Ascanio 2

Alexandre Dumas · Chapitre 1 sur 7 · partie 4/4

Pages du PDF

Ascanio 2

Ascanio

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Elle attendit une heure, une heure et demie, deux heures peut-être, mais comme elle

 

153

n’entendait aucun bruit, elle reprit quelque peu de hardiesse, écarta doucement son drap, hasarda un œil, puis les deux. La vision avait disparu. La tête du Mars s’était éteinte, tout était rentré dans les ténèbres.

Quelque rassurants que fussent ce silence et cette obscurité, on comprend que Ruperte était brouillée avec le sommeil pour tout le reste de la nuit. La pauvre bonne femme était donc restée l’oreille au guet et les yeux tout grands ouverts jusqu’au moment où les premiers rayons du jour, glissant à travers les vitres, lui annoncèrent que l’heure des fantômes était passée.

Or, voilà ce que raconta Ruperte, et il faut le dire à l’honneur de la narratrice, son récit fit plus d’effet encore peut-être que n’en avait fait celui de la veille ; l’impression fut profonde, surtout sur Hermann et dame Perrine, sur Pagolo et Scozzone. Les deux hommes s’excusèrent de n’avoir pas entendu Ruperte, mais d’une voix si tremblante et d’une façon si embarrassée que Jacques Aubry en éclata de rire. Quant à dame Perrine et à Scozzone, elles ne soufflèrent pas

 

154

même le mot. Seulement elles devinrent tour à tour si rouges et si blêmes que s’il avait fait jour et qu’on eût pu suivre sur leur visage le reflet de ce qui se passait dans leur âme, on eût pu croire en moins de dix secondes qu’elles allaient mourir d’un coup de sang, puis presque aussitôt trépasser d’inanition.

– Ainsi, dame Perrine, dit Scozzone, qui se remit la première, vous prétendez avoir vu le moine bourru se promener dans le jardin du Grand-Nesle ?

– Comme je vous vois, ma chère enfant, répondit dame Perrine.

– Et vous, Ruperte, vous avez vu flamboyer la tête du Mars ?

– Je la vois encore.

– Voilà, dit dame Perrine : le maudit revenant aura choisi la tête de la statue pour son domicile, puis comme il faut qu’après tout un fantôme se promène comme une personne naturelle, à certaines heures il descend, va, vient, puis quand il est fatigué, il remonte dans sa tête. Les idoles et

 

155

les esprits, voyez-vous, cela s’entend comme larrons en foire : ce sont tous des habitants de l’enfer ensemble, et cet horrible faux dieu Mars donne tout bonnement l’hospitalité à cet effroyable moine bourru.

– Fous groyez, tame Berrine ? demanda le naïf Allemand.

– J’en suis sûre, monsieur Hermann, j’en suis sûre.

– Za fait fenir la chair de boule, ma parole t’honneur ! murmura Hermann en frissonnant.

– Ainsi vous croyez aux revenants, Hermann ? dit Aubry.

– Foui, j’y grois.

Jacques Aubry haussa les épaules, mais tout en haussant les épaules, il résolut d’approfondir le mystère. Or, c’était la chose du monde la plus facile pour lui qui entrait et qui sortait aussi familièrement que s’il eût été de la maison. Il arrêta donc dans son esprit qu’il irait voir Gervaise le lendemain, mais que ce soir il resterait au Grand-Nesle jusqu’à dix heures ; à

 

156

dix heures il prendrait congé de tout le monde, ferait semblant de sortir, resterait en dedans, monterait sur un peuplier, et de là, caché dans les branches, ferait connaissance avec le fantôme.

Tout se passa comme l’écolier l’avait projeté. Il quitta l’atelier sans être accompagné, comme c’était l’habitude, tira la porte du quai à grand bruit pour faire croire qu’il était sorti, puis gagnant rapidement le pied du peuplier, se cramponna à la première branche, se hissa jusqu’à elle à la force des poignets, et en un instant fut à la cime de l’arbre. Arrivé là, il se trouvait juste en face de la tête de la statue et dominait à la fois le Grand et le Petit-Nesle, dans les jardins ni dans les cours desquels rien ne pouvait se passer sans qu’il le vît.

Pendant le temps que Jacques Aubry s’établissait sur son perchoir, il y avait grande soirée au Louvre, dont toutes les fenêtres flamboyaient. Charles-Quint s’était enfin décidé à quitter Fontainebleau et à se risquer dans la capitale, et, comme nous l’avons dit, les deux souverains étaient rentrés le soir même à Paris.

 

157

Là une fête splendide attendait encore l’empereur. Il y avait souper, jeu et bal. Des gondoles, éclairées avec des lanternes de couleur, glissaient sur la Seine, chargées d’instruments, et s’arrêtaient harmonieusement en face de ce fameux balcon d’où, trente ans plus tard, Charles IX devait tirer sur son peuple, tandis que des bateaux, tout pavoisés de fleurs, passaient d’un côté à l’autre de la rivière les convives qui venaient du faubourg Saint-Germain au Louvre, ou qui retournaient au faubourg Saint-Germain.

Au nombre de ces conviés avait été tout naturellement le vicomte de Marmagne.

Comme nous l’avons dit, le vicomte de Marmagne, grand bellâtre, blond fade et rose, avait la prétention d’être un homme à bonnes fortunes ; or, il avait cru remarquer qu’une jolie petite comtesse, dont le mari était justement à cette heure à l’armée de Savoie, l’avait regardé d’une certaine façon ; il avait alors dansé avec elle, et il avait cru s’apercevoir que la main de la danseuse n’était point insensible à la pression de la sienne. Bref, en voyant sortir la dame de ses

 

158

pensées, il s’imagina, au coup d’œil qu’elle lui jeta en le quittant, que, comme Galatée, si elle fuyait vers les saules, c’était avec l’espérance d’y être poursuivie. Marmagne s’était donc mis tout bonnement à la poursuite de la dame, et comme elle demeurait vers le haut de la rue Hautefeuille, il s’était fait passer du Louvre à la tour de Nesle, et suivait le quai pour gagner la rue Saint-André par la rue des Grands-Augustins, lorsqu’il entendit marcher derrière lui.

Il était près d’une heure du matin. La lune, nous l’avons dit, entrait dans son dernier quartier, de sorte que la nuit était assez sombre. Or, au nombre des rares qualités morales dont la nature avait doué Marmagne, le courage, comme on sait, ne jouait pas le principal rôle. Il commença donc à s’inquiéter de ce bruit de pas qui semblait être l’écho des siens, et tout en s’enveloppant plus hermétiquement de son manteau, et en portant instinctivement la main à la garde de son épée, il pressa sa marche.

