Au bon-air T1

Aude Réco · Chapitre 6 sur 31

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Au bon-air T1

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CHRISTIAN

 

Hugo m’ignore superbement depuis son arrivée au Bon-Air, une semaine plus tôt. Comme convenu le soir où on a couché ensemble, pendant que je reboutonnais mon pantalon, il s’est pointé au boulot, le lendemain, à l’heure. Et chaque jour, depuis, avec la précision d’un coucou suisse. Techniquement, je n’ai aucun reproche à lui formuler. D’un point de vue personnel, je n’en dirais pas autant. D’autant plus qu’il sympathise avec Agathe dès qu’ils disparaissent dans les cuisines. Ils croient peut-être que je ne les entends pas, mais Agathe a la fâcheuse tendance de parler trop fort – elle n’emprunte vraisemblablement pas que les habitudes vestimentaires d’Ama. D’ailleurs, quand on parle de la meilleure amie...

— Salut, salut ! lance-t-elle à la cantonade.

Je salue les derniers clients, avant d’accueillir mes amis. Ama a ramené Capucine, ma fleuriste, et Alexandre.

— Anaïs n’est pas là ? je demande.

— Elle dort chez ma sœur. Je suis de nouveau un homme sans enfant pour le weekend.

— Nous sommes tout à toi, mon Christian, ajoute Capucine en s’invitant derrière le comptoir. Ça sent les sablés de Noël, par ici.

Hugo a effectivement déposé une assiette pendant ma pause pipi, que je réserve à ma sœur, mais, de lui, je n’ai senti que son parfum, celui qui m’a tellement tourné la tête, la veille, ici même. Je ne sais pas à quoi il joue, ne comprends pas son comportement, pourquoi ce repli sur lui-même.

Mes pensées s’embrouillent, mieux vaut que je ne songe pas à ce qu’il s’est passé.

— On a du pain sur la planche, j’annonce pour me concentrer sur l’essentiel.

— Comme chaque année, renchérit Ama.

— Heureusement, la déco est faite. Ce soir, on va surtout bosser sur les préparatifs de la soirée de Noël.

Je me tourne vers Capucine.

— Par contre, on verra plus tard pour les fleurs ; je suis désolé, mais c’est pas le plus urgent.

— Aucun problème. Dis-moi ce qu’il faut te faire.

— On doit revoir l’agencement complet des tables pour installer une petite piste de danse.

Alexandre hausse un sourcil. La danse, c’est pas son truc. Ni le mien, d’ailleurs.

— Les gens l’ont réclamée, l’année dernière, je me justifie.

— Si les gens l’ont réclamée, en convient Ama.

— Il faudrait dégager tout l’espace de droite, réfléchit Alexandre à voix haute. Pas au milieu parce que les gens vont forcément passer par là pour commander leurs pâtisseries... À moins que tu aies prévu un service à table ? Et est-ce que c’est gratuit, cette année ?

Oh, la, la, minute, papillon ! Je me concentre un petit peu pour ne pas perdre le fil des questions.

— L’entrée est gratuite, oui.

Comme d’habitude.

— Mais on paye si on veut manger, ajoute Ama en volant à ma rescousse.

Alexandre tique. Il va me la jouer comme l’année dernière et l’année d’avant, je le sens gros comme une baleine stellaire.

— La soirée de Noël au Bon-Air est toujours un franc succès, le devance Ama.

— Oui, mais...

— Il faut bien payer les employés ! je me récrie. Hugo ne travaille pas pour l’amour de l’art, et c’est bien normal.

Ma meilleure amie m’adresse un regard beaucoup trop doux pour être honnête. Pour l’instant, elle s’en tient là, mais je m’attends à ce qu’elle mette le sujet sur le tapis.

Pendant ce temps, Capucine suit notre échange comme on suit un match de tennis.

— La piste de danse, rappelle-t-elle.

— Et le service à table, ajoute Alexandre.

— Pas de service à table, j’ai suffisamment de personnel à rémunérer.

En effet, il m’a fallu engager deux personnes supplémentaires, car je ne me sens pas d’assurer le service tout seul jusqu’à pas d’heure. Préparer la soirée de Noël me pompe le peu d’énergie qu’il me reste, siphonnée par tout ce qui précède : l’ambiance générale qui est à la fête, le quotidien, les prêts de livres qu’on ne rend pas dans les temps, Hugo qui ne desserre pas les dents en ma présence – quand on se croise ! Cette fin d’année ressemble à un scénario catastrophe. Mon navire prend l’eau de partout, si je ne fais rien, je vais sombrer avec lui.

— Christian ?

Ama pose une main sur mon épaule. Je connais son regard ; un peu d’inquiétude avec un peu d’appréhension à aborder le sujet.

