Ariel: ou, La vie de Shelley

André Maurois · Chapitre 36 sur 42

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Ariel: ou, La vie de Shelley

XVI. Samuel Xiii, 23

En retrouvant Mary il voulut s'excuser, mais bien qu'elle eût été vraiment inquiète, elle avait la godwinesque pudeur qui dissimule toute émotion, et plaisanta: «Quelle oie sauvage vous faites, Percy! Si j'ai pensé à autre chose qu'à mon livre, c'est à l'Opéra, à la nouvelle robe que j'attends de Florence, surtout à la couronne de lierre pour mes cheveux, et pas à vous, grand serin! Quand j'ai quitté la maison, mes souliers de satin n'étaient pas arrivés... Voilà qui est important.»

Mais il y avait toujours quelque chose de dissonant dans la gaieté de Mary.

 

XVI. SAMUEL XIII, 23

 

Byron, après avoir promis à Shelley d'amener Allegra à Pise, était arrivé sans elle et Claire, qui était venue de Florence rôder autour de la ville dans l'espoir d'apercevoir sa fille, devint bien inquiète quand elle sut que celle-ci avait été laissée à ce couvent de Bagna-Cavallo dont ses amis italiens lui faisaient une peinture sinistre. La maison était construite au milieu des marais de la Romagne, dans le climat le plus malsain; l'hygiène y était ignorée, la nourriture détestable, le chauffage inconnu. Claire ne pouvait plus voir un feu sans penser que sa pauvre chérie n'en avait pas.

La douleur maternelle amena cette petite femme orgueilleuse à un renoncement presque sublime. Elle écrivit à Byron qu'elle accepterait de ne jamais revoir Allegra de sa vie, s'il consentait à la faire élever dans une bonne école anglaise. «Je ne puis résister plus longtemps, disait-elle, à un sentiment intérieur, inexplicable, angoissant, qui me dit que je ne la verrai plus.»

Byron ne répondit pas. Quelques amis conseillèrent à Claire d'enlever sa fille, mais Shelley lui demanda d'avoir de la patience. Tout en partageant ses sentiments sur la cruauté de Byron, il désapprouvait toute folle véhémence: «Lord Byron est inflexible et vous êtes en son pouvoir. Souvenez-vous, Claire, que vous avez jadis repoussé mes conseils avec un mépris immérité et qu'aujourd'hui vous le regrettez inutilement. Ceci est le second de mes livres sibyllins. Si vous attendez le troisième, il coûtera peut-être plus cher encore.»

Il fit une démarche auprès de Byron, mais celui-ci, dès qu'il entendit le nom de Claire, eut un mouvement d'impatience: «Oh! dit-il, les femmes ne peuvent vivre sans faire de scènes.» Shelley lui fit part de ce que Claire avait appris au sujet de l'hygiène du couvent: «Qu'en sais-je? dit Byron. Je n'y ai jamais été.» Puis, quand les angoisses de Claire, ses appréhensions lui furent décrites, un sourire de diabolique satisfaction passa sur son visage.

—J'ai dû me contenir pour ne pas le frapper, dit Shelley, en sortant, à un vieil ami anglais. J'étais furieux et j'avais tort. Il ne peut pas plus s'empêcher d'être ce qu'il est que cette porte d'être une porte.

—Votre fatalisme est tout à fait absurde, dit le vieux gentleman. Si je fouettais cette porte, elle resterait porte, mais si Lord Byron était bien fouetté, il deviendrait aussi humain qu'il est inhumain. C'est la faiblesse de ses amis qui fait de lui ce tyran insolent.

En apprenant l'insuccès de cette démarche, Claire parut si désespérée que Shelley et même Mary jugèrent impossibles de la laisser à Florence chez des étrangers. Ils avaient l'intention d'aller passer les mois d'été au bord de la mer avec les Williams; ils l'invitèrent à venir avec eux.

Shelley se promettait un grand plaisir de cette villégiature; Williams et lui avaient obtenu de Trelawny qu'il leur fit construire un bateau à Gênes par un de ses amis, le capitaine Roberts. D'avance ils l'avaient baptisé le Don Juan, en l'honneur de Byron. Celui-ci avait à son tour commandé un yacht plus grand: le Bolivar. Shelley et Williams se voyaient déjà maîtres de la Méditerranée. Leurs femmes étaient moins enthousiastes. Pendant que leurs maris dessinaient sur le sable des cartes marines, elles se promenaient ensemble, philosophaient et cueillaient des violettes le long des chemins.

—Je déteste ce bateau, disait Mary.

—Oh! moi aussi, répondait Jane, mais ce que vous diriez ne servirait à rien et gâterait leur plaisir.

