Ascanio 2

Alexandre Dumas · Chapitre 1 sur 7 · partie 2/4

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Ascanio 2

Ascanio

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

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combat sans blessure. Mais ce doux sentiment pour cette chère enfant, belle, innocente et tendre, restait au fond de mon cœur comme en un sanctuaire.

Quant à elle, il est certain que froide et digne avec mes paresseux compagnons, elle était pour moi pleine d’indulgence et de bonté. Elle venait parfois s’asseoir dans l’atelier, auprès de son père, et, courbé sur mon ouvrage, je sentais pourtant son regard arrêté sur moi. J’étais fier et heureux de cette préférence, même sans me l’expliquer. Si quelque ouvrier pour me flatter grossièrement me disait que la fille du maître était amoureuse de moi, je le recevais avec tant de colère et d’indignation qu’il n’y revenait plus.

Un accident qui arriva à Stéphana me prouva jusqu’à quel point elle avait pris racine au plus profond de mon cœur.

Un jour qu’elle se trouvait dans l’atelier, elle ne retira pas assez vite sa petite main blanche, et un maladroit ouvrier qui était ivre, je crois, lui entama avec un ciseau le petit doigt de la main droite et le doigt d’à côté. La pauvre enfant jeta

 

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un cri, et puis, comme fâchée d’avoir crié, pour nous rassurer, se mit à sourire, mais elle soulevait sa main toute sanglante. Je crois que j’aurais tué l’ouvrier si je n’avais été tout entier à elle.

Le Gismondo Gaddi, qui était présent, dit qu’il connaissait un chirurgien dans le voisinage et courut le chercher. Ce méchant médicastre pansa en effet Stéphana et vint tous les jours la voir ; mais il était si ignorant et si négligent que la gangrène se mit dans la plaie. Là-dessus cet âne déclara doctoralement que, malgré ses efforts, Stéphana, selon toutes les probabilités, resterait estropiée du bras droit.

Raphaël del Moro était déjà dans une trop grande misère pour pouvoir consulter un autre médecin ; mais, sur l’arrêt de l’imbécile docteur, je n’y tins pas : je grimpai à ma chambre, je vidai l’escarcelle qui contenait toutes mes épargnes, et je courus chez Giacomo Rastelli de Pérouse, le chirurgien du pape, et le plus habile praticien de toute l’Italie. Sur mes vives instances, et comme la somme que je lui offrais était fort honnête, il vint tout de suite, disant : « Oh ! les

 

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amoureux !... » Après avoir examiné la blessure, il assura qu’il en répondait, et qu’avant quinze jours Stéphana se servirait du bras droit comme de l’autre. J’avais envie de l’embrasser, le digne homme. Il se mit à panser ces pauvres doigts malades, et Stéphana fut aussitôt soulagée. Mais quelques jours après, il fallut enlever la carie des os.

Elle me demanda d’assister à l’opération pour lui donner du courage, et j’en manquais moi-même, et je sentais mon cœur bien petit dans ma poitrine. Maître Giacomo se servait de gros instruments qui faisaient un mal affreux à Stéphana. Elle ne pouvait retenir des gémissements qui retentissaient en moi. Une sueur froide inondait mes tempes.

Enfin, le supplice fut au-dessus de mes forces : ces gros outils qui torturaient ces petits doigts délicats, me torturaient moi-même. Je me levai en suppliant maître Giacomo de suspendre l’opération et de m’attendre un demi-quart d’heure seulement.

Je descendis à l’atelier, et là, comme inspiré

 

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par un bon génie, je fis un instrument d’acier menu et fin qui coupait comme un rasoir. Je retournai vers le chirurgien, qui commença à opérer si facilement que la chère malade n’éprouvait presque plus de douleur. En cinq minutes ce fut terminé, et quinze jours après elle me donnait à baiser cette main que je lui avais conservée, disait-elle.

Mais il me serait impossible de peindre les poignantes émotions à travers lesquelles je passai en voyant souffrir ma pauvre Résignée, comme je l’appelais quelquefois.

La résignation était en effet comme l’attitude naturelle de son âme. Stéphana n’était pas heureuse ; le désordre et l’imprévoyance de son père la navraient ; sa seule consolation était la religion : comme tous les malheureux, elle était pieuse. Bien souvent, quand j’entrais dans une église, car j’ai toujours aimé Dieu, je voyais dans un coin retiré Stéphana pleurant et priant.

Dans tous les embarras où l’incurie de maître del Moro la laissait trop fréquemment, elle avait quelquefois recours à moi avec une confiance et

 

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une grandeur qui me ravissaient. Elle me disait, la chère fille, avec la simplicité des nobles cœurs : « Benvenuto, je vous prie de passer la nuit au travail pour achever ce reliquaire ou cette aiguière, car nous n’avons plus du tout d’argent. »

Bientôt je pris l’habitude de lui soumettre chaque ouvrage que je terminais, et elle me redressait et me conseillait avec une supériorité singulière. La solitude et la douleur avaient élevé et agrandi sa pensée plus qu’on ne saurait croire. Ses paroles, à la fois naïves et profondes, me firent deviner plus d’un secret de l’art, et ouvrirent souvent à mon esprit de nouvelles perspectives.

Je me rappelle qu’un jour je lui montrai le modèle d’une médaille que j’avais à graver pour un cardinal, et qui représentait d’un côté la tête de ce cardinal, et de l’autre Jésus-Christ marchant sur la mer et tendant la main à saint Pierre, avec cette légende : Quare dubitasti ? Pourquoi as-tu douté ?

Stéphana fut contente du portrait, qui était très

 

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ressemblant et fort bien venu. Puis elle contempla longtemps le sujet en silence.

– La figure de Notre-Seigneur est parfaitement belle, dit-elle enfin, et si c’était aussi bien Apollon ou Jupiter, je n’y trouverais rien à redire. Mais Jésus est plus que beau, Jésus est divin : ce visage est d’une pureté de lignes superbes, mais où est l’âme ? J’admire l’homme, mais je cherche le Dieu. Songez, Benvenuto, que vous n’êtes pas seulement un artiste, que vous êtes un chrétien. Voyez-vous, mon cœur a souvent saigné, c’est-à-dire, hélas ! mon cœur a souvent douté ; et moi aussi, relevée de mon abattement, j’ai vu Jésus me tendre la main, je l’ai entendu me dire la sublime parole : « Pourquoi as-tu douté ? » Ah ! Benvenuto, votre image est moins belle que lui. Dans sa céleste figure, il y avait en même temps la tristesse du père qu’on afflige et la clémence du roi qui pardonne. Son front rayonnait, mais sa bouche souriait ; il était plus que grand, il était bon.

– Attendez, Stéphana, lui dis-je.