— Tout est bon pour moi.

Je me tourne vers Alexandre.

— À part la piste de danse. Je pense que tu as raison : on devrait l’installer sur la droite ou la gauche et laisser l’allée centrale libre pour les commandes.

— D’autant qu’il va encore y avoir du monde, acquiesce Capucine.

— C’est bon pour moi aussi, confirme Ama.

Alexandre se joint à notre décision – qui est la sienne, en réalité. Voilà une bonne chose de réglée !

— On ne pourra réaménager la salle que le jour même, je fais savoir. Entre la fermeture et la réouverture pour la soirée.

— Tu devrais fermer plus tôt, me conseille Alexandre.

— C’est prévu.

— Tu as l’intention de danser, toi ? me demande Ama.

Elle connaît pourtant mon avis sur la question. Je la soupçonne d’en venir doucement au sujet qui l’intéresse : Hugo. Sur le ton de l’évidence, Alexandre lui rappelle ma détestation de la danse. Elle rumine un instant, avant de se concentrer – Dieu merci ! – sur ce qui nous préoccupe.

— Qui pourra venir me donner un coup de main pour pousser les tables ?

Sans grande surprise, Ama lève la main. Alexandre décline parce que sa fille a école, le lendemain. Capucine évoque un rencard avec une fille.

— Demande à Hugo, me glisse Ama, un coup de coude complice dans mes côtes.

Qu’elle croit complice. Je ne marche pas dans ses combines de romance de Noël.

— Il y a Hisham et ta cousine, je réplique.

Mauvais plan. Ama rebondit, pas méchante, mais un peu mauvaise quand même.

— Tu as de la merde dans les yeux, mon pauvre vieux.

D’un regard, j’en appelle au secours de mes deux autres amis, qui refusent catégoriquement. On ne tient pas tête à Ama. Sauf moi, mais il paraît que la fréquenter depuis le lycée est une excellente excuse.

Je la réfrène aussitôt, fermement décidé à ne pas entrer dans son jeu.

— Tu vas m’aider, toi, tu viens d’accepter. On s’en sortira, tous les deux.

Ma meilleure amie a l’efficacité d’une tornade quand il s’agit de déplacer des meubles. L’agencement de son appartement a changé au moins dix fois depuis qu’elle y a emménagé, un an plus tôt. En plus, elle a beaucoup de goût. Elle est un véritable atout quand on doit agencer une salle entière en mêlant le beau et l’utile.

— T’aider à te rencarder ? Avec plaisir, mais, après, c’est toi qui gères avec ton tourtereau.

Je soupire tellement fort que je suis à peu sûr que de la fumée me sort des narines.

— Il n’y a pas de tourtereau.

— Hugo te dépose une assiette de sablés chaque jour, avant de quitter le boulot.

Elle jette un coup d’œil sur le comptoir, une lueur intriguée dans le regard.

— Et même entre-temps, on dirait.

— Ils sont pour Agathe.

— Et quand as-tu vu ta sœur ici pour la dernière fois ?

Je pose brièvement le calcul : trop longtemps pour que l’excuse de Hugo tienne la route.

— En plus, il les met juste sous ton nez, là où tu passes tes journées, à servir les clients.

Elle n’a peut-être pas tort, mais elle se révèle aussi très douée pour faire admettre aux autres ce qu’elle veut entendre. Si elle rêve de me voir pendu au bras de Hugo, je crains de devoir la décevoir.

— C’est pas le moment, Ama.

— Parce que ce sera un jour le moment, avec toi ?

— Je ne veux pas de petit ami. Je t’ai toi, ça me suffit amplement.

Capucine et Alexandre étouffent un rire. Je leur adresse aussitôt mon regard le plus sombre.

— Qu’est-ce que vous faites encore là, vous ? je les houspille.

— Christian, tente de me calmer Ama.

Mais elle m’a mis en colère et réveillé en moi des sentiments brouillons, voire douloureux. Même s’il me plaît, je ne veux pas essuyer un refus de la part de Hugo. Je ne veux pas me sentir aussi inintéressant que le lycéen que j’ai été. Par ailleurs, j’ai le Bon-Air à faire tourner, alors, pas le temps pour un petit ami.

— Est-ce qu’il sera là, à la soirée ? me demande Ama, sans arrière-pensée, cette fois.

— Je ne lui en ai pas encore parlé.

— Tu lui as demandé de te confectionner une tonne de sablés, d’éclairs et de mille-feuilles sans lui expliquer pourquoi ?

— Ça aussi, il ne le sait pas encore, je soupire.

— Il va te détester.

Il me déteste déjà.

 

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