Au bon-air T1
Réconforter
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HUGO
J’étais sérieux quand j’ai dit à Christian que je pouvais lui faire don de tout mon stock de soupe au poulet si son état l’exigeait. Je n’aime pas le savoir inquiet à propos du Bon-Air. Évidemment, je comprends ses angoisses. Il préfère gérer son établissement à sa manière, et c’est bien normal, alors, si je peux lui permettre de se déconnecter un peu de ce monde-là en restant aux petits soins pour lui, on y gagne tous les deux : lui en confiance envers autrui, et, moi, en entrouvrant ma coquille. Je la sens encore dure, même au contact de Christian. Ou surtout à son contact. Je ne le sais pas moi-même. Je n’essaie pas particulièrement de comprendre ce point précis de notre relation, ça gâcherait tout, le plaisir que j’ai de l’explorer et la satisfaction que j’éprouve à le faire. J’apprends au contact de Christian, autant sur moi que sur les autres et mon rapport à eux. Mon ex a brisé une partie de qui j’étais avant de le rencontrer. À cause de lui, j’ai cru que les doutes à répétition faisaient partie de la notion de couple et que l’un dominait toujours l’autre.
Évidemment, des doutes, il y en aura toujours plus ou moins dans l’air, c’est normal. Par exemple, est-ce que je me sens de gérer le Bon-Air en attendant que Christian se rétablisse ? Est-ce que je me sens de le lui annoncer et d’affronter sa réaction – sûrement un « non » en bonne et due forme ? Surtout, comment lui faire comprendre que c’est pour son bien ? Sincèrement, je soupçonne plus qu’un banal rhume. Il a vraiment une tronche à faire pâlir un mort. Je pense qu’il s’est tellement démené pour le Bon-Air, ces derniers temps, qu’il s’est totalement négligé. Il a des cernes si profonds que je pourrais y ranger ma petite monnaie si j’en avais ! Vraiment, je me sentais au bord du trou, fut une époque pas si lointaine, mais pas à ce point. Comme dirait Baloo, « Si tu travailles comme cette abeille, tu te rendras malade ! » Christian est une abeille, il ne s’arrête jamais, se démène pour les autres, mais... lui dans tout ça ?
Christian cloué au lit, je n’ai d’autre choix que m’occuper du Bon-Air comme s’il s’agissait de mon propre bébé.
Je repasse devant vite fait en allant chez moi. J’ai emprunté les clefs à Christian, dans son manteau, pour afficher un message d’excuse à propos de la fermeture de ce matin. Normalement, cette après-midi, j’aurai repris les rênes.
— Christian n’est pas là ? me demande une voix que j’ai déjà entendue.
Pas familière. Pas tout à fait.
Pas encore ?
Je finis d’ouvrir la porte et comprends en me tournant vers mon interlocutrice. La meilleure amie de Christian jette un coup d’œil à l’intérieur par la vitre la plus proche. Je rentre, puis lui propose de me suivre. Les lumières sont éteintes, mais le ciel chargé de neige procure assez de luminosité à mon goût. J’aime bien cette atmosphère calme. Le Bon-Air s’apparente beaucoup plus à un cocon ainsi. Et les haut-parleurs ne crachent pas leurs inlassables chants de Noël, c’est du pain bénit pour les oreilles.
— Christian est malade, j’annonce en filant droit à la réserve pour rédiger mon affichette de fortune.
Une feuille, un stylo-feutre, du scotch, et le tour est joué.
— D’ailleurs, il m’attend.
— Il t’attend ? répète Ama, dubitative.
— Je lui ai promis une soupe au poulet.
— Parce que tu te figures sincèrement qu’il est en train de t’attendre, là ?
Les bras croisés, sa mine de « Je sais tout » sur le visage, elle suit dans mes moindres faits et gestes. La réserve est une véritable jungle. Décoration, paquets de café et rouleaux de papier toilette sont entassés n’importe comment. Plusieurs petites pyramides de bric-à-brac trônent joyeusement dans la pièce, étroite de base, presque inabordable comparée à la dernière fois, celle où Christian m’y avait entraîné.
Au terme d’une quête au suspense insoutenable, je dégote une vieille ramette de papier machine. Il me reste deux items à réunir, et je passe au niveau supérieur.
— Tu trouveras un pot à crayons dans le troisième tiroir du bureau.
— Parce qu’il y a un bureau ?
Ma surprise pousse ma voix dans les aigus, mais je ne suis pas de ceux qui se laissent amadouer par le ridicule. Ama me passe devant, non sans me bousculer, puis s’enfonce entre les monticules de cartons. Je la suis du regard, peu pressé de m’aventurer là-dedans parce que, si je fais tout tomber, je ne pourrai compter que sur moi-même pour ranger.
— Bureau, déclare-t-elle en tapotant le meuble.
Sa paume claque sur le bois. Ama se baisse pour récupérer le pot à crayons dans le bon tiroir, puis me le ramène. Elle évolue avec une aisance qui force le respect, et avec des talons aiguille, en plus !
— C’est toi qui vas gérer le Bon-Air si Christian se repose ? Mais, honnêtement, ne compte pas trop sur lui pour l’envisager.
Elle retient un petit rire moqueur.
— Pour envisager quoi : de me laisser le Bon-Air ou se reposer ?
— Tout bien considéré... les deux ?
Merci pour cette grande preuve de confiance. En même temps, je ne me suis pas trop mouillé à dire que, oui, j’envisage de gérer le Bon-Air jusqu’à ce que Christian se rétablisse.
— Tu crois que je devrais lui proposer de le relever dans ses fonctions ?
— Tu connais l’expression « Pisser dans un violon » ?
Pourtant, je me dis que me savoir prêt à prendre la relève réconforterait aussi Christian. Il n’y a pas que la soupe au poulet. En tout cas, si je lui pose la question, il faudra que j’aille au bout du procédé. Je ne dois pas me débiner face au premier refus. Je suis persuadé qu’il en va de la santé de Christian, en plus.
— À quoi tu penses ? me demande Ama.
— À l’expression « Pisser dans un violon »... J’ai jamais essayé, il faut un début à tout.
Elle ricane, mais je ne sais pas si elle me prend pour un fou ou si c’est de l’admiration cachée. De toute façon, ce n’est pas comme si j’en avais quelque chose à faire. Je récupère un crayon dans le pot, un rouleau de ruban adhésif qui traîne, puis rejoins la salle pour gribouiller mon message d’excuse.
— Dis, Christian... tu ne vas pas nous le casser ?
Je pose mes petites affaires sur la première table venue et me penche pour écrire.
— C’est pas mon délire de briser les gens, je réplique, morose à cette question.
Mais Ama ne peut pas le deviner.
Mon ton froid creuse tout de suite la distance entre nous. Je ne veux pas m’étendre sur le sujet. Premièrement, ça ne la regarde pas. Deuxièmement, on ne parlait pas de moi, jusqu’à présent, mais de Christian. Christian que je n’ai pas l’intention d’amocher avec une romance de passage, qui, du reste, ne me correspondrait pas non plus. J’estime avoir suffisamment tâtonné de mon côté pour qu’on me fasse un peu confiance, mais, ça aussi, Ama ne peut pas le deviner.
Mon message prêt, je le scotche à la vitre et en profite pour m’excuser auprès d’une cliente qui s’apprêtait à entrer.
— Tu diras à Christian que je l’appellerai s’il ne m’appelle pas avant.
Si je n’oublie pas.
Je tâcherai de ne pas errer dans le coin à ce moment-là.
— Bonne journée !
Fais pas semblant, Ama.
— Bonne journée.
Merde.
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