J’effaçai ce que j’avais fait, et en un quart

 

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d’heure, sous ses yeux, je recommençai la figure de Jésus-Christ.

– Est-ce cela ? lui demandai-je en la lui présentant.

– Oh ! oui, répondit-elle les larmes aux yeux, c’est bien ainsi que m’est apparu le doux Sauveur aux heures des larmes. Oui, je le reconnais maintenant à son air de miséricorde et de majesté. Eh bien ! je vous conseille de toujours faire ainsi, Benvenuto : avant de prendre la cire, ayez la pensée ; vous possédez l’instrument, conquérez l’expression ; vous avez la matière, cherchez l’âme ; que vos doigts ne soient jamais que les serviteurs de votre esprit, entendez-vous.

Voilà quels avis cette enfant de seize ans me donnait dans son bon sens sublime. Quand je restais seul, je méditais ce qu’elle m’avait dit, et je trouvais qu’elle avait raison. Ainsi elle a réglé, éclairé mon instinct. Ayant la forme, je tâchai d’avoir l’idée, et de marier si bien idée et forme qu’elles sortissent unies et confondues de mes mains comme Minerve jaillit tout armée du cerveau de Jupiter.

 

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Mon Dieu ! que la jeunesse est donc charmante et que ses souvenirs sont puissants ! Colombe, Ascanio, cette belle soirée que nous passons ensemble me rappelle toutes celles que j’ai passées assis à côté de Stéphana sur le banc de la maison de son père ; elle regardait le ciel et moi je la regardais. Il y a vingt ans de cela, il me semble que c’est hier ; j’étends la main et je crois sentir sa main : c’est la vôtre, mes enfants. Ce que Dieu fait est bien fait.

Oh ! c’est que rien qu’à la voir, blanche dans sa robe blanche, je sentais le calme descendre dans mon âme. Souvent quand nous nous quittions nous n’avions pas prononcé une parole, et cependant je remportais de ce muet entretien toutes sortes de pensées belles et bonnes qui me faisaient meilleur et plus grand.

Tout cela eut une fin comme tous les bonheurs de ce monde.

Raphaël del Moro n’avait plus guère de progrès à faire dans la misère. Il devait à son bon voisin Gismondo Gaddi deux mille ducats qu’il ne savait comment lui payer. Cette idée mettait

 

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cet honnête homme au désespoir. Il voulut du moins sauver sa fille et confia son dessein de me la donner à un ouvrier de l’atelier, sans doute pour qu’il m’en parlât. Mais celui-ci était un de ces imbéciles que j’avais malmenés quand ils m’avaient brutalement jeté à la tête comme une calomnie l’affection fraternelle de Stéphana. Le butor ne laissa pas même achever Raphaël.

– Renoncez à ce projet-là, maître del Moro, lui dit-il ; la proposition n’aurait pas de succès, je vous en réponds.

L’orfèvre était fier, il crut que je le méprisais à cause de sa pauvreté et ne dit plus un mot sur ce sujet.

À quelque temps de là, Gismondo Gaddi vint lui réclamer sa dette, et comme Raphaël demandait encore du temps :

– Écoutez, dit Gismondo, accordez-moi la main de votre fille, qui est sage et économe, et je vous donnerai quittance de tout.

Del Moro fut transporté de joie. Gaddi passait bien pour être un peu avare, un peu brusque et un

 

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peu jaloux, mais il était riche, et ce que les pauvres estiment et envient le plus, hélas ! c’est la richesse. Quand Raphaël parla de cette proposition inespérée à sa fille, elle ne lui répondit rien : seulement le soir, quand nous quittâmes, pour rentrer à la maison, le banc où nous avions passé la soirée, elle me dit :

– Benvenuto, Gismondo Gaddi m’a demandée en mariage, et mon père a donné son consentement.

Sur ces simples mots, elle me laissa, et moi je me levai debout, comme poussé par un ressort. Puis, saisi de je ne sais quelle fureur, je sortis de Florence et me mis à errer à travers champs.

Durant toute cette nuit, tantôt courant comme un insensé, tantôt couché sur l’herbe et pleurant, mille pensées folles, désespérées, furieuses, traversèrent mon esprit bouleversé.

– Elle, Stéphana, la femme de ce Gismondo ! me disais-je quand, revenant un peu à moi, je cherchais à rassembler mes esprits. Cette idée qui me fait frémir l’accable et l’épouvante aussi, et comme sans doute elle me préférerait, oui, c’est

 

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cela, elle fait un muet appel à mon amitié, à ma jalousie. Oh ! certes, je suis jaloux et avec rage ; pourtant ai-je le droit de l’être ? Gaddi est sombre et violent, mais soyons juste envers nous-mêmes, quelle femme aussi serait heureuse avec moi ? ne suis-je pas de même brutal, fantasque, inquiet, à tout moment engagé dans des disputes dangereuses et des amourettes impies ! pourrai-je me dompter ? non, jamais : tant que le sang courra ainsi bouillant dans mes veines, j’aurai toujours la main sur mon poignard et le pied hors du logis.

Pauvre Stéphana ! je la ferais pleurer et souffrir, je la verrais pâle et flétrie, je me prendrais en haine, je la prendrais en haine elle-même comme un reproche vivant. Elle en mourrait, et c’est moi qui l’aurais tuée. Non, je ne suis pas fait, je le sens, hélas ! pour les joies calmes et pures de la famille ; il me faut la liberté, l’espace, l’orage, tout plutôt que la paix et la monotonie du bonheur. Je briserais, mon Dieu ! dans mes mains maladroites cette fleur délicate et fragile. Je torturerais cette chère vie, cette âme adorable, par mes injures ; et ma propre

 

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existence, mon propre cœur, par des remords. Mais sera-t-elle plus heureuse avec ce Gismondo Gaddi ? Pourquoi l’épouse-t-elle, aussi ? Nous étions si bien ! Après tout, le sort et l’esprit d’un artiste, Stéphana ne l’ignore pas, ne s’accommodent guère de ces liens étroits et durs, de ces bourgeoises nécessités d’un ménage. Il faudrait dire adieu à tous mes rêves de gloire, abdiquer l’avenir de mon nom, renoncer à l’art qui vit de liberté et de puissance. Qu’est-ce qu’un créateur emprisonné au coin du foyer domestique ? Dites, ô Dante Alighieri ! Michel-Ange, mon maître ! comme vous ririez de voir votre élève bercer ses enfants ou demander pardon à sa femme ! Non, soyons courageux pour moi, généreux pour Stéphana : restons seul et triste dans mon rêve et dans ma destinée !

