Au bon-air T1
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HUGO
— À demain ! j’entends en salle, alors que je pointe le bout de mon nez hors des cuisines.
À la vérité, j’attends que les amis de Christian débarrassent le plancher, surtout Ama, pour pouvoir repartir tranquillement. J’ai hâte de retrouver mon studio minable, ma minuscule étagère de livres parce que, faute de place, j’ai dû effectuer un tri drastique qui m’a fendu le cœur, d’avaler un repas préparé devant un film nul à chier. Je suis impatient, surtout, d’ôter mon masque de tous les jours pour redevenir moi-même, celui que je pense être, en tout cas, même si ma vie actuelle ne vend pas du rêve.
J’ai encore quelques photos de mes pâtisseries à poster et un nouveau paquet de clopes à écouler. Et toute mon énergie à mettre au service de l’oubli de mon ex. Malheureusement, lui n’a pas oublié mon numéro.
Les textos que je reçois depuis ce matin sont éloquents : je lui manque, il a besoin de moi et nourrit un bel avenir pour nous deux.
Il n’y a plus de « nous deux », pauvre con.
Je meurs d’envie de le lui dire, mais ce serait entrouvrir une porte qu’il s’empresserait de franchir. Je ne veux plus aucun contact avec cet individu. Je ne le connais plus. Du reste, je ne l’ai jamais vraiment connu. Je me demande comment j’ai pu voir flou à ce point. Comment j’ai pu écouter mes proches et leurs conseils stupides. Comment j’ai pu m’accrocher de toutes mes forces à des courants d’air. Je ne faisais jamais rien comme il fallait. Comme il voulait. Mes plats n’étaient jamais assez bons, mes attentions jamais assez sincères, toujours intéressées...
J’ai l’impression que ça se vide, de l’autre côté. Mon assiette de sablés à la main, j’hésite à sortir de ma tanière. Après, je ne vais pas passer la nuit là. Tant pis, je me lance.
Le bruit des talons que porte Ama s’éloignent. Le carillon de l’entrée retentit. Cette fois, c’est la bonne. Je me glisse discrètement dans le petit couloir qui mène derrière le comptoir, y dépose mes friandises de Noël et vais récupérer mes petites affaires sur le portemanteau.
Christian rentre après avoir fait signe à son amie. Je le vois qui hésite. Il me dévisage, d’abord, avant de faire mine de m’ignorer. Il tourne un peu en rond, feint de redisposer une carte ou deux sur les tables.
— Pourquoi est-ce que tout le monde cherche à nous mettre ensemble ? il me lance d’une voix exaspérée.
— Parce que tout le monde cherche à nous mettre ensemble ? Je n’ai eu aucun écho, moi.
— Quand je dis « tout le monde », je pense surtout à Ama.
— Ah, elle.
Je préfère qu’elle se tienne loin de moi. Je crains que notre rencontre ne nous destine pas à nouer une quelconque amitié.
— Elle veille juste à ce que son ami soit heureux, c’est tout, je relativise.
— Je le suis déjà, merci.
— Eh ! faut pas t’en prendre à moi. Je dis juste que, à ta place, j’aimerais bien qu’on veille à mon bonheur.
Mais je veux bien le croire sur parole quand il dit qu’il est heureux. Il a des amis, un boulot dans lequel il s’épanouit... Ça a l’air chouette, la vie d’un Christian.
— C’est pas la forme, toi ? remarque-t-il.
Trop aimable. J’avais besoin qu’on me le rappelle.
— Je te sers quelque chose ?
Ah, non, je n’ai pas le temps de m’attarder ni de boire en évoquant mes peines.
— Une bière, si tu as, j’accepte malgré mes réticences.
Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis ; je n’en suis pas un et aurais dû le comprendre plus tôt pour m’épargner Gregory.
— On est dans un café livres, j’ai du thé...
— Et du café, je parie.
Christian affiche un sourire crispé, mais un sourire quand même.
— Du chocolat chaud, aussi.
— Va pour un café.
Ma seconde boisson préférée, juste après la bière. Celle que l’on peut boire à n’importe quelle heure sans se prendre des regards inquisiteurs ou désolés – la pitié, ce fléau...
— Espresso, corsé, déca...
— Déca ? j’interromps Christian.
Jamais compris le principe de ce truc.
— La nuit tombe, alors, la caféine..., m’explique Christian, hésitant.
— Celui qui a peur de ne pas dormir à cause d’un café, il boit de la tisane.
— Tu es plutôt impartial sur le sujet.
Là-dessus, il se dirige vers les machines qui trônent derrière le comptoir, comme s’il redoutait ma réponse. Je ne prends pas sa remarque pour une critique, il a le droit d’émettre sa propre opinion. S’il estime que je suis trop carré dans mes idées sur la caféine, je ne vais pas lui gueuler dessus pour ça. J’ai trop souffert de craindre d’ouvrir ma gueule, ces dernières années. L’ambiance glaciale qui régnait à l’appartement me poussait à être toujours d’accord avec Gregory. Après, il jouait le petit ami parfait, doux et attentif.
Je m’installe de l’autre côté du comptoir pour discuter un peu. Puisqu’on est là, autant en profiter, même si c’est à des kilomètres de mon plan prévu pour la soirée.
— Tu peux me parler sereinement, tu sais. Même si on n’est pas comme cul et chemise.
— Qu’est-ce qui te fait dire que je ne le fais pas ?
— Tu émets une opinion sur ma façon de concevoir un truc et tu te barres à l’autre bout de la salle. C’est un bon révélateur de mec pas serein, tu ne crois pas ?
Il enclenche la machine à café. Le vacarme m’empêche de comprendre ce qu’il baragouine, mais, très vite, l’odeur, alléchante, se répand, et je me sens moins d’humeur chafouine, d’un coup. Il récupère le sucrier, abandonné près de mon assiette à sablés, les ignore avec superbe, puis me tend le sucre.
— Je le bois nature, merci.
J’attrape un tabouret pour m’installer.
— Tu ne bois pas avec moi ? je demande en voyant Christian nettoyer sa machine.
Il hoche « non » de la tête. Ah ? Dommage ; boire mon café seul est le parfait résumé de mes deux derniers mois. J’en ai même un peu gros sur le cœur, mais je n’arrive pas à me résoudre à le prendre ici, chaque matin, avant le boulot.
— Alors, comme ça, Ama essaie de nous rencarder ? je lance presque innocemment.
Pas que l’idée me déplaise. Christian, non plus, ne me déplaît pas, et, ça, je crois qu’il l’a compris, mais, franchement, ça ne fait que deux mois et des brouettes. Vivre seul ne me met pas en joie, mais je me reconstruis peu à peu. C’est sûr que, loin d’éventuels amis pour m’épauler et m’encourager dans mes choix, je galère pas mal.
Arrête, tu veux plus qu’un ami, là. Admets-le ! À toi, déjà. Puis à l’intéressé. Mate-moi le regard qu’il pose sur toi, il essaie de te dire quelque chose, encourage-le !
Pas avec Ama l’emmerdeuse dans l’équation. Ni avec mes antécédents en matière de relations amoureuses. Christian n’a pas l’air bien pressé de se pendre à mon cou, de toute façon.
Je constate que le dialogue se fait en sens unique, alors, je finis mon café, pose la tasse sur le comptoir et me lève.
— Allez, salut !
— À demain.
La voix de Christian s’éteint dans mon dos. J’enfile mon manteau en quatrième vitesse pour ne pas me laisser le temps de revenir auprès de lui, puis l’abandonne à ses chants de Noël dans les enceintes.
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