Mais ce redoublement de célérité ne lui servit de rien ; les pas qui suivaient les siens se remirent

 

159

à l’unisson de ses pas, et parurent gagner sur lui, de sorte qu’au moment où il tournait le porche des Augustins, il sentit qu’il allait évidemment être rejoint par son compagnon de route si, après être passé du pas simple au pas accéléré, il ne passait point du pas accéléré au pas gymnastique. Il allait se décider à ce parti extrême, lorsqu’au bruit des pas se mêla le bruit d’une voix.

– Pardieu ! mon gentilhomme, disait cette voix, vous faites bien de hâter la marche, la place n’est pas bonne, surtout à cette heure, car c’est ici, vous le savez sans doute, qu’a été attaqué mon digne ami Benvenuto, le sublime artiste, qui est à cette heure à Fontainebleau et qui ne se doute guère de ce qui se passe chez lui ; mais comme nous faisons la même route, à ce qu’il paraît, nous pouvons marcher du même pas, et si nous rencontrons quelques tire-laines, ils y regarderont à deux fois avant de s’attaquer à nous. Je vous offre donc la sécurité de ma compagnie si vous voulez bien m’accorder l’honneur de la vôtre.

Aux premiers mots qu’avait prononcés notre

 

160

écolier, Marmagne avait reconnu une voix amie, puis au nom de Benvenuto Cellini, il s’était souvenu du bavard basochien qui déjà une première fois lui avait donné de si utiles renseignements sur l’intérieur du Grand-Nesle. Il s’arrêta donc, car la société de maître Jacques Aubry lui offrait un double avantage. L’écolier lui servait d’escorte d’abord, puis, tout en l’escortant, pouvait lui donner sur son ennemi quelque renseignement nouveau, que sa haine mettrait à profit. Il accueillit donc cette fois le basochien d’un air aussi agréable que possible.

– Bonsoir, mon jeune ami, dit Marmagne en réponse aux paroles de bonne camaraderie que Jacques Aubry venait de lui adresser dans l’obscurité. Que disiez-vous donc de ce cher Benvenuto, que j’espérais rencontrer au Louvre, et qui est resté comme un sournois à Fontainebleau ?

– Ah ! pardieu ! voilà une chance ! s’écria Jacques Aubry. Comment, c’est vous, mon cher vicomte... de... Vous avez oublié de me dire votre nom, ou j’ai oublié de m’en souvenir. Vous venez

 

161

du Louvre ? Était-ce bien beau, bien animé, bien galant, bien amoureux ? Nous allons en bonne fortune, n’est-ce pas, mon gentilhomme ? Ah ! croque-cœur que vous êtes !

– Ma foi, dit Marmagne d’un air fat, vous êtes sorcier, mon cher : oui, je viens du Louvre, où le roi m’a dit des choses fort gracieuses, et où je serais encore si une charmante petite comtesse ne m’avait fait signe qu’elle préférait la solitude à toute cette grande cohue. Et vous, d’où revenez-vous ? voyons.

– Moi, d’où je reviens ? reprit Aubry en éclatant de rire. Ma foi ! vous m’y faites songer ! Mon cher, je viens de voir de drôles de choses ! Pauvre Benvenuto ! Oh ! parole d’honneur ! il ne méritait pas cela !

– Que lui est-il donc arrivé, à ce cher ami ?

– D’abord, si vous venez du Louvre, il faut que vous sachiez, vous, que je viens du Grand-Nesle, où j’ai passé deux heures, perché sur une branche, ni plus ni moins qu’un perroquet.

– Diable ! la position n’était pas commode !

 

162

– N’importe, n’importe ! je ne regrette pas la crampe que j’y ai prise, car j’ai vu des choses, mon cher, j’ai vu des choses, tenez, rien que d’y penser, j’en suffoque de rire.

Et Jacques Aubry se mit en effet à éclater d’un rire si jovial et si franc, que, quoique Marmagne ne sût pas encore de quoi il était question, il ne put s’empêcher de faire chorus. Mais comme il ignorait la cause de la gaieté du basochien, le vicomte cessa naturellement de rire le premier.

– Maintenant, mon jeune ami, maintenant qu’entraîné par votre hilarité j’ai ri de confiance, dit Marmagne, ne puis-je apprendre de vous quelles choses si mirobolantes vous tiennent en joie ? Vous savez que je suis des fidèles de Benvenuto, quoique je ne vous aie jamais rencontré chez lui, attendu que mes occupations me laissent bien peu de temps à donner au monde, et que ce peu de temps, je dois l’avouer, j’aime mieux l’accorder à mes maîtresses qu’à mes amis. Mais il n’en est pas moins vrai que tout ce qui le touche me touche. Ce cher Benvenuto ! Dites-moi donc ce qui se passe au

 

163

Grand-Nesle en son absence. Cela m’intéresse, je vous jure, plus que je ne puis vous l’exprimer.

– Ce qui se passe ? dit Aubry. Mais non, c’est un secret.

– Un secret pour moi ! dit Marmagne. Un secret pour moi qui aime Benvenuto de si grand cœur, et qui encore ce soir renchérissais sur les éloges que lui donnait le roi François Ier. Ah ! c’est mal, dit Marmagne d’un air piqué.

– Si j’étais sûr que vous n’en parliez à personne, mon cher ; – comment diable vous appelez-vous donc, mon cher ami ? – je vous conterais cela, car je vous avoue que je suis aussi pressé de dire mon histoire que l’étaient les roseaux du roi Midas de conter la leur.

– Dites donc alors, dites donc, répéta Marmagne.

– Vous n’en parlerez à personne ?

– À personne, je vous le jure !

– Parole d’honneur ?

– Foi de gentilhomme !

 

164

– Imaginez-vous donc... Mais d’abord, mon cher... mon cher ami, vous connaissez l’histoire du moine bourru, n’est-ce pas ?

– Oui, j’ai entendu parler de cela. Un fantôme qui revient dans le Grand-Nesle, à ce qu’on assure.

– Justement. Ah bien ! si vous savez cela, je puis vous dire le reste. Imaginez-vous que dame Perrine...

– La gouvernante de Colombe ?

– Justement. Allons, allons, on voit bien que vous êtes des amis de la maison. Imaginez donc que dame Perrine, dans une promenade nocturne qu’elle faisait pour sa santé, a cru voir se promener aussi le moine bourru dans les jardins du Grand-Nesle, tandis qu’en même temps dame Ruperte... Vous connaissez dame Ruperte ?

– N’est-ce pas la vieille servante de Cellini ?

– Justement. Tandis que dame Ruperte, dans une de ses insomnies, avait vu flamboyer les yeux, le nez et la bouche, de la grande statue du dieu Mars que vous avez vue dans le jardin du

 

165

Grand-Nesle.