Vous le voyez, mes enfants, je ne me fais pas meilleur que je ne l’étais. Il y avait un peu d’égoïsme dans ma détermination, mais il y avait aussi beaucoup de vive et sincère tendresse pour Stéphana, et mon délire semblait avoir raison.

Le lendemain, je rentrai assez calme à

 

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l’atelier. Stéphana aussi paraissait calme, seulement elle était plus pâle qu’à l’ordinaire. Un mois s’écoula ainsi. Un soir, Stéphana me dit en me quittant :

– Dans huit jours, Benvenuto, je serai la femme de Gismondo Gaddi.

Comme elle ne partit pas tout de suite, cette fois-là j’eus le temps de la regarder. Elle était debout, morne, la main sur le cœur et courbée sous la peine. Son beau sourire était triste à faire pleurer. Elle me contemplait avec douleur, mais sans expression de reproche. Mon ange, prêt à abandonner la terre, semblait me dire adieu. Elle resta ainsi muette et immobile une minute, et puis rentra dans la maison.

Je ne devais plus la revoir en ce monde.

Cette fois encore je sortis de la ville tête nue et en courant, mais je n’y revins pas le lendemain ni le surlendemain, je continuai de marcher jusqu’à ce que je fusse arrivé à Rome.

Je restai à Rome cinq ans, je commençai ma réputation, je gagnai l’amitié du pape, j’eus des

 

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duels, des amours, des succès d’art, mais je n’étais pas content, quelque chose me manquait. Au milieu de toutes ces tempêtes, je ne passais pas un jour sans tourner mes yeux du côté de Florence. Je ne dormais pas une nuit sans revoir en rêve la pâle et triste Stéphana debout sur le seuil de la maison de son père et me regardant.

Après cinq ans, je reçus de Florence une lettre cachetée de noir. Je l’ai lue et relue tant de fois que je la sais maintenant par cœur.

La voici.

 

« Benvenuto, je vais mourir. Benvenuto, je vous aimais.

» Voici quels ont été mes rêves. Je vous connaissais aussi bien que vous-même : j’ai pressenti la puissance qui est en vous et qui vous fera grand un jour. Votre génie, que j’avais lu sur votre large front, dans vos regards ardents, dans vos gestes passionnés, imposait à celle qui portait votre nom de graves devoirs. Je les acceptais. Le bonheur avait pour moi la solennité d’une

 

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mission. Je n’aurais pas été votre femme, Benvenuto, j’aurais encore été votre amie, votre sœur, votre mère. Votre noble existence appartient à tous, je le savais, je n’en aurais pris que le droit de vous consoler dans votre ennui, de vous relever dans vos doutes. Vous eussiez été libre, ami, toujours et partout. Hélas ! je m’étais habituée dès longtemps à vos douloureuses absences, à toutes les exigences de votre fougue, à tous les caprices de votre âme amante des orages. Toute puissante nature a de puissants besoins. Plus l’aigle a plané longtemps, plus longtemps il est obligé de se reposer sur la terre. Mais quand vous vous seriez arraché aux songes fiévreux du sommeil de votre génie, j’aurais retrouvé au réveil mon sublime Benvenuto, celui que j’aime, celui qui m’eût appartenu à moi seule ! Je n’aurais pas fait un reproche aux heures de l’oubli, car elles n’auraient rien eu d’injurieux pour moi. Quant à moi, vous sachant jaloux comme tout noble cœur, jaloux comme le dieu de l’Écriture, je serais restée, quand vous n’auriez pas été là, loin des regards, dans la solitude que j’aime, vous attendant et priant pour vous.

 

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» Voilà quelle eût été ma vie.

» Quand j’ai vu que vous m’abandonniez, soumise à la volonté de Dieu et à la vôtre, j’ai fermé les yeux et remis ma destinée aux mains du devoir : mon père m’ordonnait un mariage qui lui épargnait le déshonneur, j’ai obéi. Mon mari a été dur, sévère, impitoyable ; il ne s’est pas contenté de ma docilité, il exigeait un amour au-dessus de mes forces, et me punissait en brutalités de mes chagrins involontaires. Je me suis résignée. J’ai été, je l’espère, une épouse digne et pure, mais toujours bien triste, Benvenuto. Dieu, néanmoins, m’a récompensée, dès ce monde, en me donnant un fils. Les baisers de mon enfant m’ont pendant quatre ans empêchée de sentir les outrages, les coups et enfin la misère ! car pour trop vouloir gagner, mon mari fut ruiné, et il est mort le mois passé de cette ruine. Que Dieu lui pardonne comme je lui pardonne moi-même !

» Je vais mourir à mon tour, aujourd’hui, dans une heure, de mes souffrances accumulées, et je vous lègue mon fils, Benvenuto.

» Tout est pour le mieux, peut-être. Qui sait si

 

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ma faiblesse de femme aurait suffi au rôle que je m’étais imposé près de vous. Lui, mon Ascanio, il me ressemble, il sera un compagnon plus fort et plus résigné de votre vie ; il vous aimera mieux, sinon plus. Je ne suis pas jalouse de lui.

» D’un autre côté, faites pour mon enfant ce que j’aurais fait pour vous.

» Adieu, mon ami, je vous aimais et je vous aime, je vous le répète sans honte et sans remords, aux portes mêmes de l’éternité, car cet amour était saint. Adieu ! soyez grand, je vais être heureuse, et levez quelquefois les yeux au ciel pour que je vous voie.

» Votre STÉPHANA. »

 

Maintenant Colombe, Ascanio, aurez-vous confiance en moi, et êtes-vous prêts à faire ce que je vais vous conseiller ?

Les deux jeunes gens répondirent par un seul cri.

 

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XXIV

 

Visites domiciliaires

 

Le lendemain du jour où, dans les jardins du Petit-Nesle, cette histoire fut racontée à la lueur des étoiles, l’atelier de Benvenuto avait dès le matin son aspect accoutumé ; le maître travaillait à la salière d’or dont il avait si vaillamment défendu la matière première contre les quatre bravi qui voulaient la lui prendre, et sa vie par-dessus. Ascanio ciselait le lis de madame d’Étampes ; Jacques Aubry, mollement étendu sur une chaise, adressait mille questions à Cellini, qui ne lui répondait pas, et qui mettait l’écolier amateur dans la nécessité de se faire les réponses lui-même. Pagolo regardait en dessous Catherine, qui travaillait à quelque ouvrage de femme. Hermann et les autres ouvriers limaient, frappaient, soudaient, ciselaient, et la chanson de

 

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Scozzone égayait ce calme de l’activité.

Le Petit-Nesle était loin d’être aussi tranquille. Colombe avait disparu.