Pour rendre ce beau projet réel, il ne fallait que deux maisons au bord de la mer. Shelley et Williams les cherchèrent en vain. Lord Byron qui voulait un palais, dut tout de suite y renoncer, mais même des maisons de pêcheurs furent introuvables. Williams et sa femme décidèrent de faire une dernière expédition et, pour distraire Claire de ses soucis, ils lui demandèrent de les accompagner.

Ils étaient partis depuis quelques heures à peine quand Lord Byron écrivit à Shelley qu'il avait reçu de mauvaises nouvelles d'Allegra. Il y avait eu une épidémie de typhus en Romagne. Les nonnes n'avaient pris aucune mesure préventive. L'enfant, déjà faible et fatiguée, avait contracté la fièvre. Elle était morte. «Je ne crois pas, ajoutait-il, avoir rien à me reprocher; je suis certain en tous cas de mes intentions et de mes sentiments. Il y a des moments où nous pensons qu'en faisant ceci ou cela les événements auraient pu être évités, mais chaque jour, chaque heure nous montré qu'ils sont inévitables. Je suppose que le Temps fera son œuvre: la Mort a fait la sienne.»

Ils allèrent lui rendre visite. Il était plus pâle encore, mais plus calme aussi qu'à son habitude.

Deux jours plus tard, les Williams avec Claire revinrent de leur voyage. Shelley, craignant quelque acte violent de Claire si elle apprenait son malheur tandis qu'elle se trouvait près de Byron, résolut de ne rien lui dire avant le départ. Williams n'avait pas trouvé les deux maisons meublées qu'il cherchait; sur toute la côte le seul logis libre était une grande bâtisse, la Casa Magni, non meublée et assez délabrée, avec une sorte de terrasse balayée par les flots.

Shelley, qui voulait à tout prix éloigner Claire, décida qu'il fallait louer Casa Magni. Les deux ménages habiteraient ensemble. C'était incommode? Peu importait. Il n'y avait pas de meubles? On en transporterait de Pise. Dans ces moments où sa volonté était employée tout entière, rien ne lui résistait. C'était un torrent. «Je vais, disait-il, jusqu'à ce que quelque chose m'arrête. Mais rien ne m'arrête.»

La douane, les bateliers soulevèrent mille difficultés. Il les surmonta toutes, par la seule force d'une idée ferme qui ne tient aucun compte du monde extérieur, et en quelques jours, les deux familles furent transportées au bord de la mer.

* * *

Casa Magni était une maison toute blanche, bâtie presque au milieu des flots et adossée à une forêt. Une terrasse supportée par des arches surplombait l'admirable golfe de la Spezzia. Le rez-de-chaussée était inhabitable, envahi par la mer dès que celle-ci devenait un peu forte. On ne pouvait y placer que des engins de pêche, des rames. Au premier, une grande salle à manger s'ouvrait d'un côté sur la chambre des Williams, de l'autre sur deux petites chambres qui furent l'une celle de Shelley, l'autre celle de Mary et de Claire.

C'était insuffisant et le premier soir ils échangèrent des impressions assez tristes. Les vagues gémissaient contre les roches avec un bruit lugubre. Les Williams et les Shelley pensaient au malheur de Claire. Elle, qui ne se doutait de rien, attribuait leur mauvaise humeur à la gêne qu'imposait sa présence dans une maison déjà trop petite. Elle le dit et offrit de retourner à Florence. Les deux ménages se récrièrent; Jane murmura quelque chose à Mary; elles se levèrent et allèrent vers la chambre de Williams; bientôt Shelley les y rejoignit. Claire s'approcha; elle les vit dans un coin en conversation animée qui s'arrêta dès qu'on l'aperçut. Alors sans qu'un seul mot eût été prononcé, elle dit: «Allegra est morte?»

Le lendemain, elle écrivit à Byron une lettre terrible-que celui-ci renvoya à Shelley en se plaignant de la dureté de Claire et en le priant de dire à celle-ci qu'il était prêt à lui laisser régler les funérailles et la sépulture de leur enfant. Elle répondit avec une sombre ironie qu'elle s'en rapportait désormais à lui: elle ne demandait plus qu'une boucle et qu'un portrait. Byron, devenu d'une étonnante soumission, lui fit parvenir assez vite une jolie miniature et quelques mèches blondes. Elle dit adieu à ses amis de Casa Magni et retourna à Florence pour vivre au milieu d'étrangers qui, ne connaissant rien de sa douleur, la réveilleraient moins souvent.

Le noble Lord décida de faire enterrer sa fille en Angleterre, dans l'église de Harrow, et de placer sur le mur au-dessus de sa tombe une tablette de marbre avec ces mots: