Au bon-air T1
Aventure
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HUGO
La période des Fêtes et le mois qui la précède, c’est bien joli – les loupiotes sur les fils électriques, les décorations aux fenêtres... –, mais, niveau commandes, ça laisse présager un planning d’enfer. Jamais je n’aurais imaginé que la pâtisserie érotique me vaudrait un si vif intérêt. Des devis pour les anniversaires et enterrements de vie de jeune fille ou de garçon, j’en ai tout le tour du ventre et je peux comprendre. Niveau thématique, c’est raccord, mais pour les Fêtes ! En plus, actuellement, je gère seul la pâtisserie parce que le patron est en vadrouille je ne sais où. Officiellement, il s’occupe des commandes d’ingrédients qui prennent du retard, mais je ne l’entends pas gueuler au téléphone, enfermé dans son bureau. Je le soupçonne donc de s’être fait la belle en toute discrétion et de m’avoir planté là comme un con.
Néanmoins, je n’ai pas le temps de me poser trente-six questions : la file s’allonge devant la caisse. J’enchaîne les « Bonjour, qu’est-ce que je vous sers ? », les emballages dans de jolis cartons, les demandes pour savoir s’il faut un ruban et autres « Bon appétit ». Enfin, j’arrive aux deux derniers clients ; peut-être que je vais pouvoir manger un morceau, moi aussi.
La femme est tout sourire. Un sourire communicatif qui tranche avec la mine du gars qui l’accompagne. Lui est super craquant, mais me fait l’impression de ne pas savoir où poser les yeux. C’est dommage parce que j’aimerais mieux les voir. Enfin, pour peu qu’il soit intimidé à la vue de pièces d’anatomie aromatisées, je comprends son hésitation. Je rigole intérieurement quand même. Tout le monde sait ce que c’est !
Il finit par me regarder, et je le reconnais : c’est le mec du Bon-Air, un café livres réputé pour son ambiance conviviale et son respect des minorités. Il me semblait moins coincé, l’autre jour, derrière son comptoir pour m’accueillir.
Une fois les banalités d’usage échangées, on en vient au motif de leur visite. Je pouvais logiquement m’attendre à ce qu’ils veuillent une pâtisserie. Loupé, Hugo, c’est toi qu’ils veulent.
— Le boulot est bien payé, m’annonce le propriétaire.
Un rire nerveux lui échappe.
— Bien sûr, n’importe quel employeur pourra vous la sortir, celle-là.
J’acquiesce vaguement. Il me gonfle. Je n’ai qu’une envie, le mettre à la porte, mais que dirait le patron s’il me voyait ? Je prends donc mon mal en patience, car j’ai toujours une faim de loup – et je ne parle pas du beau gosse en face de moi.
Il reprend.
— Bien payé. Les horaires sont raisonnables, les collègues, il n’y en a pas cinquante, et ils sont sympas. Le collègue, il n’y a que moi, en fait.
Ah, un trait d’humour. J’aime bien. Le sourire léger qui me vient en témoigne, malheureusement. Malheureusement, car le propriétaire pense qu’il tient un intéressé et continue de parler. Ambiance du Bon-Air, LGBT+ friendly, pas de racisme, de grossophobie, de misogynie... Ça ressemble au paradis, son truc. Je sais que des endroits pareils n’existent que dans une sorte d’utopie collective, mais, tout de même, ils apportent leur lot de rêves.
— C’est quoi, le piège ?
Hormis Christian et sa jolie gueule. Parce que, là, de but en blanc, je pousserais bien les présentations plus loin, même si l’envie de tout reprendre à zéro avec un autre me dégoûte d’avance. Tout de suite, je ne peux pas. Déjà, je me trouve au boulot ; c’est pas génial pour s’organiser un date. Ensuite, moralement, je suis lessivé. Amoureusement parlant, justement, n’en parlons pas. J’ai les jambes qui se mettent à trembler à l’idée de demander son numéro à « monsieur Bon-Air » – puisqu’il n’a que ça à la bouche. À défaut d’un job, je pourrais me dégoter un mec pour les Fêtes. C’est malin, j’ai le cœur qui s’emballe, maintenant.
Trop occupé par les signaux d’alarme que m’envoie mon corps, je ne prête qu’une demi-oreille à la réponse du proprio du Bon-Air.
— En somme, il n’y a pas de piège !