Tout y était donc en rumeur ; on cherchait, on appelait ; dame Perrine jetait les hauts cris, et le prévôt, qu’on était allé quérir à la hâte, tâchait de saisir au milieu des lamentations de la bonne dame quelque indice qui pût le mettre sur les traces de l’absente, et probablement de la fugitive.

– Voyons, dame Perrine, vous dites donc que c’est hier au soir, quelques instants après mon départ, que vous l’avez vue pour la dernière fois, demandait le prévôt.

– Hélas ! oui, messire. Jésus Dieu ! quelle aventure ! la pauvre chère enfant paraissait un peu triste, elle est allée se débarrasser de tous ses beaux affiquets de cour ; elle a mis une simple robe blanche... saints du paradis, ayez pitié de nous ! et puis elle m’a dit : « Dame Perrine, la soirée est belle, je vais aller faire un tour dans mon allée. » Il pouvait être sept heures du soir. Madame que voici, dit Perrine en montrant

 

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Pulchérie, la suivante qu’on lui avait donnée pour aide ou plutôt pour supérieure ; madame que voici, selon son habitude, était déjà rentrée dans sa chambre, sans doute pour préparer ces belles toilettes qu’elle fait si bien, et moi je m’étais mise à coudre dans la salle en bas. Je ne sais combien de temps je restai là à travailler, il est possible qu’à la longue mes pauvres yeux fatigués se soient fermés malgré moi, et que j’aie un peu perdu connaissance.

– Selon votre habitude, interrompit aigrement Pulchérie.

– Toujours est-il, reprit dame Perrine sans daigner répondre à cette mesquine calomnie, que vers dix heures je quittai mon fauteuil et j’allai voir au jardin si Colombe ne s’y était pas oubliée. J’appelai et ne trouvai personne ; je crus alors qu’elle était rentrée chez elle, et s’était couchée sans me déranger, comme cela lui était arrivé mille fois, à la chère fille. Miséricorde du ciel ! qui aurait pensé... Ah ! messire le prévôt, je puis bien dire qu’elle n’a pas suivi un amant, mais un ravisseur. Je l’avais élevée dans des principes...

 

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– Et ce matin, dit impatiemment le prévôt, ce matin ?

– Ce matin, quand j’ai vu qu’elle ne descendait pas... Sainte-Vierge, secourez-nous !

– Ah ! au diable vos litanies ! s’écria messire d’Estourville. Racontez donc simplement et sans toutes ces jérémiades. Ce matin ?

– Ah ! monsieur le prévôt, vous ne pouvez pas m’empêcher de pleurer jusqu’à ce qu’on la retrouve. Ce matin, messire, inquiète de ne pas la voir (elle était si matinale !), je suis venue frapper à sa porte pour la réveiller, et comme elle ne répondait pas, j’ai ouvert. Personne. Le lit n’était même pas défait, messire. Alors j’ai crié, j’ai appelé, j’ai perdu la tête, et vous ne voulez pas que je pleure !

– Dame Perrine, dit sévèrement le prévôt, auriez-vous introduit ici quelqu’un pendant mon absence ?

– Ici quelqu’un, par exemple ! reprit avec toutes sortes de marques de stupéfaction la gouvernante, qui sentait sa conscience

 

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chatouilleuse à cet endroit. Est-ce que vous ne me l’aviez pas défendu, messire ? depuis quand me suis-je permis de jamais transgresser vos ordres ? Quelqu’un ici ? ah ! bien oui !

– Ce Benvenuto, par exemple, qui osait trouver ma fille si belle, n’a pas tenté de vous gagner ?

– Fi donc ! il eût tenté plutôt d’escalader la lune ; je l’aurais joliment reçu, je m’en vante !

– Ainsi vous n’avez jamais admis dans le Petit-Nesle un homme, un jeune homme ?

– Un jeune homme ! bonté du ciel, un jeune homme ! Pourquoi pas le diable ?

– Qu’est-ce donc alors, dit Pulchérie, que ce gentil garçon qui est venu frapper dix fois à la porte depuis que je suis ici, et à qui dix fois j’ai fermé la porte au nez ?

– Un gentil garçon ? vous avez la berlue, ma chère ; à moins que ce ne soit le comte d’Orbec. Ah ! bon Dieu ! j’y suis : c’est peut-être Ascanio que vous voulez dire. Ascanio, vous savez, messire ? cet enfant qui vous a sauvé la vie. Oui,

 

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en effet, je lui avais donné à raccommoder les boucles d’argent de mes souliers. Mais lui, un jeune homme, cet apprenti ! mettez des lunettes, ma mie. Au surplus, que ces murs et ces pavés disent s’ils l’ont jamais vu ici.

– Il suffit, interrompit sévèrement le prévôt. Si vous avez trompé ma confiance, dame Perrine, je jure que vous me le paierez ! Je vais aller chez ce Benvenuto ; Dieu sait comment ce manant va me recevoir ; mais il le faut.

Benvenuto, contre toute attente, accueillit le prévôt à merveille. En voyant son sang-froid, son aisance et sa bonne grâce, messire d’Estourville n’osa pas même parler de ses soupçons. Mais il dit que sa fille Colombe ayant été fort sottement effrayée la veille, dans sa terreur panique, elle s’était enfuie comme égarée ; que peut-être, sans que Benvenuto le sût lui-même, elle avait cherché un refuge au Grand-Nesle, – ou bien encore qu’en le traversant pour aller ailleurs, elle avait pu s’y évanouir. Bref, il mentit le plus maladroitement du monde.

Mais Cellini accepta tous ses contes et tous ses

 

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prétextes avec politesse ; enfin, il eut la complaisance d’avoir l’air de ne s’apercevoir de rien. Il y eut plus, il plaignit le prévôt de toute son âme, lui affirmant qu’il serait heureux de rendre sa fille à un père qui avait toujours entouré son enfant d’une tendresse et d’une affection si touchante et si digne. La fugitive, à l’entendre, avait donc eu le plus grand tort, et ne pouvait rentrer trop tôt sous une protection si rassurante et si douce. Au reste, comme preuve de la sincérité de l’intérêt qu’il portait à messire d’Estourville, il se mettait à sa disposition pour le seconder dans toutes les recherches, non seulement dans le Grand-Nesle, mais encore partout ailleurs.

Le prévôt, à demi convaincu, et d’autant plus touché de ces éloges qu’il sentait au fond du cœur qu’il les méritait moins, commença, suivi de Benvenuto Cellini, une investigation scrupuleuse dans son ancienne propriété du Grand-Nesle, dont il connaissait tous les coins et recoins. Aussi ne laissa-t-il pas une porte sans la pousser, une armoire sans l’entrouvrir, un bahut sans y jeter un coup d’œil comme par mégarde. Puis, l’hôtel

 

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visité dans tous les coins et recoins, il passa dans le jardin, parcourut l’arsenal, la fonderie, le cellier, l’écurie, examina tout rigoureusement. Pendant cette recherche, Benvenuto, fidèle à son obligeance première, l’aidait de son mieux, lui offrant toutes les clefs au fur et à mesure, indiquant tel corridor ou tel cabinet que messire d’Estourville oubliait. Enfin il lui donna le conseil, de peur que la fugitive ne passât furtivement d’une salle dans une autre, de laisser un de ses gens en sentinelle dans chaque endroit qu’il quittait.

