Ascanio 2
Ascanio
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Il est vrai qu’à la rigueur, Louis XI pourrait revendiquer ce titre, mais, à notre avis, Louis XI fut moins le diplomate qui ruse, que l’avare qui amasse.
Le jour de l’arrivée de l’empereur, il y eut une chasse dans la forêt de Fontainebleau. La chasse était un des grands plaisirs de François Ier. Ce n’était guère qu’une fatigue pour Charles-Quint. Néanmoins, Charles-Quint saisit avec empressement cette nouvelle occasion de voir s’il n’était pas prisonnier : il laissa passer la chasse, se jeta de côté et alla jusqu’à s’égarer ; mais en se voyant seul au milieu de cette forêt, libre comme l’air qui passait dans les branches, libre comme
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les oiseaux qui passaient dans l’air, il se rassura presque entièrement, et commença de reprendre un peu de bonne humeur. Cependant, un reste d’inquiétude lui monta encore au visage lorsqu’en se retrouvant au rendez-vous il vit François Ier venir à lui, tout animé par l’ardeur de la chasse, et tenant encore à la main l’épieu sanglant. Le guerrier de Marignan et de Pavie perçait jusque dans les plaisirs du roi.
– Allons donc ! mon bon frère, de la gaieté ! dit François Ier à Charles-Quint en le prenant amicalement sous le bras, lorsque les deux souverains mirent également pied à terre à la porte du palais, et en l’entraînant dans la galerie de Diane, toute resplendissante des peintures du Rosso et du Primatice. Vrai Dieu ! vous êtes soucieux comme je l’étais à Madrid. Mais moi, convenez-en, mon cher frère, j’avais bien quelques raisons de l’être, car j’étais votre prisonnier, tandis que vous, vous êtes mon hôte, vous êtes libre, vous êtes à la veille d’un triomphe. Réjouissez-vous donc avec nous, si ce n’est de fêtes, trop futiles sans doute pour un grand politique comme vous, du moins en
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songeant que vous allez mater tous ces gros buveurs de bière flamands qui se mêlent de vouloir renouveler les communes... Ou plutôt, oubliez les rebelles et ne songez qu’à vous divertir avec des amis. – Est-ce que ma cour ne vous plaît pas ?
– Elle est admirable, mon frère, dit Charles-Quint, et je vous l’envie. Moi aussi j’ai une cour, vous l’avez vue, mais une cour grave et sévère, une morne assemblée d’hommes d’État et de généraux, comme Lannoy, Pescaire, Antonio de Leyra. Mais vous, vous avez, outre vos guerriers et vos négociateurs, outre vos Montmorency et vos Dubellay, outre vos savants, outre Budée, Duchâtel, Lascaris, vous avez vos poètes et vos artistes : Marat, Jean Goujon, Primatice, Benvenuto, et surtout des femmes adorables : Marguerite de Navarre, Diane de Poitiers, Catherine de Médicis, et tant d’autres, et je commence vraiment à croire, mon cher frère, que je troquerais volontiers mes mines d’or pour vos champs de fleurs.
– Oh ! parmi toutes ces fleurs, vous n’avez pas
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encore vu la plus belle, dit naïvement François Ier au frère d’Éléonore.
– Non, et je meurs d’envie d’admirer cette merveille, dit l’empereur, qui, dans l’allusion du roi, avait reconnu madame d’Étampes ; mais dès à présent je crois qu’on a bien raison de dire que le plus beau royaume du monde est à vous, mon frère.
– Mais à vous aussi la plus belle comté, la Flandre ; le plus beau duché, Milan.
– Vous avez refusé l’une le mois passé, dit l’empereur en souriant, et je vous en remercie ; mais vous convoitez l’autre, n’est-ce pas ? ajouta l’empereur en soupirant.
– Ah ! mon cousin, de grâce ! dit François I er, ne parlons pas aujourd’hui de choses sérieuses : après les plaisirs de la guerre, il n’y a rien, je vous l’avoue, que j’aime moins à troubler que les plaisirs d’une fête.
– La vérité est, reprit Charles-Quint avec la grimace d’un avare qui comprend la nécessité où il est de payer une dette, la vérité est que le
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Milanais me tient au cœur, et que cela m’arrachera l’âme de vous le donner.
– Dites de me le rendre, mon frère, le mot sera plus juste et adoucira peut-être votre chagrin. Mais ce n’est point de cela qu’il s’agit à cette heure, mais de nous amuser ; nous parlerons du Milanais plus tard.
– Présent ou restitution, donné ou rendu, dit l’empereur, vous n’en aurez pas moins là une des plus belles seigneuries du monde, car vous l’aurez, mon frère, c’est chose décidée, et je tiendrai mes engagements envers vous avec la même fidélité que vous tenez les vôtres envers moi.
– er Eh ! mon Dieu ! s’écria François I
commençant à s’impatienter de cet éternel retour aux choses sérieuses, que regrettez-vous donc, mon frère ? n’êtes-vous pas roi des Espagnes, empereur d’Allemagne, comte de Flandre, et seigneur, par l’influence ou par l’épée, de toute l’Italie, depuis le pied des Alpes jusqu’à l’extrémité des Calabres ?
– Mais vous avez la France, dit Charles-Quint
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en soupirant.
– Vous avez les Indes et leurs trésors ; vous avez le Pérou et ses mines.
– Mais vous avez la France, vous !
– Vous avez un empire si vaste que le soleil ne s’y couche jamais.
– Mais vous avez la France !... Que dirait Votre Majesté si je guignais ce diamant des royaumes aussi amoureusement qu’elle convoite Milan, la perle des duchés ?
– Tenez, mon frère, dit gravement François I er, j’ai plutôt sur ces questions capitales des instincts que des idées ; mais de même qu’on dit dans votre pays : « Ne touchez pas à la reine », je vous dis, moi : « Ne touchez pas à la France. »
– Eh ! mon Dieu ! dit Charles-Quint, ne sommes-nous pas cousins et alliés ?
– Sans doute, répondit François Ier, et j’espère que rien ne troublera désormais cette parenté et cette alliance.
– Je l’espère aussi, dit l’empereur. Mais, continua-t-il avec son sourire ambitieux et son
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regard hypocrite, puis-je répondre de l’avenir et empêcher, par exemple, mon fils Philippe de se brouiller avec votre fils Henri ?
– La querelle ne sera pas dangereuse pour nous, reprit François Ier, si c’est Tibère qui succède à Auguste.
– Qu’importe le maître ! dit Charles-Quint s’échauffant. L’Empire sera toujours l’empire, et la Rome des Césars était toujours Rome, même quand les Césars n’étaient plus Césars que de nom.