– Oui, un véritable chef-d’œuvre ! dit Marmagne.

– Chef-d’œuvre, c’est le mot. Cellini n’en fait pas d’autre. Or, il avait été arrêté entre ces deux respectables personnes (c’est de dame Perrine et de dame Ruperte que je parle), que ces deux apparitions avaient une même cause, et que le démon qui se promenait la nuit sous le costume du moine bourru dans le jardin, remontait au chant du coq dans la tête du dieu Mars, digne asile d’un damné comme lui, et là était brûlé de si terribles flammes, que le feu en sortait par les yeux, par le nez et par les oreilles de la statue.

– Quel diable de conte me faites-vous là, mon cher ami ! dit Marmagne, ne sachant pas si l’écolier raillait ou parlait sérieusement.

– Un conte de revenant, mon cher, pas autre chose.

– Est-ce qu’un garçon d’esprit comme vous, dit Marmagne, peut croire à de pareilles niaiseries ?

 

166

– Mais non, je n’y crois pas, dit Jacques Aubry. Aussi, voilà pourquoi j’ai voulu passer la nuit sur un peuplier pour tirer la chose au clair, et voir quel était le véritable démon qui mettait tout l’hôtel en révolution. J’ai donc fait semblant de sortir, mais au lieu de refermer la porte du Grand-Nesle derrière moi, je l’ai refermée devant, je me suis glissé dans l’obscurité sans être vu de personne, j’ai gagné le peuplier sur lequel j’avais jeté mon dévolu, et cinq minutes après j’étais juché au milieu de ses branches, juste à la hauteur de la tête du dieu Mars. Or, devinez ce que j’ai vu.

– Comment voulez-vous que je devine ? dit Marmagne.

– C’est juste, il faudrait être sorcier pour deviner de pareilles choses. J’ai vu d’abord la grande porte s’ouvrir, la porte du perron, vous savez ?

– Oui, oui, je la connais, dit Marmagne.

– Je vis la porte s’ouvrir et un homme mettre le nez dehors pour voir s’il n’y avait personne dans la cour. Cet homme, c’était Hermann, le

 

167

gros Allemand.

– Oui, Hermann, le gros Allemand, répéta Marmagne.

– Lorsqu’il se fut bien assuré que la cour était solitaire, et qu’il eut regardé de tous les côtés, excepté sur l’arbre, où, comme vous le pensez bien, il était loin de me soupçonner, il sortit tout à fait, referma la porte derrière lui, descendit les cinq ou six marches du perron, et s’en alla droit à la cour du Petit-Nesle, où il frappa trois coups. À ce signal, une femme sortit du Petit-Nesle et vint ouvrir la porte. Cette femme, c’était dame Perrine, notre amie, laquelle, à ce qu’il paraît, aime à se promener à la belle étoile, en compagnie de notre Goliath.

– Bah ! vraiment ? Ah ! ce pauvre prévôt !

– Attendez donc, attendez donc, ce n’est pas tout ! Je les suivais des yeux comme ils entraient au Petit-Nesle, lorsque tout à coup j’entendis à ma gauche crier le châssis d’une fenêtre. Je me retournai, la fenêtre s’ouvrit, et je vis Pagolo – ce brigand de Pagolo ! qui est-ce qui aurait cru cela de sa part, avec ses protestations, ses Pater et ses

 

168

Ave ? –, et je vis Pagolo qui, après avoir regardé avec les mêmes précautions qu’Hermann, enjambait la balustrade, se laissait glisser le long de la gouttière, et de balcon en balcon, gagnait le bas de la fenêtre... devinez de quelle chambre, vicomte ?

– Que sais-je, moi ! la fenêtre de la chambre de dame Ruperte.

– Ah ! bien oui ! de Scozzone, rien que cela ! de Scozzone, le modèle bien-aimé de Benvenuto ; une charmante brune, ma foi ! Comprenez-vous ce coquin-là, vicomte !

– En effet, c’est fort drôle, dit Marmagne. Et voilà tout ce que vous avez vu ?

– Attendez donc, attendez donc, mon cher ! je vous garde le meilleur pour le dernier, le bon plat pour la bonne bouche ; attendez donc, nous n’y sommes pas, mais nous allons y être, soyez tranquille.

– J’écoute, dit Marmagne. D’honneur, mon cher ami, c’est on ne peut plus amusant !

– Attendez encore, attendez ! Je regardais

 

169

donc mon Pagolo qui courait de balcon en balcon, au risque de se casser le cou, lorsque j’entendis un autre bruit qui venait presque du pied de l’arbre sur lequel j’étais monté. Je ramenai les yeux de haut en bas, et j’aperçus Ascanio qui sortait à pas de loup de la fonderie.

– Ascanio, l’élève chéri de Benvenuto ?

– Lui-même, mon cher, lui-même. Une espèce d’enfant de chœur à qui on donnerait le bon Dieu sans confession. Ah bien oui ! fiez-vous donc aux apparences !

– Et dans quel but sortait Ascanio ?

– Ah ! voilà ! dans quel but ! voilà ce que je me demandais d’abord ; mais bientôt je n’eus plus rien à demander, car Ascanio, après s’être assuré, comme Hermann et comme Pagolo, que personne ne pouvait le voir, tira de la fonderie une longue échelle qu’il alla appuyer contre les deux épaules du dieu Mars, et sur laquelle il monta. Comme l’échelle était juste du côté opposé à celui où j’étais, je le perdis de vue au milieu de son ascension, lorsqu’au moment même où je cherchais ce qu’il pouvait être

 

170

devenu, je vis tout à coup s’enflammer les yeux de la statue.

– Que dites-vous donc là ! s’écria Marmagne.

– La vérité pure, mon cher, et j’avoue que si cela s’était fait sans que je connusse les antécédents que je viens de raconter, je ne me serais peut-être pas trouvé tout à fait à mon aise. Mais j’avais vu disparaître Ascanio, et je me doutai que c’était lui qui causait cette lumière.

– Mais qu’allait faire Ascanio à cette heure dans la tête du dieu Mars ?

– Ah ! voilà justement ce que je me demandais, et comme personne ne pouvait me répondre, je résolus de découvrir la chose par moi-même. Je m’écarquillai les yeux de toutes mes forces, et je parvins à découvrir à travers ceux de la statue un esprit, ma foi ! tout vêtu de blanc, un fantôme de femme, aux pieds duquel Ascanio s’agenouilla respectueusement comme devant une madone. Malheureusement, la madone me tournait le dos, et je ne pus voir son visage, mais je vis son col. Oh ! le joli col qu’ont les fantômes, mon cher vicomte ! un col de

 

171

cygne, figurez-vous, blanc comme la neige. Aussi Ascanio le regardait-il avec une adoration, l’impie ! avec une adoration qui me convainquit que le fantôme était tout bonnement une femme. Qu’en dites-vous, mon cher ? Hein ! le tour est bon ! cacher sa maîtresse dans la tête d’une statue !