Après avoir fureté partout, au bout de deux heures de perquisitions inutiles, messire d’Estourville, certain de n’avoir rien omis, et confondu de l’obligeance de son hôte, quitta le Grand-Nesle en laissant à Benvenuto mille remerciements et mille excuses.

– Quand il vous plaira de revenir, dit l’orfèvre, et si vous avez besoin de recommencer ici vos recherches, ma maison vous est ouverte à toute heure comme lorsqu’elle vous appartenait ; d’ailleurs, c’est votre droit, messire : n’avons-

 

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nous pas signé un traité par lequel nous nous engageons à vivre en bons voisins ?

Le prévôt remercia Benvenuto, et comme il ne savait de quelle façon lui rendre ses politesses, il loua fort, en sortant, cette gigantesque statue de Mars que l’artiste, comme nous l’avons dit, était en train d’exécuter. Benvenuto lui en fit faire le tour et lui en fit remarquer avec complaisance les étonnantes proportions ; en effet, elle avait plus de soixante pieds de haut, et à sa base près de vingt pas de circonférence.

Messire d’Estourville se retirait fort désolé : il était convaincu, dès lors qu’il n’avait point retrouvé sa fille au Grand-Nesle, qu’elle avait trouvé un asile par la ville. Mais à cette époque, la ville était déjà assez grande pour embarrasser le chef même de la police. D’ailleurs, l’avait-on enlevée ou s’était-elle enfuie ? Était-elle victime d’une violence étrangère, ou avait-elle cédé à son propre mouvement ? C’était une incertitude sur laquelle aucune circonstance ne pouvait le fixer. Il espéra alors que dans le premier cas elle parviendrait à s’échapper, et que dans le second

 

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elle reviendrait d’elle-même. Il attendit donc avec assez de patience, interrogeant malgré cela vingt fois par jour dame Perrine, qui passait son temps à adjurer tous les saints du paradis, et qui continuait à jurer ses grands dieux qu’elle n’avait reçu personne, et de fait, non plus que messire d’Estourville, elle n’avait conçu aucun soupçon sur Ascanio.

Le jour et le lendemain s’écoulèrent sans nouvelles. Le prévôt mit alors tous ses agents en campagne, ce qu’il avait négligé de faire jusqu’alors, pour ne pas ébruiter cet événement, auquel sa réputation était si fort intéressée. Il est vrai qu’il ne leur donna que le signalement, sans leur donner le nom, et que leurs perquisitions furent faites sous un tout autre prétexte que celui qui les amenait véritablement ; mais quoiqu’il ne négligeât aucune source secrète d’informations, toutes ses recherches furent sans résultat.

Certes, il n’avait jamais été pour sa fille un père affectueux et tendre, mais s’il ne désespérait pas, il se dépitait, et son orgueil souffrait à défaut de son cœur ; il songeait avec indignation au beau

 

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parti que la petite sotte allait peut-être manquer, et avec rage aux quolibets et aux sarcasmes avec lesquels la cour allait accueillir sa mésaventure.

Il fallut bien enfin s’ouvrir de ce malheur au fiancé de Colombe. Le comte d’Orbec en fut affligé à la manière d’un commerçant à qui l’on annonce que ses marchandises ont subi une avarie, mais pas autrement. Il était philosophe, le cher comte, et il promit à son digne ami que si la chose ne s’ébruitait pas trop, le mariage n’en tiendrait pas moins ; puis, comme c’était un homme qui savait saisir l’occasion, il profita de la circonstance pour glisser au prévôt quelques mots des projets de madame d’Étampes sur Colombe.

Le prévôt fut ébloui de l’honneur auquel il aurait pu être appelé : son chagrin en redoubla, et il maudit l’ingrate qui se dérobait à une si noble et si belle destinée.

Nous faisons grâce à nos lecteurs de la conversation que cette confidence du comte d’Orbec amena entre les deux vieux courtisans : contentons-nous de dire que la douleur et l’espoir y prirent un caractère bizarrement touchant. Or,

 

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comme le malheur rapproche les hommes, le beau-père et le gendre se séparèrent plus unis que jamais, et sans pouvoir se décider encore à renoncer au brillant avenir qu’ils avaient entrevu.

On était convenu de se taire sur cet événement vis-à-vis de tout le monde ; mais la duchesse d’Étampes était une amie trop intime et une complice trop intéressée pour qu’on ne la mît pas dans le secret.

Ce fut bien vu, car elle prit la chose beaucoup plus à cœur que le père et le mari ne l’avaient fait, et, comme on le sait, elle était plus à même que tout autre de renseigner le prévôt et de diriger ses perquisitions.

Elle savait en effet l’amour d’Ascanio pour Colombe, elle l’avait fait elle-même pour ainsi dire assister à toute sa conspiration ; le jeune homme voyant l’honneur de celle qu’il aimait menacé, s’était décidé peut-être à un acte de désespoir ; mais Ascanio le lui avait dit lui-même, Colombe ne l’aimait point, et ne l’aimant point, n’avait pas dû se prêter à de pareils projets. Or, la duchesse d’Étampes connaissait assez celui

 

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qu’elle avait soupçonné d’abord pour savoir qu’il n’aurait jamais la hardiesse de braver les mépris et la résistance de sa maîtresse ; et cependant, malgré tous ces raisonnements, quoiqu’à ses yeux toutes les probabilités fussent qu’Ascanio n’était pas coupable, son instinct de femme jalouse lui disait que c’était à l’hôtel de Nesle qu’il fallait chercher Colombe, et qu’on devait avant tout s’assurer d’Ascanio.

Mais madame d’Étampes, de son côté, ne pouvait dire à ses amis d’où lui venait cette conviction, car il fallait alors qu’elle leur avouât qu’elle aimait Ascanio, et que, dans l’imprudence de sa passion, elle avait confié à ce jeune homme tous ses desseins sur Colombe. Elle leur assura seulement qu’elle serait bien trompée si Benvenuto n’était pas le coupable, Ascanio le complice, et le Grand-Nesle l’asile. Le prévôt eut beau se débattre, jurer qu’il avait tout vu, tout visité, tout parcouru, elle n’en démordit pas, elle avait pour cela ses raisons, et elle s’obstina tellement dans son opinion, qu’elle finit par jeter des doutes dans l’esprit de messire d’Estourville, qui était cependant certain d’avoir bien cherché.