Et lui, tout heureux de sentir un truc se passer entre nous. On a un bon feeling, je ne prétends pas le contraire, mais plus tard. Là, je ne peux pas. Mille et une pensées me reviennent à l’esprit. Je ne veux pas y réfléchir maintenant. Et, de toute façon, cet imbécile de Christian ne doit songer qu’à son poste de pâtissier à pourvoir, sinon, il m’aurait reconnu. Il aurait fait le lien avec un de ses clients. C’était pas si vieux.
— Ça a l’air merveilleux, mais il y a un problème : je donne dans la pâtisserie érotique, moi.
J’accompagne mon explication d’un geste de la main qui englobe les produits présentés en vitrine. Des bustes féminins en génoise, garnis d’un corset, lingerie en dentelle, torses masculins, appareils génitaux et j’en passe !
La femme qui accompagne Christian doit flairer l’embrouille parce qu’elle me fusille du regard. Autant elle me paraissait sympathique avant d’ouvrir sa bouche, autant je voudrais maintenant qu’elle débarrasse le plancher avec son pote.
— Et après ? me lance-t-elle. Vous ne savez tout de même pas faire que des bites à la fraise ?
Christian lève les yeux d’un air désespéré. Je suppose que c’est le moment où la situation lui échappe. Sa réaction m’amuse un peu. Disons qu’elle me distraie. Sans me déprimer, le quotidien me pèse. Les dialogues impromptus et les situations qui dérapent ont au moins le mérite de l’égayer, même si je préfère quand ils ne s’éternisent pas. Autrement, je finis gêné à la place du malheureux ou de la malheureuse qui ne s’en sort pas.
— Je fais des bites en chocolat, aussi, j’annonce à l’accompagnatrice.
Je ravale mon sourire satisfait et arbore mon air de pur professionnel. Je ne veux pas de ce boulot au Bon-Air. Je ne veux pas bosser pour un type qui ne reconnaît même pas ses clients. Surtout que, bon, je ne suis pas dégueu à regarder.
— Trêve de plaisanterie, mon gars, me fait la femme en se penchant vers moi.
Elle arbore son air le plus terrible. Je veux bien croire que, en rogne, mieux vaut ne pas se trouver dans les parages, mais je campe sur mes positions. D’ailleurs, je ne l’écoute même pas.
— Je ne ferai pas autre chose que ce que je fais ici. Maintenant, si vous le permettez, j’ai du travail.
Fin de l’épisode. J’invite le duo à partir s’il n’achète rien. L’amie de Christian est énervée, je le vois à sa façon d’ouvrir la porte à la volée. Si elle croit que le monde entier va lui manger dans la main parce qu’elle lui sert son regard de furie, celle-là...
Je soupire de soulagement dès qu’ils franchissent le seuil de l’établissement et disparaissent de mon champ de vision. Mes jambes flageolent encore, et mon cœur s’emballe toujours, mais je recouvre peu à peu mon calme. Les paumes à plat sur le comptoir froid, je m’accorde une pause nécessaire.
Le visage de mon ex flotte dans mon esprit. Ses yeux perçants posés sur moi, qui m’interrogent et me font me sentir insignifiant, prennent un instant le dessus, puis je me ressaisis. Ce gros enfoiré n’est même pas là, alors, pourquoi réagir comme s’il supervisait encore le moindre de mes mouvements et chacune de mes décisions ?
— Va falloir que tu tentes un truc pour t’en débarrasser, mec, glissé-je à part moi.
J’ai bien un début d’idée, mais je viens de la foutre dehors. Avec tact et professionnalisme, mais tout de même.
Je pourrais essayer. Tant pis pour le râteau. Quelque part, je l’aurais bien cherché. Je ne peux pas rester là, à m’enfoncer dans la routine du célibat, alors que je suis typiquement le genre de personne à me nourrir de la présence des autres. J’ai besoin d’eux, aussi chiants soient-ils. D’un autre côté, le râteau ne me sied guère. Suis-je prêt à m’en prendre un pour satisfaire ma soif d’entourage ? Côté famille, c’est le néant depuis mon arrivée ici, il y a deux mois. De mon propre fait. Un beau jour, j’en ai eu marre et j’ai claqué la porte. La pâtisserie érotique, c’était pour faire chier mes proches, au début. Puis j’ai eu un coup de cœur. Ce domaine me plaît davantage que les beaux-arts, où je me suis ennuyé ferme pendant des années. Je suis gourmand, j’aime le cul et j’ai du talent ; la pâtisserie érotique était tout indiquée.
J’ai du talent, je répète dans ma tête.