– Oui, oui, c’est original, dit Marmagne, riant et réfléchissant à la fois ; très original, en effet. Et vous ne vous doutez pas quelle peut être cette femme ?

– Sur l’honneur ! je n’en ai aucune idée ; et vous ?

– Ni moi non plus.

– Et qu’avez-vous fait quand vous avez vu tout cela ?

– Moi ? Je me suis mis à rire de telle façon que l’équilibre m’a manqué, et que si je ne m’étais pas retenu à une branche, je me rompais le col. Or, comme je n’avais plus rien à voir, et que par ma chute je me trouvais descendu à moitié, je descendis tout à fait, je gagnai la porte

 

172

sans bruit, et je m’en revenais chez moi, riant encore tout seul, quand je vous ai rencontré, et quand vous m’avez forcé de vous raconter la chose. Maintenant, donnez-moi un avis. Voyons, vous qui êtes des amis de Benvenuto, que faut-il que je fasse vis-à-vis de lui ? Quant à dame Perrine, cela ne le regarde pas : la chère dame est majeure, et par conséquent maîtresse de ses volontés ; mais quant à Scozzone, mais quant à la Vénus qui loge dans la tête de Mars, c’est autre chose.

– Et vous voudriez que je vous donnasse mon avis sur ce qui vous reste à faire ?

– Oui, d’honneur ! je suis fort embarrassé, mon cher... mon cher... J’oublie toujours votre nom.

– Mon avis est qu’il faut garder le silence. Tant pis pour les gens qui sont assez niais pour se laisser tromper. Maintenant, mon cher Jacques Aubry, je vous remercie de votre bonne société et de votre aimable conversation, mais me voilà arrivé rue Hautefeuille, et confidence pour confidence, c’est là que demeure mon objet.

 

173

– Adieu, mon tendre, mon cher, mon excellent ami, dit Jacques Aubry serrant la main du vicomte. Votre avis est sage, et je le suivrai. Maintenant bonne chance, et que Cupidon veille sur vous !

Les deux compagnons se séparèrent alors, Marmagne remontant la rue Hautefeuille, et Jacques Aubry prenant la rue Poupée, pour regagner la rue de la Harpe, à l’extrémité de laquelle il avait fixé son domicile.

Le vicomte avait menti au malencontreux basochien en affirmant qu’il n’avait aucun soupçon sur ce que pouvait être le démon femelle, qu’adorait à genoux Ascanio. Sa première idée avait été que l’habitante du Mars n’était autre que Colombe, et plus il avait réfléchi à cette idée, plus il s’était affermi dans sa croyance. Maintenant, comme nous l’avons dit, Marmagne en voulait également au prévôt, à d’Orbec et à Benvenuto Cellini, et il se trouvait placé dans une fâcheuse position pour sa haine, car il ne pouvait faire de la peine aux uns sans faire de plaisir aux autres. En effet, s’il gardait le

 

174

silence, d’Orbec et le prévôt restaient dans l’embarras ; mais aussi Benvenuto restait dans la joie. Si, au contraire, il dénonçait l’enlèvement, Benvenuto était au désespoir, mais le prévôt et d’Orbec retrouvaient, l’un sa fille, l’autre sa fiancée. Il résolut donc de retourner la chose dans sa tête jusqu’au moment où il verrait jaillir de ses réflexions le parti le plus avantageux pour lui.

L’indécision de Marmagne ne fut pas longue ; il savait, sans en connaître le véritable motif, l’intérêt que madame d’Étampes prenait au mariage du comte d’Orbec avec Colombe. Il pensa que la révélation lui ferait, du côté de la perspicacité, regagner dans l’esprit de la duchesse ce qu’il avait perdu du côté du courage : il résolut donc, le lendemain à son lever, de se présenter chez elle et de tout lui dire, et, cette résolution prise, il l’exécuta ponctuellement.

Par un de ces hasards heureux qui servent quelquefois si bien les mauvaises actions, tous les courtisans étaient au Louvre, où ils faisaient leur cour à François Ier et à l’empereur, et madame d’Étampes n’avait près d’elle, à son lever, que ses

 

175

deux fidèles, c’est-à-dire le prévôt et le comte d’Orbec, lorsqu’on annonça le vicomte de Marmagne.

Le vicomte salua respectueusement la duchesse, laquelle ne répondit à ce salut que par un de ces sourires qui n’appartenaient qu’à elle, et dans lesquels elle savait confondre à la fois l’orgueil, la protection et le dédain. Mais Marmagne ne s’inquiéta point de ce sourire, qu’il connaissait au reste pour l’avoir vu passer sur les lèvres de la duchesse, non seulement pour son compte à lui, mais encore pour le compte de bien d’autres. Il savait au reste le moyen de transformer par une seule parole ce sourire de mépris en un sourire plein de grâce.

– Eh bien ! messire d’Estourville, dit-il en se retournant vers le prévôt, l’enfant prodigue est-il revenu à la maison ?

– Encore cette plaisanterie, vicomte ! s’écria Messire d’Estourville avec un geste menaçant et en rougissant de colère.

– Oh ! ne vous fâchez pas, mon digne ami, ne vous fâchez pas, répondit Marmagne ; je vous dis

 

176

cela parce que si vous n’avez pas retrouvé encore la Colombe envolée, je sais, moi, où elle a fait son nid.

– Vous ? s’écria la duchesse, avec l’expression de la plus charmante amitié. Et où cela ? vite, vite ! je vous en prie, dites, mon cher Marmagne.

– Dans la tête de la statue de Mars, que Benvenuto a modelée dans le jardin du Grand-Nesle.

 

177

XXVIII

 

Mars et Vénus

 

Le lecteur, comme Marmagne, a sans doute deviné la vérité, si étrange qu’elle paraisse au premier abord. C’était la tête du colosse qui servait d’asile à Colombe. Mars logeait Vénus, ainsi que l’avait dit Jacques Aubry. Pour la seconde fois, Benvenuto faisait intervenir son œuvre dans sa vie, appelait l’artiste au secours de l’homme, et outre sa pensée et son génie, mettait son sort dans ses statues. Il y avait autrefois, comme on l’a vu, enfoui déjà les projets d’évasion ; il y cachait maintenant la liberté de Colombe et le bonheur d’Ascanio.

Mais, arrivés au point où nous en sommes, il est nécessaire que pour plus de clarté nous revenions un peu sur nos pas.