 

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– D’ailleurs, ajouta la duchesse, j’appellerai moi-même Ascanio, je le verrai, je l’interrogerai, soyez tranquille.

– Oh ! madame, vous êtes trop bonne, dit le prévôt.

– Et vous trop niais, murmura la duchesse entre ses dents.

Elle les congédia.

Elle se mit alors à rêver aux moyens de faire venir le jeune homme, mais comme elle ne s’était encore arrêtée à aucun, on annonça Ascanio ; il allait donc au-devant des désirs de madame d’Étampes ; il était froid et calme.

Madame d’Étampes l’enveloppa d’un regard si perçant, qu’on eût dit qu’elle voulait lire jusqu’au fond de son cœur ; mais Ascanio ne parut pas même s’en apercevoir.

– Madame, dit-il en s’inclinant, je viens vous montrer votre lis à peu près terminé ; il n’y manque plus guère que la goutte de rosée de deux cent mille écus que vous avez promis de me fournir.

 

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– Eh bien ! et ta Colombe ? dit madame d’Étampes pour toute réponse.

– Si c’est de mademoiselle d’Estourville que vous voulez parler, madame, reprit gravement Ascanio, je vous supplierai à deux genoux de ne plus prononcer son nom devant moi. Oui, madame, je vous en conjure humblement et instamment, que ce sujet ne revienne jamais entre nous, de grâce !

– Ah ! ah ! du dépit ! fit la duchesse, dont le regard profond n’avait pas un instant quitté Ascanio.

– Quel que soit le sentiment qui m’anime, et dussé-je encourir votre disgrâce, madame, j’oserai vous refuser dorénavant de continuer avec vous tout entretien sur ce sujet. Je me suis juré à moi-même que tout ce qui aurait trait à ce souvenir resterait maintenant mort et enseveli dans mon cœur.

– Me suis-je donc trompée ? pensa la duchesse, et Ascanio n’est-il pour rien dans l’événement ? Cette petite fille aurait-elle suivi de gré ou de force quelque autre ravisseur, et

 

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perdue pour les projets de mon ambition, servirait-elle par sa fuite les intérêts de mon amour ?

Puis, après ces réflexions faites à voix basse, elle reprit à voix haute :

– Ascanio, vous me priez de ne plus vous parler d’elle ; me laisserez-vous au moins vous parler de moi ? Vous voyez que sur votre prière je n’insiste pas, mais qui sait si ce second sujet de conversation ne vous sera pas plus désagréable encore que le premier ? Qui sait...

– Pardon si je vous interromps, madame, dit le jeune homme, mais la bonté avec laquelle vous voulez bien m’accorder cette grâce que je vous demande, m’enhardit à en implorer une autre. Quoique de famille noble, je ne suis qu’un pauvre enfant obscur, élevé dans l’ombre d’un atelier d’orfèvre, et de ce cloître artistique, je me suis vu tout à coup transporté dans une sphère brillante, mêlé au destin des empires, ayant, faible, de puissants seigneurs pour ennemis, un roi pour rival ; et quel roi, madame ! François Ier, c’est-à-dire un des plus puissants princes de la chrétienté.

 

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Tout à coup, j’ai coudoyé les noms les plus éclatants et les plus illustres destinées ; j’ai aimé sans espoir et l’on m’a aimé sans retour ! et qui m’aimait, grand Dieu ! Vous, une des plus belles, une des plus nobles dames de la terre ! Tout cela a mis le trouble en moi et hors de moi ; tout cela m’a étourdi, écrasé, anéanti, madame !

Je suis effrayé comme un nain qui se réveillerait parmi des géants ; je n’ai plus une idée en place, plus un sentiment dont je me rende compte ; je me trouve comme perdu dans toutes ces haines terribles, dans tous ces amours implacables, dans toutes ces ambitions glorieuses. Madame, laissez-moi respirer, je vous en conjure : permettez au naufragé de revenir à lui, au convalescent de reprendre ses forces ; le temps, je l’espère, remettra tout en ordre dans mon âme et dans ma vie. Du temps, madame, donnez-moi du temps, et par pitié ne voyez aujourd’hui en moi que l’artiste qui vient vous demander si son lis est de votre goût.

La duchesse fixa sur Ascanio un regard plein de doute et d’étonnement ; elle n’avait pas

 

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supposé que ce jeune homme, que cet enfant pût parler de ce ton à la fois poétique, grave et sévère ; aussi se sentit-elle moralement contrainte de lui obéir, et ne parlant plus que de son lis, donna-t-elle à Ascanio des éloges et des conseils, lui promettant qu’elle ferait tout son possible pour lui envoyer avant peu le gros diamant qui complèterait son œuvre. Ascanio la remercia, et prit congé d’elle avec toutes sortes de témoignages de reconnaissance et de respect.

– Est-ce bien là Ascanio ? se dit madame d’Étampes lorsqu’il fut parti : il me semble vieilli de dix ans. Qui lui donne cette gravité presque imposante ? Est-ce la souffrance ? est-ce le bonheur ? Est-il sincère, enfin, ou conseillé par ce damné Benvenuto ? Joue-t-il en artiste consommé un rôle supérieur, ou se laisse-t-il aller à sa propre nature ?

Anne n’y tint pas. Le singulier vertige qui gagnait peu à peu ceux qui luttaient avec Benvenuto Cellini commençait à s’emparer d’elle, malgré la vigueur de son esprit. Elle aposta des gens qui épièrent Ascanio et qui le

 

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suivirent à chacune de ses rares sorties ; mais cela n’amena aucune découverte. Enfin madame d’Étampes fit venir le prévôt et d’Orbec, et leur conseilla, comme un autre eût ordonné, de tenter à l’improviste une autre perquisition dans l’hôtel de Nesle.

Ils obéirent ; mais, quoique surpris au milieu de son travail, Benvenuto les reçut mieux encore cette fois tous deux que la première il n’avait reçu le prévôt seul. On eût dit, à le voir si libre et si poli, que leur présence n’avait absolument rien d’injurieux pour lui. Il raconta amicalement au comte d’Orbec le guet-apens qu’on lui avait dressé au moment où, quelques jours auparavant, il sortait de chez lui chargé d’or ; le jour même, fit-il observer, où mademoiselle d’Estourville avait disparu. Cette fois comme l’autre, il s’offrit pour accompagner les visiteurs dans son château, et pour aider le prévôt à rentrer dans ses droits de père, dont il comprenait si bien les devoirs sacrés. Il était heureux de s’être encore trouvé chez lui pour faire honneur à ses hôtes, car le jour même, dans deux heures, il allait partir pour Romorantin, désigné par la bienveillance de François Ier pour

 

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faire partie des artistes qui devaient aller au-devant de l’empereur.