– Oui, mais l’empire de Charles-Quint n’est pas l’empire d’Octave, mon frère, dit François Ier commençant à se piquer. Pavie est une belle bataille, mais ce n’est pas une Actium ; puis Octave était riche, et, malgré vos trésors de l’Inde et vos mines du Pérou, vous êtes fort épuisé de finances, on le sait. On ne veut plus vous prêter dans aucune banque, ni à treize ni à quatorze ; vos troupes sans solde ont été obligées de piller Rome pour vivre, et maintenant que Rome est pillée, elles se révoltent.
– Et vous donc, mon frère, dit Charles-Quint,
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vous avez aliéné les domaines royaux, que je crois, et vous êtes forcé de ménager Luther pour que les princes d’Allemagne vous prêtent de l’argent.
– Sans compter, reprit François Ier, que vos cortès sont loin d’être aussi commodes que le sénat, tandis que moi je puis me vanter d’avoir mis pour toujours les rois hors de page.
– Prenez garde que vos parlements ne vous renvoient quelque beau jour en tutelle.
La discussion s’animait, les deux souverains s’échauffaient de plus en plus, la vieille haine qui les avait si longtemps séparés commençait à s’aigrir de nouveau. François Ier allait oublier l’hospitalité et Charles-Quint la prudence, lorsque le roi de France se souvint le premier qu’il était chez lui.
– Ah çà ! foi de gentilhomme ! mon bon frère ! reprit-il tout à coup en riant, je crois, ventre-Mahom ! que nous allons nous fâcher. Je vous disais bien qu’il ne fallait pas parler entre nous de choses sérieuses, et qu’il fallait laisser la discussion à nos ministres et ne garder pour nous
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que la bonne amitié. Allons, allons, convenons une fois pour toutes que vous aurez le monde, moins la France, et ne revenons point là-dessus.
– Et moins le Milanais, mon frère, reprit Charles en s’apercevant de l’imprudence qu’il avait commise, et en se remettant aussitôt, car le Milanais est à vous. Je vous l’ai promis, et je vous renouvelle ma promesse.
Sur ces assurances réciproques d’amitié, la porte de la galerie s’ouvrit et madame d’Étampes parut. Le roi alla au-devant d’elle, et la ramenant par la main en face de l’empereur, qui, la voyant pour la première fois et sachant ce qui s’était passé entre elle et M. de Medina, la regardait venir à lui de son regard le plus perçant.
– Mon frère, dit-il en souriant, voyez-vous cette belle dame ?
– Non seulement je la vois, dit Charles-Quint, mais encore je l’admire !
– Eh bien ! vous ne savez pas ce qu’elle veut ?
– Est-ce une de mes Espagnes ? je la lui donnerai.
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– Non, non, mon frère, ce n’est point cela.
– Qu’est-ce donc ?
– Elle veut que je vous retienne à Paris, jusqu’à ce que vous ayez déchiré le traité de Madrid et ratifié par des faits la parole que vous venez de me donner.
– Si l’avis est bon, il faut le suivre, répondit l’empereur tout en s’inclinant devant la duchesse, autant pour cacher la pâleur soudaine que ces paroles avaient fait naître sur son visage que pour accomplir un acte de courtoisie.
Il n’eut pas le temps d’en dire davantage, et François Ier ne put voir l’effet produit par les paroles qu’il avait laissé tomber en riant, et que Charles-Quint était toujours prêt à prendre au sérieux, car la porte s’ouvrit de nouveau et toute la cour se répandit dans la galerie.
Pendant la demi-heure qui précéda le dîner, et pendant laquelle tout ce monde élégant, spirituel et corrompu se mêla, la scène que nous avons déjà rapportée à propos de la réception du Louvre, se répéta à peu de chose près. C’étaient
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les mêmes hommes et les mêmes femmes, les mêmes courtisans et les mêmes valets. Les regards d’amour et les coups d’œil de haine s’échangèrent donc comme d’habitude, et les sarcasmes et les galanteries allèrent leur train selon la coutume.
Charles-Quint, en voyant entrer Anne de Montmorency, qu’il regardait à juste titre comme son allié le plus sûr, était allé à sa rencontre et s’entretenait dans un coin avec lui et le duc de Medina, son ambassadeur.
– Je signerai tout ce que vous voudrez, connétable, disait l’empereur, qui connaissait la loyauté du vieux soldat : préparez-moi un acte de cession du duché de Milan, et de par saint Jacques ! quoique ce soit un des plus beaux fleurons de ma couronne, je vous en signerai l’abandon plein et entier.
– Un écrit ! s’écriait le connétable en repoussant chaleureusement une précaution qui sentait la défiance ; un écrit, sire ! que dit donc là Votre Majesté ? Pas d’écrit, sire, pas d’écrit : votre parole, voilà tout. Votre Majesté est-elle
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donc venue en France sur un écrit, et croit-elle que nous aurons moins de confiance en elle qu’elle n’en a eu en nous ?
– Et vous aurez raison, monsieur de Montmorency, répondit l’empereur en lui tendant la main, et vous aurez raison.
Le connétable s’éloigna.
– Pauvre dupe ! reprit l’empereur ; il fait de la politique, Medina, comme les taupes font des trous, en aveugle.
– Mais le roi, sire ? demanda Medina.
– Le roi est trop fier de sa grandeur pour n’être pas sûr de la nôtre. Il nous laissera follement partir, Medina, et nous le ferons prudemment attendre. Faire attendre, monsieur, continua Charles-Quint, ce n’est pas manquer à sa promesse, c’est l’ajourner, voilà tout.
– Mais madame d’Étampes ? reprit Medina.
– Pour celle-là nous verrons, dit l’empereur en poussant et en repoussant une bague magnifique qu’il portait au pouce de la main gauche, et qui était ornée d’un superbe diamant. Ah ! il me
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faudrait une bonne entrevue avec elle.
Pendant ces rapides paroles échangées à voix basse entre l’empereur et son ministre, la duchesse raillait impitoyablement le grand Marmagne, en présence de messire d’Estourville, et cela à propos de ses exploits nocturnes.
– Serait-ce donc de vos gens, monsieur de Marmagne, disait-elle, que le Benvenuto rapporte à tout venant cette prodigieuse histoire : Attaqué par quatre bandits et n’ayant qu’un bras pour se défendre, il s’est fait tout simplement escorter jusque chez lui par ces messieurs. Étiez-vous de ces braves si polis, vicomte ?
– Madame, répondit le pauvre Marmagne tout confus, cela ne s’est pas précisément passé ainsi, et le Benvenuto raconte la chose trop à son avantage.
– Oui, oui, je ne doute pas qu’il ne brode et qu’il n’ornemente quelque peu dans les détails, mais le fond est vrai, vicomte, le fond est vrai ; et en pareille matière, le fond est tout.