Quand Cellini eut achevé l’histoire de

 

178

Stéphana, un moment de silence succéda à son récit. Benvenuto, dans ses souvenirs terribles parfois, bruyants toujours, parmi les ombres éclatantes ou farouches qui avaient traversé son existence, regardait passer au fond la mélancolique et sereine figure de Stéphana, morte à vingt ans. Ascanio, la tête penchée, tâchait de se rappeler les traits pâlis de la femme qui, courbée sur son berceau, l’avait souvent réveillé enfant, en laissant tomber ses larmes sur son visage rose. Pour Colombe, elle regardait avec attendrissement ce Benvenuto qu’une autre femme, jeune et pure comme elle, avait tant aimé ; elle trouvait à cette heure sa voix presque aussi douce que celle d’Ascanio, et entre ces deux hommes, qui tous deux l’aimaient d’amour, elle se sentait instinctivement aussi en sûreté qu’un enfant pourrait l’être sur les genoux de sa mère.

– Eh bien ! demanda Benvenuto après une pause de quelques secondes, Colombe se confiera-t-elle à l’homme à qui Stéphana a confié Ascanio ?

 

179

– Vous, mon père ; lui, mon frère, répondit Colombe avec une grâce modeste et digne en leur tendant les deux mains, et je m’abandonne aveuglément à vous deux pour que vous me gardiez à mon époux.

– Merci, dit Ascanio, merci, ma bien-aimée, de ce que vous croyez en lui.

– Vous promettez donc de m’obéir en tout, Colombe ? reprit Benvenuto.

– En tout, dit Colombe.

– Eh bien ! écoutez, mes enfants. J’ai toujours été convaincu que l’homme pouvait ce qu’il voulait, mais à la condition d’avoir pour aide Dieu là-haut, et le temps ici-bas. Pour vous sauver du comte d’Orbec et de l’infamie, et pour vous donner à mon Ascanio, j’ai besoin de temps, Colombe, et dans quelques jours vous allez être la femme du comte. L’important est donc d’abord et avant tout de retarder cette union impie, n’est-ce pas, Colombe, ma sœur, mon enfant, ma fille ! Il est des heures dans cette triste vie où une faute est nécessaire pour prévenir un crime. Serez-vous vaillante et ferme ? Votre amour, qui a tant de

 

180

pureté et de dévouement, aura-t-il un peu de courage ? répondez.

– C’est Ascanio qui répondra pour moi, dit Colombe en souriant et en se tournant vers le jeune homme. C’est à lui de disposer de moi.

– Soyez tranquille, maître, Colombe sera courageuse, répondit Ascanio.

– Alors, voulez-vous, Colombe, sûre de notre loyauté et de votre innocence, quitter hardiment cette maison et nous suivre ?

Ascanio fit un mouvement de surprise, Colombe se tut une minute en regardant Cellini et Ascanio, puis elle se leva et dit simplement :

– Où faut-il aller ?

– Colombe ! Colombe ! s’écria Benvenuto, touché de tant de confiance. Vous êtes une noble et sainte créature, et pourtant Stéphana m’avait rendu difficile en grandeur. Tout dépendait de votre réponse. Nous sommes sauvés maintenant, mais il n’y a pas un moment à perdre. Cette heure est suprême, Dieu nous l’accorde, profitons-en ; donnez-moi la main, Colombe, et venez.

 

181

La jeune fille baissa son voile comme pour dérober sa propre rougeur à elle-même, puis elle suivit le maître et Ascanio. La porte de communication entre le Petit-Nesle et le Grand-Nesle était fermée, mais on avait la clef en dedans. Benvenuto l’ouvrit sans bruit.

Arrivée à cette porte, Colombe s’arrêta.

– Attendez un peu, dit-elle d’une voix émue.

Et sur le seuil de cette maison qu’elle quittait parce que cette maison ne lui offrait plus un asile assez saint, l’enfant s’agenouilla et pria. Sa prière est restée entre elle et le Seigneur ; mais sans doute elle demanda à Dieu pardon pour son père de ce qu’elle allait faire. Puis, elle se releva calme et forte, et se remit à marcher conduite par Cellini. Ascanio, le cœur troublé, les suivait en silence, contemplant avec amour sa robe blanche qui fuyait dans l’ombre. Ils traversèrent ainsi le jardin du Grand-Nesle : les chants et les rires des ouvriers qui soupaient, car, on se le rappelle, c’était fête au château, arrivaient insouciants et joyeux jusqu’à nos amis, inquiets et frissonnants

 

182

comme on l’est d’ordinaire aux instants suprêmes de la vie.

Arrivé au pied de la statue, Benvenuto quitta Colombe un moment, alla jusqu’à la fonderie, et reparut chargé d’une longue échelle qu’il dressa contre le colosse. La lune, céleste veilleuse, éclairait toute cette scène de sa pâle lueur ; le maître, après avoir assuré l’échelle, mit un genou en terre devant Colombe. Le plus touchant respect adoucissait son puissant regard.

– Mon enfant, dit-il à la jeune fille, entoure-moi de tes bras et tiens-toi bien.

Colombe obéit sans mot dire, et Benvenuto souleva la jeune fille comme il eût fait d’une plume.

– Que le frère, dit-il à Ascanio qui s’approchait, laisse le père porter là-haut sa fille bien-aimée.

Et le vigoureux orfèvre, chargé de son précieux fardeau, se mit à gravir l’échelle aussi aisément que s’il n’eût porté qu’un oiseau. À travers son voile, Colombe, sa tête charmante

 

183

abandonnée sur l’épaule du maître, regardait la mâle et bienveillante figure de son sauveur, et se sentait pénétrée pour lui d’une confiance toute filiale que la pauvre enfant, hélas ! n’avait pas éprouvée encore. Quant à Cellini, telle était la puissante volonté de cet homme de fer qu’il tenait dans ses bras celle pour qui, deux heures auparavant, il eût exposé sa vie, sans que sa main tremblât, sans que son cœur battît plus vite, sans qu’aucun de ses muscles d’acier fléchît. Il avait commandé à son cœur d’être calme, et son cœur avait obéi.

Quand il fut arrivé au col de la statue, il ouvrit une petite porte, entra dans la tête du Mars, et y déposa Colombe.