En effet, les événements politiques avaient marché aussi vite que ceux de notre humble histoire. Charles-Quint, encouragé par la promesse publique de son rival et par l’engagement secret de madame d’Étampes, n’était plus qu’à quelques journées de Paris. Une députation avait été nommée pour aller le recevoir, et d’Orbec et le prévôt avaient effectivement trouvé Cellini en habits de voyage.

– S’il quitte Paris avec toute l’escorte, dit à voix basse d’Orbec au prévôt, ce n’est selon toute probabilité pas lui qui a enlevé Colombe, et nous n’avons plus rien à faire ici.

– Je vous l’avais dit avant d’y venir, répondit le prévôt.

Pourtant ils voulurent aller jusqu’au bout, et commencèrent leur enquête avec un soin minutieux. Benvenuto les suivit et les dirigea d’abord, mais comme il vit que leur visite domiciliaire devenait aussi par trop détaillée, il leur demanda la permission de les laisser

 

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continuer seuls et, devant partir dans une demi-heure, d’aller donner quelques ordres à ses ouvriers, attendu qu’il voulait à son retour trouver tous les préparatifs de la fonte de son Jupiter achevés.

Benvenuto revint effectivement à l’atelier, distribua l’ouvrage aux compagnons, les pria d’obéir à Ascanio comme à lui-même, dit en italien quelques mots à voix basse à l’oreille de celui-ci, fit à tous ses adieux, et se disposa à quitter l’hôtel. Un cheval tout sellé que tenait le petit Jehan l’attendait dans la première cour.

En ce moment Scozzone vint à Benvenuto et le prit à part :

– Savez-vous, maître, lui dit-elle gravement, que votre départ me laisse dans une position bien difficile ?

– Comment cela, mon enfant ?

– Pagolo m’aime de plus en plus.

– Ah ! vraiment ?

– Et il ne cesse de me parler de son amour.

– Et toi que réponds-tu ?

 

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– Dame ! selon vos ordres, maître, je lui réponds qu’il faudra voir, et que la chose peut s’arranger.

– Très bien !

– Comment, très bien ! Mais vous ne savez donc pas, Benvenuto, qu’il prend au sérieux tout ce que je lui dis, et que ce sont de véritables engagements que je contracte envers ce jeune homme ! Il y a quinze jours que vous m’avez prescrit la règle de conduite que j’avais à tenir, n’est-ce pas ?

– Oui, je crois ; je ne me rappelle plus bien.

– Mais moi, j’ai meilleure mémoire. Or, pendant les cinq premiers jours, je lui ai répondu par des représentations douces : il devait tâcher de se vaincre et de ne plus m’aimer. Les cinq jours suivants, je l’ai écouté en silence, et c’était une réponse bien compromettante que celle-là ; mais c’était votre ordre, et je l’ai suivi. Enfin les cinq derniers jours, j’en ai été réduite à lui parler de mes devoirs envers vous, et hier, maître, j’en étais à le prier d’être généreux, et il en était, lui, à me demander un aveu.

 

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– Alors, s’il en est ainsi, c’est différent, dit Benvenuto.

– Ah ! enfin ! dit Scozzone.

– Oui, maintenant écoute, chère petite. Pendant les trois premiers jours de mon absence, tu lui laisseras croire que tu l’aimes ; puis, pendant les trois jours qui suivront, tu lui feras l’aveu de cet amour.

– Quoi ! c’est bien vous qui me dites cela, Benvenuto ! s’écria Scozzone, toute blessée de la trop grande confiance que le maître montrait en elle.

– Sois donc tranquille. Qu’as-tu à te reprocher, puisque c’est moi qui t’y autorise ?

– Mon Dieu, dit Scozzone, rien, je le sais ; mais cependant toujours placée ainsi, entre votre indifférence à vous et son amour à lui, Dieu sait que je puis finir par l’aimer véritablement.

– Bah ! en six jours ! Tu ne te sens pas de force à rester indifférente six jours ?

– Si fait ! je vous les accorde ; mais n’allez pas en rester sept, au moins.

 

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– N’aie pas peur, mon enfant, je reviendrai à temps. Adieu, Scozzone.

– Adieu, maître, fit Catherine, boudant, souriant et pleurant tout à la fois. Pendant que Benvenuto Cellini adressait à Catherine ces dernières instructions, le prévôt et d’Orbec rentrèrent.

Restés seuls et libres de leurs mouvements, ils s’étaient livrés à leurs recherches avec une espèce de frénésie ; ils avaient exploré les greniers, fouillé les caves, sondé tous les murs, remué tous les meubles ; ils avaient échelonné les domestiques sur leur passage, ardents comme des créanciers, patients comme des chasseurs : ils étaient revenus cent fois sur leurs pas, avaient examiné vingt fois la même chose avec une rage d’huissier qui a une prise de corps à exercer, et leur expédition achevée, ils rentraient rouges et animés sans avoir rien découvert.

– Eh bien ! messieurs, leur dit Benvenuto, qui montait à cheval, vous n’avez rien trouvé, n’est-ce pas ? tant pis ! tant pis ! Je comprends combien la chose est douloureuse pour deux

 

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cœurs aussi sensibles que les vôtres, mais malgré tout l’intérêt que je prends à vos douleurs et tout le désir que j’aurais à vous aider dans vos recherches, il faut que je parte. Recevez donc mes adieux. Si vous avez besoin d’entrer au Grand-Nesle en mon absence, ne vous gênez pas, faites comme chez vous. J’ai donné des ordres pour que la maison soit la vôtre. La seule chose qui me console de vous laisser dans cette inquiétude, c’est que j’espère apprendre à mon retour que vous avez, vous, monsieur le prévôt, retrouvé votre chère enfant, et vous, monsieur d’Orbec, votre belle fiancée. Adieu, messieurs. Puis, se retournant vers ses compagnons, qui étaient groupés sur le perron, moins Ascanio, qui sans doute ne se souciait pas de se trouver face à face avec son rival :

– Adieu, mes enfants, dit-il. Si, en mon absence, M. le prévôt a le désir de visiter une troisième fois l’hôtel, n’oubliez pas de le recevoir comme l’ancien maître de céans.

Sur ces mots, le petit Jehan ouvrit la porte, et Benvenuto piquant des deux partit au galop.

 

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– Vous voyez bien que nous sommes des niais, mon cher, dit le comte d’Orbec au prévôt : quand on a enlevé une fille, on ne part pas pour Romorantin avec toute la cour !