– Madame, répondit Marmagne, je promets
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que je prendrai ma revanche, et que cette fois je serai plus heureux.
– Pardon, vicomte, pardon, ce n’est pas une revanche à prendre, c’est une autre partie à recommencer. Cellini, ce me semble, a gagné les deux premières manches.
– Oui, grâce à mon absence, murmura Marmagne de plus en plus embarrassé ; parce que mes hommes ont profité, pour fuir, de ce que je n’étais pas là, les misérables !
– Oh ! dit le prévôt, je vous conseille, Marmagne, de vous tenir battu sur ce point-là : vous n’avez pas de bonheur avec Cellini.
– Il me semble, en ce cas, que nous pouvons nous consoler ensemble, mon cher prévôt, lui répondit Marmagne, car si l’on ajoute les faits avérés aux bruits mystérieux qui courent, la prise du Grand-Nesle à la disparition d’une de ses habitantes, le Cellini, messire d’Estourville, ne vous aurait pas non plus porté bonheur. Il est vrai qu’à défaut du vôtre, mon cher prévôt, il s’occupe activement, dit-on, de celui de votre famille.
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– Monsieur de Marmagne ! s’écria avec violence le prévôt, furieux de voir que sa mésaventure paternelle commençait à s’ébruiter ; monsieur de Marmagne, vous m’expliquerez plus tard ce que vous entendez par ces paroles.
– Ah ! messieurs, messieurs, s’écria la duchesse, n’oubliez point, je vous prie, que je suis là. Vous avez tort tous deux. Monsieur le prévôt, ce n’est pas à ceux qui savent chercher si mal à faire des reproches à ceux qui savent si mal trouver. Monsieur de Marmagne, il faut dans les défaites se réunir contre l’ennemi commun, et non lui donner la joie de voir encore les vaincus s’entr’égorger entre eux. On passe dans la salle à manger, votre main, monsieur de Marmagne. Eh bien ! puisque les hommes et leur force échouent devant Cellini, nous verrons si les ruses d’une femme le trouveront aussi invincible. J’ai toujours pensé que les alliés n’étaient qu’un embarras, et j’ai toujours aimé à faire la guerre seule. Les périls sont plus grands, je le sais, mais du moins on ne partage les honneurs de la victoire avec personne.
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– L’impertinent ! dit Marmagne, voyez avec quelle familiarité il parle à notre grand roi ! Ne dirait-on pas un homme de noblesse, tandis que ce n’est qu’un misérable ciseleur !
– Que dites-vous là, vicomte ! mais c’est un gentilhomme, tout ce qu’il y a de plus gentilhomme ! dit la duchesse en riant. En connaissez-vous beaucoup parmi nos plus vieilles familles qui descendent d’un lieutenant de Jules César, et qui aient les trois fleurs de lis et le lambel de la maison d’Anjou dans leurs armes ? Ce n’est pas le roi qui grandit le ciseleur en lui parlant, messieurs, vous le voyez bien : c’est le ciseleur au contraire qui fait honneur au roi en lui adressant la parole.
En effet, François Ier et Cellini causaient en ce moment avec cette familiarité à laquelle les grands de la terre avaient habitué l’artiste élu du ciel.
– Eh bien ! Benvenuto, disait le roi, où en sommes-nous de notre Jupiter ?
– Je prépare sa fonte, sire, répondit Benvenuto.
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– Et quand cette grande œuvre s’exécutera-t-elle ?
– Aussitôt mon retour à Paris, sire.
– Prenez nos meilleurs fondeurs, Cellini, ne négligez rien pour que l’opération réussisse. Si vous avez besoin d’argent, vous savez que je suis là.
– Je sais que vous êtes le plus grand, le plus noble et le plus généreux roi de la terre, répondit Benvenuto ; mais grâce aux appointements que me fait payer Votre Majesté, je suis riche. Quant à l’opération dont vous voulez bien vous inquiéter, sire, si vous voulez me le permettre, je ne m’en rapporterai qu’à moi de la préparer et de l’exécuter. Je me défie de tous vos fondeurs de France, non pas que ce ne soient d’habiles gens, mais j’aurais peur que, par esprit national, ils ne voulussent pas mettre cette habileté au service d’un artiste ultramontain. Et je vous l’avoue, sire, j’attache une trop grande importance à la réussite de mon Jupiter, pour permettre qu’un autre que moi y mette la main.
– Bravo ! Cellini, bravo ! dit le roi, voilà qui
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est parler en véritable artiste.
– Puis, ajouta Benvenuto, je veux avoir le droit de réclamer la promesse que Sa Majesté m’a faite.
– C’est juste, mon féal. Si nous sommes content, nous devons vous octroyer un don. Nous ne l’avons pas oublié. D’ailleurs, si nous l’oublions, nous nous sommes engagés en présence de témoins. N’est-ce pas, Montmorency ? N’est-ce pas, Poyet ? Et notre connétable et notre chancelier nous rappelleraient notre parole.
– Oh ! c’est que Votre Majesté ne peut deviner de quel prix cette parole est devenue pour moi depuis le jour où elle m’a été donnée par elle.
– Eh bien ! elle sera tenue, monsieur, elle sera tenue. Mais la salle s’ouvre. À table, messieurs, à table !
Et François Ier, se rapprochant de Charles-Quint, prit avec l’empereur la tête du cortège que formaient les illustres convives. Les deux battants de la porte étant ouverts, les deux souverains
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entrèrent en même temps, et se placèrent l’un en face de l’autre, Charles-Quint entre Éléonore et madame d’Étampes, François Ier entre Catherine de Médicis et Marguerite de Navarre.
Le repas fut gai et la chère exquise. François Ier, dans sa sphère de plaisirs, de fêtes et de représentation, s’amusait comme un roi, et riait comme un vilain de tous les contes que lui faisait Marguerite de Navarre ; Charles-Quint de son côté accablait madame d’Étampes de compliments et de prévenances ; tous les autres parlaient arts, politique ; le repas s’écoula ainsi.
Au dessert, comme d’habitude, les pages apportèrent à laver ; alors madame d’Étampes prit l’aiguière et le bassin d’or destinés à Charles-Quint des mains du serviteur qui l’apportait, comme fit Marguerite de Navarre pour François Ier, versa l’eau que contenait l’aiguière dans le bassin, et mettant un genou en terre, selon l’étiquette espagnole, présenta le bassin à l’empereur. Celui-ci y trempa le bout des doigts, et tout en regardant sa belle et noble servante, il laissa, en souriant, tomber au fond du vase la
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bague précieuse dont nous avons déjà parlé.
– Votre Majesté perd sa bague, dit Anne, plongeant à son tour ses jolis doigts dans l’eau, et prenant délicatement le bijou, qu’elle présenta à Charles-Quint.