L’intérieur de cette tête colossale d’une statue qui avait près de soixante pieds de haut formait une petite chambre ronde qui pouvait avoir huit pieds de diamètre et dix pieds de hauteur ; l’air et le jour y pénétraient par les ouvertures des yeux, du nez, de la bouche et des oreilles. Cette chambrette avait été pratiquée par Cellini, lorsqu’il travaillait à la tête ; il y enfermait les

 

184

instruments dont il se servait journellement afin de n’avoir pas la peine de les monter et de les descendre cinq ou six fois par jour ; souvent aussi il emportait son déjeuner avec lui, le dressait sur une table qui tenait le milieu de cette singulière salle à manger, de sorte qu’il ne quittait pas même son échafaudage pour son repas du matin. Cette innovation qui lui était si commode l’avait mis en goût : après la table, il y avait transporté une espèce de petit lit, et dans les derniers temps, non seulement il déjeunait dans la tête de son Mars, mais encore il y faisait sa sieste. Il était donc tout simple que l’idée lui fût venue de transporter Colombe dans la cachette la plus sûre évidemment de toutes celles qu’il pouvait lui offrir.

– C’est ici qu’il faudra rester, Colombe, dit Benvenuto, et vous devez, ma chère enfant, vous résigner à ne descendre que la nuit. Attendez dans cet asile, sous le regard de Dieu et sous la garde de notre amitié, le résultat de mes efforts. Jupiter, ajouta-t-il en souriant et en faisant allusion à la promesse du roi, achèvera, je l’espère, ce que Mars aura commencé. Vous ne

 

185

me comprenez pas, mais je sais ce que je veux dire. Nous avons pour nous l’Olympe, et vous avez, vous, le Paradis. Le moyen que nous ne réussissions pas ! Voyons, souriez donc un peu, Colombe, sinon au présent, du moins à l’avenir. Je vous dis sérieusement qu’il faut espérer. Espérez donc avec confiance, sinon en moi, du moins en Dieu. J’ai été dans une prison plus dure que la vôtre, croyez-moi, et mon espérance m’étourdissait sur ma captivité. D’ici au jour du succès, Colombe, vous ne me reverrez plus. Votre frère Ascanio, moins soupçonné et moins surveillé que moi, viendra vous voir et veillera sur vous ; c’est lui que je charge de transformer cette chambre d’ouvrier en cellule de religieuse. Au moment donc où je vous quitte, retenez bien mes paroles : vous avez fait, confiante et courageuse enfant, tout ce que vous aviez à faire ; le reste maintenant me regarde. Nous n’avons plus qu’à laisser agir la Providence, Colombe. Or, écoutez-moi. Quoi qu’il arrive, songez-y : dans quelque situation désespérée que vous paraissiez être ou que vous soyez réellement, lors même qu’aux pieds des autels vous n’auriez plus qu’à

 

186

dire le terrible oui qui vous unirait à jamais au comte d’Orbec, ne doutez pas de votre ami, Colombe ; ne doutez pas de votre père, mon enfant ; comptez sur Dieu et sur nous ; j’arriverai à temps, j’en réponds. Aurez-vous cette foi et cette fermeté ? dites, l’aurez-vous ?

– Oui, dit la jeune fille d’une voix assurée.

– C’est bien, reprit Cellini, adieu ; maintenant je vous laisse dans votre petite solitude ; quand tout le monde sera endormi, Ascanio viendra vous apporter tout ce qu’il vous faut. Adieu, Colombe.

Il tendit la main à Colombe, mais la jeune fille lui présenta son front comme elle avait l’habitude de faire à son père. Benvenuto tressaillit, mais passant la main devant ses yeux et maîtrisant à la fois les pensées qui se pressaient dans son esprit et les passions qui bouillonnaient dans son cœur, il déposa sur ce front pur le plus paternel des baisers, murmurant à demi-voix :

– Adieu, chère fille de Stéphana.

 

187

Et il redescendit promptement vers Ascanio, qui l’attendait, et tous deux allèrent rejoindre paisiblement les ouvriers, qui ne mangeaient plus, mais qui buvaient encore.

Une nouvelle vie, étrange, inouïe, commença alors pour Colombe, et elle s’en arrangea comme d’une existence de reine.

Voici comment fut meublée la chambre aérienne.

Elle avait déjà, comme on le sait, un lit et une table, Ascanio y ajouta une chaise basse en velours, une glace de Vénus, une bibliothèque composée de livres de piété que désigna elle-même Colombe, un crucifix, merveille de ciselure, enfin un flacon d’argent, aussi du maître, et dont chaque nuit on renouvelait les fleurs.

C’était tout ce que pouvait contenir la coque blanche qui recélait tant d’innocence et de grâce.

Colombe dormait ordinairement le jour : Ascanio le lui avait conseillé, de peur qu’un mouvement involontaire ne la trahît ; elle

 

188

s’éveillait avec la lueur des étoiles et le chant des rossignols, s’agenouillait sur son lit, devant son crucifix, et restait longtemps absorbée dans une fervente prière ; puis elle faisait sa toilette, peignait ses beaux et longs cheveux, et rêvait. Alors une échelle se posait contre la statue, et Ascanio venait frapper à la petite porte. Si la toilette de Colombe était achevée, elle ouvrait à son ami, qui restait auprès d’elle jusqu’à minuit. À minuit, si le temps était beau, Colombe descendait : Ascanio rentrait au Grand-Nesle et dormait quelques heures tandis que Colombe faisait sa promenade nocturne, en recommençant les songes de son allée, plus voisins désormais de la réalité. Au bout de deux heures, la blanche apparition rentrait dans son coquet refuge, où elle attendait le jour en respirant les fleurs qu’elle venait de cueillir pour parfumer son doux nid, et en écoutant chanter les rossignols du Petit-Nesle et les coqs du Pré-aux-Clercs.

Un peu avant l’aube, Ascanio revenait voir sa fiancée et lui apportait ses provisions du jour, adroitement dérobées à dame Ruperte, grâce à la complicité de Cellini. Alors commençaient de

 

189

bonnes et ravissantes causeries, souvenirs d’amants, projets d’époux. Quelquefois aussi Ascanio restait silencieusement en contemplation devant son idole, et Colombe se laissait regarder en lui souriant. Souvent, quand ils se quittaient, ils n’avaient pas prononcé une seule parole ; mais c’était alors même qu’ils s’étaient plus parlé. Chacun d’eux n’avait-il pas dans le cœur tout ce que l’autre eût pu lui dire, plus ce que le cœur ne dit pas et que Dieu lit !

La douleur et la solitude dans le jeune âge ont cela de bon, qu’en faisant l’âme meilleure et plus grande, elles la conservent aussi fraîche. Colombe, la vierge fière et digne, était en même temps une jeune fille gaie et folle ; il y avait donc, outre les jours où on rêvait les jours où l’on riait, les jours où l’on jouait comme des enfants, et chose étonnante ! ce n’étaient pas ces jours ou plutôt ces nuits – car, comme on le sait, les jeunes gens avaient interverti l’ordre de la nature –, ce n’étaient pas ces jours qui passaient le plus vite. L’amour, comme toute chose rayonnante, a besoin d’ombre pour mieux briller.

