariel était parti le lundi, mais Mary et Jane ne le crurent pas. Jeudi, le vent fut de nouveau bon, les deux femmes ne quittèrent pas la terrasse; à chaque minute, elles croyaient voir les hautes voiles du petit bateau doubler le cap. À minuit, elles étaient encore sur la terrasse et, inquiètes, se demandaient si quelque maladie ne retenait pas leurs maris à Livourne. Comme la nuit avançait, Jane devint si malheureuse qu'elle décida de fréter un bateau le lendemain matin; mais l'aube vit une mer démontée, et les bateliers refusèrent de faire le voyage. À midi des lettres arrivèrent; il y en avait une de Hunt pour Shelley. Mary l'ouvrit en frissonnant. Elle disait: «Écrivez-nous comment vous êtes rentré, car il a fait mauvais temps lundi après votre départ et nous sommes inquiets.»

La lettre tomba des mains de Mary qui se mit à trembler. Jane la ramassa, lut à son tour et dit: «Alors, tout est fini.»

—Non, ma chère Jane, tout n'est pas fini; mais cette attente est horrible. Venez avec moi. Allons à Livourne. Allons en poste pour faire plus vite et sachons notre sort.

La route de Lerici à Livourne passait par Pise; elles s'arrêtèrent un instant chez Lord Byron pour demander s'il avait des nouvelles. Elles frappèrent à la porte; une servante italienne cria: «Chi è» car il était déjà tard, puis leur ouvrit. Byron était couché, mais la comtesse Guiccioli, souriante, descendit à leur rencontre. En voyant l'aspect terrifiant du visage de Mary, blanche comme un marbre, elle s'arrêta étonnée.

—Where is he? Papete alcuna cosa di Shelley? dit Mary. Byron qui suivait sa maîtresse, ne savait rien, seulement que Shelley avait quitté Pise le dimanche et s'était embarqué le lundi, par mauvais temps.

Refusant de se reposer, les deux femmes partirent pour Livourne; elles y arrivèrent à deux heures du matin. Leur cocher les amena à une auberge où elles ne trouvèrent ni Trelawny, ni le capitaine Roberts. Elles se jetèrent habillées sur des lits et attendirent le jour. À six heures du matin, elles coururent toutes les auberges de Livourne. À celle du Globe, elles trouvèrent Roberts qui descendit avec un visage bouleversé, et elles surent par lui tout ce qui s'était passé pendant cette horrible semaine.

Cependant il restait un espoir. L'Ariel pouvait avoir été poussé par la tempête vers la Corse ou l'île d'Elbe. Elles envoyèrent un courrier faire le tour du golfe pour demander de village en village si l'on avait trouvé quelque épave, et à neuf heures du matin repartirent pour Casa Magni. Trelawny les accompagna. En passant à Viareggio, on leur apprit qu'on avait trouvé sur la plage un petit canot et un tonneau. Trelawny alla voir, c'était bien le canot minuscule de l'Ariel. Mais peut-être le canot, encombrant par mauvais temps, avait-il été jeté par-dessus bord. Quand Jane et Mary arrivèrent à Casa Magni, c'était la fête du village. Toute la nuit, le bruit des danses et des chants les tint éveillées.

* * *

Cinq à six jours plus tard, Trelawny, qui avait promis une récompense à ceux des garde-côtes qui lui fourniraient quelque information, fut appelé à Viareggio où un corps avait été trouvé sur la plage. C'était un cadavre affreux à voir, car toutes les parties non protégées par les vêtements avaient été déchiquetées par les poissons. Mais la silhouette haute et fragile était trop familière à Trelawny pour que le doute fût possible. Dans une des poches du veston, il trouva un Sophocle; dans l'autre, un volume de Keats, placé dans la poche, encore ouvert comme si le lecteur, interrompu seulement par la tempête, avait dû précipitamment le mettre de côté. Presque en même temps le corps de Williams et celui du marin furent jetés sur la côte, non loin du même point, plus mutilés encore. Trelawny les fit enterrer dans le sable pour les préserver des vagues et galopa vers Casa Magni.

Sur le seuil de la maison, il s'arrêta. On ne voyait personne, une lampe brûlait. Peut-être les deux veuves se disaient-elles encore quelque raison d'espérer. Trelawny pensa à sa dernière visite. Alors les deux familles étaient réunies dans la vérandah au-dessus d'une mer calme qui reflétait les étoiles. Williams avait crié «Buona notte!» et Trelawny, à travers la baie, avait ramé jusqu'au Bolivar tandis qu'au loin Jane chantait en s'accompagnant de sa guitare. Puis la voix perçante de Shelley avait fait trembler l'air tranquille. Longtemps il avait écouté avec bonheur ce bruit joyeux d'une famille heureuse.

Un cri interrompit sa rêverie. La nourrice Caterina, en traversant le hall, l'avait aperçu sur le seuil. Alors il monta et, sans se faire annoncer, entra dans la chambre où se tenaient Mary et Jane. Il ne dit pas un mot. Les grands yeux noisette de Mary Shelley le fixèrent avec une incroyable intensité. Elle poussa un cri: «Il n'y a plus d'espoir?» Trelawny, sans répondre, sortit de la chambre et dit à la nourrice d'amener les enfants aux deux mères.