– Gardez cette bague, madame, répondit à voix basse l’empereur : elle est en de trop belles et trop nobles mains pour que je la reprenne ; puis il ajouta plus bas encore : C’est un acompte sur le duché de Milan.
La duchesse sourit et se tut. Le caillou était tombé à ses pieds, seulement le caillou valait un million.
Au moment où l’on passait de la salle à manger au salon, et du salon à la salle de bal, madame d’Étampes arrêta Benvenuto Cellini que la foule avait amené près d’elle.
– Messire Cellini, dit la duchesse en lui remettant la bague gage d’alliance entre elle et l’empereur, voici un diamant que vous ferez s’il vous plaît tenir à votre élève Ascanio, pour qu’il en couronne mon lis : c’est la goutte de rosée que
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je lui ai promise.
– Et elle est tombée véritablement des doigts de l’Aurore, madame, répondit l’artiste avec un sourire railleur et une galanterie affectée.
Puis regardant la bague, il tressaillit d’aise, car il reconnut le diamant qu’il avait monté autrefois pour le pape Clément VII, et qu’il avait porté lui-même de la part du souverain pontife au sublime empereur.
Pour que Charles-Quint se défit d’un pareil bijou, et surtout en faveur d’une femme, il fallait nécessairement qu’il y eût quelque connivence occulte, quelque traité secret, quelque alliance obscure entre madame d’Étampes et l’empereur.
Tandis que Charles-Quint continue de passer à Fontainebleau ses jours et surtout ses nuits dans les alternatives d’angoisses et de confiance que nous avons essayé de décrire, tandis qu’il ruse, intrigue, creuse, mine, promet, se dédit, promet encore, jetons un coup d’œil sur le Grand-Nesle et voyons s’il ne se passe rien de nouveau parmi ceux de ses habitants qui y sont restés.
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XXVI
Le moine bourru
Toute la colonie était en révolution : le moine bourru, ce vieil hôte fantastique du couvent sur les ruines duquel s’était élevé le palais d’Amaury, revenait depuis trois ou quatre jours. Dame Perrine l’avait vu se promenant la nuit dans les jardins du Grand-Nesle, vêtu de sa longue robe blanche et marchant d’un pas qui ne laissait aucune trace sur le sol et n’éveillait aucun bruit dans l’air.
Comment dame Perrine, qui habitait le Petit-Nesle, avait-elle vu le moine bourru se promener à trois heures du matin dans les jardins du Grand-Nesle ? C’est ce que nous ne pouvons dire qu’en commettant une affreuse indiscrétion, mais nous sommes historiens avant tout, et nos lecteurs ont le droit de connaître les détails les plus secrets de
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la vie des personnages que nous avons mis en scène, surtout quand ces détails doivent jeter un jour si lumineux sur la suite de notre histoire.
Dame Perrine, par la disparition de Colombe, par la retraite de Pulchérie devenue désormais inutile, et par le départ du prévôt, était restée maîtresse absolue du Petit-Nesle ; car, ainsi que nous l’avons dit, le jardinier Raimbault, par mesure d’économie n’avait été, ainsi que ses aides, engagé au service de messire d’Estourville qu’à la journée seulement. Dame Perrine se trouvait donc reine absolue du Petit-Nesle, mais en même temps reine solitaire, de sorte qu’elle s’ennuyait toute la journée et mourait de peur toute la nuit.
Or elle avisa qu’il y avait pour la journée du moins remède à ce malheur : ses relations amicales avec dame Ruperte lui ouvraient les portes du Grand-Nesle. Elle demanda la permission de fréquenter ses voisines, et la permission lui fut accordée avec empressement.
Mais en fréquentant les voisines, dame Perrine se trouvait naturellement en contact avec les
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voisins. Dame Perrine était une grosse mère de trente-six ans qui s’en donnait vingt-neuf. Grosse, grasse, dodue, fraîche encore, avenante toujours, son entrée devait faire événement dans l’atelier, où forgeaient, taillaient, limaient, martelaient, ciselaient dix ou douze compagnons, bons vivants, aimant le jeu le dimanche, le vin le dimanche et les fêtes, et le beau sexe toujours. Aussi trois de nos vieilles connaissances, au bout de trois ou quatre jours, étaient-elles atteintes du même trait.
C’étaient le petit Jehan,
Simon-le-Gaucher,
L’Allemand Hermann.
Quant à Ascanio, à Jacques Aubry et à Pagolo, ils avaient échappé au charme, engagés qu’ils étaient ailleurs.
Le reste des compagnons pouvaient bien avoir ressenti quelques étincelles de ce feu grégeois, mais sans doute ils se rendirent compte à eux-mêmes de leur position inférieure, et versèrent, avant qu’elles ne devinssent un incendie, l’eau de
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leur humilité sur ces premières étincelles.
Le petit Jehan aimait à la manière de Chérubin, c’est-à-dire qu’il était avant tout amoureux de l’amour. Dame Perrine, comme on le comprend bien, était une femme d’un trop grand sens pour répondre à un pareil feu follet.
Simon-le-Gaucher offrait un avenir plus certain et promettait une flamme plus durable, mais dame Perrine était une personne fort superstitieuse.
Dame Perrine avait vu faire à Simon le signe de la croix de la main gauche ; elle songeait qu’il serait forcé de signer à son contrat de mariage de la main gauche. Et dame Perrine était convaincue qu’un signe de la croix exécuté de la main gauche était plutôt fait pour perdre que pour sauver une âme, de même qu’on ne lui eût pas persuadé qu’un contrat de mariage signé de la main gauche pouvait faire autre chose que deux malheureux. Dame Perrine, sans rien dire des causes de sa répugnance, avait donc reçu les premières ouvertures de Simon-le-Gaucher de manière à lui ôter toute espérance pour l’avenir.
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Restait Hermann. Oh ! Hermann, c’était autre chose.
Hermann n’était point un muguet comme le petit Jehan, ni un disgracié de la nature comme Simon-le-Gaucher ; Hermann avait dans toute sa personne quelque chose d’honnête, de candide, qui plaisait au cœur de dame Perrine. De plus, Hermann, au lieu d’avoir la main gauche à droite et la main droite à gauche, se servait si énergiquement de l’une et de l’autre, qu’il semblait avoir deux mains droites. C’était de plus un homme magnifique, selon toutes les idées vulgaires. Dame Perrine avait donc fixé son choix sur Hermann.
