Ariel: ou, La vie de Shelley

André Maurois · Chapitre 13 sur 42

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Ariel: ou, La vie de Shelley

XI. Ce Quétait Hogg (Suite)

—Elle se brosse les cheveux.

—Alors sortons, Harriet.

Harriet refusa d'abord, mais comme le brossage de cheveux se prolongeait, elle consentit à accompagner Hogg pendant quelques minutes.

Il avait, depuis sa première tentative, respecté sa promesse d'être sage et elle en était à la fois heureuse et désappointée. Sûre de sa vertueuse force de résistance, il ne lui déplaisait pas de l'éprouver. Sur le pont, Hogg s'arrêta. La rivière gonflée charriait, avec une extrême rapidité, toutes sortes de débris tournoyants.

—Harriet chérie, ne trouvez-vous pas qu'Eliza ferait très bien au fil de l'eau... Elle tourbillonnerait avec ses cheveux noirs comme cette poutre de bois... Et, juste ciel! que dirait Miss Warne?

Harriet détourna la tête et éclata de rire: Hogg était sacrilège, mais bien drôle vraiment.

—Comme vous avez un joli rire... si sain, si gai, dear Harriet!

La vaillante Harriet sentit le combat proche.

 

XI. CE QUÉTAIT HOGG (SUITE)

 

Shelley revint le lendemain plus tôt qu'on ne l'attendait. Rien ne lui avait réussi. M. Timothy refusait de le voir; pour des motifs très différents de ceux de son fils, il considérait lui aussi la cérémonie du mariage comme le crime essentiel.

—J'aurais volontiers, dit-il au capitaine Pilfold, payé l'entretien d'enfants illégitimes. Mais épouser?... Ne me parlez plus de lui.

Miss Hitchener, effrayée des calomnies possibles, avait refusé d'accompagner Shelley; en traversant Londres, il avait appris qu'Eliza ne l'avait pas attendu; il rentrait fatigué et mélancolique et espérait trouver le repos entre sa femme et son ami.

Dès son arrivée il sentit dans toute cette petite société un air de gêne et de contrainte. Eliza, enfermée dans sa chambre, brossait ses cheveux tout le long du jour. Hogg et Harriet, au lieu de se taquiner autour de la théière avec de grands éclats de rire, se tenaient très loin l'un de l'autre, et lorsque Hogg parlait à Harriet, elle lui répondait d'un ton sec et plein de mystère.

—Dear Harriet, dit Shelley, dès qu'ils furent seuls, je n'aime pas l'attitude hautaine que vous prenez à l'égard de Hogg... Il est mon meilleur ami; il vient de vous tenir compagnie pendant mon absence. Si vous avez maintenant votre sœur, ce n'est pas une raison pour négliger un homme que je considère, moi, comme un frère.

Harriet soupira. «Joli ami», dit-elle, d'un air tout chargé d'insinuations.

Shelley, étonné, la pressa de s'expliquer. Elle raconta: «Il m'a fait deux déclarations... Une première fois il m'a dit qu'il m'aimait follement... J'ai essayé de plaisanter... Je l'ai fait taire... J'ai cru que c'était fini et me proposais même, pour ne pas vous inquiéter, de ne pas vous en parler... Mais hier il a recommencé... Il m'a dit qu'il ne pouvait plus vivre sans moi, qu'il se tuerait si je n'étais pas à lui.

Shelley se sentit devenir glacé. Une étrange sensation de mort subite arrêta son cœur.

—Hogg? Hogg a fait cela... mais ne lui avez-vous pas montré?...

—Oh! je lui ai dit tout ce qu'on pouvait dire... qu'il manquait à l'amitié... qu'il trahissait votre confiance... «Qu'importe tout cela quand on aime? m'a-t-il répondu. Il convient à Shelley qui est un froid et pur esprit de discourir sur la vertu, mais moi je vous aime, le reste n'est rien... D'ailleurs, quel mal ferions-nous à Shelley? Il ignorera toujours. Pourquoi ne pas me promettre votre amour si vous lui gardez votre affection? S'occupe-t-il donc tellement de vous?...»

—Il a dit cela?

—Oui, et bien d'autres choses... Il a dit que vous mêlez le raisonnement partout où il n'a que faire, que vous êtes ardent pour des chimères et glacial pour les sentiments qui, seuls, comptent dans la vie. J'ai répondu aussi bien que j'ai pu.

Shelley s'était laissé tomber sur un divan. Il lui sembla que sur le monde s'étendait soudain un voile gris. Un affreux vertige moral faisait tourbillonner ses idées. Il frissonnait.

«Que Hogg ait essayé de séduire ma femme, et qu'il ait choisi pour cela le moment où je l'avais confiée à sa protection... Ce visage que je regardais avec tant d'affection... Je pensais que si le monde pouvait le regarder comme moi, son air de loyauté y ramènerait la paix... Jamais rien de plus scélérat... Et pourtant sa conduite à Oxford, si noble, si désintéressée... Il faut que je lui parle, il faut que je raisonne avec lui...»

Il embrassa Harriet longuement et pria Hogg de le suivre hors de la ville. Hogg s'attendait à une scène et s'y était préparé. Il ne nia rien.

—Oui, c'est vrai... J'ai aimé Harriet depuis le premier jour où je l'ai vue Édimbourg... Est-ce ma faute? Je suis ainsi fait que la beauté des femmes me transporte. Harriet est admirablement belle... Je vous le répète, je l'ai aimée tout de suite.

—Ce n'est pas de l'amour, c'est du désir. C'est un instinct vulgaire. Ce n'est pas cette noble passion qui arrache l'homme à l'animal... De l'amour? Réfléchissez, Hogg: l'amour suppose l'oubli de soi-même et la recherche du bonheur de son objet; vous ne pouvez faire que le malheur de Harriet... Donc votre sentiment n'est pas de l'amour; c'est au contraire de l'égoïsme...

—Appelez-le comme vous voulez... Qu'importe le mot?... C'est une passion terrible; j'aurais essayé de lui résister si je ne l'avais sentie invincible.

—Aucune passion n'est invincible... La volonté vient à bout de tout... Si vous aviez pensé à moi... Je vous assure que je me sens plus vieux, plus fané par cette révélation que par vingt ans de misère... Je sens mon cœur flétri... Et cette pauvre Harriet... croyez-vous que tout ceci ne soit pas pénible pour elle?»

Hogg était pâle, affaissé, il semblait honteux et malheureux, et il l'était. Lui aussi aimait Shelley et se jugeait sévèrement: «Pas une femme, pensait-il, ne vaut le sacrifice d'un tel ami.» Et tout haut: «Je regrette ce qui s'est passé, Shelley; j'essaierai d'oublier; je voudrais votre pardon et celui de Harriet, et nous pourrons reprendre la vie comme avant. Ne soyez plus irrité contre moi.