 

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XXV

 

Charles-Quint à Fontainebleau

 

Ce n’était pas sans de graves hésitations et d’affreuses angoisses que Charles-Quint avait mis le pied sur cette terre de France où l’air et le sol lui étaient pour ainsi dire ennemis, dont il avait indignement maltraité le roi prisonnier, et dont il avait peut-être, on l’en accusait du moins, empoisonné le dauphin. L’Europe s’attendait de la part de François Ier à de terribles représailles, du moment où son rival venait de lui-même se mettre entre ses mains. Mais l’audace de Charles, ce grand joueur d’empires, ne lui avait pas permis de reculer, et une fois son terrain habilement sondé et préparé, il avait bravement franchi les Pyrénées.

Il comptait, en effet, à la cour de France des amis dévoués et croyait pouvoir se fier à trois

 

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garanties, l’ambition de madame d’Étampes, l’outrecuidance du connétable Anne de Montmorency et la chevalerie du roi.

Nous avons vu comment et par quel motif la duchesse voulait le servir. Quant au connétable, c’était autre chose. L’écueil des hommes d’État de tous les pays et de tous les temps, c’est la question des alliances. La politique, réduite sur ce point et sur beaucoup d’autres, du reste, à n’être que conjecturale, comme la médecine, se trompe fort souvent, hélas ! en étudiant les symptômes des affinités entre les peuples, et en risquant des remèdes aux haines des nations. Or, pour le connétable, l’alliance espagnole était devenue une monomanie. Il s’était mis dans la tête que là était le salut de la France, et pourvu qu’il satisfît Charles-Quint, qui en vingt-cinq ans avait fait vingt ans la guerre à son maître, le connétable de Montmorency se souciait fort peu de mécontenter ses autres alliés, les Turcs et les protestants, et de manquer les plus magnifiques occasions, comme celle qui donnait la Flandre à François Ier.

Le roi avait dans Montmorency une confiance

 

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aveugle. Le connétable avait de fait, dans les dernières hostilités contre l’empereur, montré une résolution inouïe et arrêté l’ennemi ; il est vrai que c’était au prix de la ruine d’une province ; il est vrai que c’était en lui opposant un désert ; il est vrai que c’était en dévastant un dixième de la France. Mais ce qui surtout imposait au roi, c’était l’orgueilleuse rudesse de son ministre et son inflexible obstination, qui pouvait paraître habile et intègre fermeté à un esprit superficiel. Il en résulte donc que François Ier écoutait le grand suborneur de personnes, comme l’appelle Brantôme, avec une déférence égale à la crainte qu’inspirait aux inférieurs le terrible diseur de patenôtres qui entremêlait ses orémus de pendaisons.

Charles-Quint pouvait donc en toute sûreté compter sur la systématique amitié du connétable.

Il faisait encore plus de fonds sur la générosité de son rival. François Ier, en effet, poussait la grandeur jusqu’à la duperie. « Mon royaume, avait-il dit, n’a pas de péage comme un pont, et je

 

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ne vends pas mon hospitalité. » Et l’astucieux Charles-Quint savait qu’il pouvait s’abandonner à la parole du roi-gentilhomme.

Néanmoins quand l’empereur fut entré sur le territoire français, il ne put se rendre maître de ses appréhensions et de ses doutes ; il trouva à la frontière les deux fils du roi, qui étaient venus à sa rencontre, et par tout son passage on l’accablait de prévenances et d’honneurs. Mais le cauteleux monarque frémissait en pensant que toutes ces belles apparences de cordialité cachaient peut-être un piège. « On dort mal décidément, disait-il, en pays étranger. » Il n’apportait aux fêtes qu’on lui donnait qu’un visage inquiet et préoccupé, et à mesure qu’il pénétrait au cœur du pays, il devenait plus triste et plus sombre.

Chaque fois qu’il faisait son entrée dans une ville, il se demandait, au milieu des harangues et sous les arcs de triomphe, si c’était cette ville qui allait lui servir de prison ; puis il murmurait au fond de sa pensée : « Ce n’est ni celle-là ni une autre, c’est la France tout entière qui est mon

 

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cachot ; ce sont tous ces courtisans empressés qui sont mes geôliers. » Et d’heure en heure croissait l’anxiété farouche de ce tigre qui se croyait en cage et qui partout voyait des barreaux.

Un jour, dans une promenade à cheval, Charles d’Orléans, espiègle charmant qui se hâtait d’être aimable et brave comme un fils de France, avant de mourir de la peste comme un manant, sauta lestement en croupe derrière l’empereur en le prenant à bras-le-corps : « À ce coup, s’écria-t-il avec un joyeux enfantillage, vous êtes mon prisonnier. » Charles-Quint devint pâle comme la mort et faillit se trouver mal.

À Châtellerault, le pauvre captif imaginaire rencontra François Ier, qui lui fit un accueil fraternel, et qui le lendemain, à Romorantin, lui présenta toute sa cour, la valeureuse et galante noblesse, gloire du pays, les artistes et les lettrés, gloire du roi. Les fêtes et les surprises recommencèrent de plus belle. L’empereur faisait à tous bon visage, mais dans son cœur il tremblait et se reprochait toujours une imprudence. De temps en temps, comme pour faire l’essai de sa

 

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liberté, il sortait au point du jour du château où l’on avait couché, et il voyait avec plaisir qu’outre les honneurs qu’on lui rendait on ne gênait pas ses mouvements, mais savait-il s’il n’était pas surveillé de loin ? Parfois, comme par caprice, il dérangeait l’ordre établi pour sa route et changeait l’itinéraire prescrit, au grand désespoir de François Ier, dont ces boutades faisaient manquer les cérémonieux apprêts.

Quand il fut à deux journées de Paris, il se rappela avec terreur ce que Madrid avait été pour le roi de France. Pour un empereur, la capitale devait avoir paru la prison la plus honorable et en même temps la prison la plus sûre. Il s’arrêta donc et pria le roi de le conduire sur-le-champ à ce Fontainebleau dont il avait tant entendu parler. Cela bouleversait tous les plans de François Ier, mais il était trop hospitalier pour laisser paraître ses désappointements, et il se hâta de mander à Fontainebleau la reine et toutes les dames.

La présence de sa sœur Éléonore, et la confiance qu’elle avait dans la loyauté de son époux, calmèrent quelque peu les inquiétudes de

 

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l’empereur. Néanmoins, Charles-Quint, tout rassuré qu’il était momentanément, ne devait jamais se trouver à l’aise chez François Ier : François Ier était le miroir du passé, Charles-Quint était le type de l’avenir. Le souverain des temps modernes ne comprenait pas assez le héros du Moyen Âge ; il était impossible que la sympathie s’établit entre le dernier des chevaliers et le premier des diplomates.

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