Mais, comme on le sait, Hermann était d’une naïveté céladonique. Il en résulta que les premières batteries de dame Perrine, c’est-à-dire les minauderies, les froncements de bouche, les tournements de regard échouèrent complètement contre la timidité native de l’honnête Allemand. Il se contentait de regarder dame Perrine de ses gros yeux ; mais comme les aveugles de l’Évangile, oculos habebat et non videbat, ou s’il
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voyait, c’était tout l’ensemble de la digne gouvernante, sans remarquer en rien les détails. Dame Perrine proposa alors des promenades, soit sur le quai des Augustins, soit dans les jardins du Grand et du Petit-Nesle, et dans chaque promenade elle choisit Hermann pour son cavalier. Cela rendait Hermann fort heureux intérieurement. Son gros cœur tudesque battait cinq ou six pulsations de plus à la minute quand dame Perrine s’appuyait sur son bras ; mais soit qu’il éprouvât quelque difficulté à prononcer la langue française, soit qu’il eût un plus grand plaisir à entendre parler l’objet de ses secrètes pensées, dame Perrine en tirait rarement autre chose que ces deux phrases sacramentelles : « Ponchour, matemoizelle, et : Adieu, matemoizelle » ; qu’Hermann prononçait généralement à deux heures de distance l’une de l’autre ; la première en prenant le bras de dame Perrine, la seconde en le quittant. Or, quoique ce titre de mademoiselle fût une immense flatterie pour dame Perrine, et quoiqu’il y eût quelque chose de bien agréable à parler deux heures entières sans crainte d’être interrompue, dame
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Perrine eût désiré que son monologue fût au moins interrompu par quelques interjections qui passent lui donner une idée statistique des progrès qu’elle faisait dans le cœur de son muet promeneur.
Mais ces progrès, pour ne pas s’exprimer par la parole ou pour ne pas se traduire par la physionomie, n’en étaient pas moins réels ; le foyer brûlait au cœur de l’honnête Allemand, et attisé tous les jours par la présence de dame Perrine, devenait un véritable volcan. Hermann commençait à s’apercevoir enfin de la préférence que lui accordait dame Perrine, et il n’attendait qu’un peu plus de certitude pour se déclarer. Dame Perrine comprit cette hésitation. Un soir, en le quittant, à la porte du Petit-Nesle, elle le vit si agité, qu’elle crut véritablement faire une bonne œuvre en lui serrant la main. Hermann, transporté de joie, répondit à la démonstration par une démonstration pareille ; mais, à son grand étonnement, dame Perrine jeta un cri formidable. Hermann, dans son délire, n’avait pas mesuré sa pression. Il avait cru que plus il serrerait fort, plus il donnerait une idée exacte de la violence de son
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amour, et il avait failli écraser la main de la pauvre gouvernante.
Au cri qu’elle poussa, Hermann demeura stupéfait ; mais dame Perrine, craignant de le décourager au moment où il venait de risquer sa première tentative, prit sur elle de sourire, et décollant ses doigts, momentanément palmés :
– Ce n’est rien, dit-elle, ce n’est rien, mon cher monsieur Hermann ; ce n’est rien, absolument rien.
– Mille bartons, matemoizelle Berrine, dit l’Allemand, mais c’être que ch’aime vous peaucoup fort, et che fous ai serrée comme che fous aime ! Mille bartons !
– Il n’y a pas de quoi, monsieur Hermann, il n’y a pas de quoi. Votre amour, je l’espère, est un amour honnête et dont une femme n’a point à rougir.
– Ô Tieu ! ô Tieu ! dit Hermann, che crois pien, matemoizelle Berrine, qu’il est honnête, mon amour ; seulement, che n’ai bas encore osé fous en barler : mais buisque le mot est lâché, che
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fous aime, che fous aime, che fous aime peaucoup fort, matemoizelle Berrine.
– Et moi, monsieur Hermann, dit dame Perrine en minaudant, je crois pouvoir vous dire, car je vous crois un brave jeune homme, incapable de compromettre une pauvre femme, que... Mon Dieu ! comment dirai-je cela ?
– Oh ! tites ! tites ! s’écria Hermann.
– Eh bien ! que... Oh ! j’ai tort de vous l’avouer.
– Nein ! nein ! vous bas avre dort ! Tites ! tites !
– Eh bien ! je vous avoue que je ne suis pas restée indifférente à votre passion.
– Sacrement ! s’écria l’Allemand au comble de la joie.
Or, un soir qu’à la suite d’une promenade la Juliette du Petit-Nesle avait reconduit son Roméo jusqu’au perron du Grand, elle aperçut, en revenant seule, et en passant devant la porte du jardin, la blanche apparition que nous avons racontée, et qui, selon l’avis de la digne
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gouvernante, ne pouvait être autre que celle du moine bourru. Il est inutile de dire que dame Perrine était rentrée mourante de peur, et s’était barricadée dans sa chambre.
Le lendemain, dès le matin, tout l’atelier fut instruit de la vision nocturne. Seulement dame Perrine raconta le fait simple, jugeant inutile de s’appesantir sur les détails.
Le moine bourru lui était apparu. Voilà tout. On eut beau la questionner, on n’en put pas tirer autre chose.
Toute la journée il ne fut question au Grand-Nesle que du moine bourru. Les uns croyaient à l’apparition du fantôme, les autres s’en moquaient. On remarqua qu’Ascanio avait pris parti contre la vision et s’était fait chef des incrédules.
Le parti des incrédules se composait du petit Jehan, de Simon-le-Gaucher, de Jacques Aubry et d’Ascanio.
Le parti des croyants se composait de dame Ruperte, de Scozzone, de Pagolo et d’Hermann.
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Le soir on se réunit dans la seconde cour du Petit-Nesle. Dame Perrine, interrogée le matin sur l’origine du moine bourru, avait demandé toute la journée pour rassembler ses souvenirs, et, la nuit venue, elle avait déclaré qu’elle était prête à raconter cette terrible légende. Dame Perrine connaissait sa mise en scène comme un dramaturge moderne, et elle savait qu’une histoire de revenant perd tout son effet racontée à la lumière du soleil, tandis qu’au contraire l’effet de la narration se double dans l’obscurité.
Son auditoire se composait d’Hermann, qui était assis à sa droite, de dame Ruperte, qui était assise à sa gauche, de Pagolo et de Scozzone, qui étaient assis à côté l’un de l’autre, et de Jacques Aubry, qui était couché sur l’herbe entre ses deux amis, le petit Jehan et Simon-le-Gaucher. Quant à Ascanio, il avait déclaré qu’il méprisait tellement tous ces sots contes de bonne femme qu’il ne voulait pas même les entendre.
– Ainzi, dit Hermann après un moment de silence pendant lequel chacun prenait ses petits arrangements pour écouter plus à l’aise, ainzi,
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matemoizelle Berrine, fous allez nous ragonder l’his-toire du moine pourru ?