Un soupçon de fierté enfle en moi. Je ne me suis pas qualifié en des termes positifs depuis longtemps. Hop, ce sera ma petite joie du jour ! Ce doit être ça, le secret pour reprendre confiance en moi : chaque matin, au lever, une phrase qui entretient le moral. Une phrase de moi à moi, sans attendre l’avis des autres et sans me référer au reste du monde ni aux normes de notre société. Si j’estime faire un truc bien, je l’ajoute à ma liste, et, si j’estime me débrouiller comme un cul, je me dis que je ferai mieux demain.
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Une semaine. À peine une semaine que je suis arrivé dans cette ville complètement inconnue et je me demande déjà ce que je fous là. Peut-être que ma famille me manque ?
Spoiler alert : non. Sa présence en tant que telle, pas pour ce qu’elle représentait – parce que bonjour la cata –, oui, elle me manque. Une semaine que je parle aux murs de mon studio et que j’ai peur d’allumer mon smartphone à cause des textos et des messages sur le répondeur. J’ai bazardé les réseaux sociaux, sauf un pour continuer de partager les photos de mes pâtisseries. C’est ma dose quotidienne de zénitude. Bon, je floute les zones stratégiques pour m’épargner des signalements inutiles, mais, dans l’ensemble, on comprend bien de quoi je cause.
Je veux recommencer. Tout recommencer. Ne plus me poser dix mille questions sur la journée, est-ce que personne ne m’en voudra si je fais ça, et si je fais plutôt ça, et si j’ai envie de leur dire « Merde », comment vont-ils réagir, tous ?
Je remonte l’artère principale de la ville comme si elle m’appartient.
J’ai envie de danser sous la pluie naissante. Je suis libre, bordel. Libre ! Des pensées pourries m’envahissent encore la cervelle ; je sais qu’il me faudra du temps avant de les dégager à grands coups de pompes dans le derche, et je prends mon mal en patience, mais, pour l’heure, je suis libre. Plus de comptes à rendre à personne sur pourquoi je me suis retourné sur un autre homme ni pourquoi j’ai quitté mon mec « pourtant très bien ».
Personne d’autre n’aura la constance de rester avec toi.
Je m’arrête net au milieu du trottoir. Ah, personne d’autre n’aura la constance de rester avec moi ? Tant pis, j’ai envie de dire. Mieux vaut être seul que mal accompagné. Proverbe banal au possible juste destiné à remonter le moral, niveau cinq mille. En plus, ça ne marche pas à tous les coups.
C’est con, je n’arrive pas à redémarrer. Je partais confiant sur ma longue route. Je marchais presque d’un pas léger. Tout baigne dès lors que je ne réfléchis pas trop. Si je commence à laisser vagabonder mes pensées, je suis foutu. Je dois rester vigilant, c’est épuisant. Je n’arrive pas toujours à contrôler ce qu’il se passe dans ma tête. C’est souvent le foutoir. Il y a du pour et du contre, beaucoup de contre, d’ailleurs. J’ai du mal à me faire à l’idée que je contrôle à nouveau ma vie. Le fantôme de l’ancienne plane encore au-dessus de moi en menaçant de me pousser à bout, mais, si je l’ignore, ça roule. Du coup, j’en profite pour me noyer dans mille et une occupations. C’est ainsi que j’ai programmé ma venue au Bon-Air, un café livres qui m’a l’air plutôt sympa, si j’en crois le portrait que j’en ai lu récemment dans un quotidien régional.
L’établissement me paraît gigantesque à côté de la petite pâtisserie dans laquelle je viens de postuler. Pour l’entretien, c’est foiré d’avance, mais je suis dans le bon quartier ; autant me faire plaisir. Et puis une pause ne me fera pas de mal. J’ai besoin d’air et de parler à des gens qui ne me jugeront pas pour un poste ou parce que je confectionne des queues à la génoise – que je bouffe ensuite, bien que je préfère en bouffer des vraies.
Quand je pousse la porte du Bon-Air, j’ai l’impression d’une atmosphère ouatée. De gros lampions répandent leur lumière, ambiance industrielle. Une agréable odeur de café enchante mes narines. La rumeur des clients assis autour de petites tables rondes me parvient. Je salue quelques personnes qui m’ont vu entrer et me dirige vers le comptoir, derrière lequel officie un beau brun, dont je me demande comment il se débrouille pour atteindre les livres sur les rayonnages du haut.
Il s’agite, très occupé. Je l’entends glisser des recommandations, çà et là. Ah, oui, ai-je oublié de préciser qu’une file d’attente s’étire devant moi ?