 

190

Jamais un mot d’Ascanio n’effraya la timide et pure enfant qui l’appelait son frère. Ils étaient seuls, ils s’aimaient ; mais justement parce qu’ils étaient seuls, ils sentaient mieux la présence de Dieu, dont ils voyaient de plus près le ciel, et justement parce qu’ils s’aimaient, ils respectaient leur amour comme une divinité.

Dès que l’aurore commençait à dorer faiblement les toits des maisons, Colombe, à grand regret, renvoyait son ami, mais comme Juliette renvoyait Roméo, en le rappelant dix fois. L’un ou l’autre avait toujours oublié quelque chose de bien important ; cependant il fallait partir à la fin, et Colombe, jusqu’au moment où, vers midi, elle remettait son cœur à Dieu et s’endormait du sommeil des anges, restait seule à rêver, écoutait à la fois les pensées qui murmuraient dans son cœur et les petits oiseaux qui s’éveillaient en chantant sous les tilleuls de son ancien jardin. Il va sans dire qu’en se retirant Ascanio emportait l’échelle.

Pour ces petits oiseaux, elle émiettait chaque matin du pain à l’entrée de la bouche de la

 

191

statue ; les hardis pillards venaient chercher ce pain, et vite ils s’envolaient d’abord ; mais ils s’apprivoisèrent peu à peu. Les oiseaux comprennent les âmes des jeunes filles, ailées comme eux. Ils restaient donc longtemps et payaient en chansons le repas que leur donnait Colombe. Il y eut même un chardonneret audacieux qui se hasarda dans l’intérieur de la chambre et qui s’habitua à venir manger dans la main de la jeune fille, le matin et le soir. Puis, comme les nuits commençaient à devenir fraîches, une nuit il se laissa prendre par la jeune prisonnière, qui le mit dans son sein, où il dormit jusqu’au jour malgré la visite d’Ascanio, malgré la promenade de Colombe. Le captif volontaire ne manqua pas de revenir le lendemain et tous les autres soirs. À l’aube il se mettait à chanter. Colombe alors le prenait, le donnait à baiser à Ascanio, et lui rendait la liberté.

Ainsi se passait l’existence de Colombe dans la tête de la statue.

Deux événements en troublèrent seuls le cours paisible ; ces deux événements furent les deux

 

192

visites domiciliaires du prévôt. Une fois Colombe se réveilla en sursaut en entendant la voix de son père ; ce n’était pas un rêve : il était là dans le jardin au-dessous d’elle, et Benvenuto lui disait :

– Vous demandez ce que c’est que ce colosse, monsieur d’Estourville ? C’est la statue de Mars que Sa Majesté le roi François Ier a eu la bonté de me commander pour Fontainebleau. Un petit bijou de soixante pieds, comme vous voyez, rien que cela !

– C’est fort grandiose et fort beau, répondit messire d’Estourville ; mais passons, ce n’est pas cela que je viens chercher.

– Ce serait trop facile à trouver.

Et ils passèrent.

Colombe, à genoux, les bras étendus, avait envie de crier à son père : « Mon père, mon père, je suis ici ! » Le vieillard cherchait sa fille, il la pleurait peut-être ; mais la pensée du comte d’Orbec, mais les projets odieux de madame d’Étampes, mais le souvenir de la conversation qu’avait entendue Ascanio paralysèrent son élan.

 

193

Aussi cette sensation ne lui vint-elle même point à la seconde visite, quand la voix du hideux comte se mêla à celle du prévôt.

– Voilà une étrange statue, et faite comme une maison ! disait d’Orbec arrêté aux pieds du colosse. Si elle résiste à l’hiver, les hirondelles pourront y bâtir leur nid au printemps.

Le matin même de ce jour où la seule voix de son fiancé causa une si grande terreur à Colombe, Ascanio lui avait apporté une lettre de Cellini.

 

« Mon enfant, disait Benvenuto, je suis obligé de partir, mais soyez tranquille, je laisse tout préparé pour votre délivrance et votre bonheur. Une parole du roi me garantit le succès, et, vous le savez, le roi n’a jamais manqué à sa parole. Dès aujourd’hui, votre père va s’absenter aussi. Ne désespérez pas. J’ai eu maintenant tout le temps qu’il me fallait. Je vous le dis donc encore, chère fille, fussiez-vous sur le seuil de l’église, fussiez-vous agenouillée devant l’autel et prête à prononcer les paroles qui lient à jamais, laissez

 

194

faire la fatalité ; la Providence, je vous le jure, interviendra à temps. Adieu.

» Votre père,

» BENVENUTO CELLINI. »

 

Cette lettre, qui remplit de joie Colombe en ravivant ses espérances, eut le malheureux effet d’inspirer aux pauvres enfants une sécurité dangereuse. La jeunesse ne connaît pas les sentiments modérés ; elle saute du désespoir à l’extrême confiance ; pour elle le ciel est toujours ou gros de tempêtes ou resplendissant d’azur. Rassurés doublement et par l’absence du prévôt et par la lettre de Cellini, ils négligèrent dès lors les précautions, donnèrent plus à l’amour et moins à la prudence. Colombe ne veillait plus avec autant de soin sur ses mouvements et fut aperçue de Perrine, qui ne vit, par bonheur, en elle que le moine bourru. Ascanio alluma la lampe sans tirer les rideaux, et la lumière fut aperçue par dame Ruperte. Le double récit des deux commères éveilla la curiosité de Jacques Aubry, et l’indiscret écolier, pareil à l’Horace de

 

195

l’École des Femmes, alla tout révéler, juste à celui à qui il eût fallu tout taire. On connaît le résultat de cette confidence.

Revenons donc à l’hôtel d’Étampes.

Quand on demanda à Marmagne comment il était arrivé à cette précieuse découverte, il ne voulut rien dire et fit le mystérieux. La vérité était trop simple et laissait trop peu d’honneur à sa pénétration : il aima mieux donner à entendre que c’était à force de ruses et de luttes qu’il en était arrivé aux magnifiques résultats dont on s’étonnait. La duchesse, comme nous l’avons dit, était radieuse ; elle allait, venait, interrogeait le vicomte ; on la tenait donc enfin, la petite rebelle qui avait causé tant d’alarmes ! Madame d’Étampes voulait aller elle-même à l’hôtel de Nesle, s’assurer du bonheur de ses amis. D’ailleurs, après ce qui était arrivé, après la fuite ou plutôt l’enlèvement de Colombe, on ne pouvait plus laisser la jeune fille au Petit-Nesle. La duchesse s’en chargerait ; elle l’amènerait à l’hôtel d’Étampes ; elle saurait bien l’y garder, elle, mieux que n’avaient fait duègne et fiancé ;

 

196

elle l’y garderait comme une rivale, et Colombe, comme on le voit, serait bien gardée.