– Oui, dit dame Perrine, oui ; mais je dois vous prévenir que c’est une terrible histoire qu’il ne fait pas bon peut-être de raconter à cette heure ; mais comme nous sommes toutes des personnes pieuses, quoiqu’il y ait parmi nous des incrédules, et que d’ailleurs monsieur Hermann est de force à mettre en fuite Satan lui-même si Satan se présentait, je vais vous raconter cette histoire.
– Barton, barton, matemoizelle Berrine, mais si Satan fient, che tois fous tire qu’il ne faut bas gombter sur moi : che me pattrai avec tes hommes tant que fous voutrez, mais bas avec le tiable.
– Eh bien ! c’est moi qui me battrai avec lui s’il vient, dame Perrine, dit Jacques Aubry. Allez toujours, et n’ayez pas peur.
– Y a-t-il un jarponnier dans votre histoire, matemoizelle Berrine, dit Hermann.
– Un charbonnier ? demanda la gouvernante.
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Non, monsieur Hermann.
– Oh pien ! c’est égal.
– Pourquoi un charbonnier, dites ?
– C’est que tans les histoires t’Allemagne il y avre touchours un jarponnier. Mais n’imborde, ça doit être une belle histoire doutte même. Allez, matemoizelle Berrine, allez.
– Sachez donc, dit dame Perrine, qu’il y avait autrefois sur l’emplacement même où nous sommes, et avant que l’hôtel de Nesle ne fût bâti, une communauté de moines composée des plus beaux hommes que l’on pût voir et dont le plus petit était de la taille de monsieur Hermann.
– Peste ! quelle communauté, s’écria Jacques Aubry.
– Taisez-vous donc, bavard ! dit Scozzone.
– Oui, daisez-vous donc, pafard, répéta Hermann.
– Je me tais, je me tais, dit l’écolier ; allez, dame Perrine.
– Le prieur, nommé Enguerrand, continua la
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narratrice, était surtout un homme magnifique. Ils avaient tous des barbes noires et luisantes, avec des yeux noirs et étincelants ; mais le prieur avait encore la barbe plus noire et les yeux plus éclatants que les autres ; avec cela, les dignes frères étaient d’une piété et d’une austérité sans pareille, et possédaient une voix si harmonieuse et si douce que l’on venait de plusieurs lieues à la ronde rien que pour les entendre chanter vêpres. C’est du moins comme cela qu’on me l’a conté.
– Ces pauvres moines ! dit Ruperte.
– C’est très intéressant, dit Jacques Aubry.
– C’est miraculeux, dit Hermann.
– Un jour, reprit dame Perrine flattée des témoignages d’approbation que soulevait son récit, on amena au prieur un beau jeune homme qui demandait à entrer comme novice dans le couvent ; il n’avait pas de barbe encore, mais il avait de grands yeux noirs comme l’ébène, et de longs cheveux sombres et brillants comme du jais, de sorte qu’on l’admit sans difficulté. Le beau jeune homme dit se nommer Antonio, et demanda au prieur à être attaché à son service, ce
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à quoi don Enguerrand consentit sans difficulté. Je vous parlais de voix, c’est Antonio qui avait une voix fraîche et mélodieuse ! Quand on l’entendit chanter le dimanche suivant, tous les assistants furent ravis, et cependant cette voix avait quelque chose qui vous troublait tout en vous charmant, un timbre qui éveillait dans le cœur des idées plus mondaines que célestes : mais tous les moines étaient si purs que ce furent les seuls étrangers qui éprouvèrent cette singulière émotion, et don Enguerrand, qui n’avait rien éprouvé de pareil à ce que nous avons dit, fut tellement enchanté de la voix d’Antonio qu’il le chargea de chanter seul dorénavant les répons des antiennes, alternativement avec l’orgue.
La conduite du jeune novice était d’ailleurs exemplaire, et il servait le prieur avec un zèle et une ardeur incroyables. Tout ce qu’on pouvait lui reprocher, c’étaient ses éternelles distractions ; partout et toujours, il suivait le prieur de ses yeux ardents. Don Enguerrand lui disait :
– Que regardez-vous là, Antonio ?
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– Je vous regarde, mon père, répondait le jeune homme.
– Regardez votre livre d’oraisons, Antonio. Que regardez-vous encore là ?
– Vous, mon père.
– Antonio, regardez l’image de la Vierge. Que regardez-vous encore là ?
– Vous, mon père.
– Regardez, Antonio, le crucifix que nous adorons.
En outre, don Enguerrand commençait à remarquer en faisant son examen de conscience, que depuis la réception d’Antonio dans la communauté, il était plus troublé qu’auparavant par les mauvaises pensées. Jamais auparavant il ne péchait plus de sept fois par jour, ce qui est, comme on sait, le compte des saints, parfois même il avait beau éplucher sa conduite de la journée, il n’y pouvait trouver, chose inouïe, que cinq ou six péchés ; mais maintenant le total de ses fautes quotidiennes montait à dix, à douze, voire même quelquefois à quinze. Il essayait de
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se rattraper le lendemain ; il priait, il jeûnait, il s’abîmait, le digne homme. Ah bien oui ! peine perdue ! plus il allait, plus l’addition devenait grosse. Il en était arrivé à la vingtaine. Le pauvre don Enguerrand ne savait plus où donner de la tête ; il sentait qu’il se damnait malgré lui, et remarquait (remarque qui en eût consolé un autre, mais qui l’épouvantait davantage), que ses plus vertueux moines étaient soumis à la même influence, influence étrange, inouïe, incompréhensible, inconnue ; si bien que leur confession, qui tenait autrefois vingt minutes, une demi-heure, une heure tout au plus, prenait maintenant des heures entières. On fut obligé de retarder l’heure du souper.
Sur ces entrefaites, un grand bruit qui se faisait depuis un mois dans le pays arriva enfin jusqu’au couvent : le seigneur d’un château voisin avait perdu sa fille Antonia : Antonia était disparue un beau soir absolument comme a disparu ma pauvre Colombe ; seulement, je suis sûre que ma Colombe est un ange, tandis qu’il paraît que cette Antonia était possédée du démon. Le pauvre seigneur avait cherché par monts et par vaux la
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fugitive, tout comme M. le prévôt a cherché Colombe. Il ne restait plus que le couvent à visiter, et sachant que le méchant esprit, pour mieux se dérober aux recherches, a parfois la malice de se cacher dans les monastères, il fit demander par son aumônier à don Enguerrand la permission de visiter le sien. Le prieur s’y prêta de la meilleure grâce du monde. Peut-être allait-il, grâce à cette visite, découvrir lui-même quelque chose de ce pouvoir magique qui pesait depuis un mois sur lui et sur ses compagnons. Bah ! toutes les recherches furent inutiles, et le châtelain allait se retirer, plus désespéré que jamais, quand tous les moines, se rendant à la chapelle pour y dire l’office du soir, vinrent à passer devant lui et don Enguerrand. Il les regardait machinalement, lorsqu’au dernier qui passa, il jeta un grand cri en disant : Dieu du ciel ! c’est Antonia ! C’est ma fille !