Je finis par comprendre qu’il s’agit du maître des lieux. Christian quelque chose.
Attendre me gonfle. Je choisis de renoncer à mon café et me dégote un livre pour patienter, assis dans un petit fauteuil confortable. Je regarde surtout les images : lire un bouquin non adapté me fait me sentir nul. Je préfère ne pas y penser, sinon, je vais encore m’enfoncer dans un labyrinthe de réflexions et... et... merde, à la fin.
J’oblige mon cerveau à se mettre sur « Pause ». J’ai besoin de décompresser. Déjà, par rapport à l’entretien d’embauche. C’est pour un CDD, de quoi me dépanner en attendant mieux. Je m’estime heureux d’avoir dégoté une pâtisserie érotique dans le secteur. Espérer un contrat longue durée, ça tient du rêve. Ensuite, les dernières semaines ont été chaotiques. Il y a eu l’annonce de mon départ ; mes parents – ma mère, surtout – vont mettre dix ans à s’adapter. Moi, ça me creuse un vide. Je ne sais pas encore si c’est dans le bon sens du terme. J’ai opéré un changement brutal. Du jour au lendemain, j’en ai eu assez. Enfin, non, pas du jour au lendemain pour le sentiment de ras-le-bol général, mais, en une nuit, j’ai plié bagage et choisi le premier studio à me tomber sous le coude. En moins d’une semaine, je suis passé d’un état larvaire à une prise en main totale de moi-même. Bon, il faut encore que je m’acclimate à l’absence de validation de mes actes et à la solitude. Je ne pensais pas aussi mal la supporter, celle-là.
Quand je rentre dans mon minuscule chez moi, je laisse mes chaussures dans un coin de l’entrée, au pied de l’étagère de livres. Je m’installe derrière la seule fenêtre et j’allume une clope pour faire comme si je la partageais avec quelqu’un.
Ici, au Bon-Air, c’est blindé de monde. Pourtant, il en émane une convivialité que je ne m’explique pas, une chaleur qui m’attire et me repousse à la fois. Moi qui me demandais si j’étais prêt à retrouver la société, je crois avoir ma réponse. Dans le grand bain, Hugo, et pas de chichis !
Je sursaute quand un homme se penche vers moi. Une main sur le cœur, je lève le nez de mon bouquin. Le propriétaire de l’établissement m’adresse un sourire.
— Je ne crois pas vous avoir déjà vu ici ? me demande-t-il gentiment.
Il m’indique le siège en face de moi et s’assure de pouvoir s’asseoir. Je hoche la tête.
— Je viens d’emménager dans le coin, j’explique en refermant le livre. Je voulais un café, au départ, mais il y a un monde dingue, ici.
Le proprio m’adresse un sourire flatté.
— Ce n’est pas toujours comme ça, heureusement !
Il me tend la main pour les présentations.
— Je m’appelle Christian, c’est moi le taulier.
— J’ai vu votre photo dans le journal et j’ai voulu constater par moi-même.
Christian bafouille, je ne pige pas pourquoi.
— Constater... ma photo ? Enfin, ma tête ?
Je comprends sa méprise.
— Constater que le Bon-Air n’a pas volé sa réputation.
— Alors ?
— Je ne sais toujours pas ce que je fous dans ce café livres, mais il y a une bonne ambiance, j’admets
— Il paraît que le café est très bon.
Je confirme d’un signe de tête.
L’enchaînement de ses mots s’avère laborieux, mais j’apprécie son geste, d’autant plus que je ne le sens pas à son aise avec moi. J’ai cru remarquer, tout à l’heure, que les autres, en général, l’indisposent.
Je lui rends son sourire par politesse, puis il prend congé pour retourner auprès de sa clientèle.
En me tournant brièvement vers l’accueil, derrière moi, je constate l’étendue de la fille d’attente. Celle-ci prend des proportions telles que les clients se tassent dans l’entrée pour ne pas poireauter dehors. Je vois aussi que le ciel gris pluie a viré à l’averse et largue maintenant des hallebardes sur la ville. Ça y est, l’automne s’engage officiellement. Ma saison favorite. Des livres – de préférence quand ils me sont accessibles –, une thermos de café, des biscuits et une guirlande lumineuse dans le coin salon de mon studio... Parfait.
Une main tendue devant moi interrompt le cours de mes pensées. Le propriétaire dépose une tasse à café pleine sur la petite table, devant moi. Je le remercie, et il repart sans un mot. Je crois que je l’aime bien.
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