La duchesse fit approcher sa litière.

– La chose est restée à peu près secrète, dit madame d’Étampes au prévôt. Vous, d’Orbec, vous n’êtes pas homme, n’est-ce pas, à vous préoccuper d’une escapade d’enfant ? Ainsi, je ne vois pas ce qui empêcherait le mariage d’avoir lieu et nos projets de tenir.

– Oh ! madame, fit en s’inclinant messire d’Estourville enchanté.

– Aux mêmes conditions, n’est-ce pas, duchesse ? dit d’Orbec.

– Sans doute, aux mêmes conditions, mon cher comte. Quant au Benvenuto, continua la duchesse, coupable ou complice d’un rapt infâme, soyez tranquille, cher vicomte, nous vous en vengerons en nous en vengeant.

– Mais on me disait, madame, reprit Marmagne, que le roi, dans son enthousiasme artistique, avait pris avec lui, dans le cas où la fonte de son Jupiter réussirait, de tels

 

197

engagements qu’il n’aurait plus qu’à souhaiter pour voir ses souhaits accomplis.

– Soyez tranquille, c’est là où je le guette, répondit la duchesse ; je lui ménage pour ce jour-là une surprise à laquelle il ne s’attend pas. Ainsi reposez-vous sur moi et laissez-moi tout mener.

C’est ce qu’il y avait de mieux à faire ; il y avait longtemps que la duchesse ne s’était montrée aussi empressée, aussi active, aussi charmante. Sa joie éclatait malgré elle. Elle envoya en hâte le prévôt chercher ses hoquetons, et bientôt le prévôt, d’Orbec et Marmagne, précédés de sergents d’armes, arrivèrent à la porte de l’hôtel de Nesle, suivis à distance par madame d’Étampes, qui, toute frémissante d’impatience et la tête sans cesse hors de sa litière, attendit sur le quai.

C’était l’heure du dîner des ouvriers, et Ascanio, Pagolo, le petit Jehan et les femmes, se trouvaient seuls pour le moment au Grand-Nesle. On n’attendait Benvenuto que le lendemain soir ou le surlendemain au matin. Ascanio, qui reçut les visiteurs, crut à une troisième visite

 

198

domiciliaire, et, comme il avait reçu à ce sujet des ordres très positifs du maître, il n’opposa aucune résistance et les reçut au contraire avec la plus grande politesse.

Le prévôt, ses amis et ses gens, allèrent droit à la fonderie.

– Ouvrez-nous cette porte, dit d’Estourville à Ascanio.

Le cœur du jeune homme se serra de je ne sais quel terrible pressentiment. Cependant il pouvait se tromper, et comme la moindre hésitation était faite pour donner des soupçons, il remit sans sourciller la clef au prévôt.

– Prenez cette grande échelle, dit le prévôt à ses hoquetons.

Les hoquetons obéirent, et guidés par messire d’Estourville, marchèrent droit à la statue. Arrivé là, le prévôt dressa lui même l’échelle et s’apprêta à monter ; mais Ascanio, pâle de courroux et de terreur, posa le pied sur le premier échelon.

– Que prétendez-vous, messieurs ? s’écria-t-

 

199

il ; cette statue est le chef-d’œuvre du maître ; la garde de cette statue m’est confiée, et le premier qui portera la main sur elle, pour quelque chose que ce soit, celui-là, je vous en préviens, est un homme mort !

Et il tira de sa ceinture un poignard mince et affilé, mais si parfaitement trempé que la lame, d’un seul coup, perçait un écu d’or.

Le prévôt fit un signe et ses hoquetons s’avancèrent contre Ascanio, la pique haute. Ascanio fit une résistance désespérée et blessa deux hommes ; mais il ne pouvait rien, seul contre huit, sans compter le prévôt, Marmagne et d’Orbec. Il lui fallut céder au nombre ; il fut terrassé, garrotté, bâillonné, et le prévôt se mit à gravir l’échelle, suivi, de peur de surprise, par deux de ses sergents.

Colombe avait tout vu et tout entendu ; son père la trouva évanouie ; en voyant tomber Ascanio, elle l’avait cru mort.

Saisi à cette vue de colère, plutôt encore que d’inquiétude, le prévôt chargea brusquement Colombe sur sa robuste épaule et redescendit ;

 

200

puis tous retournèrent au quai, les sergents d’armes entraînant Ascanio, que d’Orbec regardait avec attention. Pagolo vit passer son camarade et ne bougea point. Le petit Jehan était disparu. Scozzone seule, ne comprenant rien à ce qui se passait, essaya de barrer la porte en criant :

– Qu’est-ce que cette violence, messieurs ? Pourquoi entraîner Ascanio ? Quelle est cette femme ?

Mais en ce moment le voile qui couvrait le visage de Colombe se dérangea, et Scozzone reconnut le modèle de la statue d’Hébé.

Elle se rangea alors pâle de jalousie et laissa passer, sans plus dire une seule parole, le prévôt, ses amis, ses gens et ceux qu’ils emmenaient.

– Qu’est-ce que cela signifie, et pourquoi avez-vous maltraité ce jeune homme ? dit madame d’Étampes en voyant Ascanio garrotté, pâle et tout sanglant ; déliez-le ! déliez-le !

– Madame, dit le prévôt, ce jeune homme nous a opposé une résistance désespérée : il a blessé deux de mes hommes ; il est complice de son

 

201

maître, sans doute, et il me paraît urgent de le conduire en lieu sûr.

– Puis, dit d’Orbec à demi-voix à la duchesse, il ressemble si fort au page italien que j’ai vu chez vous et qui a assisté à toute notre conversation, que s’il n’avait un autre costume et s’il ne parlait la langue que vous m’aviez assuré qu’il n’entendait pas, sur l’honneur ! madame la duchesse, je jurerais que c’est lui.

– Vous avez raison, monsieur le prévôt, dit vivement la duchesse d’Étampes, revenant sur l’ordre qu’elle avait donné de rendre la liberté à Ascanio ; vous avez raison, ce jeune homme peut être dangereux. Assurez-vous donc de lui.

– Au Châtelet le prisonnier, dit le prévôt.

– Et nous, dit la duchesse, aux côtés de laquelle on avait placé Colombe toujours évanouie ; nous, messieurs, à l’hôtel d’Étampes !

Un instant après, le galop d’un cheval retentit sur le quai. C’était le petit Jehan qui courait à toute bride annoncer à Cellini ce qui venait de se passer à l’hôtel de Nesle.

 

202

Quant à Ascanio, il entra au Châtelet sans avoir vu la duchesse et sans savoir la part qu’elle venait de prendre à l’événement qui ruinait toutes ses espérances.

 

203