Antonia, car c’était elle effectivement, devint pâle comme un lis.
– Que fais-tu ici sous ces habits sacrés ? continua le châtelain.
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– Ce que j’y fais, mon père ? dit Antonia, j’aime d’amour don Enguerrand.
– Sors de ce couvent à l’instant même, malheureuse ! s’écria le seigneur.
– Je n’en sortirai que morte, mon père, répondit Antonia.
Et là-dessus, malgré les cris du châtelain, elle s’élança dans la chapelle à la suite des moines, et prit place à sa stalle accoutumée. Le prieur était resté debout comme pétrifié. Le châtelain furieux voulait poursuivre sa fille, mais don Enguerrand le supplia de ne pas souiller le lieu saint d’un tel scandale et d’attendre la fin de l’office. Le père y consentit et suivit don Enguerrand dans la chapelle.
On en était aux antiennes, et, semblable à la voix de Dieu, l’orgue préludait majestueusement. Un chant admirable, mais ironique, mais amer, mais terrible, répondit aux sons du sublime instrument : c’était le chant d’Antonia et tous les cœurs frissonnèrent. L’orgue reprit, calme, grave, imposant, et sembla vouloir écraser par sa magnificence céleste l’aigre clameur qui
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l’insultait d’en bas. Aussi, comme acceptant le défi, les accents d’Antonia s’élevèrent-ils à leur tour plus furieux, plus désolés, plus impies que jamais. Tous les esprits attendaient éperdus ce qui allait résulter de ce formidable dialogue, de cet échange de blasphèmes et de prières, de cette lutte étrange entre Dieu et Satan, et ce fut au milieu d’un silence plein de frémissement que la musique céleste éclata comme un tonnerre, cette fois, à la fin du verset blasphémateur, et versa sur toutes les têtes inclinées, hormis une seule, les torrents de son courroux. Ce fut quelque chose de pareil à la voix foudroyante qu’entendront les coupables au jour du jugement dernier. Antonia n’en essaya pas moins de lutter encore, mais son chant ne fut cette fois qu’un cri aigu, affreux, déchirant, semblable à un rire de damné, et elle tomba pâle et raide sur le pavé de la chapelle. Quand on la releva, elle était morte.
– Jésus Maria ! s’écria dame Ruperte.
– Pauvre Antonia ! dit naïvement Hermann.
– Farceuse ! murmura Jacques Aubry.
Quant aux autres, ils gardèrent le silence, tant
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même sur les incrédules avait eu de puissance le terrible récit de dame Perrine ; seulement Scozzone essuya une larme, et Pagolo fit le signe de la croix.
– Quand le prieur, reprit dame Perrine, vit l’envoyé du diable ainsi pulvérisé par la colère de Dieu, il se crut, le pauvre cher homme, délivré à jamais des pièges du tentateur ; mais il comptait sans son hôte, comme c’est plus que jamais le cas de le dire, puisqu’il avait eu l’imprudence de donner l’hospitalité à une possédée du démon. Aussi la nuit suivante, comme il venait à peine de s’endormir, il fut réveillé par un bruit de chaînes : il ouvrit les yeux, les tourna instinctivement vers la porte, vit la porte tourner toute seule sur ses gonds, et en même temps un fantôme, vêtu de la robe blanche des novices, s’approcha de son lit, le prit par le bras et lui cria : Je suis Antonia ! Antonia qui t’aime ! et Dieu m’a donné tout pouvoir sur toi, parce que tu as péché, sinon par action, du moins par pensée. Et chaque nuit, à minuit, comme de raison, la terrible apparition revint implacable et fidèle, tant qu’à la fin don Enguerrand prit le parti de faire un pèlerinage en
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Terre sainte et mourut par grâce spéciale de Dieu au moment où il venait de s’agenouiller devant le Saint-Sépulcre.
Mais Antonia n’était point satisfaite. Elle se rejeta alors sur tous les moines en général, et comme il y en avait bien peu qui n’eussent point péché comme le pauvre prieur, elle vint à leur tour les visiter pendant la nuit, les réveillant brutalement et leur criant d’une voix formidable : Je suis Antonia ! je suis Antonia qui t’aime !
De là le nom du moine bourru.
Quand vous marcherez le soir dans la rue et qu’un capuchon gris ou blanc s’attachera à vos pas, hâtez-vous de rentrer chez vous : c’est le moine bourru qui cherche une proie.
Le couvent détruit pour faire place au château, on crut être débarrassé du moine bourru, mais il paraît qu’il affectionne la place. À différentes époques il a reparu. Et voilà, que le Seigneur nous pardonne ! que le malheureux damné reparaît encore.
– Que Dieu nous préserve de sa méchanceté !
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– Amen ! dit dame Ruperte en se signant.
– Amen ! dit Hermann en frissonnant.
– Amen ! dit Jacques Aubry en riant.
Et chacun des assistants répéta Amen ! sur un ton correspondant à l’impression qu’il avait éprouvée.
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XXVII
Ce qu’on voit la nuit de la cime d’un peuplier
Le lendemain, qui était le jour même où toute la cour devait revenir de Fontainebleau, ce fut dame Ruperte qui déclara au même auditoire qu’elle avait une grande révélation à faire à son tour.
Aussi, comme on s’en doute bien, d’après un avis si intéressant, tout le monde fut réuni à la même heure et au même endroit.
On était d’autant plus libre que Benvenuto avait écrit à Ascanio qu’il restait deux ou trois jours de plus pour faire préparer la salle où il comptait exposer son Jupiter, lequel Jupiter il devait fondre aussitôt son retour.
De son côté, le prévôt n’avait fait que paraître au Grand-Nesle pour demander si l’on n’avait pas
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appris quelque nouvelle de Colombe. Mais dame Perrine lui ayant répondu que tout était toujours dans le même état, il était retourné aussitôt au Châtelet.
Les habitants du Petit et du Grand-Nesle jouissaient donc d’une entière liberté, puisque les deux maîtres étaient absents.
Quant à Jacques Aubry, quoiqu’il dût avoir ce soir-là une entrevue avec Gervaise, la curiosité l’avait emporté sur l’amour, ou plutôt il avait espéré que le récit de Ruperte, moins long que celui de dame Perrine, finirait à temps pour qu’il pût à la fois entendre la narration et arriver à l’heure dite à son rendez-vous.
Or, voici ce que Ruperte avait à raconter :
Le récit de dame Perrine lui avait trotté toute la nuit dans la tête, et une fois rentrée dans sa chambre, elle trembla de tout son corps que, malgré les saints reliquaires dont le chevet de son lit était garni, le fantôme d’Antonia ne vînt la visiter.
Ruperte barricada sa porte, mais c’était une
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médiocre précaution : la vieille gouvernante était trop au courant des habitudes des fantômes, pour ignorer que les esprits ne connaissent pas de portes fermées. Elle aurait néanmoins voulu barricader aussi la fenêtre qui donnait sur le jardin du Grand-Nesle, mais le propriétaire primitif avait oublié d’y faire mettre des contrevents, et le propriétaire actuel avait jugé inutile de se grever de cette dépense.
Il y avait bien ordinairement les rideaux ; mais cette fois, par chance contraire, les rideaux étaient au blanchissage.
La fenêtre n’était donc défendue que par une simple vitre transparente comme l’air qu’elle empêchait d’entrer.
Ruperte, en rentrant dans sa chambre, regarda sous son lit, fouilla dans toutes ses armoires, et ne laissa pas le moindre petit coin sans le visiter. Elle savait que le diable ne tient pas grande place quand il veut rentrer sa queue, ses griffes et ses cornes, et qu’Asmodée resta je ne sais combien d’années recroquevillé dans une bouteille.
La chambre était parfaitement solitaire, et il
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n’y avait pas la moindre trace du moine bourru.
Ruperte se coucha donc un peu plus tranquille, mais elle laissa néanmoins brûler sa lampe. À peine au lit, elle jeta les yeux sur la fenêtre, et devant la fenêtre, elle vit une ombre gigantesque qui se dessinait dans la nuit et qui lui interceptait la lumière des étoiles ; quant à la lune, il n’en était pas question : elle entrait dans son dernier quartier.
La bonne Ruperte tressaillit de crainte, et elle était sur le point de crier ou de frapper, lorsqu’elle se souvint de la statue colossale de Mars qui s’élevait juste devant sa fenêtre. Elle reporta aussitôt les yeux, qu’elle avait détournés déjà, du côté de la fausse apparition, et elle reconnut parfaitement tous les contours du dieu de la guerre. Cela rassura momentanément Ruperte, qui prit la résolution positive de s’endormir.
Mais le sommeil, ce trésor du pauvre que si souvent le riche lui envie, n’est aux ordres de personne. Dieu le soir lui ouvre les portes du ciel, et capricieux qu’il est, il visite qui bon lui
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semble, dédaignant qui l’appelle, et frappant aux portes de ceux qui ne l’attendent pas. Ruperte l’invoqua longtemps sans qu’il l’entendît.
Enfin, vers minuit, la fatigue l’emporta. Peu à peu les sens de la bonne gouvernante s’engourdirent, ses pensées, en général assez mal enchaînées les unes aux autres, rompirent le fil imperceptible qui les retenait et s’éparpillèrent comme les grains d’un rosaire. Son cœur seul, agité par la crainte, continua de veiller, puis il s’endormit à son tour et tout fut dit : la lampe veilla seule.
Mais comme toute chose humaine, la lampe eut sa fin deux heures après que Ruperte eut clos ses yeux du sommeil du juste. La lampe, sous prétexte qu’elle n’avait plus d’huile, commença de faiblir, puis elle pétilla, puis elle jeta une grande lueur, puis enfin elle mourut.
Juste en ce moment Ruperte faisait un rêve terrible : elle rêvait qu’en revenant le soir de chez dame Perrine elle avait été poursuivie par le moine bourru ; mais heureusement Ruperte avait retrouvé, contre l’habitude des gens qui rêvent,
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ses jambes de quinze ans, et elle s’était enfuie si vite, que le moine bourru, quoiqu’il parût glisser et non marcher sur la terre, n’était arrivé derrière elle que pour se voir fermer au nez la porte du perron. Ruperte l’avait alors, toujours dans son rêve, entendu se plaindre et frapper à la porte. Mais, comme on le pense bien, elle ne s’était pas pressée d’aller lui ouvrir ; elle avait allumé sa lampe, elle avait monté les escaliers quatre à quatre, elle était entrée dans sa chambre, elle s’était mise au lit, et avait éteint sa lampe.
Mais au moment même où elle éteignait sa lampe, elle avait aperçu la tête du moine bourru derrière ses vitres ; il était monté comme un lézard le long du mur, et il essayait d’entrer par la fenêtre. Ruperte entendait dans son rêve les ongles du fantôme qui grinçaient contre les carreaux.
On comprend qu’il n’y a pas de sommeil qui tienne contre un pareil rêve. Ruperte s’était donc réveillée, les cheveux hérissés et tout humides d’une sueur glacée. – Ses yeux s’étaient ouverts, hagards et effarés, et s’étaient portés malgré elle
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sur la fenêtre. – Alors elle avait poussé un cri terrible, car voici ce qu’elle avait vu.
Elle avait vu la tête du Mars colossal jetant du feu par les yeux, par le nez, par la bouche et par les oreilles.
Elle avait cru d’abord qu’elle était encore endormie et que c’était son rêve qui se continuait ; mais elle s’était pincée au sang pour s’assurer qu’elle était bien éveillée, elle avait fait le signe de la croix, elle avait dit mentalement trois Pater et deux Ave, et la monstrueuse apparition n’avait point disparu.
Ruperte trouva la force d’étendre le bras, de prendre le manche de son balai et de frapper de toute sa force au plafond. Hermann couchait au-dessus d’elle, et elle espérait que le vigoureux Allemand, réveillé par cet appel, accourrait à son secours.
Mais Ruperte eut beau frapper, Hermann ne donna aucun signe d’existence.
Alors elle changea de direction, et au lieu de frapper au plafond pour réveiller Hermann, elle
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frappa au plancher pour réveiller Pagolo.
Pagolo couchait au-dessous de Ruperte, comme Hermann couchait au-dessus ; mais Pagolo fut aussi sourd qu’Hermann, et dame Ruperte eut beau frapper, rien ne bougea.
Ruperte abandonna alors la ligne verticale pour la ligne horizontale ; Ascanio était son voisin, et elle frappa du manche de son balai contre le mur de séparation.
Mais tout resta muet chez Ascanio comme tout était resté muet chez Pagolo et chez Hermann. Il était évident qu’aucun des trois compagnons n’était chez lui. Un instant Ruperte eut l’idée que le moine bourru les avait emportés tous trois.
Or, comme cette idée n’avait rien de rassurant, Ruperte, de plus en plus épouvantée, et certaine que personne ne pouvait venir à son secours, prit le parti de cacher sa tête sous ses draps et d’attendre.